Tim Cornell, Nicolas Meunier and Daniele Miano (éds.), Myth and History in the Historiography of Early Rome
Tim Cornell, Nicolas Meunier and Daniele Miano (éds.), Myth and History in the Historiography of Early Rome, Leiden-Boston, Brill, 2021, xi+246 p. / ISBN 9789004534490.
Texte intégral
1Cet ouvrage a une double origine : il réunit en effet les communications d’un panel de la Celtic Conference in Classics de 2016, à Dublin et celles d’un Workshop sur Denys d’Halicarnasse tenu à Sheffield en 2017, le tout faisant partie d’un projet personnel d’un des co-éditeurs (Daniele Miano, « Clio on the Tiber »). Cette origine variée explique sans doute le délai assez long entre les rencontres et la publication qui rassemble in fine onze contributions de spécialistes reconnus. Ceux-ci ont réfléchi en commun sur les rapports entre mythe et histoire dans l’historiographie de la Rome archaïque, i.e. essentiellement chez Tite-Live et Denys d’Halicarnasse.
2Le chapitre 1 fait office de courte introduction. Daniele Miano y explique que si le sujet n’est pas neuf, il aurait été quelque peu négligé ces quarante dernières années (ce qui semble exagéré). Il attribue ce désintérêt à la complexification croissante de la notion de mythe (échappant à toute définition) et à notre meilleure compréhension des liens entre historiographie et histoire (insistant sur le caractère construit de l’historiographie). La combinaison des deux aurait été fatale aux études sur le rapport du mythe à l’histoire. Sur la base de travaux de Carlo Ginzburg (en particulier History, Rhetoric, and Proof, 1999 ou Threads and Traces: True, False, Fictive, 2012), Miano indique que le volume entend remettre en question le choix de n’étudier l’historiographie que d’un point de vue narratologique et l’idée que la notion de mythe serait trop vague pour être utile. Le livre entend aussi mettre à profit les travaux sur la notion de mythos de Robert L. Fowler ou encore la discussion du mythe par Geoffrey E. R. Lloyd. L’introduction est donc loin d’offrir un tour d’horizon complet des questions théoriques soulevées par les notions en jeu (qui mériteraient, il est vrai, un ouvrage à elles seules) mais elle situe sobrement et efficacement le volume et en présente les différents chapitres. Dans cette volonté d’explorer la zone hybride entre deux catégories (mythe et histoire), Miano souligne que les contributeurs ne s’engagent pas tous dans la même voie et ne comprennent pas les notions en jeu de la même façon mais il y voit une force (p. 10) et reconnaît, à raison, qu’il est de toute façon impossible d’apporter une solution définitive et unique aux questions soulevées. Les dix chapitres suivants explorent donc ces thèmes de façons différentes, sans qu’ils soient répartis d’une quelconque manière, même si le chapitre introductif de D. Miano propose de les regrouper en quatre ensembles (p. 8-10), une idée qu’il aurait sans doute été souhaitable de pousser à son terme et de manifester plus concrètement, par exemple dans le sommaire. Présentons alors succinctement le contenu des différentes contributions.
3Dans le chapitre 2, Amber Gartrell reprend pour partie des éléments publiés depuis dans sa monographie sur les Dioscures (The Cult of Castor and Pollux in Ancient Rome, 2021) et y revient sur l’épisode de leur apparition lors de la bataille du lac Régille. Après une brève introduction sur les difficultés de la catégorie de mythe pour Rome, elle montre que, dès l’Antiquité, des doutes pouvaient s’exprimer quant à la véracité de telles épiphanies et, surtout, que l’épiphanie de 496 n’est pas présente partout : elle est racontée en détail chez Denys d’Halicarnasse, mais pas par Tite-Live. En comparant avec les autres épiphanies attestées des Dioscures, elle montre combien l’opposition mythe/histoire est peu pertinente pour rendre compte de leur présence ou absence dans des récits car ces épiphanies relèvent des deux catégories et illustrent leur caractère poreux.
4Le chapitre suivant (Daniele Miano à nouveau), revient sur l’œuvre de Denys d’Halicarnasse et sur son usage du mythe, en insistant sur le fait que Denys d’Halicarnasse était un rhétoricien qui cherchait à construire une œuvre à but pédagogique et politique. C’est dans ce cadre qu’il propose de rapprocher le mythe de la catégorie du merveilleux (marvel/wonder). Pour ce faire, Miano se fonde sur toute l’œuvre de Denys d’Halicarnasse (pas seulement des Antiquités romaines) et notamment ses écrits sur Théopompe, chose plutôt novatrice. Ainsi, après une brève section sur Denys d’Halicarnasse et les mythes dans les Antiquités romaines, Miano se tourne vers le jugement de Denys d’Halicarnasse sur Théopompe et l’appréciation positive qu’il donne de l’usage des merveilles et de l’extraordinaire (thauma et paradoxe), usage imité notamment dans les Antiquités romaines. Miano examine alors l’usage de ces notions dans ce dernier texte, ce qui forme la plus grosse partie du chapitre. Cette discussion érudite s’achève par un détour sur l’œuvre de Théopompe lui-même, qui permet à l’auteur de montrer toute la richesse de l’usage du mythe et du merveilleux chez Denys d’Halicarnasse, qui ne peut se réduire à des tentatives de rationalisation : ce sont plus des aspects pédagogiques et étiologiques qui motivent l’historien, en lien avec sa théorie de la mimesis.
