1Dans un style concis et accessible à tous, Diane Bedoin nous offre, dans son ouvrage paru en 2018 intitulé Sociologie du monde des sourds, un état des lieux succinct mais efficace sur le sujet en France. Publié à juste titre dans la collection “Repères,” il vient combler une lacune en posant sous une forme résumée les bases de connaissances partagées par un réseau d’experts et de personnes concernées. Ouvrage de synthèse et de vulgarisation, il intéressera avant tout les étudiants et le grand public. Le projet de l’auteure est de pointer les différentes conceptions de la surdité existantes dans les représentations sociales, les travaux scientifiques et les expériences vécues par les sourds eux-mêmes. Cet ouvrage est organisé en quatre chapitres, afin d’apporter des repères sur des questions statistiques, historiques, de représentations sociales et scientifiques, puis d’actualités sociologiques et éthiques. L’objectif étant de comprendre ce qui se joue actuellement en France, le dernier chapitre se veut une mise à jour des (enjeux de ces) conceptions et débats dans ce pays. Cet ouvrage présente également treize encarts apportant des détails sur des personnalités et événements historiques ou des problématiques spécifiques.
2Emblématique des enjeux sociologiques que la surdité soulève, le premier chapitre, dédié aux questions de définition, montre qu’être sourd ne se réduit pas au nombre de décibels (non-)perçus. L’auteure évoque d’abord les causes et les types de surdité, présente les différences de degré d’audition, et mentionne les aides techniques et humaines. Mais ceci n’explique pas en soi les différentes dénominations en tant que sourds, malentendants, oralistes, signeurs, devenus sourds ou Sourds. Cette diversité montre l’importance de critères complémentaires comme l’âge de survenue de la surdité (en particulier avant ou après l’acquisition de la parole), les langues de communication utilisées (notamment la langue des signes française (LSF) et/ou le français oral), et les logiques associées d’appartenance collective. L’auteure revient également sur quelques caractéristiques de la situation de surdité: les sourds n’ont pas d’atteinte phonatoire; leur difficulté à parler vient du fait qu’ils n’entendent pas; ce handicap est invisible en dehors des interactions; il est nécessairement partagé avec leur interlocuteur; le cumul de handicap est possible, comme pour les sourdaveugles (qui revendiquent cette orthographe), et qui peuvent entre autres utiliser la LSF tactile. Cette diversité impacte par ailleurs les projets de description statistique. Mais les travaux de Ravaud, Letourny & Ville (2001) nous rappellent que la diversité des définitions possibles est en fait le cas de toute situation de handicap. Par ailleurs, il n’existe pas en France de recensement national spécifique sur cette population. Les enquêtes INSEE permettent cependant de la définir à grands traits. L’auteure rapporte ainsi que la surdité concernerait 8,6% de la population française, soit 5,5 millions de personnes en 2008, dont 88% de personnes devenues sourdes y compris à un âge avancé, et 12% de surdité précoce. La population sourde est donc minoritaire en France, et les personnes qui le sont précocement constituent une minorité dans la minorité. Elles représentent pourtant la figure du sourd dans les représentations ordinaires, et la plus discutée dans les recherches scientifiques. Elles sont à ce titre les personnes de référence dans la suite de cet ouvrage.
3Le second chapitre présente une approche historique de la manière dont les personnes nées sourdes, ou qui le sont devenues en bas âge, ont été pensées et traitées en occident. Quatre périodes sont retenues. La première, qui s’étend de l’Antiquité à la Renaissance, témoigne de l’ancienneté des interrogations sur leur humanité et leur éducabilité. Leurs conditions de vie ont ainsi pu varier dans le temps selon l’importance accordée à la parole, à la gestualité, mais aussi à l’instruction, aux travaux manuels et aux performances artistiques (des personnes sourdes ayant excellé comme peintres). L’origine sociale des enfants “sourds-muets” a aussi été déterminante dans la recherche de moyens d’apprentissage de la parole lorsque celle-ci conditionnait l’accès à des droits. Ainsi émergent en Europe, au xvie puis au xviie siècles, des pratiques spécifiques d’instruction de personnes sourdes, en premier lieux sous la forme de préceptorat religieux dont le travail est ensuite observé et discuté par les communautés scientifiques de l’époque. Une deuxième période phare commence alors, celle du xviiie siècle et de l’organisation à grande échelle, mais aussi concurrentielle (via une querelle européenne des méthodes), de l’instruction des jeunes “sourds-muets” en Europe. L’auteure rappelle que la France y joue un rôle important par l’initiative de l’abbé de l’Epée, proposant une instruction non élitiste, collective et ouverte aux plus pauvres, mais aussi reproductible car ouverte à un public d’observateurs. Il y mobilise, de manière novatrice, la langue des signes pratiquée par les sourds entre eux, mais aussi des gestes plus arbitraires, ainsi que le français. Il permet à d’anciens élèves, sourds, de devenir professeurs.
