Conjurer le spectre d’Épicure ? Noms et définitions de l’atome dans la philosophie d’Emmanuel Maignan (1601-1676)
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- 1 Le dernier article général sur Maignan, à notre connaissance, est celui d’A. Romano, « Mathematic (...)
1L’objet de cet article est d’étudier quels mots revendique un religieux de l’ordre des Minimes, polymathe ayant vécu à Toulouse au xviie siècle, afin de développer une physique atomistique à une époque marquée par la censure, notamment celle de plusieurs œuvres de Descartes, mises à l’Index en 1663. Si l’on a parfois vu en Emmanuel Maignan un cartésien mineur, les études modernes et contemporaines ont souligné, depuis les années 1950, sa singularité dans le sens d’un matérialisme marqué par l’atomisme, l’empirisme et le vacuisme1. Pour pouvoir exposer cette philosophie dissidente face à l’aristotélisme scolastique faisant autorité dans l’Église catholique de son temps, et même face au cartésianisme dont il souhaite se distinguer, Maignan a dû user de stratégies prudentes. Nous les étudierons principalement dans son Cursus philosophicus, dont l’édition originale date de 1653 et celle, augmentée, de 1673.
2Maignan, dès ses séjours romains (1636-1640 et 1641-1650), expose une philosophie atomistique de la matière, dont cet ouvrage constitue l’exposé systématique. Il ne peut donc, en théorie, qu’utiliser le terme consacré d’« atome », et revendiquer l’inspiration de Démocrite, Épicure ou Lucrèce, à l’image d’autres philosophes de son temps comme Pierre Gassendi (Syntagma philosophiæ Epicuri, 1659). Or, dans les faits, c’est le contraire qui se produit ; en revanche, ses ennemis n’hésitent pas à dénoncer en lui un épicurien caché, avec une intention polémique. Comment Maignan a-t-il pu développer de manière cohérente une philosophie singulière sans nommer la notion même et les textes antiques sur laquelle repose la philosophie atomistique ? Pour répondre, il faut comprendre l’évolution de la stratégie de Maignan, puis de Jean Saguens, son disciple : si l’idée d’atome est opératoire dès les origines, le mot piégé a d’abord été évité en 1653, puis redéfini en 1673, avant d’être mis par Saguens sous l’autorité, quelque peu inattendue, d’Empédocle et de Platon, à partir de 1697.
Présence et absence de l’atome : la prudence du Cursus de 1653
- 2 Cursus philosophicus, Toulouse, Bosc, 1653, 4 vol. 8° (désormais CP), t. II, chap. vii (De Contin (...)
- 3 CP, t. III, chap. xiii (De Elementis), Prop. V, p. 994.
- 4 Les quatre éléments de Maignan se démarquent ainsi des trois éléments cartésiens, ces derniers ét (...)
- 5 CP, t. III, chap. xiii, Prop. XV, p. 1194-1195.
- 6 CP, t. II, chap. vii, Prop. IV, p. 681.
- 7 CP, t. II, chap. vii, Prop. VII, p. 720.
- 8 CP, t. II, chap. viii (De Loco), Prop. IX., p. 771.
- 9 CP, t. II, chap. vii, Prop. VII, p. 724.
