Maren Elisabeth Schwab et Anthony Grafton, The Art of Discovery. Digging into the Past in Renaissance Europe
Maren Elisabeth Schwab et Anthony Grafton, The Art of Discovery. Digging into the Past in Renaissance Europe, Princeton et Oxford, Princeton University Press, 2022, 308 p. / ISBN 9780691237169.
Texte intégral
1C’est la place de la dévotion comme vecteur de la recherche antiquaire à la Renaissance qui est au cœur de l’ouvrage The Art of Discovery. Digging into the Past in Renaissance Europe de Maren Elisabeth Schwab et Anthony Grafton. L’ensemble des exemples convoqués démontre clairement que l’antiquarianisme n’était pas une entreprise strictement laïque et que la mise au jour de reliques mobilières ou d’ossements de martyrs chrétiens a participé à structurer la discipline qui sera plus tard appelée « archéologie ». De même, les auteurs prouvent, grâce à leur solide argumentation étayée par des exemples, que les Antiquaires ont participé à la redécouverte de l’Antiquité classique gréco-romaine, mais également à celle de l’Antiquité tardive. C’est aussi l’influence de l’art antique sur l’art de la Renaissance, et à une échelle plus large sur l’histoire de l’art, qui est abordée à partir de plusieurs découvertes exceptionnelles. Dans les deux cas, la transformation des vestiges matériels antiques en sources d’érudition et d’inspiration pour les savants et les artistes ainsi que pour le pouvoir et l’Église, et en objets de pèlerinage et de dévotion pour la civilisation occidentale de l’époque, traverse l’intégralité de l’ouvrage grâce aux exemples mentionnés qui sont presque tous datés de la fin du xve s. ou du début du xvie s., spécifiquement entre 1480 et 1518. Les auteurs démontrent également le caractère intrinsèquement interdisciplinaire de l’activité des antiquaires de la Renaissance, qui, en bons polymathes, étudiaient les textes anciens (manuscrits ou imprimés), les inscriptions antiques, les images, les objets divers, les restes osseux humains, de même que l’architecture, souvent en ruine. Les apports techniques des alchimistes et des artisans avec qui les savants échangeaient régulièrement sont aussi évoqués comme une des méthodes mise en place pour l’interprétation des vestiges découverts.
2Organisé en neuf chapitres, l’ouvrage débute avec l’exemple, bien que très tardif, d’Athenaeus Kircher qui a identifié en 1661 à Mentorella, à l’est de Rome, une église avec une chapelle dédiée à saint Eustache qui aurait été construite par Constantin le Grand et le pape Sylvestre grâce à des objets que l’érudit datait par analogie de l’Antiquité tardive, mais surtout grâce à une inscription explicite de l’époque de sa fondation ; l’absence de publication de cette inscription ne permet pas d’assurer qu’elle a réellement existé et l’ensemble des éléments découverts daterait plutôt du milieu du Moyen Âge. Si l’identification de Kirchner s’est avérée totalement fausse, elle illustre parfaitement l’engagement de l’antiquarianisme dans la redécouverte de l’Antiquité tardive par le biais de ses avatars chrétiens (églises et reliques) et grâce au déchiffrement des inscriptions et à des dessins précis reproduisant les sites et objets observés ; comparés ensuite à d’autres artefacts, cela préfigure la future méthode de la typologie en archéologie. C’est d’ailleurs le postulat fondamental de ce livre qui est annoncé par cet exemple spécifique : l’erreur des chercheurs contemporains qui consiste à faire une distinction dans l’engagement des antiquaires de la Renaissance dans la mise au jour du passé païen et du passé chrétien, alors même que cette dichotomie n’était pas présente dans l’esprit de ces érudits. Ces derniers, en effet, avaient conscience que Rome était à la fois la capitale de l’Antiquité romaine classique, mais aussi le lieu de l’établissement de l’Église primitive qui avait hérité de la première sa langue, sa culture et son architecture.
3Le deuxième chapitre est organisé autour de la découverte, au xive s. à Padoue, d’une inscription romaine mentionnant Titus Livius Halys (CIL, V, 2865), déposée ensuite à la basilique Sainte-Justine, là où fut mis au jour, au siècle suivant, un tombeau considéré comme celui de l’historien antique Tite-Live. Par homonymie, cette inscription a participé à cette identification, notamment par Boccace et Pétrarque, alors même que le cognomen Halys et le reste de l’inscription indiquaient clairement qu’il s’agissait de l’épitaphe d’un affranchi et non de celle du célèbre historien romain. À l’instar des pratiques existantes pour les restes supposés des saints chrétiens, ces découvertes ont alimenté un véritable culte païen des reliques. On y retrouve, en effet, les mêmes pratiques et gestions des corps saints qui consistaient à exhumer les dépouilles, à les célébrer en les transportant dans un nouveau lieu de vénération, mais aussi à en offrir des morceaux. En 1451, le squelette mis au jour à Padoue fut présenté à l’ambassadeur de Naples à Venise et un fragment osseux d’un avant-bras fut offert à Alphonse V, roi d’Aragon et de Naples.
