Texte intégral
- 1 Faure-Biguet 1941, 191. Montherlant est alors à Mirecourt, dans les Vosges, comme secrétaire d’ét (...)
1Sauf erreur, c’est dans une lettre de novembre 1917 à son ami Faure-Biguet que Montherlant évoque pour la première fois Montesquieu : « J’ai écrit sept pages sur le Dialogue de Sylla et d’Eucrate, qui lance des feux éclatants et sombres1. »
2Cet éblouissement ne fut pas éternel. À preuve, ce qu’on lira en 1929 dans La Grande Tentation. Montherlant est passé par le monastère San Jerónimo de Yuste où Charles-Quint s’était retiré en 1556 pour y mourir deux ans plus tard et il s’interroge sur le sens de cette retraite. Il suggère de la « comparer aux abdications de Sylla, de Dioclétien », quand, soudain, il ouvre une parenthèse :
- 2 C’est la version qu’on trouve dans le n° de juin 1933 de La Renaissance, où l’essai s’intitulait (...)
(Massis m’ayant demandé, il y a trois ou quatre ans, d’écrire une préface pour le dialogue de Montesquieu, je m’excusai, lui disant que ce morceau plein d’allure, délices de tout jeune homme bien né, est au fond creux et absurde. J’ai le plaisir de trouver aujourd’hui dans Villemain ces paroles de Napoléon à M. de Narbonne : « Qu’est-ce que c’est que, dans Montesquieu, cette conversation de Sylla et d’un sophiste grec ? Rien de cette pompeuse analyse des actes de Sylla n’est vrai ; et la faire admirer, c’est fausser de jeunes esprits2. »)
3On ne saurait dire à quand remonte cette désillusion, mais il est sûr qu’en 1929, elle avait trouvé de quoi s’alimenter dans un ouvrage d’Amédée Pichot paru chez Furne et Ce en 1854 : Charles-Quint, Chronique de sa vie intérieure et de sa politique, de son abdication et de sa retraite dans le cloître de Yuste. Lorsque l’empereur exposa les raisons de son abdication, « l’impression générale, lit-on à la p.124 de Pichot, fut l’étonnement, et l’on prétendit que l’orgueil de Charles-Quint […] avait surtout voulu “étonner le monde” », que « ce grand acteur politique avait eu pour but “de quitter la scène par un dernier coup de théâtre” », avec une note en bas de page qui passera, en partie du moins, dans La Grande Tentation :
- 3 Pour nous convaincre un peu plus encore de la dette que l’auteur de La Grande Tentation a contrac (...)
C’est la théorie paradoxale de Montesquieu dans son dialogue de Sylla et d’Eucrate : « Qu’est-ce que, dans Montesquieu, cette conversation de Sylla et d’un sophiste grec, dont vous étiez hier si fort occupé ?... Rien de cette pompeuse analyse des actes de Sylla n’est vrai ; et la faire admirer, c’est fausser de jeunes esprits. Il y a cependant un grand mot dans ce dialogue de brillant sophiste : “J’ai étonné les hommes, dit Sylla, et c’est beaucoup.” Sans doute, mais ce n’est pas tout. » (Paroles de Napoléon à M. de Narbonne, rapportées par M. Villemain3.)
4Il n’empêche qu’entre le cri admiratif de 1917 et la désillusion clairement affichée en 1929, il y eut une période de grâce. En témoigne le texte qu’on a retrouvé parmi les manuscrits de Montherlant de la Bibliothèque nationale de France, dans un dossier que l’écrivain avait lui-même intitulé Jules César mais dont il ne tira aucun parti. Ce texte, que nous avons publié en 2013 dans le n° 18 d’Anabases, date, selon toute apparence, de 19214. Il se présente comme un dialogue entre l’ombre de César et un jeune homme fraîchement démobilisé derrière qui se devinent à la fois l’Alban du Songe, un roman qui paraîtra fin 1922, et l’auteur en personne, ledit roman ayant de fortes couleurs autobiographiques.
- 5 Dans La Grande Tentation, César sera qualifié de « renonciateur malgré lui » (E, p.621).
- 6 Le Songe, on vient de le dire, était en gestation, mais en 1921, Montherlant n’avait encore publi (...)
- 7 Quand on parle ici des notes préparatoires à Jules César, on ne fait plus la distinction entre ce (...)
5Sans doute Montherlant s’est-il démarqué de son modèle, Montesquieu ayant fait se rencontrer le dictateur Sylla dans sa retraite de Tibur avec un philosophe imaginaire, mais le principe reste celui d’un dialogue où l’homme de pouvoir, dépossédé, pour quelque raison que ce soit, de ce pouvoir5, est plus ou moins tenu de s’expliquer. Et il est clair qu’aux alentours de 1921, l’auteur de La Relève du matin, et bientôt du Songe6, était encore sous le charme du Dialogue de Sylla et d’Eucrate. Montesquieu apparaît d’ailleurs à plusieurs reprises, et parfois nommément, dans les notes préparatoires de son Jules César7.
6Quand on lit dans ces notes : « la vertu semblait s’oublier pour se dépasser soi-même », c’est pratiquement le mot de Montesquieu dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, ch. XI : « la vertu semblait s’oublier pour se surpasser elle-même8 ».
7Plus loin, ce sera : « Pour qu’un homme soit au-dessus de l’humanité, il en coûte trop cher à tous les autres », qui vient du Dialogue de Sylla et d’Eucrate9 et qui sera intégré dans le texte au prix de quelques remaniements : « Pour que la nature rompe au profit de l’un l’égalité qu’il y a parmi les hommes, il en coûte trop à tous les autres. »
8Ailleurs encore dans ces notes, on lit, presque coup sur coup :
- 10 Montesquieu 1949, 88. Un mot des Pensées conviendrait aussi bien, sinon mieux : « La philosophie (...)
– » Les Grecs ont commencé déjà de nous empoisonner (Montesquieu, p.77) », que Montherlant, même s’il finit par y renoncer, prévoyait de mettre dans la bouche du divin Jules et qui défigurait de propos délibéré un mot sans aménité de la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion : « Les Romains étaient encore plus tolérans que les Grecs, qui ont toujours gâté tout10 » ;
- 11 Montesquieu 1949, 84, où Montesquieu donne le texte latin et la référence « In Jul. Caes., lib. I (...)
