Navigation – Plan du site

AccueilNuméros43Comptes rendusJulie Bothorel, Gouverner par le ...

Comptes rendus

Julie Bothorel, Gouverner par le hasard. Le tirage au sort des provinces à Rome (iiie siècle av. J.-C.-ier siècle ap. J.-C.)

Elizabeth Deniaux
p. 244-246
Référence(s) :

Julie Bothorel, Gouverner par le hasard. Le tirage au sort des provinces à Rome (iiiesiècle av. J.-C.-ier siècle ap. J.-C.), Rome, Publications de l’École française de Rome, 2023, 569 p. / ISBN 9782728315796. Également en ligne : ISBN numérique 9782728315802, doi:10.4000/books.efr.48514.

Texte intégral

1La réflexion sur l’utilisation du tirage au sort dans le débat politique est récente. La procédure du tirage au sort a été largement employée dans l’Antiquité dans le bassin méditerranéen, mais peu d’études ont été consacrées aux usages du tirage au sort dans le monde romain. La sortitio, procédure qui consiste à consulter le hasard pour recevoir une réponse à une question posée, connut cependant longtemps de multiples usages dans la Rome républicaine et impériale, en particulier dans l’espace civique. Nous savons que, dans les élections romaines, le vote des comices centuriates commençait par la sortitio de la centurie prérogative, choisie parmi les 70 centuries de la première classe et le vote des comices tributes commençait par la sortitio de la tribu principium choisie parmi les 35 tribus, ces deux unités étant les premières à être appelées aux urnes.

2La recherche de Julie Bothorel est très neuve. C’est une réflexion sur la place et le rôle qui étaient réservés au hasard dans la vie et la culture politiques romaines à partir de l’étude du tirage au sort des provinces à Rome (iiie siècle av. J.-C.-ier siècle ap. J.-C.). Ce fonctionnement est étudié d’un point de vue juridique, mais aussi d’un point de vue concret et pratique. La méthode aléatoire est à Rome un des éléments essentiels de la compétition aristocratique, de la construction et de la régulation des carrières aristocratiques. La sortitio confiait la répartition des provinces à des instances supérieures aux hommes et répartissait chaque année, entre tous les magistrats curules, le commandement des armées ainsi que les principales tâches juridiques, judiciaires et administratives à Rome et dans l’empire romain. Avec l’obtention d’une province, il devenait possible de se voir décerner un triomphe, de se constituer une clientèle et souvent de s’enrichir. Puisque le choix de la fonction dépendait du hasard et des dieux, la dignitas des participants était alors préservée.

3Dans son traitement de la sortitio dont elle définit le lexique et les règles, Julie Bothorel s’intéresse aussi à d’autres pra­tiques, à la comparatio, l’accord à l’amiable possible entre ceux que le sort a désigné, à l’excusatio, à l’attribution extra sortem des provinces, à la prorogatio qui pouvait être utilisée dans certains cas ainsi qu’à l’envoi de privati pour gouverner les provinces. La thèse de Julie Bothorel est articulée en deux parties. La première partie du livre est consacrée à la restitution des règles, entendues comme l’ensemble des senatus consultes, des lois, des coutumes qui encadraient et réglementaient le tirage au sort des provinces consulaires et prétoriennes entre 227 av. J.-C. et 14 ap. J.-C. La deuxième partie de l’ouvrage décrit la manière dont se déroulait concrètement la sortitio provinciarum avec une étude très concrète des instruments du tirage au sort et du rituel de la sortitio. Elle distingue trois périodes chronologiques marquées par des régimes différents sur la place qui était laissée au hasard dans la procédure. L’évolution est résumée dans un tableau du calendrier de la sortitio provinciarum entre 227 et 14 ap. J.-C. (p. 300-302). Dans la première période, de 227 à 123, existaient deux sortitiones distinctes chaque année, après l’élection des magistrats curules et après le vote par le Sénat des décrets de provinciis, celles des consuls et des préteurs. La part de hasard dans la procédure de la sortitio provinciarum était alors restreinte, le nombre des consuls et des préteurs candidats à la sortitio étant égal au nombre des provinces consulaires et prétoriennes, avec une sortitio plus aléatoire car les préteurs, qui furent d’abord quatre puis six à partir de 197. Dans la seconde période, des Gracques à Sylla, furent votées des lois qui, en accroissant la dimension aléatoire de la sortitio, en firent un instrument de lutte contre le développement de la corruption. En imposant au Sénat d’assigner par décret les provinces avant l’élection des consuls et en interdisant aux tribuns de la plèbe d’intercéder contre le décret de provinciis consularibus, la lex Sempronia de provinciis, en 123, cherchait à restreindre l’influence directe et indirecte des consuls sur les étapes préliminaires au tirage au sort des provinces, et s’inscrivait dans une série de lois visant à limiter la corruption politique, électorale et judiciaire. Puis, à la fin des années 80, des lois votées à l’initiative de Sylla modifièrent le fonctionnement de la sortitio des provinces prétoriennes. Avec le nombre des préteurs porté à huit, Sylla choisit de dédoubler la sortitio prétorienne, avec deux tirages au sort pour les provinces prétoriennes, urbaines puis extra-urbaines. J. Bothorel distingue ensuite une troisième période de Pompée à Auguste. Avec la lex Pompeia de provinciis en 52, le tirage au sort fut profondément modifié. Le gou­vernement des provinces extra-urbaines fut réservé à des consuls et à des préteurs sortis de charge depuis au moins cinq années pleines et n’ayant pas gouverné de province extra-urbaines. Ainsi, par cette loi, fut augmenté le vivier de candidats potentiels à la sortitio, devenu supérieur au nombre des provinces que le Sénat pouvait chaque année assigner par décret et fut limité le recours à la prorogatio. En 46, une lex Iulia de provinciis modifia cette loi ; le nombre des préteurs fut augmenté et le recours aux magistrats suffects fut institué. Ensuite, pendant la période de crise entre 46 et 31, César puis les triumvirs contrôlèrent les élections et reçurent des provinces en dehors du tirage au sort avec le droit d’y envoyer les légats de leur choix. Enfin, la lex Iulia de provinciis de 27 restaura une partie des dispositions de la loi de Pompée. Elle perdura pendant le Haut Empire. La sortitio alors maintenue était accomplie d’une manière très réduite car le tirage au sort était l’aboutissement d’un processus de sélection entre les aristocrates choisis au préalable par le Sénat puis le prince, contribuant ainsi à encadrer et instrumentaliser le hasard.