4La découverte du corps non corrompu d’une jeune fille ou jeune femme (son âge varie de 12 à 24 ans selon les auteurs de l’époque) sur la Voie Appienne en 1485, constitue un autre exemple de la transposition des considérations chrétiennes liées à l’importance du corps sur un vestige anthropobiologique qui était païen. La conservation exceptionnelle des tissus humains résultait de l’emploi d’une substance (résine et/ou onguent ?) qui n’a jamais pu être identifiée formellement (la myrrhe a été évoquée à plusieurs reprises) mais dont les odeurs encore perceptibles ont laissé penser aux inventeurs qu’il s’agissait de celles dégagées par un corps saint. Peu après sa découverte, la défunte a été transportée au Palais des Conservateurs sur le Capitole où elle fut exposée, attirant une multitude de Romains pressés de la voir et questionnant sa datation et surtout son identité. Cette défunte parfaitement préservée fut rapidement considérée comme une membre de l’élite romaine en raison des soins mortuaires particuliers qu’elle avait reçus. La croyance populaire l’identifia même à Tullia, la fille de Cicéron, en raison de la mise au jour de son épitaphe dans un secteur proche de la via Appia. La dépouille de cette Romaine a disparu peu de temps après son exposition au Capitole, très certainement à la suite d’une demande de la curie papale, gênée par sa non-sainteté. Cependant, toutes les théories et hypothèses contradictoires produites par les antiquaires quant à l’identité de la défunte et aux raisons de sa conservation ont continué à s’alimenter, alors même que les preuves matérielles ont été détruites.
5L’exemple du chapitre suivant éclaire de nouveau la manière dont les antiquaires et les érudits du xvie s. se sont efforcés d’évaluer tout à la fois les preuves textuelles et les vestiges archéologiques. Le cas du titulus, le panneau de bois accroché à la croix du supplice du Christ et qui indiquait que Jésus était roi des Juifs, retrouvé dans un coffre caché derrière un mur de la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem à Rome, en constitue une nouvelle illustration. Comme dans beaucoup d’autres exemples de découvertes, l’objet est mis au jour selon un scénario répété marqué par le sceau du hasard (la trouvaille est souvent le fait d’individus qui ne la cherchaient absolument pas) et sur une connaissance topique, partielle et très imprécise, qui rappelle cependant que la tradition savait que l’objet était déjà connu à cet endroit ; c’est Hélène, la mère de Constantin, qui aurait rapporté de Terre Sainte l’inscription avec d’autres reliques de la Passion et les aurait déposées dans une chapelle de son palais qui deviendra ensuite la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem. L’objet découvert est ensuite généralement authentifié par des experts, dont le statut et les qualifications varient mais qui ont un savoir précis des textes anciens qui le mentionnent ou le décrivent dans l’Antiquité, et déposé dans un lieu plus approprié pour son exposition et sa conservation. Les nombreuses images issues de manuscrits qui accompagnent ce chapitre démontrent ô combien les informations peuvent varier selon les auteurs, en particulier pour l’inscription elle-même, et illustrent d’autres reliques, notamment la lance de Longin, qui ont connu des histoires de redécouvertes assez similaires à celle du titulus.
6Les deux chapitres suivants relatent deux grandes découvertes archéologiques faites à Rome, intrinsèquement liées entre elles mais aussi aux textes antiques, qui ont profondément marqué les esprits
occidentaux et influencé l’art de la Renaissance : le groupe sculpté hellénistique du Laocoon et les peintures murales de la Domus Aurea de Néron. La première découverte correspond à la représentation en marbre du prêtre troyen Laocoon et ses deux fils, attaqués par un python impressionnant, mise au jour les 13 et 14 janvier 1506 sur la colline de l’Esquilin et déplacée dans la cour de l’Octogone du palais du Belvédère au Vatican après achat du pape Jules II. Giuliano da Sangallo l’a immédiatement identifiée grâce à la description qu’en a faite Pline l’Ancien dans le livre XXXVI (§ 37) de son Histoire Naturelle. Cette œuvre, qui est en réalité une copie romaine d’un original hellénistique en bronze, a ensuite été de nombreuses fois copiée par des artistes de renom et ainsi diffusée dans toute l’Europe. C’est le cas de l’exemplaire produit par Le Primatice pour le compte du roi de France François Ier. La seconde grande découverte qui a marqué la culture occidentale, à partir des années 1470, soit trente ans avant le Laocoon, est celle des peintures murales romaines qui décoraient la Domus Aurea de l’empereur Néron. La richesse ornementale de ces fresques a notamment frappé les esprits parce que les nombreux personnages hybrides qui les peuplaient ne correspondaient pas à l’esthétique idéale expliquée dans le De Architectura de Vitruve. L’architecte romain critiquait d’ailleurs déjà les monstres qui, d’après lui, se développaient de plus en plus dans la peinture romaine du début du ier s. La mise au jour de ces peintures a donc créé une situation étonnante : les Humanistes, dont les travaux sont fondés sur les textes anciens, ont émis un jugement négatif sur ces vestiges, suivant ainsi rigoureusement le témoignage de Vitruve, alors que les artistes y ont vu une source incroyable d’inspiration pour vivifier l’art de leur temps. La réception de l’art romain antique par les peintres de la Renaissance est particulièrement impressionnante et les nombreuses copies et réinterprétations de ces « grotesques » qui ont été réalisées et diffusées dès la fin du xve et du début du xvie s. deviennent aussi importantes que les vestiges antiques.
