1Au début du XIXe siècle, dans les années 1830, les porteños subissaient de plein fouet les conflits armés entre les provinces de la Confédération argentine. Les différends entre les fédéraux et les unitaires alimentaient toutes les conversations. La presse se faisait l’écho de ces tensions et de la nécessité de rédiger une constitution ; elle relatait également les mouvements de troupes aux portes de la ville de Buenos Aires. Juan Manuel de Rosas, élu gouverneur le 6 décembre 1829, commandait alors les opérations militaires. Son action comptait sur le soutien d’une importante partie de la population acquise à la cause fédéraliste.
- 1 La traduction est nôtre. Voir également C. Galván Moreno, 2004.
2En dépit de ce contexte de crise, des périodiques circulaient sur l’ensemble du territoire rioplatense : les organes officiels de presse informaient un public lettré de l’administration des gouvernements provinciaux ; la presse d’opinion prenait parti et quelques journaux satiriques se moquaient de la classe politique dans le respect de la loi du 8 mai 1828 que Manuel Dorrego promulgua afin de « contenir les excès des journalistes sans attaquer l’usage rationnel de la presse » (Díaz, 2011)1. Profitant de cette relative liberté d’expression, deux publications dédiées au « beau sexe » virent le jour. Ces imprimés, intitulés respectivement La Argentina et La Aljaba, s’étaient fixés pour objectif de répondre aux attentes d’un public féminin encore très marginal.
3Notre étude a pour propos de saisir la nouveauté de ces entreprises journalistiques et de montrer que la voix des lectrices, nécessaire à la pérennité de ces publications spécialisées, avait bien du mal à se faire entendre. Grâce à une lecture croisée des deux titres concurrents, nous tenterons d’analyser en premier lieu les contraintes auxquelles la petite presse féminine était soumise. Nous verrons ensuite comment les femmes rioplatenses contournèrent ces interdits implicites avec la complicité de rédacteurs facétieux ou d’époux pleins de bonne volonté. Enfin, nous constaterons que la parole féministe, loin d’être confisquée, pouvait revendiquer l’accès à l’instruction et à davantage de libertés.
- 2 La collection compte dix-huit numéros. Voir l’édition fac-similé La Aljaba. Dedicada al bello sex (...)
- 3 Une partie de l’œuvre poétique de Petrona Rosende de Sierra parut dans l’anthologie El Parnaso Or (...)
4La Aljaba, dedicada al bello sexo argentino circula à Buenos Aires entre le 16 novembre 1830 et le 14 janvier 18312. Ce journal sans illustrations coûtait 3 pesos par mois et paraissait tous les mardis et les samedis. Il sortait des presses de l’Imprimerie de l’État (89, rue de la Bibliothèque) où la poétesse uruguayenne Petrona Rosende de Sierra (1787-1862 ?) rédigeait ses articles3. Sur le plan matériel, l’imprimé ne présentait pas de caractéristiques particulières. D’un format in-folio (250 X 190 mm.), il se distinguait cependant d’un journalisme ordinaire, c’est-à-dire d’une presse partisane. La typographie choisie et la composition sur deux colonnes de huit centimètres étaient courantes. L’absence de réclame perpétuait une tradition d’inspiration française marquée par la volonté d’instruire les lecteurs.
5La ligne éditoriale adoptée par La Aljaba était audacieuse et novatrice dans le sens où le journal ciblait un public féminin. À l’instar de la presse européenne de la fin du xviiie et du début du xixe siècle (Sullerot, 1966), Rosende de Sierra publia un périodique qui, sans être doctrinaire, revendiquait pour les dames de la haute société plus de considération : « Nos libraremos de las injusticias de los demás hombres, solamente cuando no existamos entre ellos » (épigraphe de chaque numéro de La Aljaba). Elle comptait sur le soutien d’hommes cultivés qui, au sein de la communauté, prenaient la défense des femmes et plaidaient en faveur de leur instruction :
No teme [La Aljaba] a la mordacidad, desprecia las invectivas y sátiras de los que se declaren sus enemigos; no espera que esos sean los hombres que respetan la religión, la moral, y que deseen ver el bello sexo elevado a la cumbre de la instrucción. (Prospecto, La Aljaba)
Du vœu de sa rédactrice, La Aljaba proposait « des mélanges instructifs, une sélection d’anecdotes, des extraits historiques et […] de la poésie […] » et conseillait les lectrices dans le but de « former des filles obéissantes, mères respectables et dignes épouses » (ibid.). Les grands thèmes abordés, tels que la femme, la famille, l’éducation ou la morale, ne semblaient pas remettre en cause l’idée de l’infériorité de la femme dans le ménage, et son corollaire, le devoir d’obéissance de l’épouse.