4À cet “âge d’or des sourds-muets,” succède une troisième période, le xixe siècle, qui va intégrer en France les débats et enjeux de la période précédente en généralisant l’instruction des jeunes sourds et une méthode mixte d’enseignement, qui combine le recours à la langue des signes et la rééducation de la parole. Cette période connaît une médicalisation croissante de la prise en charge de ces enfants mais aussi d’autres transformations sociopolitiques en faveur d’une normalisation des pratiques, incluant le principe d’une langue unique. À la fin du xixe siècle, la France appliquera drastiquement les conclusions d’un congrès international mythique, tenu à Milan en 1880 qui préconisait l’interdiction des langues des signes dans l’instruction des jeunes sourds (et l’exclusion des enseignants sourds) au profit d’une rééducation exclusive de la parole, ou oralisme. L’auteure souligne cependant que la transmission de la langue des signes se poursuit en France dans les couloirs des établissements spécialisés. Elle évoque aussi les “îlots de résistance” que représentent les banquets annuels du “Comité des sourds-muets de Paris,” créé par Ferdinand Berthier, ainsi que la presse dite “silencieuse” (propre aux réseaux de sourds) et les réseaux artistiques et sportifs français de sourds. Le lecteur découvre ainsi que cette histoire n’est pas seulement passive, et que des personnes sourdes sont, ou tentent de devenir, des acteurs.
5La dernière période, qui concerne le xxe siècle, porte précisément sur les mobilisations collectives en faveur de la reconnaissance de la langue des signes française (LSF) et la participation sociale des sourds. Nées dans la mouvance des années 1968, elles partagent les caractéristiques des nouveaux mouvements sociaux (NMS) comme ceux des femmes, des noirs, des étudiants, des occitans ou des écologistes. L’auteure évoque à ce propos des liens historiques et linguistiques entre France et États-Unis, ainsi que des réseaux et des congrès internationaux de sourds, qui auraient alimenté ces mobilisations en France. Elles impliquent des créations théâtrales en LSF et les premières émissions télévisées dans cette langue, la mise en place de cours de LSF, l’émergence du métier d’interprètes et les premières classes bilingues français-LSF, au début des années 1980, via une collaboration inédite entre sourds, parents et professionnels de l’éducation. L’auteure cite également les textes de loi, plus tardifs, qui reconnaissent d’abord la liberté d’éduquer un enfant sourd en français seul ou en langue des signes et français (1991), puis la LSF comme langue à part entière (2005), qui devient alors officiellement langue enseignée et langue possible d’enseignement d’autres matières. Pour autant, ces évolutions ne préjugent pas de la place faite aux sourds. Des mobilisations de sourds se poursuivent début 2000 contre la poursuite d’une médicalisation, via les implantations cochléaires sur de jeunes enfants sourds, et pour un accès en LSF à l’éducation, aux soins et aux informations, aux droits et à la justice.
6La mise en évidence d’un champ professionnel de la surdité, de réseaux de sourds et de leurs revendications dans l’espace public, pose le cadre du troisième chapitre qui porte sur la diversité des conceptions de que signifie être sourd. Il présente une analyse des représentations croisées entre les sourds (tels qu’ils viennent d’être décrits) et les “entendants.” Ces derniers auraient pour référence principale l’audition et par une “hiérarchie de décibels” placeraient les sourds en position minoritaire et inférieure. Ils auraient soit des difficultés à envisager une langue faite de gestes soit une approche artistique d’une telle langue, qui est pensée, dans tous les cas, comme universelle. La conception opposée prendrait pour référence le canal visuo-gestuel, qui est à la fois commun aux différentes langues des signes à travers le monde (que des linguistes ont décrits comme étant structurées et doublement articulées), la condition de toute écoute (impliquant un “regard partagé”) et au fondement d’une définition culturelle comme “êtres visuels.” L’auteure souligne que cette dernière conception, et les pratiques associées, sont acquises au travers d’expériences sociales spécifiques. Elle pointe à ce sujet la transformation des lieux de transmission culturelle, les établissements spécialisés étant supplantés aujourd’hui par les espaces scolaires ordinaires (inclusifs) et les réseaux numériques entre pairs.
7Il apparaît ainsi que les expériences sociales de la surdité ne peuvent se réduire à une approche strictement médicale, ni à une dimension uniquement individuelle. L’auteure souligne que les recherches contemporaines en sciences humaines mettent précisément en avant la dimension socialement construite des situations de handicap, à l’instar des Disability Studies. Dans cette approche contextuelle, les recherches interactionnistes portant sur les sourds ont exploré ce que signifie vivre sourd au milieu d’entendants, à savoir se sentir “étranger” dans un monde régi par les sons et la parole. Pour le champ d’étude international des Deaf Studies, plus culturaliste, cet “audiocentrisme” serait aussi présent en sciences, notamment dans une approche médicale et réparatrice de la surdité. L’auteure souligne que ces études concernent la France à partir des années 1970, avec les recherches pionnières de Bernard Mottez en sociologie, de Christian Cuxac en linguistique, puis d’Yves Delaporte en ethnologie, et qu’elles connaissent un essor important depuis les années 2000.
