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Comptes rendus

Romain Menini et Luigi-Alberto Sanchi, L’Antiquité selon Guillaume Budé. À l'école d'un humaniste érudit

Gaëlle Demelemestre
p. 262-264
Référence(s) :

Romain Menini et Luigi-Alberto Sanchi, LAntiquité selon Guillaume Budé. À l'école d'un humaniste érudit, Paris, Les Belles Lettres, 2025, 256 p. / ISBN 9782251456584.

Texte intégral

1L’ouvrage invite le lecteur à parcourir l’univers intellectuel de Guillaume Budé, l’un des plus grands humanistes de la Renaissance. Il retrace à partir d’exemples concrets l’élaboration d’une pensée qui se construit dans le travail de la langue – « la maîtresse Philologie » (p. 11) –, en sollicitant les connaissances plus vastes transmises par les autres disciplines – un parcours auquel Budé donne le nom d’encyclopédie. En prenant comme fil conducteur l’attrait de ce dernier pour le grec, il montre comment l’approche philologique des sources l’oriente vers la restitution de ce que l’on peut appeler sans réel anachronisme le contexte historique propre au monde antique. L’exposition de cette « vision ample de l’Antiquité » (p. 161) est un apport majeur de l’ouvrage, dont un des enjeux est la mise en évidence de la complémentarité des savoirs. Un autre de ses enjeux est de pointer l’impact de cet héritage antique sur le façonnement de la pensée moderne, ce qui conduit assez naturellement les auteurs à s’interroger sur la réception que nous lui réservons aujourd’hui.

2La première partie de l’ouvrage éclaire la notion d’encyclopédie, dont Budé est l’inventeur. Cette dernière repose sur l’idée que les disciplines, toutes tributaires d'une science unique – la philologie –, sont indissolublement liées entre elles. Un nouveau genre d’écriture émerge, dont on a des exemples tout au long de l’ouvrage, comme l’usage de la digression ou du renvoi en échos. On voit s’élaborer la vision que se fait Budé de l’Antiquité, qui débute par l’établissement des sources antiques disponibles à la Renaissance. Les auteurs retracent à cet effet de façon détaillée le parcours des œuvres, les nouvelles traductions du corpus antique, les corrections apportées aux anciennes versions – un travail dont nos éditions modernes des anciens sont encore aujourd’hui tributaires. Ils montrent dans un second temps comment la capacité d’étudier les sources en grec refaçonne le savoir. Elle est illustrée par la présentation de trois ouvrages majeurs de Budé : les Annotationes in Pandectas (1508), qui opèrent un « nettoyage philologique des Pandectes de Justinien » (p. 23) par le recours à la nouvelle méthode du mos gallicus, le De asse et partibus ejus libri quinque (1515), qui montre comment le traitement d’un thème obtus (l’As et ses fractions) permet de donner une « compréhension neuve des échanges qui ont fait le monde antique » (p. 56), et les Commentarii linguae graecae (1529), un immense recueil de citations où est expliqué le lexique de la prose juridique grecque.

3La deuxième partie de l’ouvrage éclaire le travail philologique de Budé à partir d’exemples précis, qui illustrent le dépassement de la critique textuelle vers une compréhension plus globale des cadres de pensée propres aux auteurs. On voit comment le concept aristotélicien d’équité (epieikeia) permet à Budé de restaurer la célèbre définition du droit comme science du bon et de l’équitable donnée dans le Digeste, que les glossateurs avaient interprétée comme deux genres séparés de justice, ou comment il restitue le sens du terme technique d’entéléchie, mal orthographié et incompris par les scolastiques, en prenant appui sur la métaphysique aristotélicienne. Il reformule de même la problématique ancienne du rapport matière/forme en dehors du cadre de l’hylémorphisme grâce à l’accès à l’édition princeps de Platon réalisée par Alde Manuce. Une attention similaire est portée aux Pères grecs – Grégoire de Nazianze et Basile de Césarée –, dont Budé souligne la vaste érudition, ou au corpus Dionysiacum de Denys l’Aréopagite, qui unit par son verbe la métaphysique néoplatonicienne et la théologie chrétienne (p. 133). De ces multiples exemples ressort le même constat : l’excellence et la richesse de la langue grecque, négligée au profit de la langue latine, qui enjoignent à la préservation de cet héritage spirituel.

4La troisième partie revient plus préci­sément sur l’enjeu pratique que revêt pour Budé l’acquisition d’une érudition encyclopédique. Cette dernière répond pour lui à une urgence, qui est de promouvoir en France une politique de la culture fondée sur la pratique des humanités. Sa vision ample de l’Antiquité ouvre la voie à la redécouverte des trésors laissés dans l’ombre par le monde universitaire, très attaché au modus Parisiensis et hostile à la nouvelle méthode philologique des humanistes. Budé ancre dans le paysage français une « nouvelle école française de l’érudition » (p. 153) et se bat avec succès pour en assurer les moyens matériels et institutionnels : en 1530 sont créées les premières chaires d’hébreu et de grec, et le projet de ce qui devînt le Collège de France se concrétise en 1539.

5Outre son apport scientifique, l’ouvrage nous invite à repenser notre manière de concevoir et d’étudier l’Antiquité. En retraçant le parcours d’une pensée qui se construit en cherchant à comprendre de l’intérieur la civilisation antique, il nous enjoint à restaurer le trait d’union avec la Renaissance, et par elle avec l’Antiquité – un travail offrant « un regard neuf sur ces siècles d’un passé lointain » (p. 159), dont nous pourrons tirer aujourd’hui des enseignements féconds.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gaëlle Demelemestre, « Romain Menini et Luigi-Alberto Sanchi, L’Antiquité selon Guillaume Budé. À l'école d'un humaniste érudit »Anabases, 43 | 2026, 262-264.

Référence électronique

Gaëlle Demelemestre, « Romain Menini et Luigi-Alberto Sanchi, L’Antiquité selon Guillaume Budé. À l'école d'un humaniste érudit »Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 03 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22881 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ih4

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