- 4 Mahmoud M. Khorasani, « El arma sagrada : el combate con arco y flecha en Irán », Revista de Arte (...)
6La gravure du frontispice, qui représente une jeune fille en train de jouer de la lyre au pied d’un arbre, figurait une lectrice idéale dont la sensibilité implicite l’amenait à aimer les arts. Même si La Aljaba se refusait à aborder des thèmes relatifs à l’organisation nationale comme pouvaient le faire les publicistes dans la presse partisane, un épi de maïs (mazorca), placé à gauche de l’ornement typographique, invitait pourtant les lectrices à prendre le parti de Rosas. Notons, par ailleurs, que le choix du titre renvoyait à des symboles guerriers : l’arc et ses attributs (carquois, flèches) étaient pendant l’Antiquité les insignes d’un pouvoir politique et militaire de type monarchique. Si l’interprétation de ces signes a évolué avec le temps, ces derniers continuaient au xixe siècle – et continuent aujourd’hui encore – à signifier une domination politique4.
- 5 Entre le 16 novembre et le 17 décembre 1830, l’article « Amor a la Patria » sort dans les numéros (...)
7Ainsi, en dépit d’une ligne éditoriale assez convenue en vertu des mœurs décrites dans les colonnes de La Aljaba, le combat de Petrona Rosende de Sierra était à la fois féministe et politique comme en atteste le fort sentiment patriotique qui animait la publication5. Elle se réjouissait à l’idée que la France ait reconnu l’indépendance du pays (La Aljaba, n° 11, 21/12/1830, p. 3) et comptait sur la signature d’un pacte fédéral pour en finir avec le chaos, faisant sienne la volonté de Rosas de construire un nouvel ordre social :
El objetivo principal de Rosas era, en verdad, compartido por el conjunto de las elites rioplatenses: la construcción de un orden social y político tras dos décadas de inestabilidad provocadas por las guerras de independencia y civiles. Es por eso que aspectos sustanciales del orden rosista no eran extraños a la cultura y las prácticas políticas en vigencia. (Pagani, Souto y Wasserman : 286)
C’est en ce sens que la parution de La Aljaba fait date, car, pour la première fois dans l’histoire de la presse argentine, une femme occupait le devant de la scène. En lançant son propre journal, Petrona Rosende de Sierra rendait manifeste l’émergence des femmes en tant qu’acteur social : non seulement elle délaissait la sphère privée pour la sphère publique, mais elle revendiquait le droit d’intervenir dans l’arène politique et, par conséquent, de jouir des mêmes droits civiques que les hommes, ce qui, à l’époque, paraissait difficilement concevable même pour les hommes politiques les plus progressistes.
8Son initiative fut bien accueillie par la presse en circulation. C’est le cas de El Lucero, de El Clasificador ou El Nuevo Tribuno. Comme ses confrères, The British Packet, imprimé par Joseph Alexandre Bernheim, vit d’un très bon œil la sortie de ce nouveau journal (La Aljaba, no 2 et no 3 et Iona Macintyre, 2010 : 170). Quelques réticences s’exprimèrent cependant au sein de la société créole jusque dans le camp fédéral. En effet, sans jamais directement désavouer l’entreprise de Rosende de Sierra, La Argentina la prit de court : « La Aljaba armó sus flechas antes que La Argentina pensara hablaros : ella tiene sólo el mérito de haber visto la luz antes que vuestra incógnita Aljaba » (Prospecto La Aljaba). Même si la rédactrice se garde bien d’accuser quiconque de concurrence déloyale, nous avons de bonnes raisons de croire que le projet d’une publication spécialisée avait été préalablement commenté dans les cercles fédéraux, car les deux journaux étaient acquis à cette cause.
- 6 Partisan de Rosas, il occupe le poste de Oficial Mayor de Relaciones Exteriores (Macintyre, 2010 (...)
- 7 La Argentina parut entre le 31 octobre 1830 et le 15 mai 1831, puis du 12 juin 1831 au 17 juillet (...)
