Julie Bothorel et Frédéric Hurlet (dir.), Le tirage au sort dans l’Antiquité, du monde grec à Rome
Julie Bothorel et Frédéric Hurlet (dir.), Le tirage au sort dans l’Antiquité, du monde grec à Rome, Lyon, MOM Éditions, 2025, 345 p. / ISBN : 9782356680884. Également en ligne : ISBN numérique 9782356681539, doi:10.4000/1354e.
Texte intégral
1La parution de cet ouvrage collectif s’inscrit dans une actualité certaine des études sur le tirage au sort dans l’Antiquité et apporte une contribution notable à notre connaissance de ce mécanisme, en particulier en ce qui concerne le cas romain. Ce ne sont pas moins de dix-huit contributions que le lecteur pourra apprécier dans ce volume, actes d’un colloque international tenu à Paris du 23 au 25 mai 2022, sous la direction de J. Bothorel et Fr. Hurlet, à la Maison de la Recherche de Sorbonne Université.
2Bien que la majorité des travaux réunis dans cet ouvrage prennent comme objet d’étude la République et l’Empire romain, le premier thème abordé rappelle la familiarité qu’entretenait le bassin méditerranéen antique avec le tirage au sort : quatre études préliminaires s’attardent ainsi sur les emplois du hasard en Grèce et en Italie préromaine. La contribution d’I. Malkin et J. Blok revient sur l’antécédent grec, en proposant de voir dans le tirage au sort la marque d’un état d’esprit égalitaire : il permet de distribuer des portions égales dans de nombreux aspects de la vie communautaire, bien que son emploi politique demeure exceptionnel. C. Lundgreen prend le contre-pied de deux points de vue traditionnellement associés à l’emploi du tirage au sort : à Athènes, le tirage au sort athénien n’a pas une valeur démocratique en soi ; à Rome, il ne renvoie pas nécessairement à l’expression de la volonté divine. G. van Heems propose une typologie des sortes de l’Italie préromaine : ce corpus, dont la focale est avant tout divinatoire, est tout d’abord classé par type de support (sort-galet, sort-disque, sort-baguette) puis par région (étrusque, sabellique, rétique et vénète). Cette première partie se clôt sur un exposé des représentations poétiques du tirage au sort dans la littérature augustéenne, par Ph. Le Doze : héritiers des scènes de tirage au sort de l’épopée homérique, les poètes latins exploitent leur potentiel narratif (dramatisation, création d’un obstacle sur la route du héros) et religieux (implication variable des dieux dans la justice des hommes).
3Les quatre contributions suivantes débutent l’examen détaillé du cas romain : toutes ont trait aux emplois institutionnels et politiques du hasard. S’attardant sur les institutions du ve et du ive siècles, M. Humm et Th. Lanfranchi signalent que le recours à la sortitio avait pour objectif, dès leur création, de répartir équitablement les missions entre les magistrats supérieurs, préfigurant ainsi l’organisation classique des magistratures et garantissant l’unité de la classe dirigeante face aux plébéiens. A. Dìaz Fernandez et F. Pina Polo reconstituent la procédure d’attribution par tirage au sort des missions dévolues aux questeurs sous la République, en particulier la répartition des provinciae quaestiorae. C. Chillet, à travers l’analyse du vote comitial, rappelle que la sortitio, bien attestée dans la procédure pour répartir les votants et désigner le président de l’assemblée ou la centurie prérogative, demeure cependant exclue de certains paramètres : la détermination du corps des votants et le vote lui-même. La contribution de J. Bothorel et Fr. Hurlet s’attarde sur l’adaptation de la sortitio au régime mis en place par Auguste : rétablie pour la répartition des provinces, conservée voire renforcée dans les institutions politiques impériales, mais toujours sous le contrôle d’Auguste, elle lui permet d’obliger les sénateurs à collaborer avec lui, en particulier en contexte de crise.
