Séminaire « Antiquité et sciences sociales ». Avant-propos
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Promouvoir et renforcer le dialogue entre Antiquité et sciences sociales
- 1 Voir, en ce sens, F. Hartog, Partir pour la Grèce, Paris, 2018, 226.
1Les rapports entre les Sciences de l’Antiquité et les « Sciences Humaines et Sociales » (SHS) comme la philosophie, la sociologie, l’anthropologie, la linguistique, l’économie ou la psychologie sociale semblent souffrir d’un déséquilibre inattendu. D’un côté, les sociétés anciennes fournissent au monde occidental une grande part de ses repères historiques et conceptuels : celui-ci leur emprunte tout un vocabulaire grec ou latin (philosophie, politique, démocratie, oligarchie, république, peuple, popularité, dictature, religion, économie, crise, etc.) qui donne forme à sa vision du monde. De ce point de vue, il était inévitable de voir des spécialistes d’autres périodes que l’Antiquité et d’autres disciplines que l’histoire revendiquer très tôt cet héritage intellectuel antique, et à d’autres fins que la seule étude du monde ancien. D’un autre côté, les praticiens des sciences de l’Antiquité, telles que la philologie, l’archéologie, la numismatique ou l’épigraphie, n’ont que relativement peu repris à leur compte les méthodes des sciences sociales, soit qu’ils ne les aient pas jugées pertinentes pour leurs études, soit qu’ils se soient principalement consacrés au développement de leurs propres champs disciplinaires. Cette indifférence a pu engendrer une forme de repli de la part de certains antiquisants, ce qui les a conduits à privilégier l’étude des sources antiques et leur exégèse dans une veine érudite, voire purement technique, ainsi qu’à considérer d’un œil parfois soupçonneux de nouvelles méthodes ou problématiques venues d’autres sciences sociales que l’histoire. Une équivalence, au moins partielle, entre sciences de l’Antiquité et « sciences de l’érudition » s’est donc établie, en France, dans les esprits : les coûts d’entrée dans la discipline détourneraient certains efforts d’ouverture ; se faire philologue dissuaderait de s’essayer à la sociologie1.
- 2 Sur les itinéraires et l’entrecroisement des écoles historiques dans le domaine de l’Antiquité, d (...)
- 3 Pour subvertir volontairement l’idée d’anachronisme contrôlé chère à N. Loraux, « Éloge de l’anac (...)
2À rebours de tout syndrome obsidional, le séminaire « Antiquité et sciences sociales », qui a débuté en septembre 2021 et dont certaines communications paraîtront désormais sous forme d’articles dans la revue Anabases, entend apporter sa pierre à l’édifice d’un dialogue entre « SHS » et Antiquité. Un tel objectif pourrait paraître comme aller de soi, tant on ne jure aujourd’hui que par l’interdisciplinarité et parce que certains antiquisants se sont particulièrement illustrés dans leur mobilisation des sciences sociales. Du côté du monde grec, l’affaire a commencé tôt, dès le début du xxe s., avec les travaux de Gustave Glotz, dont on oublie parfois qu’il joua un rôle de passeur vers les sciences sociales grâce à sa lecture de Durkheim et attira ainsi vers elles Louis Gernet. De même, la psychologie historique d’Ignace Meyerson comme l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss eurent une influence fondamentale sur l’œuvre de Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet ou Marcel Detienne. Du côté des spécialistes de Rome, Paul Veyne, Claude Nicolet, John Scheid, Jean-Michel David, Philippe Moreau ou encore Claudia Moatti doivent aussi beaucoup à des lectures menées hors des seuls sentiers de la science antiquisante – vers la sociologie, la philosophie, l’anthropologie ou les sciences politiques2. De tels exemples ne doivent toutefois pas faire oublier que l’appel à l’interdisciplinarité, destiné à satisfaire à une sorte de mode (du reste encouragée par les instances universitaires ou les agences de la recherche), demeure parfois incantatoire ou sans base solide à partir de laquelle mobiliser des concepts ou théories venues des SHS. Le dialogue que souhaite promouvoir le séminaire « Antiquité et Sciences Sociales » vise à réfléchir aux manières d’utiliser à bon escient des méthodes et concepts venus des SHS afin de les confronter à une documentation antique par essence différente. Il entend dépasser l’écueil d’un anachronisme « non contrôlé »3 qui transposerait sans réflexion à des situations contemporaines des concepts antiques dans le but, rarement atteint, d’en « tirer des leçons pour le présent ».