9Attribué à l’homme de loi Manuel de Irigoyen6, un publiciste prolifique dont les contributions sortaient dans La Gaceta Mercantil (1823-1852), le périodique La Argentina est une publication dominicale vendue par abonnement ou au numéro pour le prix de deux réaux l’exemplaire7. Le point de vente était l’imprimerie Republicana (19, rue Suipacha) où le journal était mis sous presse. Son format réduit (150 x 100 mm) et sa mise en pages linéaire s’apparentaient à ceux d’un livre. Tous ces éléments montrent qu’à l’évidence La Argentina n’avait pas vocation à innover : l’imprimé visait un lectorat pour qui la lecture était une pratique aisée même dans des conditions contraignantes. Prétendument féminin, mais écrit par un homme, le journal ciblait un public indifférencié et se targuait d’apprécier les bonnes mœurs de la cité. Il parlait de politique en tant que femme.
10La publication de La Albaja et de La Argentina est révélatrice d’une timide mutation sociétale. La voix des femmes cultivées commençait à se faire entendre, tandis qu’un proto-féminisme de tendance libérale faisait son apparition. Cependant, les spécificités rioplatenses empêchaient ce mouvement d’être aussi créatif et revendicateur que celui existant en Europe :
Es engañoso creer entonces que estas mujeres hayan podido avanzar más allá de sus limitaciones históricas : por más que presenten presupuestos osados e innovadores para nuestra realidad, carecen de un colectivo a quien representar. De tal manera, casi todas comprenden y cuestionan su entorno desde la práctica y la experiencia personal, a partir de sus marcas como mujeres. Podríamos conjeturar que componen un grupo reducido y que sus integrantes están aisladas entre sí. Al carecer de un común denominador que aglutine formas de lucha colectiva, y por encontrarse tan próximas a los espacios de poder, podrían ser caratuladas como excepcionales. Sus demandas tienen un carácter individual y no representan a la totalidad de la población femenina. (Bellucci, 1997 : 40)
- 8 Voir ses commentaires sur « El Regreso » de Esteban Echevarría dans El Lucero du 15/07/1830 (De A (...)
11Durant la première moitié du xixe siècle, seules, quelques dames de l’aristocratie investirent la sphère publique de Buenos Aires par le moyen de leurs écrits journalistiques ou littéraires. Rosende de Sierra fut l’une des toutes premières à pouvoir le faire, grâce au soutien de personnalités influentes telles que Pedro De Angelis (1784-1859). Cet homme de lettres d’origine italienne occupait à l’époque une place de premier plan au sein de l’élite porteña. Il était connu – et craint – pour son engagement aux côtés de Rosas, mais également pour ses exigences en matière littéraire. Bibliophile, il possédait l’une des bibliothèques les plus importantes de la région et avait pour coutume de critiquer les vers publiés dans la presse. Rédacteur à El Lucero (1829-1833)8, il annonça dans les colonnes de ce journal la sortie prochaine de La Aljaba et commenta les circonstances singulières de sa parution :
[…] desde un mes está aguardando que la Imprenta del Estado pueda encargarse de esta publicación y estamos autorizados a anunciar que muy pronto saldrá el Prospecto de este periódico mujeril con el título de La Aljaba. (El Lucero, n° 331, Buenos Aires, 02/11/1830, p. 3, c. 3)
- 9 « El Lucero. Diario político, literario y mercantil circuló en la provincia de Buenos Aires entre (...)