–et puis : « Comme moi tu n’as eu cure de choquer ni d’être insolent : tu as ill. que j’ai mis dans le mépris (p. 91 Montesquieu : Ayant égorgé plusieurs victimes, sans en trouver de favorables, il quitta les autels avec mépris et entra dans le sénat) », autre extrait de la Dissertation où Montesquieu se retranche lui-même derrière Suétone11 ;
- 12 Montesquieu 1951, 131.
–et puis encore : « Un siècle où la fausse politesse n’avait pas mis le mensonge partout (44) », qui vient, lui aussi, du chapitreXI des Considérations, où Montesquieu dit des lettres de Cicéron et de Servius Sulpicius qu’« elles sont le chef-d’œuvre […] d’un siècle où la fausse politesse n’avait pas mis le mensonge partout12 ».
9*
10On nous objectera que ces références à Montesquieu ne sont que des notes de lecture pour un texte qui resta dans un tiroir. Sauf qu’on en retrouvera plus d’une, au fil des ans, dans l’œuvre publiée.
11Prenons la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion. Montherlant en citera un large extrait en marge de Syncrétisme et alternance quand l’essai paraîtra, à l’automne 1927, dans Aux Fontaines du désir.
- 13 « Ce prince […] était un des grands monarques dont l’histoire ait jamais parlé », lit-on plus pré (...)
12En 1926 déjà, quand il avait publié, dans la revue Europe du 15 février, les premières pages de Syncrétisme et alternance, il s’était retranché derrière l’auteur des Considérations pour refuser la stricte ligne de démarcation que Romain Rolland avait tracée, dans Au-dessus de la Mêlée, entre « les deux Allemagnes, celle de Goethe et celle d’Attila, l’une “de lumière” et l’autre “de ténèbres” » : « Aucun homme digne de ce nom qui ne soit avec Goethe. Toutefois, objectait l’impétueux cadet. Montesquieu, esprit libre, appelle Attila “un des plus grands monarques dont l’histoire ait jamais parlé13”. » Et en 1927, c’est un long extrait de la Dissertation qu’il donne, en note, pour rappeler à ses lecteurs qu’il n’est pas le premier à soutenir qu’Attila concourt autant que Goethe à « la beauté de l’univers, et à sa grandeur » :
- 14 Syncrétisme et alternance, daté par son auteur de 1925, parut d’abord en partie dans Europe le 15 (...)
« Comme le dogme de l’âme du monde était presque universellement reçu (dans l’antiquité), et que l’on regardait chaque partie de l’univers comme un membre vivant dans lequel cette âme était répandue, il semblait qu’il était permis d’adorer indifféremment toutes ces parties… Voilà d’où était né cet esprit de tolérance et de douceur qui régnait dans le monde payen ; on n’avait garde de se persécuter et de se déchirer les uns les autres : toutes les religions, toutes les théologies y étaient également bonnes ; les hérésies, les guerres et les disputes de religion y étaient inconnues. » – MONTESQUIEU. Dissertation sur la politique des Romains dans la religion14.
- 15 « Chacun sait la malheureuse destinée de Socrate », ajoutait Montesquieu, qui, d’une manière géné (...)
- 16 Cet avant-propos fut repris en 1935 dans Service inutile (E, p.648).
13Même chose pour l’image peu flatteuse de ces Grecs « qui ont toujours gâté tout15 ». D’abord « retouchée », pour les besoins du dialogue, dans les notes en marge de Jules César, on la retrouvera intacte, ou peu s’en faut, en 1931 dans un « Avant-propos » à une sorte de florilège des Olympiques. Montherlant vient de dire que le sport, qui lui paraissait « une belle chose » au sortir de la guerre, a fort mal évolué ; il ajoute, assez gratuitement d’ailleurs, que « les Grecs, qu’il est de règle d’invoquer lorsqu’il s’agit de sport, ont toujours gâché tout, eux aussi, et notamment leur sport16 ».
- 17 Romans et œuvres de fiction non théâtrales, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » (R1 (...)
14Gratuit ou non, ce coup de griffe contre les Grecs nous fera remonter aux Olympiquesmêmes pour une page de La Gloire du stade où l’auteur se réclamait d’un historien qu’on ne s’attendait guère à le voir citer : « L’historien Flavius Josèphe dit des Romains que “la paix était pour eux une méditation”. Meditari, s’exercer : c’était une méditation de la guerre. Les jeux sont une méditation de quoi, dans nos stades17. »
- 18 Montesquieu 1951, 79-80. Montesquieu donne comme référence : « De bello judaico, lib. III, cap. V (...)
15Que ces lignes s’inscrivent dans la parenté, chère à Montherlant, du sport et de la guerre, soit. Mais elles dérivent aussi de ce que dit Montesquieu au chapitreII des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, quand il souligne que le premier soin des Romains fut d’examiner, afin d’y porter aussitôt remède, « en quoi leur ennemi pouvait avoir de la supériorité sur eux » : « Enfin, comme dit Josèphe, la guerre était pour eux une méditation, la paix un exercice18 ».
- 19 L’équation « Meditari, s’exercer », qui ne saurait être de Josèphe, lequel écrit en grec, est en (...)
16Et si en 1924, l’auteur des Olympiques a inversé le raisonnement19, tout rentrera dans l’ordre quarante ans plus tard avec La Guerre civile, quand Laetorius et Acilius, le premier « général », le second « capitaine » dans l’armée de César, disputeront des mérites de leur chef.
- 20 Théâtre, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1972 (T désormais), p. 1249 (en I, II) (...)
17Laetorius soutient que César, qu’il s’apprête à trahir, n’œuvre que « pour le plus grand profit de sa gloire ». Acilius, Césarien dans l’âme, lui répond que la gloire importe peu à César, queses entreprises « ont toujours coïncidé avec le bien du peuple », et il justifie la conquête de la Gaule avec le mot de Montesquieu dont s’était inspiré en 1924 l’auteur de La Gloire du stade : « Il s’est éloigné, il est resté neuf ans dans la solitude et la méditation qu’est la guerre20. »
18Lorsqu’il compose La Guerre civile, Montherlant a en effet relu les Considérations, qu’il cite à deux reprises dans les « Notes » en marge de la pièce : pour un passage de ce chapitreXI d’où venait déjà le mot de 1921 qu’on a lu plus haut : « La vertu semblait s’oublier pour se surpasser elle-même », et pour un mot du chapitreXIII.
- 21 T, p. 1314 et Montesquieu 1951, 130.