4Au-delà du Sénat, des comices ou du tribunal, le tirage au sort joue également un rôle important dans l’administration, à Rome et dans l’empire : c’est à cette thématique que sont consacrées les cinq présentations suivantes. P. Cuzel examine les modalités de recrutement des appariteurs assistant les gouverneurs de province, en soulignant que, parallèlement au tirage au sort, d’autres méthodes de sélection sont employées pour affecter les candidats à un poste (patronage, compétences). Le recours au tirage au sort pour attribuer des terres aux vétérans est détaillé par J.-Y. Guillaumin : mêlant égalité arithmétique et géométrique (la taille du lot accordé variant selon le grade du vétéran), la sortitio servirait alors à la fois à limiter le mécontentement face à la qualité variable des terres attribuées et à évoquer un ordonnancement géométrique du monde d’origine pythagoricienne. P. Buongiorno interroge la place du tirage au sort dans les procédures judiciaires romaines : peu présent au début et au milieu de la période républicaine, le jury tiré au sort est ensuite employé principalement pour les actions de recuperatio, qui eurent une influence importante dans les provinces orientales. La communication d’A.-V. Pont nous emmène dans les cités de l’Asie Mineure romaine du Haut-Empire, dans lesquelles se développent des tirages au sort de jeu d’argent destinés aux bouleutes et aux gérousies : l’exemple des loteries d’Aphrodisias et d’Éphèse témoigne de leur institutionnalisation progressive au sein des élites civiques locales et de leur rôle dans la cohésion du groupe social dirigeant. Enfin, S. Agusta-Boularot propose une nouvelle fonction pour l’inscription ILN Narbonne, n°36, auparavant identifiée comme un fragment de fontaine, que l’autrice suggère de rapprocher du modèle de l’urna versatilis.
5Une ultime section de ces actes réinterroge les liens déjà connus, dans l’Antiquité, entre le tirage au sort et la divination. Un épisode rapporté par Tite-Live (XLI, 18, 5-8) permet à Y. Berthelet d’établir la différence procédurale entre la prise d’auspices solidaire de toute sortitio en tant qu’acte d’un magistrat romain et les auspicia menés indépendamment. M. Lesgourgues retrace l’histoire du concept historiographique étonnamment moderne de cléromancie : mentionnée par Cicéron dans le De divinatione, la divination par les sorts ne connaît d’existence théorique qu’à partir du xviie siècle et trouve un important relais par les œuvres de Bouché-Leclerq et Amandry. J. Cornillon s’intéresse à l’abandon précoce du tirage au sort par les premières générations chrétiennes : au-delà de la question de la compétence des tirés au sort, le hasard va à l’encontre des méthodes de sélection dans les premières communautés chrétiennes, qui privilégient l’appel divin (apostolat) et l’élection (détenteurs de charges locales). L’ouvrage se clôt sur une conclusion d’Y. Sintomer et sur deux annexes : l’une sur la notion d’alea (G. Traina), l’autre sur les jeux de hasard à Rome (V. Dasen).
6Les différentes études réunies dans cet ouvrage constituent sans aucun doute une lecture de référence sur les emplois du tirage au sort à Rome : la mise en parallèle des usages politiques, administratifs et religieux du hasard met en lumière le caractère protéiforme du tirage au sort et sa place prépondérante dans le quotidien des Romains. On saluera tout particulièrement l’extension à la fois chronologique et géographique de ce colloque. La présentation de cas locaux en Asie Mineure ou en Gaule ouvre ainsi l’analyse à l’ensemble de l’empire et offre un contrepoint éclairant aux institutions centrales. L’inclusion à la fois de la Grèce et des premières générations chrétiennes rappelle utilement la présence continue du tirage au sort dans l’imaginaire politique méditerranéen antique.
7On s’interroge cependant, à la lecture de ces pages qui se préoccupent avant tout de Rome, de la pertinence du titre Le tirage au sort dans l’Antiquité accordé à ces actes, qui laisse penser à une approche synthétique et comparative. Si la Grèce ou la chrétienté sont évoquées, la question des inspirations et des réactions entre ces acteurs et Rome se voit ainsi le plus souvent reléguée au second plan. Plusieurs pistes de réflexion à ce sujet apparaissent pourtant au fil des contributions : la place de la théorie politique portée par Aristote et Platon, le montage d’élections complexes, l’attribution des terres en colonie, ou encore la question des méthodes de tirage au sort. Les riches communications réunies dans ce volume contribueront cependant assurément à la mise en place d’un tel dialogue.
Pour citer cet article
Référence papier
Nina Roux, « Julie Bothorel et Frédéric Hurlet (dir.), Le tirage au sort dans l’Antiquité, du monde grec à Rome », Anabases, 43 | 2026, 246-248.
Référence électronique
Nina Roux, « Julie Bothorel et Frédéric Hurlet (dir.), Le tirage au sort dans l’Antiquité, du monde grec à Rome », Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22722 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16igu
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page