[…] Hemos leído el Prospecto de un nuevo diario dedicado al bello sexo argentino. El plan que se propone su autora nos parece acertado y si lo llena, como esperamos, La Aljaba, será más que un periódico, será una obra elemental que contribuirá esencialmente a la ilustración de las personas a quienes se dirige. (El Lucero, n° 340, Buenos Aires, 13/11/1830, p. 3, c. 3)9
Le témoignage de Pedro De Angelis est remarquable à bien des égards. Tout d’abord, parce que l’homme de lettres accueille l’événement littéraire avec intérêt et bienveillance, ce que nous pourrions expliquer par une proximité idéologique : La Aljaba sort des presses de l’Imprimerie de l’État, une entreprise qui, en dépit de sa récente privatisation, restait proche du pouvoir en place (Beltrán, 1943 : 172). Mais, au-delà de cette évidence immédiate, nous pensons que De Angelis, qui administrait l’atelier depuis son installation à Buenos Aires (1827), ne redoutait pas de voir une femme se lancer dans l’aventure journalistique. Contrairement aux élites créoles que l’on savait plus favorables à l’éducation des femmes qu’à leur émancipation politique, l’Italien n’appréhendait pas l’incorporation des femmes dans la vie publique ; pour avoir vécu assez longtemps en Europe, le féminisme ne lui était pas étranger. De plus, remettre en question les traditions morales rioplatenses ne devait pas l’inquiéter plus que ça. Ces hypothèses mériteraient d’être vérifiées au moyen d’une étude comparative entre les discours romantiques d’auteurs tels qu’Alberdi ou Sarmiento, qui défendirent jusqu’au mitan du siècle une figure idéale de la femme consacrée à la vie de famille (Batticuore, 2005 : 19-51), et ceux publiés dans la presse argentine par des résidents ayant récemment immigré dans le Rio de la Plata.
12Quoi qu’il en soit, la condition féminine de l’époque voulait que les femmes fussent exclues de la citoyenneté. Juridiquement incapable, Rosende de Sierra comptait par conséquent sur le cautionnement de Pedro De Angelis, dont la stature publique en faisait l’homme fort du gouverneur de Buenos Aires don Juan Manuel de Rosas (González Bernaldo de Quirós, 1999 : 127-128), pour se lancer dans l’aventure. On comprend mieux dès lors pourquoi la poétesse uruguayenne, après avoir manifesté le désir de « s’éloigner du champ de mars » dans le prospectus de La Aljaba (avec une allusion ici au traité de Montevideo qui signe l’indépendance de la Bande orientale), clamait son amour à la patrie et son soutien à la politique de Rosas dans une composition poétique dont le titre se présente comme un mode d’emploi :
Acróstico en las primeras palabras del margen
Cesen – en sus corrientes los caudalosos ríos,
Ya – no se oigan jamás los susurrosos vientos,
Las – llamas no se inflamen; callen elementos ;
Angustias – desolación, muerte, y tormentos
De – entre nosotros huyan al abismo ;
La – paz, la dulce paz consoladora, viva ;
Patria – leyes, comercio; Agricultura activa
Afligida – no llores: ¡revive! que la oliva
Y – la palma frondosa, muestran en agonía
Desolada – en su llanto, la espirante anarquía.
(La Aljaba, n° 2, 19/11/1830)
Petrona Rosende de Sierra assumait son engagement aux côtés de Rosas au moyen de procédés littéraires sophistiqués. De manière récurrente, elle utilisait l’acrostiche (un poème à clé dans lequel les lettres initiales, du milieu ou de la fin de chaque vers forment un mot) pour signifier ses convictions politiques. L’ambivalence du sens de la lecture et les règles obliques imposées par l’exercice révèlent toute la difficulté pour une femme de rendre public le vœu que « cesen ya las angustias de la Patria afligida y desolada » et d’émettre ainsi une idée politique. Cette nouvelle clé d’interprétation nous invite à lire le journal comme l’expression secrète de liens et de solidarités politiques entre les élites rosistes.
13Le défi d’exercer une écriture publique incitait Petrona Rosende de Sierra à obéir plus que quiconque aux règles de bienséance en vigueur entre personnes cultivées et bien élevées. Pour éviter toute sanction morale de la part d’un public féminin dominé par l’influence de l’Église catholique, la rédactrice défendait des points de vue modérés : les principaux ornements de la femme catholique étaient ses vertus morales et sa décence. À titre d’exemple, la question de l’éducation des femmes, qui était dans l’air du temps, n’impliquait pas nécessairement une remise en cause du rôle traditionnel des femmes. La « perfecta casada » – bonne mère et bonne épouse – restait une actrice de deuxième catégorie. Elle était l’« ange du foyer ». Issu d’un système de valeurs patriarcales, ce concept fondait l’idée que les femmes instruites devenaient des mères capables de transmettre des principes et des valeurs chrétiennes à leur progéniture ; instruites, les femmes cimentaient une modernité en devenir en transmettant à leurs enfants des valeurs patriotiques.