5Le chapitre 4 (Edoardo Bianchi) porte sur les Aborigènes et la présentation de leur légende chez Denys d’Halicarnasse. Ce dernier en fait des Œnotres d’Arcadie, un choix qui entre dans sa démonstration visant à faire des Romains des Grecs depuis leurs origines. Bianchi compare ensuite cette version à celle transmise par Trogue Pompée et à celle de Timagène. Il essaye, ce faisant, de montrer qu’on ne peut analyser les différences entre ses versions sur la base de simples motifs politiques (pro ou anti-Romains) et que plusieurs facteurs entraient en jeu dans les choix de ces auteurs.
6Dans le chapitre 5, Timothy J. Cornell s’arrête sur la méthodologie de Denys d’Halicarnasse dans le livre I des Antiquités romaines. Il rappelle d’abord que l’intérêt pour la préhistoire de Rome dans ce livre n’est pas en soi original : beaucoup d’historiens s’y sont intéressés mais leurs œuvres sont perdues. Tite-Live et Cicéron sont en réalité plus originaux en la matière en raison de leur désintérêt pour ce qui précède Romulus. Ce qui est unique dans ce livre I, c’est la façon dont Denys d’Halicarnasse discute ses sources. Si cela s’explique, bien sûr, par la matière controversée dont il traite, cela relève aussi d’une méthode antiquaire selon Cornell, adoptée dans ce livre parce que Denys d’Halicarnasse avait une thèse radicale à défendre (les Romains étaient des Grecs) sur un sujet sur lequel il entrait en contradiction avec la façon dont les Romains se concevaient ordinairement. Denys d’Halicarnasse n’en avait cependant cure, car sa cible n’était pas tant les Romains que les Grecs : son récit s’adressait à ses compatriotes et il adapta sa méthode à ce public. L’article le démontre en suivant le fil du livre I, s’intéressant au passage à la façon dont Denys d’Halicarnasse pouvait parfois rationnaliser des mythes pour élaborer sa thèse, par exemple dans le cas d’Héraclès qui devient un chef militaire. Pour autant, en dépit de toute cette méthode antiquaire, aucun historien d’aujourd’hui ne peut se satisfaire des thèses avancées, notamment parce qu’une grande différence est absente de la pensée de Denys d’Halicarnasse : celle entre les sources primaires et les récits de seconde main (p. 110). Se repère là, selon Cornell, un des grands points aveugles de l’historiographie antique.
7Le chapitre 6 est consacré à la figure du premier L. Iunius Brutus, celui de 509, ainsi qu’à son statut au moment de la chute des Tarquins : privatus ou tribunus celerum ? Roman Frolov souligne qu’en réalité, les deux versions coexistaient et que nos sources principales sur l’épisode n’avaient pas de théorie bien arrêtée quant aux possibilités d’un privatus d’agir (ou non) dans des cas similaires. Cela le pousse à souligner que le choix d’une version au détriment de l’autre n’a pas grand-chose à voir avec le contexte augustéen (en particulier la nécessité pour Auguste de légitimer ses premiers pas en politiques). C’était plus un moyen pour les auteurs antiques de réfléchir aux circonstances pouvant pousser un privatus à agir. La position de Brutus dépendait ainsi de la façon dont ils imaginaient ce qu’il avait fait et comment (notamment la convocation ou non d’une assemblée officielle). C’est donc la reconstruction de la procédure utilisée qui était déterminante dans le choix de l’une ou l’autre version par ces auteurs.
8Chantal Gabrielli rouvre, dans le chapitre 7, le lourd dossier de la violence politique. Son but est de donner à voir quelques exemples de reconstruction historiographique de ces violences à l’aune d’événements politiques contemporains des auteurs antiques, une idée qui n’est guère neuve et que l’auteur reprend à partir des cas d’Accius et de Cicéron au sujet des Gracques. Selon elle, le déchaînement de violence qui accompagna les tentatives de réformes des Gracques aurait poussé les élites romaines à réfléchir à cette violence, son usage et les moyens de la légitimer. L’épisode marquerait de la sorte un tournant dans la façon d’écrire l’histoire. Gabrielli fait ainsi d’Accius un anti-Gracques qui se servit de ses pièces pour diffuser ses idées. De même Cicéron aurait joué un rôle crucial dans la fixation de l’histoire des trois aspirants classiques à la tyrannie : Sp. Cassius, Sp. Maelius et M. Manlius Capitolinus. C’est lui qui aurait lié ces trois figures pour la première fois et cela constituerait un exemple paradigmatique de cet usage instrumental du passé : des figures mythiques utilisées pour justifier certains comportements politiques. On pourra toutefois se demander si la catégorie de mythe est vraiment pertinente pour ces trois adfectatores regni. De même, dans ce texte, on s’étonne de ne voir nulle mention des travaux de Claudia Moatti ou de Philippe Akar sur la concordia.