3Dans la première formulation écrite connue de la philosophie naturelle de Maignan (1653), la notion d’atome est opérante sur le plan de la pensée, mais absente sur le plan lexical. Maignan adopte de fait certaines des thèses développées jadis par l’atomisme épicurien. La réalité matérielle (le « continu ») est composée selon lui de parties qui ont une « extension spatiale », et sont « physiquement indivisibles2 ». Il appelle les plus petites des « points physiques » (puncta physica), distincts des « points mathématiques » ; en effet, ces particules sont indivisibles dans la mesure où, contrairement à la quantité mathématique abstraite qui peut être divisée à l’infini, la quantité physique réelle ne peut l’être3 ; le lecteur reconnaît ainsi dans ces « points » la notion d’atome. Également appelés minima physiques, ils composent pour Maignan les cinq éléments (terre, eau, feu, air, éther4). Le philosophe toulousain développe l’idée que ces minima, parties les plus petites du continu, sont inaltérables et non soumises à la corruption5, comme les atomes insécables de Démocrite et d’Épicure ; il ne cite qu’incidemment le terme d’« atome » comme une appellation possible, mais extérieure à son propre lexique philosophique : alii vocant atomos6. Autre propriété des atomes de Maignan qui évoque de manière troublante l’épicurisme antique, leurs figures géométriques leur permettent de s’imbriquer comme par des « crochets » (hami/hamuli), de manière à former des « entrelacements » (nexi) plus ou moins serrés, d’où, par exemple, la sensation du dur et du mou7. Une dernière conséquence importante de l’existence de ces atomes apparaît dans le chapitre viii : du fait que la matière n’est pas divisible à l’infini, il est logique, comme le font aussi les épicuriens, de reconnaître l’existence du vide8 dans les interstices qui subsistent entre les atomes, y compris lorsque ceux-ci sont assemblés. Maignan l’explique par une analogie (similitudo), celle des vides subsistant entre les parties d’une cotte de mailles (hamata lorica9), même la mieux ajustée. On voit donc que, sur quatre points fondamentaux de sa physique au moins – la nature corpusculaire de la matière, le caractère insécable de l’atome, l’existence du vide et les atomes crochus – le savant toulousain est fort proche de l’école du Jardin.
- 10 CP, t. II, chap. vii, Prop. IV, p. 680.
- 11 […] quælibet elementa cum sit corpora quanta et continua, constant partibus entitativis sive inte (...)
- 12 CP, t. III, chap. xiii, Prop. III, p. 1194.
4Pourtant, Maignan n’utilise quasiment jamais, dans l’édition de 1653, le terme d’« atome » pour désigner ces parties ; du moins, pas en son propre nom : ainsi, dans le chapitre vii consacré au continu, il parle plutôt de « parties dotées d’extension spatiale, et physiquement indivisibles » (partes […] habentes extensionem, et physice indivisibiles10). Cet évitement culmine dans la proposition xv du chapitre xiii consacré aux éléments, et qui évoque en particulier leur composition. On n’y trouve pas moins de trois vocables différents pour désigner les atomes ou leurs agrégats. D’abord, le syntagme « minimum élémentaire » (minimum elementarium) désigne la partie la plus petite qui peut advenir au terme de la division de la matière des éléments11, en fait, l’atome proprement dit. Dans la suite du texte, Maignan associe à ces « minima élémentaires » une autre expression plus surprenante en ce contexte, les « esprits élémentaires » (spiriti elementares). Ce terme désigne ou bien un « minimum élémentaire » isolé, ou bien un ensemble de minima en petit nombre, mais pris comme une unité, (quodlibet autem ex his minimis elementaribus, vel aliqua exiguo numero per unius sumpta) car cet ensemble est composé d’un seul et unique élément parmi les cinq ; il est donc pur de tout alliage, comme, par exemple, les esprits du feu qui constituent la lumière. Maignan précise qu’il use de ce terme par analogie ; en effet, dans chaque corps composé d’atomes hétérogènes (un « mixte »), les parties les plus ténues et purifiées sont couramment appelées « esprits », ainsi les esprits vitaux ou animaux, ceux des odeurs, ou encore ceux extraits par l’art chimique, etc. De ce fait même, les particules plus pures des éléments qui sont des corps simples, peuvent aussi être appelées « esprits ». Ce mot présente également l’avantage, contrairement au terme suspect d’« atome », de renvoyer au lexique de sciences autorisées, telles la médecine galénique ou la chimie. Pour définir ces « esprits » enfin, Maignan utilise un dernier synonyme, particulæ12. Il s’ensuit que l’on assiste bel et bien en 1653 à une tentative de cryptage par évitement du terme « atome », même si la technicité du lexique de Maignan semble éminemment capable de fonder une philosophie atomistique.
La redéfinition de l’atome dans un Appendix du Cursus de 1673
- 13 Appendix altera de minimis physicis, Cursus philosophicus, Lyon, Grégoire, 1673 (2e éd.), 1 vol. (...)
- 14 Adjectif formé sur le plus classique sectilis, « susceptible d’être coupé », attesté chez Pline e (...)
- 15 CP 1673, p. 591 : periculum […] inducendi atheismi, quod aliquis mihi pariter ut Cartesio et Gass (...)
- 16 Th. Raynaud, Erotemata malis ac bonis libris, Lyon, Huguetan et Ravaud, 1653, 1 vol. 4° ; Partiti (...)
