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Comptes rendus

Annick Fenet, Michela Passini et Sara Nardi-Combescure (dir.), Hommes et patrimoines en guerre. L’heure du choix (1914-1918)

Natacha Lubtchansky
p. 264-266
Référence(s) :

Annick Fenet, Michela Passini et Sara Nardi-Combescure (dir.), Hommes et patrimoines en guerre. L’heure du choix (1914-1918), Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2018, 302 p., 20 € / IBSN 9782364412538.

Texte intégral

1L’ouvrage édité en 2018 par Annick Fenet, Michela Passini et Sara Nardi-Combescure, Hommes et patrimoines en guerre. L’heure du choix (1914-1918) prend place parmi les abondants travaux historiques, qui ont paru avec le centenaire de la Première Guerre, et le petit nombre d’entre eux qui s’est intéressé aux questions patrimoniales et culturelles liées au conflit. L’originalité de ces actes d’un colloque de 2017 est d’associer les différentes périodes artistiques, de l’Antiquité à l’art du xixe siècle, et de décentrer et déseuropéaniser le regard, en ouvrant la focale depuis le patrimoine européen (sont abordés des dossiers français, britannique, allemand, italien, belge, espagnol) vers l’Est, le Moyen Orient et l’Asie centrale (Syrie, Anatolie, Turkestan).

2Histoire transnationale et culturelle. Ce qui permet cette ampleur de vue chro­nologique et géographique, ce sont d’une part les spécialités respectives des trois éditrices (pour l’archéologie asiatique mentionnons en particulier les travaux d’A. Fenet) ; et il faut saluer qu’une telle entreprise ait vu le jour en France, où l’histoire de l’histoire de l’art et en particulier la réception de l’Antiquité ne réussissent pas encore à prendre leur place au sein des disciplines universitaires. D’autre part, la très intéressante introduction d’A. Fenet et M. Passini montre tout ce que cette orientation doit aux recherches menées en histoire transnationale, telle qu’elle a été pratiquée par exemple dans le programme TransferS, auquel est rattachée la publication. Une autre orientation historiographique à laquelle se réfèrent les éditrices du volume est l’histoire culturelle de la Grande Guerre. Mettant l’accent sur les individus qui ont vécu le conflit à travers leurs affects, leurs imaginaires et leurs représentations, elle se différencie d’une histoire sociale, plus attentive aux chaînes de commandement et de domination, aux contraintes sociales et économiques, plus alertée par les biais d’une documentation produite par une même classe sociale. Les acteurs auxquels s’intéressent les treize contributions de cet ouvrage sont, il est vrai, issus de la traditionnelle aristocratie et bourgeoisie qui fournissent encore, au début du xxe siècle, les seuls professionnels du patrimoine. Repris par le plan de l’ouvrage, de manière plus ou moins cloisonnée, trois objectifs émergent du projet scientifique de l’entreprise.

3La fabrique d’une histoire intellectuelle. Reprenant une démarche mise en œuvre dans un ouvrage récent de l’une des éditrices (M. Passini, La fabrique de l’art national, 2012), on peut apprécier la diversité des travaux effectués en temps de guerre par les intellectuels étudiés dans les contributions, afin de construire cette histoire culturelle à travers les pratiques. Certains sont sur le front, comme les archéologues italiens (M. Munzi), dont les carrières, en « sortie de guerre », en profiteront. D’autres restent sur les arrières, faisant avancer la science. Les travaux de collaboration internationale sont dans l’ensemble suspendus (È. Gran Aymerich), mais les historiens continuent à écrire (exemple de Franz Cumont en Belgique étudié par C. Bonnet), à éditer (exemple de Salomon Reinach faisant paraître la Revue Archéologique dans l’étude de H. Duchêne), à faire cours (exemples de la Sorbonne, du Collège de France, de l’EPHE, de l’École du Louvre et des chaires britanniques d’Art History, dans les textes d’A. Fenet, J. von Ungern-Sternberg et É. Oléron Evans). Ces hommes prennent en charge la protection des collections (F. Pagano), ainsi que leur inventaire (exemple du réseau allemand de Paul Clemen pour le patrimoine occupé, dans la contribution de C. Kott). Et même, dans certaines régions, ils continuent à fouiller : d’importantes mises au jour archéologiques en Italie (M. Munzi) éclipsent les découvertes du lointain Turkestan (S. Gorshenina). Le contexte de tension internationale semble aussi avoir favorisé des découvertes, comme le déchiffrement à Vienne et à Berlin du hittite en tant que langue indo-européenne (S. Alaura).

4Une époque charnière. Si le conflit marque historiquement un tournant du xixe siècle vers le monde contemporain, plusieurs évolutions, dans les pratiques étudiées ici ainsi que dans les théories de l’archéologie et de l’histoire de l’art, sont pointées dans l’ouvrage. Le premier signe d’une mutation réside dans l’adoption du terme « patrimoine », qui, comme l’indique l’introduction, était peu utilisé avant la Première Guerre. On mentionnera deux autres transformations. Les arts anciens constituaient encore le fondement de la discipline, comme l’illustre la majorité des exemples traités. Toutefois ce modèle commence à céder la place aux périodes chronologiques plus récentes, tandis que se construit la discipline d’une histoire continue de l’art, illustrée par la Grande-Bretagne (É. Oléron Evans). Le second apport est l’évolution que connaissent les musées européens, qui prennent alors conscience de l’importance de la sauvegarde de la mémoire collective et du patrimoine (F. Pagano), revoient leur politique de documentation des collections ainsi que leurs missions d’enseignement, en s’affranchissant du modèle allemand (rôle des visites-conférences au Louvre, repris dans les pays anglo-saxons : M. Tchernia-Blanchard).

5Une histoire de l’engagement. Un dernier atout du volume est l’attention portée aux hommes eux-mêmes et à leur engagement vis-à-vis du conflit. Cette thématique n’est possible qu’avec la prise en compte des différents contextes politiques nationaux (l’histoire du Turkestan au sein des révolutions soviétiques brossée par S. Gorshenina ; les liens entre Risorgimento, Grande Guerre et fascisme rappelés par M. Munzi ; la germanophilie en Espagne dans l’étude de F. Gracia-Alonso) et elle tire sa dynamique de l’illustration équilibrée des deux camps : les vainqueurs et les vaincus. La présentation d’une série de portraits, plus ou moins rapides, de chercheurs permet ainsi d’aborder des questions d’idéologie et de propagande politiques, dans lesquelles les arts servent de munitions. Ainsi, dans cette guerre scientifique, modèle grec et romain s’opposent, tandis que le bombardement de la cathédrale de Reims en 1914 est comparé à l’explosion du Parthénon en 1687.

6C’est en mobilisant des sources inédites et variées que l’équipe internationale, réunie autour de ce livre, compose donc une vision complète et passionnante de cette période historique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Natacha Lubtchansky, « Annick Fenet, Michela Passini et Sara Nardi-Combescure (dir.), Hommes et patrimoines en guerre. L’heure du choix (1914-1918) »Anabases, 32 | 2020, 264-266.

Référence électronique

Natacha Lubtchansky, « Annick Fenet, Michela Passini et Sara Nardi-Combescure (dir.), Hommes et patrimoines en guerre. L’heure du choix (1914-1918) »Anabases [En ligne], 32 | 2020, mis en ligne le 20 octobre 2020, consulté le 19 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/11447 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anabases.11447

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