8Diane Bedoin conclut qu’il convient d’éviter tout “réductionnisme de la différence sourde” que représenterait le fait de ne voir que déficit ou que communauté, et plaide pour une approche plurielle des expériences des sourds, y compris dans l’approche des questions de société actuellement débattues en France autour du traitement médical et politique de la surdité. C’est là l’objet du dernier chapitre, qui en pointe la complexité. L’auteure évoque ainsi les cadres législatifs et les débats sur la généralisation des implants cochléaires aux enfants sourds à partir des années 1990 en France, associée ou non à une pratique de la LSF, et sur le dépistage néonatal de la surdité sur des nouveau-nés dans les années 2010, en intégrant les données disponibles sur les réussites et les échecs de ces technologies et dispositifs, ainsi que la diversité des enjeux linguistiques, psychologiques et éthiques concernant aussi bien ces enfants que leurs parents. Elle pointe différents paradoxes comme la persistance d’un manque d’informations de santé et d’accès aux soins des personnes sourdes dans un contexte de médicalisation de la surdité, mais aussi l’essor d’un mouvement de “bébés signeurs” au sein de la population entendante dans un contexte où les petits sourds ont difficilement accès à la LSF. L’auteure rappelle à ce sujet que 90% des enfants sourds naissent de parents entendants et que les stratégies linguistiques familiales sont diversifiées. Les conditions de scolarisation des jeunes sourds en France sont particulièrement hétérogènes, avec une référence dominante à l’oralisme, une majorité d’offre scolaire combinant différents modes de communication, et des parcours bilingues minoritaires. La politique actuelle en faveur de l’inclusion scolaire suppose, dans le cas d’une pratique de la LSF, la prise en compte de collectifs de locuteurs dans les écoles ou les formations supérieures. Ces enjeux se retrouvent dans le domaine du travail, où le taux de chômage plus élevé (13% quand il est de 9% en population générale) renvoie avant tout à des questions de diplôme, et les conditions de travail à la prise en compte ou non de l’importance de la communication (au sens large) au travail, et des dispositifs d’accessibilité existants (interprétation, transcription, relais téléphonique...). Pour autant, les personnes sourdes occuperaient une plus grande diversité de métiers que par le passé et, face à la violence ordinaire d’un manque de communication, mettent en place un travail en plus de reconstruction locale de moyens d’information et de coordination.
9C’est ainsi sur les initiatives collectives, les ressources expressives et créatives, et les réflexions identitaires, que se termine cet ouvrage. L’auteure mentionne la diversité artistique (dont les chansignes, les chorésignes et les productions d’International Visual Theater) et les organisations culturelles, sportives et artistiques de sourds qui s’inscrivent dans des rassemblements internationaux comme les Deaflympic, le festival Deaf Way ou Clin d’œil, ou le mouvement artistique De’VIA (Deaf View Image Art) ou du surdisme (Balard). Diane Bedoin note les efforts parallèles de renouvellement conceptuel pour saisir aussi bien les rapports de force que la richesse identitaire des personnes sourdes. Elle cite notamment les concepts d’audism (Humphries, Lane) pour désigner les attitudes négatives et discriminatoires des entendants à l’égard des sourds, de Deafhood pour interroger l’expérience d’être sourd (Paddy Ladd) et de Deaf gain (Bauman & Murray) pour aborder autrement la place des sourds dans la société. Cette présentation s’accompagne de réflexions sur les risques d’essentialisation de la surdité (Kusters & De Meudler) et sur l’intérêt de prendre en compte les phénomènes d’intersectionnalité, comme dans les récentes Multicultural Deaf Studies, invitant à penser la dimension plurielle de l’identité des sourds.
10Le lecteur retiendra ainsi sans doute l’idée de richesse et de complexité de ce monde sourd, dans un contexte où, comme indiqué, cet ouvrage n’aborde pas la situation de l’ensemble de la population sourde telle que décrite au premier chapitre. Cet ouvrage a sans conteste le mérite de poser des repères et les bases d’une histoire sans cesse ressassée dans tout travaux universitaires car insuffisamment partagée, contribuant de cette manière à un possible cumul des savoirs, à l’émergence d’un possible auditoire pour les travaux poursuivant ou ré-explorant les périodes et les problématiques évoquées. Il est cependant dommage que le “réveil Sourd” ne soit pas davantage présenté: on ne saura rien des caractéristiques communes avec les nouveaux mouvements sociaux, ni des raisons françaises et européennes de son émergence, au-delà du seul contexte de mai 1968 et de liens historiques avec les États-Unis, ni encore des liens avec la recherche, en particulier linguistique, dont il aura été peu question. L’exercice était cependant difficile. Cet ouvrage initiera sans doute suffisamment le lecteur pour qu’il ait envie de poursuivre, comme y invite l’éditeur lui-même avec la diffusion d’un autre ouvrage, Paroles de Sourds. À la découverte d’une autre culture (Belissen et al., 2018), écrits par les intéressés eux-mêmes.