Chet Baker: The Missing Years, A Memoir
Artt Frank, Chet Baker: The Missing Years, A Memoir. BooksEndependent, 2014, iv+209p.
Texte intégral
- 1 Yves Laberge, « Matthew Ruddick, Funny Valentine : The Story of Chet Baker », Amerika [En ligne], 1 (...)
- 2 Matthew Ruddick, Funny Valentine: The Story of Chet Baker, Cambridgeshire, Melrose Books, 2013. Ce (...)
- 3 Chet Baker, Comme si j'avais des ailes, Paris, Éditions 10/18, collection « Musiques et Ccie », N° (...)
1Un texte précédent paru il y a cinq ans dans AMÉRIKA faisait écho à la biographie exhaustive d’une légende du jazz, Chet Baker (1929-1988)1. Ce livre rare de Matthew Ruddick, intitulé Funny Valentine: The Story of Chet Baker, est paru en Angleterre chez Melrose Books, d’abord en 20142. Il existe en fait plusieurs portraits consacrés à ce grand trompettiste de jazz, y compris un essai autobiographique traduit en français3. À la fois musicien et chanteur, Chet Baker était depuis les années 1950 une vedette du jazz de la côte Ouest des États-Unis, offrant une musique décontractée tout en étant enlevante, qui contrastait avec les traditions musicales de New York ou de la Louisiane. Devenu une légende de son vivant, Chet Baker a enregistré plus d’une centaine d’albums sous son nom, en plus de participer à de nombreuses séances pour d’autres musiciens.
2Si on la compare à la biographie de Matthew Ruddick qui couvre toute sa carrière, l’approche du livre Chet Baker: The Missing Years, A Memoir est totalement différente : l’auteur, Artt Frank, est un batteur de jazz qui a joué occasionnellement avec les plus grands, de Charlie Parker à Miles Davis. Pour son deuxième livre publié à compte d’auteur, Artt Frank raconte comment il est devenu le musicien — et le bon ami — de Chet Baker. Ce livre de souvenirs est d’autant plus intéressant qu’il couvre une période méconnue durant laquelle Chet Baker était pratiquement « hors-circuit », vers la fin des années 1960 : sans contrat, sans gérant, et sans ressource à la suite d’une fâcheuse blessure à la bouche qui l’empêchait de jouer de son instrument depuis le mois de juillet 1966 (p. 29). Avec beaucoup de détails et grâce à de nombreux témoignages de l’intérieur, Artt Frank évoque cette période méconnue dans Chet Baker: The Missing Years: A Memoir, et c’est l’intérêt principal de ce livre pourtant peu recensé dans les revues de langue française.
3Le récit d‘Artt Frank débute par l’évocation de sa première rencontre avec Chet Baker: le batteur avait assisté à une prestation de la vedette à Boston, en 1954 (p. 6). Après quatorze années, les deux hommes se revirent en 1968; la conversation s’amorça et les deux musiciens commencèrent à se lier, et par la suite à jouer ensemble. Durant plusieurs années, Artt Frank a eu l’occasion de fréquenter la maison de Chet Baker; il a connu sa femme Carol Baker, leurs enfants, et la mère de Chet, Vera (pp. 78, 79, 126). Au fil des ans, Artt Frank a entendu les souvenirs, les confidences, les tourments de Chet Baker; il l’a côtoyé dans certaines de ses chutes et rechutes. En outre, Artt Frank était présent pour préparer — patiemment — le retour de Chet Baker après de longues années passées « dans un long tunnel ».
4Le style d‘Artt Frank est vivant et inconditionnellement admiratif : après presque un demi-siècle, il peut encore recréer sur papier tous les dialogues qu’il a eus avec Chet Baker — parfois en empruntant un vocabulaire très coloré, et quelquefois outrancier (pp. 70, 81, 85). À propos de leurs premières répétitions, Artt Frank se rappelle qu’il prenait soin de jouer avec des balais et non avec des baguettes afin d’éviter à Chet de trop se fatiguer en tentant de courir à la trompette non-amplifiée le son surpuissant de la batterie. Toutefois, on pourrait reprocher au livre The Missing Years de manquer de précisions quant aux dates: Artt Frank mentionne rarement les dates ou même les années des événements (voir quelques exceptions très utiles : pp. 8-11, 29, 87, 186, 207, 208). En revanche, il peut souvent indiquer — à la minute près — les heures exactes de ses rendez-vous et de ses visites chez Chet Baker, « à 6:40 PM » (p. 125). On regrette seulement que ce livre sur The Missing Years ne comporte pas de photos et très peu de références discographiques, contrairement au livre de Matthew Ruddick.