5Pourtant, cette transposition lexicale semble trop évidente pour que le lecteur attentif s’y laisse prendre ; de fait, en 1673 (date de la 2e édition augmentée du Cursus philosophicus) le Minime revendique désormais sans aucun faux-fuyant le mot « atome » dans un appendice de l’ouvrage13. Il utilise même une formule révélatrice : « points étendus insécables, ou atomes » (punctis extensis insectilibus, sive atomis). Cette formulation quelque peu redondante met en avant le caractère insécable (insectilis14) qui rappelle l’étymologie du mot atomos (a- privatif + -tomos, de temein, couper). Pour autant, Maignan refuse toujours qu’on le répute épicurien, non qu’il redoute une censure directe de Rome, où il a des appuis, mais plutôt les polémiques systématiques que les Dominicains et les Jésuites développent à partir de 1660 contre les auteurs cartésiens et plus généralement les atomistes. Ces ordres religieux confondant la défense de la foi catholique avec celle de la pensée christianisée d’Aristote, Maignan rapporte qu’au même titre que Gassendi et Descartes, il a été accusé par eux de propager l’athéisme15. Il se sent donc obligé de défendre son atomisme dans un appendice du Cursus philosophicus de 1673, après avoir été attaqué notamment par le Jésuite Théophile Raynaud dès 165316.
- 17 Nouvelle épître dédicatoire du Corpus philosophicus de 1673, à J.-G. Garaud-Duranti de Donneville (...)
- 18 CP 1673, Appendix altera de minimis physicis […], Pars prima, p. 590.
- 19 Maignan dit aussi qu’ils sont mus par un principe interne (ab intrinseco).
- 20 CP 1673, chap. xiii, Prop. XVI, p. 342.
- 21 Il est ainsi possible de réintroduire une forme de finalisme, voire de providentialisme, dans la (...)
- 22 Maignan renvoie à sa Philosophia sacra de 1661, t. 1, chap. xxi, Prop. XVII, repère 40 ; ici cons (...)
- 23 P. Bayle, art. « Maignan », Dictionnaire historique et critique, Amsterdam, Compagnie des Librair (...)
6Et de fait, même s’il y a dans le Cursus de 1673 des preuves de l’estime de Maignan pour le restaurateur de la philosophie du Jardin, qu’il nomme « Magnus Gassendi17 », Maignan refuse d’être appelé épicurien. Cela signifierait pour lui deux choses inacceptables : en premier lieu, professer une idée de la matière contraire à sa physique, et en second lieu, souscrire à l’athéisme en attribuant la formation du monde au hasard plutôt qu’à la Providence. Maignan se justifie donc par une double stratégie de distinction, physique et théologique. Sur un plan physique, il oppose sa définition de l’atome à celle des épicuriens. À l’atome antique, réalité décrite comme purement spatiale, et dotée simplement des trois dimensions canoniques (longueur, largeur et profondeur)18, le maignanisme substitue un atome doté, outre son extension spatiale quantitative, d’attributs qualitatifs variés, en premier lieu la capacité de mouvement et de repos qui est en eux « par principe et par soi, et non par accident » (primo et per se, non secundum accidens19). En se référant au chapitre sur les éléments, il est également indéniable que Maignan attribue à ces atomes/« esprits » qui composent les éléments, un « appétit » naturel les poussant à s’assembler, la « sympathie »20. En dotant de cette façon l’atome d’une double capacité de mouvement et d’interaction avec ses homologues, le philosophe toulousain suggère ainsi qu’il peut faire l’économie de la thèse de la chute des atomes dans le vide et du clinamen, et donc de la théorie épicurienne de la composition des corps par le hasard21. Car les atomes de Maignan se rencontrent et s’unissent, quant à eux, par une nécessité naturelle provenant de leur nature propre, voulue par Dieu. La liberté reste donc dans le maignanisme un apanage de l’âme humaine, qui n’est pas issue d’une « déclinaison » préexistant au sein de la matière comme chez Lucrèce. Le deuxième volet de la stratégie de distinction déployée en 1673 est théologique. Contre ses critiques qui avancent que sa physique atomistique aboutit à la conception d’une âme humaine composée d’atomes, donc matérielle et mortelle, Maignan proteste en effet de sa sincère orthodoxie théologique. Renvoyant au tome 1 de sa Philosophia sacra paru en 1661, il distingue l’âme animale, mortelle car composée d’esprits animaux, de l’âme rationnelle, propre à l’homme et immortelle, créée ex nihilo par Dieu pour animer un corps, et qui n’utilise les esprits animaux que comme instruments de ses opérations intellectuelles22. En effet, ces esprits animaux, matériels par nature, ne pourraient, par leur seul concours, arriver à l’intellect abstrait et au libre-arbitre qui caractérisent l’âme humaine : l’atome de Maignan n’est pas, à la différence de celui de Lucrèce, capable de s’exempter du déterminisme physique et conférer cette vertu aux êtres qu’il compose. Dans ces distinctions subtiles, qui séparent nettement les domaines de la matière et de la grâce, on mesure partant toute l’ambiguïté d’un propos philosophique oscillant entre l’audace, en physique, et le traditionalisme, en théologie, ce que Pierre Bayle relevait déjà23.
