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Comptes-rendus

Néstor Ponce, El grito del perro y otros poemas sueltos

Jean-Marie Lassus
Référence(s) :

Ilíada Ediciones, Berlín, 2025, 40 pages, ISBN 979- 8264881916

Texte intégral

  • 1 Les traductions sont de l’auteur de ce compte-rendu.

1L’ouvrage de Néstor Ponce réunit sous forme de poèmes deux textes aux sujets différents : tout d’abord, le monologue d’un chien fidèle compagnon de son maître, un vagabond qu’il accompagne jusqu’à sa mort, en écho au titre - El grito del perro – (le cri du chien1), que les éditions Ilíada ont pris soin de détacher en lettres jaunes sur la couverture. La deuxième partie du recueil annoncée comme « autres poèmes épars » se présente comme une suite de courts poèmes à caractère érotique, dans lesquels le mot cri se décline cette fois dans le registre amoureux.

  • 2 Néstor Ponce, El grito del perro y otros poemas sueltos, Ilíada Ediciones, 2025, p.26.
  • 3 Ibid. p. 26.
  • 4 Dérivé de l’italien « lingera », le mot linyera est un terme argotique désignant en Argentine et en (...)
  • 5 Néstor Ponce, op. cit. p.12.
  • 6 Ibid. p. 16.
  • 7 Ibid. p. 11.
  • 8 Ibid. p.16.

2Dans les deux cas, le cri semble traduire la force indicible de l’affectivité qui vise un au-delà du langage et une quête de l’impossible présents dans les vers qui concluent la première partie du recueil: « Si dans une phrase / tenait le silence / personne ne comprendrait / pourquoi / on prend tant de risques2», « dit » le dogue argentin à la mort de son maître, après avoir hurlé sa solitude dans un cri qui dit aussi que dans la vie « plus c'est difficile, mieux c'est / plus c'est impossible, plus c'est beau3». L’animal abandonné et profondément humanisé qui nous livre ses pensées dès les premières lignes est de la race des dogues argentins, originaire de la province de Córdoba ; dressé pour la chasse, et alliant des qualités de courage, de puissance et de résistance à une gentillesse qui le rend facilement adaptable à la vie en famille, il est la seule compagnie du « linyera » (vagabond4) qui erre dans les rues de la ville et il partage avec lui ses souffrances et ses rêves. Tous deux rejoignent le choeur « des damnés de la terre » tandis que « le pays civilisé vibre / au son de la tronçonneuse / de ceux qui portent costume et masque5. » Ce passage qui désigne par allusion le néo-libéralisme sauvage auquel est livré aujourd’hui l’Argentine est corroboré par le moment où le corps même du chien dessine la carte d’une Argentine portant les stigmates d’une histoire violente : « Mon corps est la carte du pays / l'effroyable estrade / des traces de mes racines: / marques cailloux, coups de couteau / fiel dents crachats / chemins perdus / sur la piste de l'opprobre / pigeons retournés / haines refoulées qui t'explosent / au museau de l'innocence6». L’animal abandonné et errant qui rejoint la cohorte des sans domicile fixe que personne ne voit et qui n’existe pour personne, est peu à peu « reconstruit » par une voix poétique qui le métamorphose en un artiste et un poète qui voit par exemple des paysages amazoniens dans les rues de la ville : « J'étais ton gardien / ton souffle de l'aube/un caïman / errant dans l'Amazone (…) un poisson- chat / naufragé / dans la vase légère / du fleuve jaune7». Progressivement libéré de son animalité, il finit par se confondre avec l’humanité toute entière : « Je cours je hurle je chante je parle / je dance je rêve je ris je dessine8(…) »

  • 9 Ibid p. 18.
  • 10 Ibid p. 22.
  • 11 Ibid p. 21.
  • 12 La nouvelle de Cervantès met en scène la conversation entre deux chiens, Cipión et Berganza, gardie (...)
  • 13 Sadi Lakhdari, « Freud et Cervantès », Savoirs et clinique 2005/1, Toulouse, Éditions Erès, pages 8 (...)
  • 14 Jorge Alcázar “La filiación genérica del Coloquio de los perros”, Acta Poética, vol.30, N°1, 2009, (...)

