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Comptes rendus

Adeline Grand-Clément, Au plaisir des dieux. Expériences du sensible dans les rituels en Grèce ancienne

Georges Iliopoulos
p. 260-261
Référence(s) :

Adeline Grand-Clément, Au plaisir des dieux. Expériences du sensible dans les rituels en Grèce ancienne, Toulouse, Anacharsis, 2023, 416 p. / ISBN 9791027904532.

Texte intégral

1Dans son dernier livre, Adeline Grand-Clément entend relever un défi de taille : retracer la dimension irréductiblement sensible de l’expérience rituelle, telle qu’elle était vécue en Grèce ancienne. Pour cela, l’historienne articule savamment les sources littéraires avec les vestiges archéologiques. S’inspirant aussi de la méthode anthropologique, elle fait preuve d’une rigueur admirable dans son approche des catégories émiques (celles utilisées par les populations étudiées) en se gardant de les déformer par son outillage conceptuel moderne. Dans le prélude de l’ouvrage, elle montre par ailleurs la pertinence pour une recherche scientifique de l’investissement corporel à la première personne. Elle relate ainsi son expérience des rituels tamouls au sein d’un sensorium, c’est-à-dire d’une « distribution des sens partagée par une collectivité [qui] fait l’objet d’un apprentissage [et] qui façonne les manières de sentir des individus depuis leur naissance » (p. 18), alors inconnu d’elle.

2Dans son parcours des rituels grecs et des sens qu’ils mobilisent, Adeline Grand-Clément insiste notamment sur le rôle de la musique et plus généralement de « l’ambiance sonore, véritable écrin auditif pour l’accomplissement du rite sacrificiel » (p. 111). Elle met en évidence les fonctions complexes de cris rituels comme l’ololugè ou à l’inverse de moments de silence, dont l’alternance réglée est constitutive de l’euphèmia, « le bon ordre sonore » (p. 333). Elle souligne aussi l’importance de diverses substances (eau, miel, vin, etc.) qui manifestent une puissance d’action (dunamis) et « induisent, par des effets de stimulations sensorielles […], un engagement physique et affectif de la part des personnes impliquées de près ou de loin dans la transaction cultuelle » (p. 157). Sont essentielles les matières fluides ou malléables, celles qui changent d’état : le sang versé qui coagule lentement sur l’autel, les aromates qui se consument en fumée odorante et forment ainsi, en distinguant certains espaces olfactifs, une « enveloppe sensorielle propice à l’accomplissement des rituels » (p. 114). Reprenant la notion à Marcel Mauss, Adeline Grand-Clément insiste également sur l’importance de « techniques du corps » spécifiquement rituelles, comme celles qu’implique l’obligation de se déchausser dans certains sanctuaires ou lors de processions parfois étendues, occasions d’une proprioception aiguë. Ainsi, la « séquence rituelle peut être lue comme un “cheminement perceptif” qui obéit à des règles d’harmonie et de mélodie » (p. 355). Sa principale visée est l’instauration de l’eukosmia (« le bel ordonnancement »), qui implique que « les choses soient à leur place » (p. 409) pour entrer en communication avec les entités suprahumaines, sans être nécessairement agréables pour les sens humains.

3Outre la richesse des analyses historiques, des considérations terminologiques et notionnelles sont remarquables. Si l’on souligne d’ordinaire que le verbe aisthanomai vient du verbe aiô (« entendre », « percevoir »), Adeline Grand-Clément signale à la suite de Pierre Chantraine que l’ajout « du morphème -th indique l’aboutissement d’un processus. L’aisthètès est donc celui qui perçoit ou plus exactement qui a fini de percevoir, sachant mobiliser ses sens, parvenant ainsi à un degré supérieur de conscience de ce qui l’entoure, à une forme d’expertise » (p. 52-53). Elle rappelle également l’entrelacement du sensible et du cognitif dans le substantif aisthètis, qui « désigne la “perception”, mais aussi la connaissance que l’on en retire. Il n’y a donc pas d’un côté l’âme et l’intelligence et d’un autre côté le corps et le sensible » (p. 53). Elle relève par ailleurs une acception rarement retenue de la « synesthésie », qu’elle trouve notamment chez Aristote et Plutarque : non pas (seulement) « le fait de percevoir de plusieurs manières, dans une sorte de coprésence des sens », mais le « partage des sensations », le « fait de percevoir à plusieurs, en compagnie d’autres individus » (p. 386-7). La sensibilité apparaît alors comme un ferment central du lien social.

4Pour la discipline esthétique, cette enquête présente au moins trois principales vertus. Elle historicise la sensibilité en montrant son ancrage toujours singulier et ses déploiements dans des contextes précis à la fois matériels, sociaux et symboliques. Elle montre que les expériences esthétiques et artistiques, qu’elles soient ordinaires ou particulièrement intenses, ne sont pas exclusives d’autres registres, en l’occurrence religieux. Elle rappelle enfin que la palette de la sensibilité ne se réduit pas aux deux sens trop souvent privilégiés que sont la vue et l’ouïe, mais que l’olfaction et la gustation, les sensations tactiles et somatiques ainsi que leurs combinaisons variées peuvent également faire l’objet d’élaborations culturelles sophistiquées.

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Pour citer cet article

Référence papier

Georges Iliopoulos, « Adeline Grand-Clément, Au plaisir des dieux. Expériences du sensible dans les rituels en Grèce ancienne »Anabases, 43 | 2026, 260-261.

Référence électronique

Georges Iliopoulos, « Adeline Grand-Clément, Au plaisir des dieux. Expériences du sensible dans les rituels en Grèce ancienne »Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22845 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ih1

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Auteur

Georges Iliopoulos

SAD+ Architecture / Nuée – Recherches en esthétique et philosophie de l’art

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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