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Comptes rendus

Mauro Bonazzi, Il demone della nostalgia. L’invenzione della Grecia da Nietzsche a Arendt

Ivan Matijašić
p. 242-243
Référence(s) :

Mauro Bonazzi, Il demone della nostalgia. L’invenzione della Grecia da Nietzsche a Arendt, Torino, Einaudi, 2025, xii + 288 p. / ISBN 9788806256487.

Texte intégral

1Le livre de Mauro Bonazzi s’inscrit dans un vaste débat, par ailleurs très fructueux, sur l’idée de la Grèce dans la culture et dans la politique des xixe et xxe siècles. Les protagonistes de cet ouvrage sont des figures de premier plan dans l’histoire de la pensée occidentale des deux derniers siècles : on va de Friedrich Nietzsche à Hannah Arendt en passant par Wilhelm Von Humboldt, Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, Martin Heidegger, Simon Weil, Leo Strauss et d'autres. Tous peuvent se vanter d'avoir manifesté un intérêt plus ou moins grand, qui s’est souvent transformé en une manie, pour le monde grec antique ou pour certains aspects de celui-ci.

2L’auteur évoque cinq moments de cette histoire longue et tumultueuse. Le parcours est diachronique et se développe suivant l’intérêt porté à certains textes classiques, Platon en premier lieu, mais aussi Homère dans la première partie du chapitre IV et Thucydide à la fin du chapitre V. Un nom qui apparaît dans presque toutes les pages de ce livre est celui du philosophe Friedrich Nietzsche, « enfant terrible » de la philologie classique, auquel est consacré le chapitre I. Après avoir obtenu une chaire à Bâle à l’âge de 24 ans, Friedrich Nietzsche publia en 1872 La Naissance de la tragédie, un livre qui remettait en question l’idée, jusqu’alors dominante, d’un monde grec rationnel et ordonné. Ce livre faisait descendre les anciens Grecs du piédestal de l’idéalisme pour les placer dans le monde de l’irrationnel. La réponse fut confiée à un jeune philologue prometteur, Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, qui accusa l’auteur d’avoir écrit un livre profondément anti-philologique et démonta sa thèse fondamentale. Cette polémique a suscité un vif intérêt, mais, à y regarder de plus près, à l’exception de l’échange entre Nietzsche et Wilamowitz, les réactions à La Naissance de la tragédie furent presque inexistantes : le livre a été décrié en privé, mais ignoré publiquement par l’establishment universitaire allemand. Cela n’a pas empêché son auteur d’exercer une influence durable sur de nombreux penseurs ultérieurs : le mérite n’en revient pas tant à son premier livre qu’à son dialogue continu et complexe avec les textes de la Grèce classique.

3Le chapitre II examine Platon à travers le prisme de la Première Guerre mondiale, de la République de Weimar et de la montée du nazisme. Wilamowitz, devenu entre-temps le plus illustre helléniste allemand et le recteur de l’université de Berlin en 1915-1916, publia en 1919 son Platon, un « livre de guerre ». Il ne s’agit pas d’un livre écrit par un philosophe ni par un historien de la philosophie : son objectif est de retracer la personnalité de Platon à travers la philologie. Pour Wilamowitz, la philosophie de Platon est une réponse à la crise politique d’Athènes au ive siècle, tout comme son Platon est une réponse à la crise de l’Allemagne qui lui est contemporaine. Si Platon a longtemps été considéré comme le philosophe même de la vie contemplative, c’est à présent la figure d’un Platon politique qui émerge et que s’appropriera l’idéologie national-socialiste pour en faire un précurseur du nazisme et un promoteur de théories racistes. L’historien Thucydide a lui aussi subi un processus d’assimilation similaire et la figure de Périclès, admirée par Thucydide, a été assimilée à Hitler par des savants sympathisants du nazisme. La réaction la plus forte à ces lectures de Platon sera celle de Karl Popper, auteur de La société ouverte et ses ennemis, un livre qu’il définit comme sa contribution à la guerre. Malgré les critiques qu’il formule à l’égard de l’interprétation de Popper, Bonazzi reconnaît que ce dernier avait raison sur un point important : « la pensée de Platon ne semble pas compatible avec les valeurs libérales et démocratiques de nos sociétés » (p. 74). Mais Bonazzi lui-même souligne qu’il ne nous appartient pas de défendre Platon : il nous oblige à réfléchir aux fondements de notre vie commune, en émettant des doutes et en ne proposant pas de certitudes, comme tout vrai philosophe doit le faire.