3Cette métamorphose s’accompagne du recours à une intertextualité qui convoque Foucault, Freud et la Bible dans un hommage aux livres et à la lecture fréquents dans la littérature de Néstor Ponce : au moment où le monologue du chien s’affirme de plus en plus comme un dialogue – ou plus exactement comme le souvenir des paroles échangées entre l’homme et le chien – s’énonce le pouvoir de la lecture : « Tu m'as dit : / se constituer une bibliothèque / c'est une façon / de posséder le monde9 ». Ce discours sur la littérature salvatrice agit comme un contrepoint à la violence quotidienne de la rue à laquelle le chien et son maître sont quotidiennement confrontés dans leurs démêlés avec la police ou dans les insultes de la jeunesse dorée de la ville. Dans ces passages, la dimension picaresque du récit est renforcée par un bref retour au texte en prose décrivant la vengeance du dogue qui terrorise les jeunes voyous, ou par des jeux de mots ironiques dénonçant des « forces du désordre » qui ont toujours le dernier mot parce qu’ils connaissent les bons avocats et les bons médecins10. Et Freud est mis à contribution pour user des stratagèmes qui permettent d’échapper à la police : « Comme disait Freud / il n’existe / que deux manières / d'être heureux / sans réserve : / se faire passer pour un idiot / ou l'être vraiment11 ». Freud était aussi un grand lecteur, admirateur de Cervantès – et notamment du « Colloque des chiens12», l’une des douze Nouvelles exemplaires à caractère picaresque que l’auteur espagnol publia en 1613 entre les deux parties du Quichotte13. Le dialogisme du texte de Cervantès14 qui, selon Mikhaïl Bakhtine, caractérise aussi le roman, se retrouve aussi dans le texte de Néstor Ponce. Il s’inscrit dans un discours critique sur la société contemporaine argentine et s’appuie sur une inversion métaphorique réunissant le chien abandonné et le vagabond traité comme un chien.

4Dans une nouvelle antérieure de l’auteur, « Magdalena, hasta nunca o Dios mío », tirée de son recueil Perdidos por ahí (2004), un vagabond pleurait une chienne renversée sous ses yeux par un accident de la circulation : le discours – cultivant dès le titre l’illusion référentielle entre la personne et l’animal – était cette fois-ci inversé, l’homme s’adressant à l’animal devenu familier en laissant deviner une complicité de longue date dans sa vie d’errance. Cette fenêtre sur les étapes d’une existence entrevue et jamais explicitée, mais où le chien joue un rôle central, est également présente dans « El grito del perro » et nous interroge : qui est cette mystérieuse voisine compatissante à qui le chien et son maître rendent un jour visite pour évoquer un passé et une famille qui avait été la sienne ? Et de quelle faute celui-ci s’était-il rendu coupable avant de sombrer ? Le texte laisse libre cours au lecteur pour reconstruire cette « histoire dans l’histoire » et établir peut-être un lien avec les poèmes amoureux qui constituent la deuxième partie de l’ouvrage. Il rappelle la phrase qui conclut le film du réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu Amores perros (Amours chiennes, 2000) mettant en scène des personnages blessés en quête de reconstruction, avec comme dénominateur commun leur passion des chiens : « Porque también somos lo que hemos perdido » – « Car nous sommes aussi ce que nous avons perdu ».

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Notes

1 Les traductions sont de l’auteur de ce compte-rendu.

2 Néstor Ponce, El grito del perro y otros poemas sueltos, Ilíada Ediciones, 2025, p.26.

3 Ibid. p. 26.

4 Dérivé de l’italien « lingera », le mot linyera est un terme argotique désignant en Argentine et en Uruguay le balluchon dans lequel le vagabond range ses effets personnels et par antonomase un vagabond sans domicile fixe.

5 Néstor Ponce, op. cit. p.12.

6 Ibid. p. 16.

7 Ibid. p. 11.

8 Ibid. p.16.

9 Ibid p. 18.

10 Ibid p. 22.

11 Ibid p. 21.

12 La nouvelle de Cervantès met en scène la conversation entre deux chiens, Cipión et Berganza, gardiens de l’Hôpital de la Résurrection de Valladolid, qui constatent qu’ils ont acquis la faculté de parler pendant la nuit, raison pour laquelle Berganza décide de raconter à Cipión ses expériences auprès de différents maîtres en Espagne.

13 Sadi Lakhdari, « Freud et Cervantès », Savoirs et clinique 2005/1, Toulouse, Éditions Erès, pages 81 à 86,

disponible en ligne à l’adresse : https://shs.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2005-1-page-81 consulté le 2 avril 2026.

14 Jorge Alcázar “La filiación genérica del Coloquio de los perros”, Acta Poética, vol.30, N°1, 2009, pp. 143-163.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Marie Lassus, « Néstor Ponce, El grito del perro y otros poemas sueltos »Amerika [En ligne], 32 | 2026, mis en ligne le 10 juillet 2026, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/amerika/23385 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16p4n

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Auteur

Jean-Marie Lassus

Université de Nantes/Université de Poitiers

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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