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Comptes rendus

Louis Autin, Sur les lèvres de la foule. Sociologie politique des rumeurs et écriture de l’histoire chez Tacite

Floriane Sanfilippo
p. 237-238
Référence(s) :

Louis Autin, Sur les lèvres de la foule. Sociologie politique des rumeurs et écriture de l’histoire chez Tacite, Bordeaux, Ausonius, 2025, 537 p. / ISBN 9782356136220.

Texte intégral

1L’ouvrage de L. Autin est issu de sa thèse de doctorat, qui a reçu le prix de l’université Grenoble Alpes en 2019. Condenser presque mille pages en cinq cents n’a pas dû être une mince affaire, mais l’auteur n’en laisse rien paraître : l’ensemble, harmonieux, présente quatre chapitres d’une centaine de pages chacun environ, accompagné d’une brève annexe. Le tout se lit avec bonheur, tant la démarche est passionnante, et l’écriture érudite sans être pesante. L’auteur nous guide avec brio dans une réflexion qui part d’une gageure : comment étudier un phénomène qui apparaît comme le plus éloigné des sources écrites, car doublement caractérisé par son oralité et par son ancrage populaire, conspué par les élites et de ce fait par l’historiographie ?

2La réponse s’articule en deux volets principaux : une enquête historique sur la transmission informelle des informations dans la Rome antique, ainsi qu’une étude de la place de la rumeur dans l’œuvre de Tacite. Les deux se complètent, dans la mesure où les caractéristiques du phénomène historique (dispersion rapide, absence de garant autorisé) conduisent L. Autin à renouveler l’étude de son intégration dans l’écriture tacitéenne.

3Le premier chapitre étudie la rumeur à partir du concept de média, c’est-à-dire plutôt comme un système de communication plutôt que comme une information. Cela permet à l’auteur d’étudier les réseaux et les acteurs de la rumeur, son fonctionnement et les raisons de son efficacité. L’étude du peuple de Rome fondée sur les méthodes de la sociologie et de l’histoire, en particulier de l’histoire spatiale, avait déjà été réalisée par C. Courrier ; L. Autin, tout en s’appuyant largement sur ses conclusions, y ajoute l’apport de la sociologie des médias, en particulier de P. Aldrin sur la sociologie politique des rumeurs, lui-même issu de la sociologie interactionniste de T. Shibutani. De plus, L. Autin joint à l’étude de la Ville celle, plus originale, des camps militaires. Pour ces deux cadres géographiques, il définit également la temporalité de dispersion des rumeurs.

4Le deuxième chapitre élargit la focale à l’intégralité du paysage médiatique romain et s’intéresse aux liens entre le système réticulaire informel de la rumeur et les circuits d’information de l’élite. Il envisage deux types de rapports : la concurrence et la complémentarité. Le premier cas recouvre les modalités la transmission d’informations, dans les deux directions, ascendante ou descendante. L’auteur s’appuie à nouveau sur l’analyse spatiale, complétée par la notion acoustique de « pervasivité sonore » pour cerner les endroits de porosité du circuit officiel : les portes des villes, où le messager devait mettre pied à terre et entrer à Rome, les alentours de la curie ou encore les portes des demeures aristocratiques. À cette occasion, l’auteur souligne le rôle de pivot des esclaves et des affranchis de la domus, pour recueillir comme pour disséminer les nouvelles saisies au vol. L’auteur aborde ensuite les enjeux politiques de la dissémination ou de la rétention des informations, à partir d’une série d’études de cas pour certains classiques dont il renouvelle la lecture : les stratégies des impératrices, Livie et Agrippine, à la mort d’Auguste et de Claude, pour retarder l’annonce de la mort du souverain, ou encore la communication ascendante de la contio. Il conclut à la complémentarité des rumeurs dans l’espace politique, dans la mesure où elles se font le relais de la communication des magistrats. Ces éléments ajoutent de nouveaux éléments de contextualisation au face-à-face entre la plèbe et le Prince sous l’Empire, qui adapte cette communication ascendante à la nouvelle configuration du pouvoir, même si ce face-à-face est surtout développé dans la partie littéraire de l’étude.

5Le troisième chapitre se recentre sur le corpus tacitéen et aborde la rumeur dans une perspective narratologique. Il s’agit du chapitre le moins nouveau, mais qui constitue une synthèse à jour des travaux sur la fama et sur l’écriture de Tacite. La perspective historico-littéraire de l’auteur le conduit néanmoins à insister sur la continuité entre la vision historique des bruits rapportés par Tacite et leur emploi rhétorique dans la construction du récit, au rebours de certaines théories qui les considèrent comme fictives. L’auteur dégage les nombreux emplois de la rumeur pour construire la cohérence de l’œuvre. Il revient également sur l’introduction, grâce aux rumeurs, d’une polyphonie discursive au sein du récit tacitéen, qui insinue une vérité non assumée par l’auteur ou nuance la galerie de portraits de l’œuvre.

6Le quatrième chapitre étend l’étude de la rumeur désignée comme telle à tous les « discours indirects massifs rattachés à des entités collectives et anonymes » (p. 464), et propose d’étudier les enjeux de dramatisation du récit par l’intervention de la foule, qui partage certaines caractéristiques avec le chœur tragique. Ce discours collectif assume souvent, en effet, une fonction affective, qui offre un relais émotionnel interne au lecteur. La foule est également porteuse de parallèles historiques aux événements qui les réinscrivent dans une lignée républicaine, faisant ainsi le lien avec la mémoire collective de la plèbe étudiée par C. Courrier. Les paroles de la foule esquissent parfois une histoire contrefactuelle qui ajoute du suspense par anticipation pour le lecteur, qu’il connaisse ou non l’issue des événements. Toutes ces fonctions supposent une identification partielle ou du moins l’attribution d’un certain crédit, ce qui implique de revenir sur la vision univoque des préjugés négatifs de l’historien à l’égard de la parole collective. L’auteur dégage même seize cas de figures où le rumor se fait auctor, où la rumeur intervient comme source légitime dans la composition historiographique. Deux contextes précis expliquent ces cas : la description d’une géographie lointaine, qui conduit l’historien à prêter foi aux récits locaux – ceux-ci entrant d’ailleurs de longue date dans la composition des récits ethnographiques antiques ; ainsi que l’histoire récente, celle où la rumeur est encore vigoureuse et l’historiographie faisant autorité n’est pas encore écrite.

7Ainsi, l’étude de L. Autin emprunte à de multiples disciplines et contribue à chacune par son étude extrêmement riche et précise. Cela donne un grand ouvrage, instructif pour quiconque fréquente l’historiographie latine, et qui fera date.

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Pour citer cet article

Référence papier

Floriane Sanfilippo, « Louis Autin, Sur les lèvres de la foule. Sociologie politique des rumeurs et écriture de l’histoire chez Tacite »Anabases, 43 | 2026, 237-238.

Référence électronique

Floriane Sanfilippo, « Louis Autin, Sur les lèvres de la foule. Sociologie politique des rumeurs et écriture de l’histoire chez Tacite »Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22666 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16igq

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Auteur

Floriane Sanfilippo

Aix-Marseille Université

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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