4Le chapitre III examine la relation maître-élève entre Edmund Husserl et Martin Heidegger pendant les années de la prise du pouvoir par le nazisme, en analysant tout d’abord le discours (volontairement ambigu et obscur) prononcé par Heidegger le 27 mai 1933 lors de la cérémonie d’investiture en tant que nouveau recteur de l’université de Fribourg en Allemagne. La Grèce en général, et la République de Platon en particulier, fournissaient les bases pour reconstruire l’identité allemande, puis européenne. Le raisonnement de Heidegger passe également par Nietzsche et par l’idée d’une Grèce qui n’est plus ordonnée et composée, mais sauvage, chthonienne, dionysiaque : un monde qui impose la force et la violence. Son maître Edmund Husserl, mal vu par le régime nazi, s’opposait à ces idées. Dans une série de conférences données en 1935, Husserl reconnaissait l’origine de la philosophie européenne dans la Grèce antique, mais en donnait une lecture universalisante et ouverte, malgré son point de vue européocentré.

5Les chapitres IV et V portent sur le thème de l’exil des intellectuels juifs de l’Allemagne nazie. L’intérêt ne se concentre plus exclusivement sur le monde grec : émerge un dialogue toujours plus fructueux avec le judaïsme et le christianisme, parfois considérés comme opposés à la culture grecque. C’est dans cette optique qu’est analysée l’interprétation qu’Erich Auerbach a donnée d’Homère et de la Bible dans les deux premiers chapitres de son chef-d’œuvre Mimesis (1946), où la tradition juive est placée au-dessus de la tradition grecque. Auerbach a travaillé sur Mimesis à Istanbul, en marge du conflit mondial. Au même moment, en France, deux femmes d’origine juive, Simon Weil et Rachel Bespaloff, cherchaient dans Homère le réconfort et l’espoir nécessaires pour affronter ces années terribles. Leurs essais, écrits et publiés alors que la guerre faisait rage en Europe, constituent une méditation sincère sur la condition humaine.

6On ne s’attardera pas sur Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, Hannah Arendt et Leo Strauss (abordés dans les chapitres IV et V), mais soulignons un trait qui les unit : de diverses manières et avec des résultats différents, ils ont tenté de démanteler l’édifice qui avait été construit sur les bases fragiles du philhellénisme du xixe siècle, afin de le reconstruire sur des bases plus solides après le désastre de la guerre.

7Il manque une conclusion générale, mais la fin du chapitre V fait office d’épilogue. Il manque également un index des noms qui aurait facilité la recherche de personnages individuels. Le livre est richement documenté et la bibliographie est exhaustive, mais on trouve gênant le choix de reléguer les notes à la fin du volume, aux pages 215-245. Comme l’a écrit un antiquisant britannique à propos de ce format de livre : « [it] was invented by amateurs who wished to appear scholars by having learned notes, and adopted by scholars who wished to appear amateurs by having a clean page » (A.W. Gomme dans Classical Review 1951, p. 83). Cela n’enlève rien au fait que Il demone della nostalgia est un livre captivant et agréable à lire, qui sera apprécié par les spécialistes de l’Antiquité, les philologues classiques et les historiens de la pensée philosophique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Ivan Matijašić, « Mauro Bonazzi, Il demone della nostalgia. L’invenzione della Grecia da Nietzsche a Arendt »Anabases, 43 | 2026, 242-243.

Référence électronique

Ivan Matijašić, « Mauro Bonazzi, Il demone della nostalgia. L’invenzione della Grecia da Nietzsche a Arendt »Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22697 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16igs

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Auteur

Ivan Matijašić

Università di Messina

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Droits d’auteur

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