Après 1697 : une nouvelle stratégie contre l’obstination des censeurs ?
- 24 N. M. Gennaro, Platonis, ac Maignani adversus R. P. J. Saguens systema eucharisticum […] expostul (...)
- 25 Voir par exemple le « Traité de la philosophie d’Épicure. IIIe partie de la Philosophie, savoir l (...)
- 26 J. Saguens, Philosophia Maignani scolastica, Toulouse, Vialar, 1703, 4 vol. 4°, t. IV, p. 16 et 1 (...)
- 27 Gennaro, … expostulationes, p. 15-18.
7Pourtant, malgré ces réponses très claires de Maignan, les polémistes ne renoncèrent jamais à l’accusation d’épicurisme, à l’instar, au début du xviiie siècle, du Dominicain sicilien Niccola Maria Gennaro. Quand celui-ci réfute l’exposé donné par Saguens de l’atomisme de son maître Maignan, c’est tout un florilège d’épithètes assassines formulées par les Pères de l’Église à l’égard du maître du Jardin qu’il reprend à son compte : « philosophe fou » (delirum philosophum, saint Augustin), « maître pris de boisson » (ebrium magistrum, saint Ambroise)24, etc. On est bien loin des études nuancées et élogieuses que Gassendi (lui aussi prêtre catholique) a consacrées à Épicure25 ! C’est probablement pour employer contre de tels censeurs leur arme favorite – l’argument d’autorité – que Saguens, qui reprit le flambeau du maignanisme après la mort de son fondateur en 1676, élabora une nouvelle stratégie, à la fois audacieuse et risquée. Il fallait en effet mettre le système de Maignan sous l’autorité de noms antiques prestigieux pour conjurer celui d’Épicure ; il choisit Empédocle et Platon. Les idées du premier s’accordent relativement bien avec la philosophie des éléments ; les propriétés de sympathie (attirance) et d’antipathie (répulsion) que Maignan attribue à ses atomes pour la première, ou à certains corps qu’ils composent pour la seconde, rappellent l’Amour et la Haine d’Empédocle, de telle sorte que les théories du philosophe sicilien ont effectivement dû inspirer Maignan lors de la genèse de son système philosophique à Rome dans les années 1640. Le second nom se révèle – et c’est un euphémisme – plus inattendu. Saguens avance sa thèse paradoxale d’un Platon atomiste en renvoyant à la cosmogénèse décrite dans le Timée : pour lui, sont interprétables comme des atomes les « solides » associés par l’Athénien aux éléments. Preuve en serait ainsi apportée que Platon fut à la fois atomiste et ouvert aux réalités spirituelles, comme Maignan le fut lui-même26. Cette thèse des atomes platoniciens, elle-même problématique, n’était guère de nature à apaiser la polémique. Gennaro, notamment, entendit prouver qu’il s’agissait d’une pure fable inventée par Saguens, la conception platonicienne de la matière se rapprochant en réalité davantage de celle des Pythagoriciens, qui expliquent le monde par la géométrie, ou encore de celle d’Aristote27.