14L’ouverture d’un espace d’échanges symboliques, au sein duquel une nouvelle représentation sociale de la femme verrait le jour, constituait un défi. C’est pourquoi Petrona Rosende de Sierra aborda avec style et élégance des thèmes consensuels au sein de la haute société et maintint un profil bas pour ne pas tomber dans le piège de polémiques agressives (la presse partisane du xixe siècle était un espace discursif assez violent) ; elle ne pouvait pas prendre le risque de voir son journal censuré.
15Les premières livraisons de La Aljaba firent abstraction de ces désagréables antécédents et tentèrent d’ouvrir malgré tout un espace de débat. Pour ce faire, le journal proposait à ses lectrices une relation médiatique directe et complice en les interpellant au moyen de notes au titre évocateur (« A mis lectoras », n° 1 et 2) ou en leur dédiant un acrostiche cajoleur (« Bellas argentinas »). Cependant, la difficulté d’obtenir l’adhésion de cet infime segment du lectorat porteño et sa participation effective obligea Petrona Rosende de Sierra à feindre des échanges entre le journal et ses lecteurs. En publiant des courriers de lecteurs réels – ou supposé tels –, elle rendait patentes la lecture de la feuille et les réactions de son public ; elle offrait au journal l’occasion d’apporter des précisions d’ordre pratique (l’adresse du siège de La Aljaba sis rue de la Bibliothèque) ou de prouver que sa diffusion n’avait rien de confidentiel.
16Malheureusement, la nouveauté que représentait la parution d’une presse féminine, le climat politique extrêmement tendu de l’époque et les usages de la haute société n’autorisaient pas les lectrices à prendre la plume pour exprimer publiquement leurs opinions. Sur l’ensemble des numéros publiés, nous ne comptons que quatre courriers de lecteur, tous écrits par des hommes : la première lettre est signée par un ensemble de lecteurs (« los 10 esposos que os respetan como merecéis y B.V.P. »), la seconde par un souscripteur anonyme, la troisième accompagne l’envoi d’un poème (letrilla) signé par un admirateur qui se présente sous le pseudonyme d’Orsindo et la quatrième est une plainte émise par des « maris malheureux » (La Aljaba, no 7, 7/12/1830, p. 3-4 ; n° 16, 7/01/1831, p. 4 et no 17, 11/01/1831, p. 2-3). Dans tous les cas, les signataires de ces textes encourageaient la rédactrice à poursuivre son travail journalistique. Fin janvier, ils témoignèrent du mécontentement causé par leurs épouses qui, au lieu de remplir leur rôle de maîtresses de maison et s’occuper des enfants, se promenaient en ville ou achetaient plus d’une dizaine de paires de souliers par mois. D’une certaine manière, ces reproches révélaient l’inadéquation du journal à un public féminin réel peu enclin à suivre les conseils prodigués par une rédactrice attachée à une vision traditionnelle de la famille.
17Dans les courriers publiés par La Aljaba, les souscripteurs traçaient un portrait inquiétant de leurs épouses, puisqu’elles semblaient vouloir se soustraire avec frivolité à leurs obligations domestiques. Mais nous sommes en droit de nous demander si l’inquiétude d’une gent masculine attachée à ses prérogatives patriarcales ne transparaît pas ici en filigrane, laissant deviner les véritables motifs de son soutien.
18Dans La Argentina, les femmes apparaissent sous un jour tout aussi peu flatteur : dépensières, elles aiment porter des toilettes à la mode ou se rendre au théâtre, suscitant quelques commentaires moqueurs. Cette description surprend, car les travaux de Silvia Mallo sur la Real Audiencia montrent que, depuis la fin du xviiie siècle, les femmes de la haute société rioplatense n’avaient pas pour habitude de vivre recluses :
En los papeles judiciales encontramos a las mujeres de los sectores altos, asistiendo a teatros, o a visitas y regresando a sus casas en grupos de señoras y niños, acompañadas sólo por una negrita con un farol, en horas tardías de la noche, lo que las expuso a más de un susto. (Mallo, 1990 : 127)
Cependant, La Argentina propose une vision de la femme rioplatense sensiblement différente de celle offerte par La Aljaba. Moins idéal sans doute, le quotidien de la femme allie obligations et loisirs. Les lieux de sociabilité fréquentés sont autant d’espaces de rencontre et de dialogue. De manière générale, le périodique met en scène une société vivante qui s’amuse par voie de presse des mésaventures amoureuses des uns et des excès des autres. Ce faisant, il trouve sa raison d’être, puisqu’il prétend orienter les goûts et les mœurs de son lectorat féminin.