4La deuxième partie de l’ouvrage décrit la sortitio provinciarum. Elle comprend des pages très précises, très concrètes et très neuves sur la pratique du tirage au sort qui se tenait face au public. Les temples utilisés pour la conduite des affaires publiques ont tous la même configuration architecturale, avec un haut podium, des escaliers qui servent à y accéder. Dans ces escaliers existait une plateforme intermédiaire. C’est sur cette plateforme que devait se tenir le tirage au sort. Julie Bothorel s’intéresse aux instruments utilisés pour recueillir les sortes, le mot sors étant le terme générique utilisé pour l’instrument du tirage au sort. Les sortes peuvent être de différent type, des tablettes en bois probablement recouvertes de cire et, surtout ensuite, des pilae boules de bois sphériques. Au début du ier siècle, sans doute à partir de Sylla, on utilisa un nouveau matériel pour tirer au sort les provinces : une urna versatilis, une machine dans laquelle on introduisait des pilae sphériques qu’on faisait tourner. Julie Bothorel propose un dossier iconographique très intéressant de ces « machines à tirer au sort ». Nous savons qu’une expérience unique fut conduite à l’American Academy à Rome sur l’urne du tirage au sort et sur les pilae par Lily Ross Taylor qui fit fabriquer des balles de bois de deux centimètres insérées dans un pichet rempli d’eau (cf. Roman Voting assemblies from the Hannibalic War to the dictatorship of Caesar, Ann Arbor, 1966, réédité en 1990).

5La thèse de Julie Bothorel est un travail remarquable par la nouveauté du sujet, la clarté du propos, la rigueur de la démarche. Le traitement excellent d’un riche corpus documentaire, sources littéraires, épigraphiques, iconographiques et numismatiques, s’achève par une interrogation sur la signification religieuse du tirage au sort. Julie Bothorel montre combien le recours à l’intervention des dieux garantissait l’efficacité sociopolitique d’une procédure en usage pendant sept siècles qui devait permettre la stabilité de la cité, alors que les institutions se transformaient et que le recours à la méthode aléatoire était limité par d’autres modes de désignation.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Elizabeth Deniaux, « Julie Bothorel, Gouverner par le hasard. Le tirage au sort des provinces à Rome (iiie siècle av. J.-C.-ier siècle ap. J.-C.) »Anabases, 43 | 2026, 244-246.

Référence électronique

Elizabeth Deniaux, « Julie Bothorel, Gouverner par le hasard. Le tirage au sort des provinces à Rome (iiie siècle av. J.-C.-ier siècle ap. J.-C.) »Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22711 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16igt

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search