19Sa première note traite des maladies plus ou moins feintes dont usèrent parfois un Cicéron ou un César. Jules César, en particulier, aurait eu un jour la malencontreuse idée de s’excuser sur son épilepsie d’avoir reçu sans se lever une délégation du sénat. Or, souligne Montherlant, « trois mois plus tard, ilest assassiné par soixante sénateurs, tant y a qu’“on n’offense jamais plus les hommes que lorsqu’on choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c’est quelquefois une preuve de l’estime que vous en faites ; choquez leurs coutumes, c’est toujours une marque de mépris”. Montesquieu, Grandeur21 ».
- 22 T, p. 1317 et Montesquieu 1951, 139.
- 23 E, p. 1494. Montherlant a daté ce texte intitulé DUCES de 1943, en précisant qu’il fut alors refu (...)
- 24 Le lieu n’étant pas de mesurer la distance qui sépare, s’agissant de l’opinion que Montherlant se (...)
- 25 T, p. 1279 (en II, V)
20L’autre note : « “Et comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs, ceux-ci (César et Pompée) travaillaient à les rendre pires” (Montesquieu, Grandeur)22 », n’était pas tout à fait neuve sous sa plume. Quand il avait rédigé en 1943 un essai sur les « hommes de pouvoir » où César était traité de « corrupteur systématique du peuple », Montherlant avait joint cette note à son texte : « “Tout ce qui pouvait faire une bonne police, ils (César, Pompée et Crassus) l’abolirent ; et comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs, ceux-ci travaillaient à les rendre pires (Montesquieu, Grandeur et Décadence.)23” » Dans le contexte de La Guerre civile en 1964, la réflexion de Montesquieu éclaire un propos de Caton, qui ne fait guère de différence entre l’homme qu’il a choisi de combattre : « César est un destructeur, et il s’est entouré de destructeurs24 », et celui qu’il a suivi à contrecœur : « Pompée vaut à peine mieux, avec moins de cynisme et moins de savoir-faire25. »
- 26 T, p. 1276 (en II, IV). Dans la version de 1964, on a « desséché » plutôt que « durci ».
21Caton est d’ailleurs associé plus étroitement à Montesquieu dans une scène où il reconnaît devant son beau-frère que Pompée, « plus jeune, avant que l’âge et les revers l’eussent durci, […] avait par éclairs l’apparence d’une grande âme26 ! » Avec une allusion à Montesquieu qui n’était pas flagrante, mais qui le devient quand on a lu la Postface de la pièce.
22Si Pompée, au dernier acte, gracie l’homme qu’il hait plus que tout autre, Acilius en l’occurrence, cela tient, dit Montherlant, au soudain « retour de sa grande âme », et il dévoile, quelques lignes plus loin, l’origine du mot :
Une phrase demande à être éclairée.“Ce moment fut celui du retour de sa grande âme” est dit par Lysimaque, d’Alexandre, dans le Lysimaque de Montesquieu.Cette phrase a été vivante et émouvante en moi pendant cinquante ans. Elle concrétisait le mouvement qui déclenche soudain chez ces hommes [les hommes de pouvoir] une réaction imprévue de noblesse et de générosité27.
- 28 La matière, à cet endroit de la Postface, est autrement distribuée dans la version de 1964 de La (...)
- 29 On connaît l’histoire racontée par Lysimaque. Le philosophe Callisthène ayant été supplicié et en (...)
- 30 À la p. 5 du manuscrit (voir Anabases 18 (2013), 139 et 170).
23Deux choses à noter. Il y a d’abord ce bond en arrière d’un demi-siècle. La Postface de La Guerre civile étant datée de mai 196428, il faudrait en principe remonter à 1914, mais enfin, même si Montherlant a vieilli le souvenir qu’il avait de cette phrase en effet extraite du Lysimaque de Montesquieu29, on n’est pas loin de ce qui fut notre point de départ : la lettre de novembre 1917 à Faure-Biguet, et pas trop loin non plus de ce que le divin Jules dira du peuple romain en 1921, que « sa grande âme enfantait le stoïcisme30 ». Mais il y a plus étonnant.
24La première fois que Montherlant a cité la phrase de Montesquieu, c’était dans Le dernier Retour, l’un des essais qui composent Un voyageur solitaire est un diable, troisième et dernier volet, après Aux Fontaines du désir (1927) et La petite Infante de Castille (1929), de la série des Voyageurs traqués. L’ouvrage, qui rassemble des textes composés pour la plupart entre 1925 et 1929, devait paraître en 1939, mais « les événements de l’été 1940 », nous dit l’auteur, en ont retardé la publication. Un voyageur solitaire paraît d’abord en 1945 chez Henri Lefèbvre, dans une édition de luxe ; il paraît ensuite en 1955, dans une édition moins confidentielle, à Monaco, et ce n’est qu’en 1961 qu’il paraît dans la collection blanche de Gallimard, avant d’être repris, en 1963, dans la « Bibliothèque de la Pléiade ».
- 31 Un voyageur solitaire est un diable, Paris, Gallimard, 1961, p. 172 et E, p. 434.
- 32 P. 189 dans l’édition Lefèbvre, p. 135 aux Éditions du Rocher. Une autre bévue a suivi le même it (...)
25Le dernier Retour est lui-même daté de 1929. Le « voyageur solitaire », qui balance entre le plaisir et le service, vient de citer une phrase de Montalembert l’invitant au sacrifice ; il se tourne ensuite vers Montesquieu, qui, à son tour, va l’aider à « surmonter son dédain » : « Autre phrase, du Lysimaque : “Ce moment fut celui du retour de sa grande âme.” Je ne la redis pas sans trembler31. » Sauf que dans l’édition de 1945 d’Un voyageur solitaire, et encore dans celle de 1955, on lisait : « Autre phrase, de l’Eucrate…32 ». Il faut attendre 1961 pour avoir « du Lysimaque ». Ce n’est qu’un détail, mais on en retient ce paradoxe, que Montherlant a longtemps cru que le mot qu’il ne pouvait « redire sans trembler » venait de ce Dialogue de Sylla et d’Eucrate dont il s’était désaffectionné jusqu’à en écrire tout le mal que l’on sait, en 1929 même, dans La Grande Tentation.
- 33 Montesquieu 1949, 506. Montesquieu affectionnait la formule. Au chapitre XIII des Considérations, (...)