19Manuel de Irigoyen n’ignore pas qu’il était encore malaisé d’accueillir l’expression d’une opinion féminine sans l’emploi de masques ou de pseudonymes. C’est en tout cas ce que laisse entendre l’article « Introducción ». Ce texte liminaire rend perplexe, car, non seulement il renvoie à une conception livresque de la presse, mais son auteur maintient une certaine ambiguïté quant à son identité : l’emploi de « nosotros » et la description d’un dimanche ennuyeux, tant pour les hommes que pour les femmes, laissent le lecteur dans le doute.
- 10 Comme un clin d’œil, l’ornement typographique de La Argentina représente un carquois.
20Les deux premiers numéros de La Argentina mettent en scène une voix féminine factice, ce qui n’échappe pas à la perspicacité du journal British Packet (Peña, 1935 : 46). Dans un démenti agacé, La Argentina lui lança quelques flèches10 :
Ya no teníamos lugar en la imprenta cuando llegó à nuestras manos el British Packet del Sábado 6 del corriente, y por eso no le contestamos en el número 2. No sabemos por qué razón este bistech duda que nuestra Argentina sea redactada por una señora. Sin salir este inglés de la calle del 25 de Mayo, ¿cómo quiere saberlo todo? No admita pues la duda, y si tiene noticias de algunas modas nuevas, comuníquelas. No se vaya á enojar por esto, no entendemos el inglés, pero las porteñas somos muy apasionadas de los ingleses, porque son buenos amigos de nuestra patria. A dios, inglesito. (« Reconvención amistosa », La Argentina, no 3,14/11/1830, p. 6-7)
Et, pour rendre sans doute plus crédibles les stratagèmes mis en œuvre, La Argentina évoque à maintes reprises la difficulté de suivre correctement le processus de composition et de publication du journal. Feignant d’être débordée, la rédaction se plaint de ce que les délais imposés par l’imprimeur sont courts : se rendre à l’atelier ou obtenir des informations de qualité pour alimenter la parution est source d’un surmenage auquel elle ne serait pas habituée. Le présent se fait urgence. Et La Argentina d’affirmer :
Nos vemos en la precisión de confesar que nos hemos metido en un laberinto, del que nos costará mucho trabajo salir. Escribimos nuestros artículos y es preciso enmendarlos. El impresor nos apura, los [con]ductos que nos habíamos proporcionado para adquirir noticias, nos fallan á las horas señaladas, todo es dificultades principiar una carrera ; pero nos hemos propuesto vencerlas y lo hemos de conseguir. Con razón los hombres ponderan tanto sus trabajos. (La Argentina, no 2, 7/11/1830, p. 1-2)
Le périodique peine à convaincre son lectorat que l’entreprise journalistique trompe l’ennui de longs après-midi dominicaux. Animer un périodique tel que La Argentina suppose un travail à temps plein qui nécessite à la fois un réseau d’intermédiaires et une disponibilité sans faille. Cette description du milieu de la presse, qui intervient quelques jours après la sortie de La Aljaba, ressemble à bien des égards à un avertissement adressé à sa directrice.
21Toutefois, la revue de presse proposée par La Argentina relève le défi médiatique en incluant le titre de La Aljaba dans sa rubrique. Elle donne en ce sens à la petite presse féminine (« nueva forma ») autant d’importance qu’aux journaux partisans alors diffusés dans la Confédération, ce qui, d’une certaine manière, plaçait l’intérêt des femmes pour leur condition au même niveau que les préoccupations nationales des hommes politiques. Il va sans dire que l’argument de la nouveauté invalide par ricochet la ligne éditoriale de La Aljaba qui vise un lectorat convaincu du bien-fondé des tâches traditionnellement dévolues aux maîtresses de maison.
- 11 Le premier recensement national de 1869 établit que 82,1 % des femmes sont analphabètes (Bellucci (...)
22Les motifs qui président à ces stratagèmes sont principalement le statut des femmes de l’époque, qui faisait de ces dernières des êtres immatures, mineurs et ayant besoin de la protection de l’homme, et le taux d’analphabétisme conséquent dont elles étaient victimes11. C’est pourquoi, en fin connaisseur des ficelles du métier, Manuel de Irigoyen fabriqua de toutes pièces les figures du rédacteur et celle d’un destinataire féminin afin de prendre en charge l’altérité des personnes jusqu’alors exclues du circuit médiatique et, en accord avec la ligne éditoriale progressiste et inclusive du journal, d’aborder tous les sujets (« Introducción »).