8Il apparaît donc que Maignan, tout en utilisant le terme d’« atome » avec une réticence dictée par la prudence, avait redéfini la notion et l’avait intégrée à une philosophie chrétienne originale, se distinguant ainsi radicalement de la physique comme de la théologie portée par l’épicurisme antique. Cependant, les polémiques contre l’atomisme orchestrées au nom de l’aristotélisme scolastique étaient tellement acharnées que, malgré les preuves avancées par Maignan de l’orthodoxie de sa pensée, les adversaires du Toulousain firent condamner sa philosophie par le Saint-Office en 1707, sur le fondement de l’explication donnée par le maître, puis par son disciple, de la transsubstantiation. Cela n’empêcha ni la diffusion du maignanisme, ni sa contribution aux débats sur l’atomisme, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Église catholique, avant que les travaux de Robert Boyle et Isaac Newton ne donnent à la physique de l’atome des fondements scientifiques moins contestables. Il reste que le Minime toulousain, somme toute précurseur, a pu articuler sa pensée éclectique à un matérialisme enchanté, par exemple lorsqu’il compare le système nerveux, parcouru selon lui d’esprits animaux, aux tuyaux d’un orgue pneumatique actionnés par l’air :
- 28 CP 1673, chap. xxiv (De Corpore naturali sensitivo), p. 536.
Je te le demande, applique ton esprit avec plus d’attention, et observe la convenance, qui est très grande, de la machine naturelle de l’organe sensitif, avec la machine artificielle de l’orgue musical pneumatique. Le fait est que, en conformité avec ce que j’ai expliqué jusqu’à présent, tous les actes de l’imagination se produisent par le seul mouvement des esprits animaux, propagé de la première impression de l’objet [sur les sens] par les nerfs au siège supérieur de l’âme, dans le cerveau ; et de manière semblable, dans l’orgue pneumatique, tous les voix, les tons et les modes ne sont produits que par le mouvement de l’air aspiré par les conduits. Apparemment, tu comprendras facilement la manière dont ceux-là se produisent, si tu comprends comment sont produits ceux-ci28.
- 29 R. Descartes, L’Homme, Paris, 1964, rééd. in Le Monde, l’Homme, Paris, Seuil, 1996, p. 146.
- 30 Voir J. S. Spink, « Les avatars du ‘‘sentiment de l’existence’’, de Locke à Rousseau », Dix-huiti (...)
- 31 P. J. S. Whitmore, The Order of Minims in Seventeenth-Century France, Nijhoff (« Archives interna (...)
9On pourrait dire que Maignan ne fait là que reprendre une image cartésienne29, mais c’est oublier qu’il donne une orientation résolument empiriste à sa théorie de la connaissance, en contraste avec l’innéisme de Descartes30. Comme l’affirmait jadis Patrick J. S. Whitmore, il annonce les penseurs des Lumières, notamment John Locke31, et, pourquoi pas, le clavecin sensitif imaginé par Diderot dans le Rêve de D’Alembert.
Notes
1 Le dernier article général sur Maignan, à notre connaissance, est celui d’A. Romano, « Mathematics and Philosophy at Trinità dei Monti: Emmanuel Maignan and his Legacy between Rome and France », in M. P. Donato & J. Kraye, Conflicting Duties. Science, Medicine and Religion in Rome (1550-1750), Londres-Turin, Warburg Institute-Aragno, “Warburg Institute Colloquia” (15), 2009, p. 157-180. Pour une bibliographie des études et une vue d’ensemble du personnage, nous renvoyons à notre article « L’homme qui dit non à Louis XIV : l’indépendance d’E. Maignan », in D. Foucault & Y. Le Pestipon, Autour du 400e anniversaire du bûcher de Vanini : l’esprit de liberté à Toulouse au Temps du Parlement (1443-1790), actes du colloque d’avril 2019, Toulouse, PUM, à paraître en 2020.
2 Cursus philosophicus, Toulouse, Bosc, 1653, 4 vol. 8° (désormais CP), t. II, chap. vii (De Continuo), Prop. IV, p. 680.
3 CP, t. III, chap. xiii (De Elementis), Prop. V, p. 994.
4 Les quatre éléments de Maignan se démarquent ainsi des trois éléments cartésiens, ces derniers étant divisibles à l’infini et occupant le plenum, univers dépourvu de toute forme de vide.