26À sa décharge, on rappellera que Sylla, lorsqu’il se félicite d’avoir « étonné les hommes » et « tout tiré de ce principe », se justifie d’avoir attaqué Marius « avec ses propres armes » par ce seul mot : « Je portais tout le poids d’une grande âme33. » Il y eut sans doute chez Montherlant, à un moment donné, un télescopage entre le mot de Sylla et celui de Lysimaque. Tout bien considéré, quand le divin Jules, en 1921, disait du peuple romain que « sa grande âme enfantait le stoïcisme », quand l’intraitable Caton, en 1964, évoque la « grande âme » du jeune Pompée, « l’Eucrate » faisait fort bien l’affaire. Il aura fallu la Postface de La Guerre civile pour que nous allions, avec Montherlant, au Lysimaque.
27Si Montherlant a relu Montesquieu quand il composa La Guerre civile, on ne s’étonnera guère de trouver Montesquieu à deux reprises, et dans un court laps de temps, dans son carnet de 1963.
28Ce fut d’abord au détour d’une longue réflexion sur le culte funéraire, où il confesse qu’il met à part le culte qu’on rend aux morts de guerre. Il cite d’abord Héraclite : « Les âmes tombées dans le combat sont plus pures que celles qui meurent de maladie » ; il se retranche ensuite derrière Montesquieu :
- 34 Va jouer avec cette poussière, op. cit., p. 113. Pour Héraclite, c’est le fragment 136 chez Diels (...)
Montesquieu, à peu de pages de distance (dans le tome I de la Pléiade), ici égratigna la pompe funèbre, et là dit que les noms des morts de guerre devraient être inscrits dans les villages. Je n’ai pas les références, et mes souvenirs sont vagues ; il faudrait rechercher…34
- 35 Montesquieu 1949, 188 et 258 respectivement.
29Intéressant pour le fond, qui nous renvoie à deux passages des Lettres persanes : la Lettre XL, dans laquelle Usbek ne cache pas qu’il « voudrai[t] bannir les pompes funèbres » en arguant qu’ » il faut pleurer les hommes à leur naissance, et non pas à leur mort », et la Lettre LXXXIV, où son ami Rica, qui est allé aux Invalides, dit qu’il « voudrai[t] que les noms de ceux qui meurent pour la Patrie fussent conservés dans les temples et écrits dans des registres qui fussent comme la source de la gloire et de la noblesse35 ».
- 36 D’où le choix que nous avons fait, et expliqué dans la note 1, de nous reporter à cette édition p (...)
30Intéressant aussi parce qu’on voit que Montherlant, en 1963, lit Montesquieu dans l’édition de la Pléiade36. Il va du reste persévérer dans sa lecture, qui le déçoit :
Des Lettres persanes le parfum s’est éventé. Montesquieu est une des meilleures têtes de son époque, mais il n’est pas homme d’esprit. Tout ce qui est satire des Parisiens est un petit peu amusant comme documentaire, encore qu’un conte de deux pages fortement tassées pour nous faire savoir que le livre de théologie du P.Caussin peut être employé comme somnifère, cela est bien épais ; et puis, on s’en fout, n’est-ce pas ? du P.Caussin. Chose étrange : Montesquieu ne proportionne pas ; lui aussi il est hébété par l’actualité. Les pseudo-histoires de sérail sont proprement illisibles. Et, dans ces deux tomes, tant de brindilles, tant d’épluchures (variantes, qui ne méritent certes pas plus que les histoires de sérail d’être offertes à la postérité).
- 37 Va jouer avec cette poussière, op. cit., p. 123 et Montesquieu 1949, 355-356 où Montesquieu trans (...)
Je me dois de redire ce que j’ai écrit déjà maintes fois (CarnetsI ; préface à l’édition du Livre de Poche de Don Quichotte) : dans toute œuvre classique, française ou étrangère, prétendue chef-d’œuvre, les deux tiers, presque toujours, sont à faire sauter37.
- 38 Garder tout en composant tout, op. cit., p. 320 et p. 329 pour les précisions sur la date et sur (...)
31On ne quitte pas les années soixante, ni les parages de La Guerre civile, avec un mot qu’on ne lira qu’en 2001, quand paraîtra Garder tout en composant tout,mais qui figure dans un essai sur Sénèque daté de 1965 : « Les Romains sont […] naturels : Montesquieu et Vigny l’ont dit38. »
- 39 Il le cite en 1931 dans son Carnet XIX (E, p. 989), en 1937 dans son Carnet XXXII (E, p. 1217), e (...)
- 40 P. 43 chez Michel Lévy en 1867, par exemple, ou p. 35 dans la Bibliothèque Larousse en 1913.
32S’agissant de Vigny, on penche pour le Journal d’un poète, si souvent évoqué par Montherlant39, où Vigny dit des Romains que « c’était un sage peuple […], peuple industrieux, sain et fort, s’il en fut. Sans philosophie, sans idéalisme, ne se perdant guère en abstractions, mais ne considérant que le pouvoir sur la terre, la grandeur sur la terre, et l’immortalité sur la terre, celle du nom40 ».
- 41 Montesquieu 1951, 146.
- 42 Ibid., 131.
33Pour Montesquieu, on a le droit d’hésiter. Il y a, dans le chapitre XIV des Considérations, la page où l’auteur exalte le naturel de ce peuple qui, après la mort de Germanicus, « donna des marques de deuil, de regret et de désespoir, que l’on ne trouve plus » de son temps, avant d’ajouter : « Il faut voir les historiens décrire la désolation publique, si grande, si longue, si peu modérée ; car le corps entier du peuple n’affecte, ne flatte, ni ne dissimule41. » Mais on pourrait aussi rappeler ce qu’il dit des lettres de Cicéron et de Servius Sulpicius dans ce chapitreXI de quoi l’auteur de Jules César avait retenu l’essentiel : « Elles sont le chef-d’œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune, et d’un siècle où la fausse politesse n’avait pas mis le mensonge partout ; enfin, on n’y voit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire42. »
34On reste dans Garder tout en composant tout pour un mot qu’on rapprochera tout à la fois d’une anecdote de 1964 et de la bordée de 1929 contre le Dialogue de Sylla et d’Eucrate, « ce morceau plein d’allure [qui] est au fond creux et absurde ».
35À l’époque de La Grande Tentation, Montherlant n’avait retenu que la première partie de la note de Pichot. En 1964, il se souviendra de la suite : « Il y a cependant un grand mot dans ce dialogue de brillant sophiste : “J’ai étonné les hommes, dit Sylla, et c’est beaucoup.” Sans doute, mais ce n’est pas tout », et il s’en souviendra pour commenter à sa façon le « cri » qu’a poussé « un monsieur un peu désuet, entendant un grand fracas de tonnerre » : « Ah ! il nous fait ch…, ce tonnerre ! C’est d’une vulgarité ! »
- 43 Va jouer avec cette poussière, op. cit., p. 173. Pour le mot de Sylla, rapporté plus justement pa (...)
