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Comptes rendus

Jacob Balde, Jephtias Tragoedia / La Fille de Jephté, tragédie, édition de Dominique Millet-Gérard

Simone de Reyff
p. 257-259
Référence(s) :

Jacob Balde, Jephtias Tragoedia / La Fille de Jephté, tragédie, édition de Dominique Millet-Gérard, Paris, Classiques Garnier, 2020, 668 p., 58 € / ISBN 9782406097167.

Texte intégral

1Longtemps négligée par les historiens du théâtre, la production dramatique des Jésuites en Europe a connu un regain d’intérêt à la faveur des études consacrées à la mouvance baroque. L’importance de ce corpus, signalée dès 1954 par Jean Rousset, a été notamment révélée au public francophone grâce aux travaux de Jean-Marie Valentin. Toutefois, si l’on dispose désormais d’une documentation nourrie sur la scène scolaire et son environnement, l’accès aux textes reste encore malaisé. C’est pourquoi la vaste et courageuse entreprise de Dominique Millet-Gérard [DMG], qui propose l’édition critique, accompagnée d’une traduction, de la Jephtias de Jacob Balde, mérite d’être saluée avec reconnaissance.

2Ce professeur de rhétorique actif en Bavière, que l’on a désigné comme l’Horace germanique en référence à une production poétique aussi abondante que raffinée, se place tout aussi bien dans le sillage de Sénèque pour ce qui est de ses œuvres dramatiques. Jephtias en constitue la réalisation la plus aboutie. Ainsi qu’en témoigne la periocha, programme dans lequel figure le résumé de l’action et le nom des jeunes acteurs, la pièce fut représentée en 1637 à Ingolstadt, dans une première version qu’amplifiera considérablement l’édition tardive publiée à Amberg en 1654. C’est cette dernière qui sert de base à l’édition très soigneusement établie par DMG, qui en reproduit le texte à l’identique, à la réserve de quelques aménagements de la ponctuation. La langue poétique très travaillée du jésuite alsacien fait que le lecteur, fût-il « suffisant », se reportera volontiers à l’élégante traduction donnée en regard, dont la mise en page se conforme exactement à celle des vers originaux. On appréciera l’option pragmatique d’une transposition soucieuse de lisibilité autant que de fidélité, source d’un texte vivant, ponctué de formules inventives, parfois audacieuses. Loin d’être éludées, les difficultés que peut poser un texte à la complexité parfois redoutable deviennent le tremplin d’hypothèses toujours stimu­lantes. Outre l’abondante annotation sur laquelle il y aura lieu de revenir, la présentation du texte est enrichie par l’indication marginale des séquences métri­ques subtilement agencées dans les parties lyriques confiées aux chœurs. Ces repères sont explicités dans une note analytique très savante sur l’utilisation des modèles de versification sénéquiens dans l’œuvre du jésuite.

3Comme ses devanciers, parmi lesquels figure l’humaniste écossais Buchanan, Balde s’emploie à réaménager les données de la source biblique (Juges 11), dont on sait qu’elle a toujours représenté une énigme, sinon un écueil, aux yeux des exégètes. La calamité du vœu imprudent qui contraint un père à sacrifier sa fille unique appelle nécessairement une démarche herméneutique, dont l’orientation va condi­tionner l’économie même du drame. Les exigences de la scène moderne invitent par ailleurs à revêtir les protagonistes du récit biblique d’une identité singulière. C’est ce que suggère en particulier le nom que donne Balde à la fille anonyme de Jephté, Menulema, anagramme d’Emmanuel, sur laquelle repose la lecture christique du sacrifice, que privilégie le jésuite. À son héroïne, tendue entre le stoïcisme sénéquien et le sublime de l’interprétation allégorique, Balde associe le personnage fictif d’Ariphanasso, dont le nom est à son tour l’anagramme de Pharaonissa, la Bien-Aimée du Cantique. Ainsi, d’orne­ment conventionnel, les amours de Menulema et d’Ariphanasso subissent une transfiguration symbolique qui en font l’annonce des noces du Christ et de son Église. Cette modulation du propos correspond bien à la note propre au théâtre jésuite qui, à la vocation pédagogique inaugurée par son modèle humaniste, joint une préoccupation apologétique en accord avec l’élan missionnaire caractéristique de la pastorale post-tridentine.