5 CP, t. III, chap. xiii, Prop. XV, p. 1194-1195.
6 CP, t. II, chap. vii, Prop. IV, p. 681.
7 CP, t. II, chap. vii, Prop. VII, p. 720.
8 CP, t. II, chap. viii (De Loco), Prop. IX., p. 771.
9 CP, t. II, chap. vii, Prop. VII, p. 724.
10 CP, t. II, chap. vii, Prop. IV, p. 680.
11 […] quælibet elementa cum sit corpora quanta et continua, constant partibus entitativis sive integralibus, quæ dividi possunt in alias minores ac minores usque ad minima ex alias dictis cap.7 de continuo. (CP, t. III, chap. xiii, Prop. III, p. 1194).
12 CP, t. III, chap. xiii, Prop. III, p. 1194.
13 Appendix altera de minimis physicis, Cursus philosophicus, Lyon, Grégoire, 1673 (2e éd.), 1 vol. 2°, p. 590-595 ; désormais CP 1673.
14 Adjectif formé sur le plus classique sectilis, « susceptible d’être coupé », attesté chez Pline et Vitruve.
15 CP 1673, p. 591 : periculum […] inducendi atheismi, quod aliquis mihi pariter ut Cartesio et Gassendo objecit.
16 Th. Raynaud, Erotemata malis ac bonis libris, Lyon, Huguetan et Ravaud, 1653, 1 vol. 4° ; Partitio I, Erotema 20, repère 434, p. 252.
17 Nouvelle épître dédicatoire du Corpus philosophicus de 1673, à J.-G. Garaud-Duranti de Donneville [n. p.].
18 CP 1673, Appendix altera de minimis physicis […], Pars prima, p. 590.
19 Maignan dit aussi qu’ils sont mus par un principe interne (ab intrinseco).
20 CP 1673, chap. xiii, Prop. XVI, p. 342.
21 Il est ainsi possible de réintroduire une forme de finalisme, voire de providentialisme, dans la mesure où le Cursus indique par ailleurs que c’est Dieu qui a doté les éléments de cette force d’union, sympathie ou amour, afin de faire advenir la Création.
22 Maignan renvoie à sa Philosophia sacra de 1661, t. 1, chap. xxi, Prop. XVII, repère 40 ; ici consultée dans l’édition de Toulouse, Colomiez, 1664 (2e éd.), 1 vol. 2°, p. 793 sq.
23 P. Bayle, art. « Maignan », Dictionnaire historique et critique, Amsterdam, Compagnie des Libraires, 1734, tome IV, p. 58-62.
24 N. M. Gennaro, Platonis, ac Maignani adversus R. P. J. Saguens systema eucharisticum […] expostulationes, Messine, Vincentius de Amico, 1707, 1 vol. 8°, p. 11.
25 Voir par exemple le « Traité de la philosophie d’Épicure. IIIe partie de la Philosophie, savoir l’éthique ou la morale » (extrait traduit du Syntagma, 1649), in J. Prévot, Libertins du xviie s., Paris, Gallimard (« Bibliothèque de la Pléiade »), 1998, p. 599-745.
26 J. Saguens, Philosophia Maignani scolastica, Toulouse, Vialar, 1703, 4 vol. 4°, t. IV, p. 16 et 139. Du même : De vita, moribus […] Emmanueli Maignani elogium, Toulouse, Pech, [s. d.] [1697], 1 vol. 4°, p. 24-27.
27 Gennaro, … expostulationes, p. 15-18.
28 CP 1673, chap. xxiv (De Corpore naturali sensitivo), p. 536.
29 R. Descartes, L’Homme, Paris, 1964, rééd. in Le Monde, l’Homme, Paris, Seuil, 1996, p. 146.
30 Voir J. S. Spink, « Les avatars du ‘‘sentiment de l’existence’’, de Locke à Rousseau », Dix-huitième siècle 10 (1978), p. 274.
31 P. J. S. Whitmore, The Order of Minims in Seventeenth-Century France, Nijhoff (« Archives internationales d’histoire des idées »), La Haye, 1967, p. 163-186.
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Référence papier
Florent Libral, « Conjurer le spectre d’Épicure ? Noms et définitions de l’atome dans la philosophie d’Emmanuel Maignan (1601-1676) », Anabases, 31 | 2020, 191-197.
Référence électronique
Florent Libral, « Conjurer le spectre d’Épicure ? Noms et définitions de l’atome dans la philosophie d’Emmanuel Maignan (1601-1676) », Anabases [En ligne], 31 | 2020, mis en ligne le 27 juin 2022, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/10833 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anabases.10833
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