- 4 Cet album obscur est épuisé et n’est pas représentatif du style de Chet Baker. Parmi les pièces, to (...)
5L’ouvrage The Missing Years relate quelques moments forts et beaucoup d’anecdotes. En 1969, Artt Frank est présent pour une tentative de retour au disque pour Chet Baker, après des années à l’écart : on lui propose de surfer sur la vague et de réenregistrer des succès d’un groupe canadien alors en vogue, Blood, Sweat and Tears (p. 185). Proposant un jeu de mots dans son titre, le disque 33 tours Blood, Chet and Tears de Chet Baker est paru en 1970 sur l’étiquette Verve; celui-ci comprenait dix pièces instrumentales dont des reprises honorables des succès « Spinning Wheel », « And When I Die et « You've Made Me So Very Happy ». Ce disque n’a pas connu le succès espéré et n’a d’ailleurs jamais été réédité; c’est un des rares disques de Chet Baker à n’avoir jamais été repris en CD4. Pour une partie du public de Chet Baker, cette compromission ressemblerait presque à une sorte de reniement; mais pour le musicien, c’était un exercice purement alimentaire et une manière de retrouver la confiance en soi, après une période de fragilité et de remise en question. Musicalement, les styles pouvaient peut-être s’apparenter en certains points en raison de l’usage de cuivres — et particulièrement des trompettes — par le groupe Blood, Sweat and Tears; en revanche, le jazz de Chet Baker se mariait difficilement avec la musique pop qui inondait les radios AM, et Chet Baker ne vivait que pour le jazz et rien d’autre. S’il a enregistré des musiques de films durant ses séjours en Italie, parfois anonymement, ou encore avec des orchestres de mariachis, au milieu des années 1960, ces incursions n’ont rien ajouté à sa gloire.
6Les mémoires d‘Artt Frank ne couvrent pas toute la vie de Chet Baker; mais cette documentation concentrée sur une portion méconnue de seulement quelques années permet d’apprendre beaucoup de choses sur le quotidien de ce musicien sensible et tourmenté, capable d’être un bon vivant entre deux descentes aux enfers. C’est aussi un livre qui célèbre la camaraderie et l’amour de la musique comme élément motivateur et force transformationnelle. S’il n’égale pas la biographie monumentale que Matthew Ruddick lui a consacrée, le livre d‘Artt Frank intéressera certainement les amateurs n’ayant pas pu trouver d’autres études sur Chet Baker, qui sont souvent épuisées. On pourrait croire que du point de vue musical, Artt Frank n’a jamais vraiment été remplacé : dans les dernières années de sa vie, Chet Baker se produisait souvent en public sans aucun accompagnement à la batterie.
Notes
1 Yves Laberge, « Matthew Ruddick, Funny Valentine : The Story of Chet Baker », Amerika [En ligne], 13 | 2015, mis en ligne le 15 décembre 2015, consulté le 21 mai 2020. URL : http://journals.openedition.org/amerika/6850
2 Matthew Ruddick, Funny Valentine: The Story of Chet Baker, Cambridgeshire, Melrose Books, 2013. Ce livre a été réédité en 2018.
3 Chet Baker, Comme si j'avais des ailes, Paris, Éditions 10/18, collection « Musiques et Ccie », N° 3358, 2001 [1997 pour l’édition américaine posthume].
4 Cet album obscur est épuisé et n’est pas représentatif du style de Chet Baker. Parmi les pièces, toutes des reprises, on trouvait « Easy come, Easy go » (à l’origine une chanson interprétés par Elvis Presley dans un de ses derniers films), mais aussi un « tube » de style bubblegum (« Sugar, Sugar », des Archies), mais aussi « Something » des Beatles et trois pièces du groupe canadien Blood, Sweat and Tears. Fait à souligner, ce microsillon Blood, Chet and Tears n’a jamais été réédité en CD; mais on retrouve trois des dix pièces du disque 33 tours Blood, Chet and Tears de Chet Baker sur une compilation obscure sur un CD parue sur l’étiquette Verve en 1998 sous le titre Talkin' Verve - Groovy.
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Yves Laberge, « Chet Baker: The Missing Years, A Memoir », Amerika [En ligne], 20 | 2020, mis en ligne le 20 juillet 2020, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/amerika/12301 ; DOI : https://doi.org/10.4000/amerika.12301
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page
Afficher l’image