- 44 Garder tout en composant tout, op. cit., p. 284.
36Pour le commenter à sa façon, en effet : « “J’ai étonné, et c’est beaucoup”, fait dire Montesquieu à Sylla. Mais est-ce beaucoup ? Cela aussi, comme le tonnerre : une certaine vulgarité43 », l’embryon de ce commentaire inattendu se trouvant, semble-t-il, parmi les notes des années soixante de Garder tout en composant tout : « “J’ai étonné, et c’est beaucoup”, fait dire Montesquieu à Sylla. Mais est-ce beaucoup44 ? »
- 45 Dans La Guerre civile, Caton, qui vient de dire à son beau-frère que Pompée, « plus jeune […] ava (...)
37On peut voir les choses en deux temps. Relisant Montesquieu quand il compose La Guerre civile, Montherlant s’est arrêté sur un mot du Dialogue de Sylla et d’Eucratequ’il avait négligé à l’époque de La Grande Tentation. Il le commente d’abord pour s’en distancier : « Mais est-ce beaucoup ? » ; il le reprend peu après pour le condamner sans appel : « Cela aussi, comme le tonnerre : une certaine vulgarité45. »
- 46 Garder tout en composant tout, op. cit., p. 293.
38Autre transfertdu même ordre : l’extrait du chapitre XI des Considérations qu’on a lu parmi les « Notes » en marge de La Guerre civile : « On n’offense jamais plus les hommes que lorsqu’on choque leurs cérémonies et leurs usages... », se trouve tel quel (seule la référence est plus précise : « Montesquieu, Grandeur et Servitude, chap. XI, p. 99 ») parmi les carnets des années soixante de Garder tout en composant tout46.
39Nous étions dans les années soixante. On remontera aux années 1939-1944 avec deux références à Montesquieu que les éditeurs de Garder tout en composant tout ont rangées parmi les notes des « années de guerre ».
40Ce sera d’abord une note intitulée « Bonheur » :
C’est une tâche sacrée que de répéter à l’homme qu’il est heureux, et qu’il ne s’agit pour lui que de s’en rendre compte. (Montesquieu et un personnage de Dostoïevski expriment presque dans les mêmes termes cette pensée47.)
41Ce sera ensuite une réflexion sur les effets, bons ou mauvais, de la haine :
Homère fait dire à un héros de l’Iliade que la haine est douce comme le miel. Et Montesquieu (avec le grand nombre) dit qu’elle est douloureuse. Ni l’un ni l’autre ne voit que la haine est douce quand elle peut s’assouvir, et douloureuse quand elle ne le peut pas48.
- 49 E, p. 717. Avant de figurer dans Service inutile, La Possession de soi-même fut d’abord une confé (...)
- 50 Montesquieu 1949, 1062.
42Pour Dostoïevski dans la note sur le bonheur, il suffit de relire La Possession de soi-même dans Service inutile. Montherlant y déroule les « mystérieuses paroles [qui] nous éclairent […] l’hypothèse où notre monde serait autre chose qu’une vallée de larmes ». Parmi ces paroles, le mot du « voyant qui a fait dire à certain personnage religieux, dans un de ses livres : “La vie est un paradis où nous sommes tous, mais nous ne voulons pas le savoir, sinon la terre entière deviendrait un paradis.” (Les Frères Karamazov49.) » Et pour Montesquieu, on lira dans les Pensées : » Il faudrait convaincre les hommes du bonheur qu’ils ignorent, lors même qu’ils en jouissent50. »
- 51 Montesquieu 1949,977.
- 52 « Ah ! qu’il périsse donc, a traduit Paul Mazon, chez les dieux comme chez les hommes, cet esprit (...)
43Pour la note sur la haine, il faut nuancer. Montesquieu parle bien de la haine dans le portrait qu’il a brossé de sa propre personne : » Je pardonne aisément, par la raison que je ne suis pas haineux : il me semble que la haine est douloureuse51. » Homère, en revanche, parle plus exactement de la colère, dont Achille d’ailleurs (mais on verra que Montherlant savait à qui Homère avait confié le mot) maudissait les effets52.
- 53 Garder tout en composant tout, op. cit., p. 412.
- 54 D’aujourd’hui et de toujours, S. n. d. l. ni d’éditeur [Bruxelles, Éditions de la Toison d’or], s (...)
44Quoi qu’il en soit, les éditeurs de Garder tout en composant tout ont eu raison, lorsqu’ils situèrent cette note dans la période 1939-1944, de renvoyer le lecteur à Malatesta ainsi qu’à la revue Panorama du 18 février 194353.Le mot se trouve en effet parmi les Observations que Montherlant a publiées en février 1943 dans Panorama, et qu’il va bientôt reprendre dans D’aujourd’hui et de toujours54, avant de se retrouver dans Malatesta, quand le « lettré » Basinio lance au « lettré » Porcellio :
- 55 Malatesta, IV, IV dans l’édition originale parue à Lausanne, chez Marguerat, en 1946, et dans les (...)
Achille dit dans l’Iliade que la haine est douce comme le miel. Mais la plupart des bons auteurs professent qu’elle est douloureuse. Ni Homère ni les autres ne voient que la haine est douce quand elle peut s’assouvir, et douloureuse quand elle ne le peut pas. Votre haine ne peut s’assouvir. Ergo douleur55.
- 56 T, p. 337 (au début de l’Avant-propos lui-même daté de décembre 1947).
45Montesquieu, évidemment, ne pouvait être cité dans Malatesta, dont l’action se déroule en 1468, mais la pièce, nous dit l’auteur,fut commencée en mars 1943 et entièrement terminée en février 194456. C’est l’époque même des Observations et c’est à nouveau le mouvement qu’on a vu plus haut avec le mot de Sylla : « J’ai étonné, et c’est beaucoup », ou avec les lignes des Considérations sur le mépris des usages : une « observation » consignée dans un carnet peut toujours « servir », à un moment donné, dans un autre contexte.
46Nous n’oserions prétendre que nous avons fait le tour de la question (il doit bien y avoir dans l’œuvre de Montherlant l’une ou l’autre allusion à Montesquieu qui nous aura échappé), mais au moins aurons-nous montré qu’on peut parler de lui comme d’un lecteur assidu de Montesquieu.