7Les chapitres 7 et 8 ne se focalisent plus sur des exemples romains mais sur des cas anglais et allemand, un peu plus tardifs parce qu’ils datent de la période située juste avant la Réforme du xvie s. La première étude revient sur un conflit ecclésiastique entre l’abbaye de Glastonbury et la cathédrale de Canterbury à propos de la possession des vraies reliques de saint Dunstan, prélat anglo-saxon du xe s. au rôle capital dans la réforme bénédictine anglaise. Les deux institutions tentent de démontrer, à partir de sources anciennes (influence humaniste) et de vestiges archéologiques (technique médico-légale), qu’elles possèdent les véritables ossements de Dunstan. Cette querelle de clochers est née du fait que ces reliques revêtaient un caractère économique indéniable en raison des pèlerinages et donc des sommes substantielles qu’elles pouvaient engendrer. Dans le déroulé des différentes étapes relatives à l’exhumation du corps et aux questionnements qui ont suivi, cet exemple présente de nombreuses similarités avec le cas du corps de Tite-Live à Padoue. La seconde étude évoque la redécouverte du dernier vêtement porté par le Christ et ensuite tiré au sort par les soldats romains chargés de son exécution : la tunique inconsutile (sans couture), connue sous les noms de « Sainte Tunique » ou « Sainte Robe », retrouvée en 1512 dans un coffre du maître-autel de la cathédrale Saint-Pierre de Trèves (Allemagne). L’empereur Maximilien Ier d’Autriche assiste en personne à l’ouverture du contenant afin d’apparaître comme le digne successeur de Constantin. Une légende assez tardive, puisque datant du xie s., indiquait, en effet, que cette tunique avait été léguée par Hélène, la mère du premier empereur romain chrétien, à Agritius, évêque de Trèves ; cette relique de la Passion du Christ aurait été rapportée de Terre Sainte en même temps que les autres déjà évoquées précédemment, en particulier le titulus. Cependant, l’exposition de ce vêtement a suscité de nombreuses interrogations quant à son authenticité (à juste titre puisque les datations récentes au carbone 14 la datent du ve ou du vie s. !) et à la nature du tissu avec lequel il avait été confectionné. De même, sa coloration et le format de sa coupe ont profondément intrigué les savants qui ont pris la décision de consulter des ouvriers du textile et des teinturiers qualifiés, mais comme pour toute querelle scientifique, les artisans sollicités n’étaient pas d’accord entre eux sur la nature même de l’étoffe. La méthode employée par les savants se rapproche de celle des « analyses techniques » employée en Angleterre dans l’affaire des ossements de saint Dunstan.
8À partir d’études extrêmement fouillées, appuyées sur une connaissance très précise de la documentation produite à l’époque (manuscrits, lettres, incunables), Maren Elisabeth Schwab et Anthony Grafton détaillent la diversité des recherches menées par les Antiquaires européens de la Renaissance. Oscillant entre réalité archéologique et erreurs d’interprétations, vérité et légende, ces investigations n’étaient pas motivées que par un raisonnement empiriste, mais aussi par des sentiments humains et des désirs. C’est ainsi que les auteurs démontrent que certaines de ces entreprises archéologiques de l’époque s’apparentent parfois à une véritable chasse aux reliques, que le dossier traité soit païen ou chrétien. Par son approche méthodologique nouvelle, cet ouvrage ajoute sa pierre à l’édifice de l’histoire de l’archéologie et peut donc être considéré comme un ouvrage de référence.
Pour citer cet article
Référence papier
Nicolas Delferrière, « Maren Elisabeth Schwab et Anthony Grafton, The Art of Discovery. Digging into the Past in Renaissance Europe », Anabases, 43 | 2026, 266-269.
Référence électronique
Nicolas Delferrière, « Maren Elisabeth Schwab et Anthony Grafton, The Art of Discovery. Digging into the Past in Renaissance Europe », Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22904 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ih5
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