Les principes directeurs du séminaire
3Les articles issus du séminaire proposent de rétablir un équilibre dans le dialogue qui engage antiquisants et spécialistes non-antiquisants des SHS, en donnant la parole à des antiquisants qui se proposent de regarder vers les SHS, et non à des spécialistes de SHS qui regarderaient vers l’Antiquité. Éclairer les emprunts et apports réciproques entre Antiquité et sciences sociales implique dès lors deux mouvements « en miroir ». Il s’agit, d’une part, d’analyser comment les œuvres de certains spécialistes de SHS, qui ne sont ni des historiens, ni des antiquisants de métier à proprement parler, utilisent l’Antiquité pour alimenter leurs travaux, raisonnements et démonstrations. Un premier pan de la réflexion consiste donc à déterminer la place et l’influence intellectuelles de l’Antiquité et de son imaginaire chez certains chercheurs en sciences sociales, pour voir comment ces derniers s’approprient ce matériau. Le projet vise, d’autre part, à déterminer quel peut être l’apport de ces mêmes penseurs à une compréhension raisonnée et éventuellement renouvelée de l’Antiquité, dès lors qu’on prend le temps d’historiciser leurs pensées et concepts. C’est ce mouvement de balancier entre pensée antique et pensée moderne qui se situe au cœur des contributions qui donnent vie à ce projet.
- 4 Voir par exemple F. Hurlet (dir.), « (Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison histor (...)
4Cette série de contributions prend la forme d’une galerie de portraits, chacun consacré à un auteur de SHS : il s’agit, sans faire œuvre d’érudition, de proposer des articles de synthèse insistant sur le surcroît d’intelligibilité apportée à l’étude de l’Antiquité par la pensée globale de cet auteur. Les entrées « par auteur » se justifient à plusieurs titres : d’abord, par leur finalité heuristique, puisque peuvent ainsi surgir des questionnements ou rapprochements sur des démarches intellectuelles qu’une approche par concept ou par ouvrage pourrait limiter ; ensuite par une volonté de décalage avec certaines approches conceptuelles en vogue chez les historiens qui font le lien entre SHS et Histoire (on songe aux travaux menés sur des concepts comme l’« espace public », l’« opinion publique », l’« empire », le « charisme », la « crise » ou le « populisme »4), l’approche par auteur permettant l’exploration de systèmes de pensée dans toute leur complexité ; enfin par souci de cohérence, puisque l’attribution d’un auteur à un commentateur permet un dialogue, à distance, entre deux savants, qui offre aux lecteurs des discussions deux fois plus riches.
5L’exploration de sentiers extérieurs à l’histoire ancienne explique l’absence, dans cette liste indicative, de savants qu’on aurait pu s’attendre à croiser parce qu’ils ont activement participé au dialogue entre SHS et Antiquité, comme c’est le cas de Georges Dumézil, Moses Finley, Paul Veyne ou Jean-Pierre Vernant. De ce point de vue, ce séminaire place les intervenants hors de leur zone de confort, en leur demandant d’aller lire dans « l’autre monde », mais toujours « depuis leur monde ». La sélection des auteurs obéit également à des critères géographiques et chronologiques : il s’agit tout d’abord de penseurs « occidentaux », compte tenu des compétences des auteurs et en raison des enjeux de transposition d’idées depuis/vers une Antiquité elle-même occidentale. Il faut aussi signaler que ces auteurs ont été actifs entre le xixe et le xxie s., c’est-à-dire lors de la période de formalisation puis de différenciation concurrentielle des SHS. Enfin, soulignons (pour le moment) le faible nombre de femmes, qui s’explique en partie par le fait que, avant les années 1960-1970, celles-ci ont rarement été dans une position sociale leur permettant de développer une œuvre suivie. Ce projet, qui propose donc d’aborder des auteurs très différents dont la vision apparaît féconde pour une étude renouvelée de l’Antiquité grecque et romaine, permettra, nous l’espérons, de marquer une nouvelle étape dans ce long et parfois difficile dialogue entre les sciences de l’Antiquité et les sciences humaines, pour le bénéfice des unes autant que des autres.