- 57 Voir Domenget 2003, 106-107. Son article de 1927 n’empêchera nullement Montherlant de publier dan (...)
- 58 Racine eut droit au mouvement inverse. Montherlant a raconté cette demi-palinodie dans deux texte (...)
- 59 Dans un carnet de 1934-35, venant d’écrire de Chateaubriand : « Comme phraseur, nous n’avons pas (...)
- 60 Dans sa Lecture de Sénèque datée de 1967-1968, Montherlant se dit « découragé, et prêt à ne pas p (...)
47Il y eut certes des hauts et des bas dans l’intérêt qu’il lui porta. C’est que l’âge fit de Montherlant un lecteur de plus en plus critique, et nous disons bien : l’âge, non : le grand âge. Le jugement qu’il porte en 1929 sur un Dialogue de Sylla et d’Eucrate qu’il admirait en 1917 rappelle celui qu’il porta finalement sur un contemporain qu’il avait d’abord mis au pinacle, ce Maurice Barrès qu’il avait pleuré en 1923 dans Barrès commence son rôle d’outre-tombe et sur lequel il composa dès 1925 un Barrès s’éloigne, avant de publier dans Les Nouvelles littéraires du 26 novembre 1927 un article intitulé « Les Grands Jeux de Barrès. Le Démon » qui lui valut d’être assigné en duel par le fils de Barrès57. Même chose, on l’a vu plus haut, pour un Cervantès et les classiques en général58. Montherlant n’a épargné ni Stendhal, s’il faut citer un moderne qu’il appréciait59, ni Sénèque, ni Tacite, s’il faut remonter aux Anciens60 ; il était inévitable que Montesquieu fît à l’occasion les frais, lui aussi, de sa sévérité ou de ses désenchantements.
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Notes
Faure-Biguet 1941, 191. Montherlant est alors à Mirecourt, dans les Vosges, comme secrétaire d’état-major auprès du général de Castelnau. Pour des raisons qui apparaîtront plus loin, les références à Montesquieu renverront à l’édition des Œuvres complètes établie par Roger Caillois pour la « Bibliothèque de la Pléiade » : deux volumes, parus successivement en 1949 et 1951. Montesquieu 1949 renverra au tome1er ; Montesquieu 1951, au tome2.
C’est la version qu’on trouve dans le n° de juin 1933 de La Renaissance, où l’essai s’intitulait « La Grande Tentation. Notes de carnet à Yuste (Estramadure) » (p. 149- 150 pour notre extrait). Quand l’essai fut intégré au recueil Service inutile en 1935, Montherlant prit la peine de noter qu’il avait paru dans La Renaissance en 1934 [sic], mais aussi et surtout qu’il avait été écrit en 1929. Disparut dès cet instant, et pour des raisons évidentes, « il y a trois ou quatre ans ». Le nom de Massis, en revanche, fut longtemps maintenu (on le trouve encore dans l’édition Gallimard de Service inutile en 1952), avant qu’il ne soit remplacé par « Quelqu’un » en 1963 dans le volume Essais de la Bibliothèque de la Pléiade (E désormais), où le passage qui nous intéresse se trouve aux p.620-621 (avec un « Nabonne » fautif pour « Narbonne »).
Pour nous convaincre un peu plus encore de la dette que l’auteur de La Grande Tentation a contractée auprès de Pichot, nous avons cet autre passage de son essai : « Charles-Quint abdique “à l’âge où l’ambition des hommes est dans toute sa force”. (Voltaire.) » (E, p.620), qu’on rapprochera de ces mots de Pichot, p. 484 : « et “à l’âge où l’ambition des autres hommes est dans toute sa force”, comme le dit Voltaire ». Sans oublier l’allusion à Dioclétien et d’autres points encore par où La Grande Tentation se rattache clairement à l’ouvrage de Pichot.
Duroisin 2013.
Dans La Grande Tentation, César sera qualifié de « renonciateur malgré lui » (E, p.621).
Le Songe, on vient de le dire, était en gestation, mais en 1921, Montherlant n’avait encore publié que La Relève du matin, à quoi l’on ajoutera l’un ou l’autre article, parmi lesquels un très long article en faveur de l’Œuvre de l’Ossuaire de Douaumont (il en était le Secrétaire général) qui paraît dans la Revue hebdomadaire du 25 juin 1921 sous le titre Le Reliquaire de la vie meilleure et l’autel de la Sainte Force et qui sera partiellement intégré, fin 1924, dans le Chant funèbre pour les morts de Verdun.
Quand on parle ici des notes préparatoires à Jules César, on ne fait plus la distinction entre celles qu’on avait pu exploiter en 2013, et qui faisaient partie du même dossier que le texte, et celles qui en avaient été dissociées, on ne sait ni quand ni par qui, mais que nous avons découvertes plus tard dans une chemise du dossier « NAF 28165 Varia » intitulée « Fragments non identifiés ». Que dans les « premières » notes, le nom même de Montesquieu ne soit jamais cité ne change rien à l’affaire : ces deux séries de notes sont contemporaines.
Montesquieu 1951, 132.
Montesquieu 1949, 505.
Montesquieu 1949, 88. Un mot des Pensées conviendrait aussi bien, sinon mieux : « La philosophie des Grecs était très peu de chose. Ils ont gâté tout l’univers : non seulement leurs contemporains mais aussi leurs successeurs » (Montesquieu 1949, 1545), mais les renvois successifs qu’on trouve ici dans les notes de Montherlant à une p.77, puis à une p.91, puis à une p.44 font plutôt pencher pour la Dissertation, qui est souvent donnée à la suite des Considérations dans les éditions plus anciennes de Montesquieu. C’est avec l’édition de Caillois que la distribution des œuvres de Montesquieu fut considérablement modifiée.
Montesquieu 1949, 84, où Montesquieu donne le texte latin et la référence « In Jul. Caes., lib. I, cap. LXXX ».
Montesquieu 1951, 131.
« Ce prince […] était un des grands monarques dont l’histoire ait jamais parlé », lit-on plus précisément dans le chapitreXIX des Considérations (Montesquieu 1951, 178).
Syncrétisme et alternance, daté par son auteur de 1925, parut d’abord en partie dans Europe le 15 février 1926, puis, dans sa totalité, dans la même revue le 15 septembre 1927, mais il faut attendre sa parution, quasiment simultanée, dans Aux Fontaines du désir pour y trouver la note reprenant l’extrait de la Dissertation (E, p.331 et Montesquieu 1949, 87-88).