4Au début de l’Acte III, qui se conclura sur le face-à-face terrible du sacrificateur malgré lui et de sa victime, la jeune Menulema apparaît devant son métier à tisser, où elle s’applique à reproduire le tableau d’Isaac sacrifié. La symbolique prémonitoire donne un relief tout particulier à cette scène, par ailleurs assez courante dans le registre de l’épopée chrétienne vouée aux héroïnes bibliques : dans le prolongement de la Judit de Du Bartas, les Suzanne et les Madeleine s’adonneront elles aussi à cette pratique de l’image sur toile, qui trahit peut-être un souci de mitiger leurs destinées exceptionnelles en les maintenant aussi longtemps que possible dans la chambre des dames. En l’occurrence toutefois, la dimension spéculaire de cet épisode ne se borne pas à une anticipation thématique. Il est en effet permis de voir dans le geste artiste de la tisserande la métaphore d’une écriture nouant à l’infini les fils d’une tradition inépuisable. Que la production d’un professeur de rhétorique soit par définition vouée à l’intertextualité relève de l’évidence. Mais la diversité et la densité d’une texture, parfois à la limite du centon, présente l’esthétique « arachnéenne » de Balde comme un espace de fascination continuelle. Ce procédé poussé à sa mesure extrême donne du reste à rêver sur les compétences d’un lectorat en comparaison duquel, comme le rappelle plaisamment DMG, nous sommes devenus des nains. Nous aurons cependant bien garde de confondre dans notre irrémédiable analphabétisme contemporain l’immense culture de celle dont l’accompagnement secourable reflète l’ancienne pédagogie de la praelectio, commentaire soucieux de déployer, dans la lenteur, toutes les composantes cachées d’un texte. L’éditrice se meut avec une érudition confondante dans le vaste corpus des sources où tous les registres lui semblent familiers, de la tradition littéraire et rituelle de l’Antiquité à la Bible et aux réminiscences liturgiques, en passant par la production néo-latine contemporaine, pour ne rien dire des autres compositions de Balde, lequel puise régulièrement dans son propre trésor. À cette somme d’érudition par touches discrètes, on ajoutera quelques échappées rafraîchissantes dans le domaine de la flore ou de la parfumerie exotique. Contre toute attente, l’imposant appareil des notes explicatives qui accompagne la traduction du texte n’est jamais pesant, étant habité en permanence par une curiosité communicative qui revêt de grâce l’exercice du savoir.

5L’espace manque pour évoquer comme ils le mériteraient les liminaires et les annexes qui, à la faveur une fois encore des commentaires attentifs qui en éclairent la portée, contribuent à situer la Jephtias en relation avec son milieu, ainsi qu’à préciser les prises de position du dramaturge par rapport aux théories de son temps. La documentation bibliographique impressionnante, qui s’aligne sur les trente dernières pages de cette publication magistrale, reflète la qualité d’un travail de recherche dans lequel nous reconnaissons un exemple lumineux des fruits que dispense une démarche philologique bien comprise.

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Pour citer cet article

Référence papier

Simone de Reyff, « Jacob Balde, Jephtias Tragoedia / La Fille de Jephté, tragédie, édition de Dominique Millet-Gérard »Anabases, 32 | 2020, 257-259.

Référence électronique

Simone de Reyff, « Jacob Balde, Jephtias Tragoedia / La Fille de Jephté, tragédie, édition de Dominique Millet-Gérard »Anabases [En ligne], 32 | 2020, mis en ligne le 20 octobre 2020, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/11392 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anabases.11392

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