6Les coordinateurs du séminaire « Antiquité et sciences sociales » remercient très chaleureusement Clément Bur et Thibaud Lanfranchi, qui ont œuvré pour que les résultats de ces discussions, qui sont encore en cours et se déploieront sur plusieurs numéros, soient accueillis dans Anabases. Ce séminaire a, en outre, bénéficié du soutien de l’Université Paris Nanterre et d’Université Paris Cité, des UMR ArScAn (UMR 7041) et ANHIMA (UMR 8210), ainsi que de l’Institut Universitaire de France (IUF) : que toutes ces institutions soient remerciées.
7La publication des résultats du séminaire débute, dans le présent numéro qui marque ainsi l’ouverture d’une série, avec un premier article portant sur l’œuvre de Bernard Manin (par Jules Buffet et Nina Roux) et un second texte consacré à Thomas Laqueur (par Reine-Marie Bérard).
Notes
1 Voir, en ce sens, F. Hartog, Partir pour la Grèce, Paris, 2018, 226.
2 Sur les itinéraires et l’entrecroisement des écoles historiques dans le domaine de l’Antiquité, depuis la Révolution française jusqu’aux années 1970, voir Chr. Müller, « Histoire antique », dans Y. Potin et J.-F. Sirinelli (dir.), Générations historiennes, Paris, 2019, 473-500.
3 Pour subvertir volontairement l’idée d’anachronisme contrôlé chère à N. Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire », Le genre humain, 27, 1, 1993, 23-39.
4 Voir par exemple F. Hurlet (dir.), « (Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique », dans Dialogues d’Histoire Ancienne, Supplément 5, 2011, 107-140 ; V. Azoulay, « L’Espace public et la cité grecque : d’un malentendu structurel à une clarification conceptuelle », dans P. Boucheron et N. Offenstadt (dir.) L’espace public au Moyen Âge. Débats autour de Jürgen Habermas, Paris, 2011, 63-76 ; F. Hurlet, « L’’öffentliche Meinung’ de Habermas et l’opinion publique dans la Rome antique », dans C. Rosillo-López (dir.), Communicating Public Opinion in the Roman Republic, Stuttgart, 2019, 23-40 ; V. Azoulay, « Le charisme wébérien à l’épreuve du monde grec : plaidoyer pour un ajustement réciproque », dans V. Bernardou et al. (dir.), Que faire du charisme ? Retours sur une notion de Max Weber, Rennes, 2014, 169-188 ; P. Montlahuc, J.-P. Guilhembet et R. Laignoux (dir.), Le charisme en politique. Max Weber face à l’Antiquité grecque et romaine, Rome, 2023 ; C. Müller, « Introduction : penser la transition historique en régime présentiste ? », dans C. Müller et M. Heintz (éd.), Transitions historiques, Paris, 2016, 9-19 ; Le dossier « La crise, quelle(s) crise(s) ? Nouvelles lectures politiques de la République tardive », paru dans CCG (n°31, 2020) et co-dirigé par B. Augier, R. Baudry et Fr. Rohr Vio, ou encore C. Moatti et C. Müller, «‘The people in ancient times: The rise of ‘popularism’ », dans A. Sajó, R. Uitz et S. Holmes (dir.), The Routledge Handbook of Illiberalism, Londres, 2022, 203-217 et F. Hurlet, « Le prince et le peuple à l’époque julio-claudienne : populisme ou popularité ? », dans G. Urso (dir.), Popularitas. Ricerca del consenso e « populismo » in Roma antica, Rome, 2021, 241-269. On soulignera enfin que les DHA proposent une chronique sur « les concepts en science de l’Antiquité ». Pour une approche par ouvrage : C. Lemieux (dir.), Pour les sciences sociales. 101 livres, Paris, 2017.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Frédéric Hurlet, Manfred Lesgourgues, Pascal Montlahuc et Christel Müller, « Séminaire « Antiquité et sciences sociales ». Avant-propos », Anabases, 39 | 2024, 11-15.
Référence électronique
Frédéric Hurlet, Manfred Lesgourgues, Pascal Montlahuc et Christel Müller, « Séminaire « Antiquité et sciences sociales ». Avant-propos », Anabases [En ligne], 39 | 2024, mis en ligne le 01 avril 2026, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/16830 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12opm
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