« Chacun sait la malheureuse destinée de Socrate », ajoutait Montesquieu, qui, d’une manière générale, et Raymond Trousson l’a bien montré dans « Montesquieu et les Grecs » (voir le BAGB, 1968, 2-3, p.273-282), fut sévère pour les Grecs.
Cet avant-propos fut repris en 1935 dans Service inutile (E, p.648).
Romans et œuvres de fiction non théâtrales, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » (R1 désormais), 1959, p.258.
Montesquieu 1951, 79-80. Montesquieu donne comme référence : « De bello judaico, lib. III, cap. VI » ; il semble qu’il faille plutôt aller au ch. V (en 75) pour y trouver la même idée dans une formulation moins lapidaire : « On pourrait dire de leurs exercices que ce sont des combats sans effusion de sang, et de leurs combats que ce sont des exercices sanglants » (trad. René Harmant, Paris, Ernest Leroux, 1912).
L’équation « Meditari, s’exercer », qui ne saurait être de Josèphe, lequel écrit en grec, est en revanche bienvenue.
Théâtre, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1972 (T désormais), p. 1249 (en I, II). Dans l’édition de luxe parue chez Henri Lefèbvre en 1964, Montherlant avait écrit : « il est resté dix ans… », qui serrait de moins près la réalité. Une correction d’autant mieux venue que Laetorius évoquera bientôt les « neuf années des Gaules » qu’ils ont passées, César et lui, « côte à côte ».
T, p. 1314 et Montesquieu 1951, 130.
T, p. 1317 et Montesquieu 1951, 139.
E, p. 1494. Montherlant a daté ce texte intitulé DUCES de 1943, en précisant qu’il fut alors refusé par le journal Aujourd’hui. On n’en prendra de toute façon connaissance qu’en 1953 lors de la parution chez Gallimard du recueil Textes sous une occupation, où DUCES fut intégré. La note est-elle aussi de 1943 ? Oui, si l’on prend à la lettre l’avertissement en tête du recueil : « Les notes sont de la même époque que le texte auquel elles se rapportent, lorsqu’elles ne sont pas datées d’une autre date », ce qui est le cas de notre note (E, p. 1374).
Le lieu n’étant pas de mesurer la distance qui sépare, s’agissant de l’opinion que Montherlant se fit de César, le dialogue de 1921 des écrits plus tardifs, nous dirons seulement qu’elle fut considérable. À preuve, le DUCES précité. Montherlant, en tout cas, eut autant raison d’inclure dans sa parenthèse en 1943 les trois triumvirs comme l’entend Montesquieu, que de se limiter à César et Pompée en 1964 pour sa Guerre civile.
T, p. 1279 (en II, V)
T, p. 1276 (en II, IV). Dans la version de 1964, on a « desséché » plutôt que « durci ».
T, p. 1310-1311.
La matière, à cet endroit de la Postface, est autrement distribuée dans la version de 1964 de La Guerre civile, mais le fond est identique.
On connaît l’histoire racontée par Lysimaque. Le philosophe Callisthène ayant été supplicié et enfermé dans une cage de fer par Alexandre pour lui avoir dit le fond de sa pensée, Lysimaque brave le roi en allant voir Callisthène dans sa cage. Il est condamné à affronter un lion à qui il arrache la langue. « Alexandre, continue le narrateur, aimait naturellement les actions courageuses : il admira ma résolution ; et ce moment fut celui du retour de sa grande âme. / Il me fit appeler ; et, me tendant la main : “Lysimaque, me dit-il, je te rends mon amitié ; rends-moi la tienne. Ma colère n’a servi qu’à te faire faire une action qui manque à la vie d’Alexandre” » (Montesquieu 1951, 1239). Ce court récit, rangé par Caillois parmi les « Dernières œuvres », était traditionnellement associé à des fantaisies comme Le Temple de Gnide et Céphise et l’Amour. Sa brièveté même explique que Montherlant l’aurait lu dans sa prime jeunesse, en même temps qu’il lisait le Dialogue de Sylla et d’Eucrate.
À la p. 5 du manuscrit (voir Anabases 18 (2013), 139 et 170).
Un voyageur solitaire est un diable, Paris, Gallimard, 1961, p. 172 et E, p. 434.
P. 189 dans l’édition Lefèbvre, p. 135 aux Éditions du Rocher. Une autre bévue a suivi le même itinéraire. La première phrase citée par l’auteur du Dernier Retour : « J’ai pour l’avenir tout un plan de sacrifices qui me plaît »,était attribuée par lui à Chateaubriand ; c’est à partir de 1961 qu’il l’attribue à Montalembert. Dans une lettre à Roland Alix publiée dans Les Nouvelles littéraires du 21 juin 1930, il ajoutait cette suite : « Ils seront inaperçus du monde, qui ne sait pas ce que j’ai possédé », sans dire pour autant de qui était la phrase.
Montesquieu 1949, 506. Montesquieu affectionnait la formule. Au chapitre XIII des Considérations, où il dit d’Octave qu’ » il n’est pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le mieux », il ajoute que « s’il avait d’abord montré une grande âme, tout le monde se serait méfié de lui » (Montesquieu 1951, 137).
Va jouer avec cette poussière, op. cit., p. 113. Pour Héraclite, c’est le fragment 136 chez Diels-Kranz, 157 dans l’édition d’Yves Battistini (Trois Contemporains. Héraclite, Parménide, Empédocle, Paris, Gallimard, « Les Essais LXXVIII », 1955) qu’utilisait alors Montherlant.
Montesquieu 1949, 188 et 258 respectivement.
D’où le choix que nous avons fait, et expliqué dans la note 1, de nous reporter à cette édition pour les références à Montesquieu, entendu que Montherlant ne s’est lui-même reporté à l’édition Caillois que tardivement et pas nécessairement toutes les fois qu’il citera désormais Montesquieu.