23La formule répond à l’évidence aux besoins d’un lectorat cultivé. La lecture collective et les débats qui s’ensuivent sont décrits par une lectrice qui se plaît à insister sur la rigueur des idées échangées lors d’une tertulia chez madame L*. Dans une correspondance adressée au journal, « La Porteña » relate avec force détails la conversation et les différends qui opposèrent les invités, puis félicite La Argentina pour son initiative. Ce faisant, elle reconnaît l’existence, dans l’économie générale du journal, d’un espace dialogique essentiel :
[…] le tengo à V. envidia por ser la primera que ha echado sobre sus hombros una carga tan pesada. Reciba V. los afectos más cariñosos de su compatriota y amiga, La Porteña.
Noviembre 1. de 1830. (La Argentina, no 2, 7/11/1830, p. 13)
À la fois réel et symbolique, cet espace est un lieu d’échanges et de constructions qui servit à délimiter une sphère privée élargie. En 1830, il contribua à l’affirmation d’un sujet féminin et à l’émergence d’une conscience politique (revendication d’un droit d’expression et d’une parité de la part des femmes). Mais, au lieu de se cantonner à des sujets tels que l’instruction des jeunes filles, la morale ou la mode, La Argentina questionne les us et coutumes de la société rioplatense en mettant en scène des échanges prétendument authentiques avec ses lectrices : les promenades dans l’espace public, ou les sottes querelles entre fiancés, font l’objet tantôt de notes journalistiques publiées en série, tantôt de courriers amusés.
- 12 Il sonde notamment l’opinion publique en lui soumettant différentes propositions (« Invitación »,(...)
24Le journal, qui interagit en permanence avec son public12, publie par ailleurs des écrits de femmes aux pseudonymes évocateurs (« paisana », « la modista », « las porteñas » ou « la federala »). Ce corpus d’articles constitue une source de témoignages, de conseils ou de griefs significatifs d’une mutation socio-culturelle qui autorise entre autres les femmes du peuple à se saisir d’un média pour exprimer leur opinion ou exposer leurs revendications ; il montre en outre que la voix mutique de la lectrice de La Aljaba, supplantée par celle du pater familias, peut laisser place à celles de femmes investies dans leurs fonctions respectives. La Argentina donne ainsi à penser que les barrières sociales tombent peu à peu, permettant un élargissement progressif du cercle des lecteurs. Une telle évolution est sans doute prématurée, mais la voix des lectrices de La Argentina, réelles ou fictives, aide à créer des polémiques autour de questions aussi essentielles que les dépenses du ménage ou le mariage d’amour. Et c’est sans aucun doute ce qui fit le succès de La Argentina : les jeux codés mis en place et la fiction d’interlocution donnent au journal une liberté de ton qui, d’une certaine façon, préfigure les prochaines avancées sociétales.
25Le périodique présente une facette progressiste et provocatrice du travail de Manuel de Irigoyen. Recteur d’un collège ou diplomate, l’homme de presse utilise la petite presse pour inscrire sa vision de la société dans les interstices de la politique gouvernementale de Rosas. Il accueille en conséquence favorablement le journal de Petrona Rosende de Sierra qui ne fit jamais l’objet d’une campagne de dénigrement systématique : les commentaires de La Argentina, émis dans le cadre strict d’une revue de journaux, portaient indifféremment sur la presse unitaire ou sur La Aljaba.
26C’est pourtant l’une des remarques stylistiques d’Irigoyen qui eut raison de la publication. En mettant en cause les connaissances poétiques de la rédactrice, ainsi que sa maîtrise de la métrique, La Argentina jeta le soupçon sur la qualité de sa poésie. Piquée au vif, Rosende de Sierra dénonça avec véhémence l’imposture du papelucho dominguero et exigea de la part de son rédacteur plus « d’égards et de respect ». La demande était celle de l’une des premières femmes à se frayer sa place dans un champ littéraire masculin et à intervenir dans un environnement politique peu propice aux débats publics sur la condition féminine. Dans ces circonstances, la critique devient un prétexte qui dissimule un désaccord plus profond sur la place – et le rôle – des femmes dans la société rioplatense.