9Le chapitre 8 permet à Nicolas Meunier d’exposer ses idées sur le fonctionnement des structures narratives chez Tite-Live, en les appliquant à l’épisode du décemvirat législatif et de la deuxième sécession de la plèbe. Après une brève présentation des récits de Denys d’Halicarnasse et de Tite-Live, ainsi que de leurs principales caractéristiques, Meunier revient sur des aspects plus généraux de composition (compositional framework) fondés sur la typologie des personnages, où il s’appuie à la fois sur un article déjà publié (le schéma p. 162 en est repris) et sur sa thèse, publiée depuis et où il développe ses idées plus en détail (Tite-Live et la mise en scène de l’histoire, 2024). Il entend montrer comment son schéma s’applique au cas du décemvirat puisque, chez Tite-Live, on aurait ici à faire à une sorte de fabula. Dans un dernier temps, il revient sur la possibilité d’exhumer des éléments plus historiques derrière ces reconstructions et, en s’appuyant sur la façon de commander les troupes militaires par les décemvirs, il suggère d’y voir la preuve d’un fonctionnement sur la base de clans avec des chefs de clans à la tête d’armées privées, clans qui formeraient la structure politique de base de la société (s’inscrivant ici dans un courant récent et en vogue d’analyse de la société romaine archaïque). Sur la base des chiffres de troupes donnés par Tite-Live et Denys d’Halicarnasse, et de ses analyses antérieures consacrées à la ligue latine, Meunier va même jusqu’à supposer dans l’histoire du décemvirat un épisode non pas romain, mais latin, les décemvirs y devenant des chefs latins et l’épisode de la seconde sécession étant vu comme une querelle entre Latins qui aurait été romanisée après coup. L’essai de reconstruction proposé est décapant et ne manquera pas de soulever des questions car il délaisse par exemple complètement la question du sens des XII Tables (évoquées seulement en fin de chapitre) mais aussi parce que cette idée d’une Rome dominée par des chefs de clans ne fait pas l’unanimité. Ici, une confrontation avec les analyses de John Rich sur le sujet aurait été utile.
10Dans le chapitre 9, Marine Miquel analyse le paysage mythique de la fondation de Rome pour montrer comment il diffère de Tite-Live à Denys d’Halicarnasse en fonction de leurs visées respectives (visées morales chez Tite-Live ; nécessité de défendre sa thèse chez Denys d’Halicarnasse). Elle retrouve ces différences dans leurs usages des étiologies et de la description des lieux. Ces lieux et espaces deviennent ainsi des éléments ré-interprétables en fonction des besoins des auteurs et de leurs visions du passé de Rome.
11Le court chapitre 10, dû à Stephen P. Oakley, s’interroge sur le fait que certains événements de l’époque royale puissent avoir des dates très précises dans l’historiographie, en particulier chez Denys d’Halicarnasse. Il suggère que les sources qui permirent à Denys d’Halicarnasse de construire de telles dates seraient les fasti triumphales et Cn. Gellius.
12Enfin, l’ultime chapitre, de Jaclyn Neel, s’applique à la figure de Tarpeia. Elle y compare les représentations de Tarpeia dans les sources littéraires à celle des frises de la Basilica Aemilia. Une analyse détaillée de la chevelure de Tarpeia sur cette frise lui permet de suggérer qu’elle y était représentée comme une étrangère, une gauloise en l’occurrence. Elle montre ensuite comment ce choix de représentation pouvait faire sens aussi bien dans le contexte des guerres illyriennes d’Auguste que dans celui de l’écriture des Parallèles mineurs du Pseudo-Plutarque, qui associe Tarpeia aux Gaulois, avec comme conséquence d’en faire un exemplum plus positif : au lieu des méfaits d’une romaine, la frise montrerait comment agir face aux Gaulois et comment les vaincre.
13À l’issue de cette lecture, on regrette l’absence d’une véritable conclusion qui s’emploierait à nouer quelques-uns des fils parcourus tout au long du volume. Son absence est dommageable mais n’enlève rien à la qualité générale des communications. Elles sont toutes écrites dans une langue claire, se lisent sans difficulté et sont de qualité. Bien sûr, sur des sujets aussi controversés, on pourra toujours être plus ou moins convaincu par telle ou telle proposition, déplorer l’absence de telle ou telle référence, mais le lecteur trouvera à chaque chapitre de quoi éveiller sa curiosité et, une fois l’ouvrage fermé, de quoi alimenter sa propre réflexion. Un utile index clôt par ailleurs le volume.
Pour citer cet article
Référence papier
Thibaud Lanfranchi, « Tim Cornell, Nicolas Meunier and Daniele Miano (éds.), Myth and History in the Historiography of Early Rome », Anabases, 43 | 2026, 251-255.
Référence électronique
Thibaud Lanfranchi, « Tim Cornell, Nicolas Meunier and Daniele Miano (éds.), Myth and History in the Historiography of Early Rome », Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22768 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16igz
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