Va jouer avec cette poussière, op. cit., p. 123 et Montesquieu 1949, 355-356 où Montesquieu transcrit dans la Lettre CXLIII adressée par Rica à un ami juif, lui-même médecin, la « Lettre d’un Médecin de Province à un Médecin de Paris » où est rapporté l’épisode Caussin. La préface pour Don Quichotte, qui date de 1962, est reprise dans les Essais critiques rassemblés par l’auteur mais publiés bien après sa mort. On y lit notamment ceci : « Les “grandes œuvres classiques” (pas toutes), c’est la peau de chagrin » (op. cit., Paris, Gallimard, 1995, p.83), qui rappelle en effet ce qu’on lisait en 1932 dans le Carnet XXII : « À chaque nouvelle lecture, le “chef-d’œuvre classique” rétrécit : c’est la peau de chagrin. […] / Le Don Quichotte est un bon livre, à condition qu’on en saute la moitié. Mais nous savons par maint exemple que la composition et la concision ne sont pas le propre de nos grands classiques » (E, p.1069-1070). Il faut ici noter que, dans l’édition originale des Carnets XXII à XXVIII parus en 1955 à La Table Ronde, on n’a pas l’image de la peau de chagrin, et aussi que, lorsque Montherlant renvoie, en 1963, à CarnetsI, il s’agit des Carnets XXII à XXVIII, les Carnets XIX à XXI ayant été publiés en 1956.
Garder tout en composant tout, op. cit., p. 320 et p. 329 pour les précisions sur la date et sur la destination de l’essai, qui devait paraître dans Le Treizième César.
Il le cite en 1931 dans son Carnet XIX (E, p. 989), en 1937 dans son Carnet XXXII (E, p. 1217), en 1942 dans L’Assomption du Roi des Rois (E, p. 1445 dans Textes sous une occupation) et en 1969 dans sa Préface pour l’édition Folio du Satiricon (reprise dans Essais critiques, op. cit., p.112).
P. 43 chez Michel Lévy en 1867, par exemple, ou p. 35 dans la Bibliothèque Larousse en 1913.
Montesquieu 1951, 146.
Ibid., 131.
Va jouer avec cette poussière, op. cit., p. 173. Pour le mot de Sylla, rapporté plus justement par Pichot, voir Montesquieu 1949, 506.
Garder tout en composant tout, op. cit., p. 284.
Dans La Guerre civile, Caton, qui vient de dire à son beau-frère que Pompée, « plus jeune […] avait par éclairs l’apparence d’une grande âme », a peu après ce mot pour parler de César et de Pompée : « Sais-tu ce qui me frappe chez eux ? Eh bien ! c’est comme au fond ils sont vulgaires » (T, p. 1276-1277, en II, IV).
Garder tout en composant tout, op. cit., p. 293.
Ibid., p. 144.
Ibid., p. 145.
E, p. 717. Avant de figurer dans Service inutile, La Possession de soi-même fut d’abord une conférence donnée le 8 mars 1935 à la Société des Conférences, et la page où figure le mot du starets Zosime fut reprise dans Les Nouvelles littéraires du 21 septembre sous le titre « Défense du bonheur ».
Montesquieu 1949, 1062.
Montesquieu 1949,977.
« Ah ! qu’il périsse donc, a traduit Paul Mazon, chez les dieux comme chez les hommes, cet esprit de querelle, ce courroux (χόλος), qui induit l’homme en fureur, pour raisonnable qu’il puisse être, et qui semble plus doux que le miel (γλυκίων μέλιτος) sur la langue, quand, dans une poitrine humaine, il monte comme une fumée ! » (XVIII, 107-110). Leconte de Lisle, à qui Montherlant a souvent emprunté ses traductions, parlait bien, lui aussi, de courroux, et non de haine.
Garder tout en composant tout, op. cit., p. 412.
D’aujourd’hui et de toujours, S. n. d. l. ni d’éditeur [Bruxelles, Éditions de la Toison d’or], s. d. [1944, achevé d’imprimer :Noël 1943], p.60. À la suite des Observations publiées dans le Panorama de février 1943, Montherlant a publié des Notes quotidiennes, dans la même revue, le 3 février 1944, et un ensemble d’Observations figureront aussi dans le recueil Croire aux âmes qui parut chez Jean Vigneau dans le courant du 1er trimestre 1944, mais c’est bien parmi celles de D’aujourd’hui et de toujours qu’on a la note sur la haine.
Malatesta, IV, IV dans l’édition originale parue à Lausanne, chez Marguerat, en 1946, et dans les éditions suivantes jusqu’en 1972, où la distribution des scènes va changer. Dans le Théâtre de 1972, la réplique se trouve dans la scène VI de l’acte IV (T, p.399).
T, p. 337 (au début de l’Avant-propos lui-même daté de décembre 1947).
Voir Domenget 2003, 106-107. Son article de 1927 n’empêchera nullement Montherlant de publier dans Aujourd’hui, le 24 septembre 1941, un article bientôt repris dans Le Solstice de juin : « Barrès qu’on éloigne », où ilprésente Barrès comme « un écrivain qui […] dépasse de la tête les plus grands de ceux qui sont venus après lui » (E, p.908). Comme nous disions pour Montesquieu : des hauts et des bas.
Racine eut droit au mouvement inverse. Montherlant a raconté cette demi-palinodie dans deux textes, l’un de décembre 1954, l’autre de décembre 1959, repris dans les Essais critiques.
Dans un carnet de 1934-35, venant d’écrire de Chateaubriand : « Comme phraseur, nous n’avons pas mieux dans la littérature française. Chateaubriand genuit Stendhal : il fallait le contraire », il ajoute tout de suite : « On peut cependant aimer les deux, comme je fais » (E, p.1151). Mais en 1970, à soixante-quinze ans, il écrit : « À l’âge que j’ai, et prétendant m’y connaître un peu, je serais intéressé par un professeur […] qui m’expliquerait par le menu les beautés du Rouge et le Noir, dont une lecture récente m’a fait voir surtout les défauts » (La Marée du soir, Paris, Gallimard, 1972, p. 88-89). Il est vrai que ce qu’il préférait chez Stendhal, ce n’était pas le romancier. En 1929 déjà, il avait écrit dans Les Nouvelles littéraires du 13 juillet : « Stendhal serait-il Stendhal s’il n’avait laissé que ses romans ? » (voir Domenget 2003, 375).
Dans sa Lecture de Sénèque datée de 1967-1968, Montherlant se dit « découragé, et prêt à ne pas poursuivre » la lecture des Lettres à Lucilius (Le Treizième César, op. cit., p.97) et on trouve dans Garder tout en composant tout une page sur l’homme qui se termine sur un mot d’une rare sévérité : « il est vraiment le salaud accompli » (op. cit., p.359). Pour Tacite, c’est dans Thrasea le Séparé, qui parut dans Les Nouvelles littéraires du 10 novembre 1960 avant d’être repris dix ans plus tard dans Le Treizième César, qu’on trouvera les mots les plus durs contre l’historien.
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