Navigation – Plan du site

AccueilNuméros43Comptes rendusHamish Williams et Ross Clare, Th...

Comptes rendus

Hamish Williams et Ross Clare, The Ancient Sea. The Utopian and Catastrophic in Classical Narratives and their Reception

Kevin Bouillot
p. 269-271
Référence(s) :

Hamish Williams et Ross Clare, The Ancient Sea. The Utopian and Catastrophic in Classical Narratives and their Reception, Liverpool, Liverpool University Press, 2022, 304 p. / ISBN 9781802077605.

Texte intégral

1Bien avant le développement de l’histoire environnementale dans les dernières décennies du xxe siècle, Fernand Braudel et l’École des Annales firent de la mer – et particulièrement de la Méditerranée – un objet et même un acteur historique de premier plan. Hamish Williams, Ross Clare, et les contributeurs de l’ouvrage collectif The Ancient Sea, se positionnent à la croisée de l’historiographie braudélienne, des nombreuses publications scientifiques récentes sur la mer dans l’Antiquité, mais aussi des études de réception, domaine dans lequel les deux éditeurs de l’ouvrage sont particulièrement actifs.

2Au milieu de ces littératures scientifiques en pleine croissance, les deux auteurs choisissent un angle d’étude original et double : la ou plutôt les perceptions de la mer comme source de catastrophes et donc objet de terreur d’une part, mais aussi comme utopie, ou comme mode d’accès à un ailleurs utopique, d’autre part. La documentation ancienne ne manque pas, depuis le récit thucydidéen de la thalassocratie crétoise jusqu’aux vies de saints paléochrétiens arrêtant des tsunamis par la force de leurs prières. Mais ces sources sont nécessairement littéraires, des narratives, comme indiqué par le titre de l’ouvrage, même si la poésie y côtoie la philosophie, la géographie et même le droit. L’ouvrage prolonge la réflexion jusqu’à la littérature contemporaine, avec une dernière partie consacrée à la réception récente du sujet, et sur laquelle cette recension s’arrêtera davantage.

3La première partie de l’ouvrage, qui est aussi la plus conséquente, s’intéresse à ces deux notions-miroirs de catastrophe et d’utopie marines dans l’histoire, la philosophie et la politique anciennes. Un inventaire critique des tsunamis attestés en Méditerranée ancienne (Guy D. Middleton), depuis l’éruption de Théra jusqu’au grand séisme de 365 de notre ère, précède une réflexion plus philosophique et politique, sur la notion de puissance maritime chez les Grecs (Vilius Bartninkas), du pseudo-Xénophon à l’Atlantide de Platon, en passant par la théorie thucydidéenne de la thalassocratie crétoise. L’image du bateau, et de son pilotage comme métaphore politique platonicienne (Gabriele Cornelli), est suivie d’une réflexion binaire sur la prise de la mer comme moyen d’atteindre un ailleurs utopique, ou d’aller le fonder soi-même (Aaron L. Beek), avant une étude conclusive du droit de la mer chez les Romains (Emilia Mataix Ferrandiz), ou plutôt de son absence.

4La deuxième partie de l’ouvrage déplace la réflexion dans le champ du mythe et de la littérature. Un premier chapitre s’arrête sur les monstres mythiques peuplant la mer antique et en épousant la puissance et les dangers (Georgia L. Irby). Le suivant explore les palais sous-marins utopiques de Poséidon et autres divinités marines (Ryan Denson), avant une réflexion plus spécifique sur les liens entre la mer et les héroïnes féminines d’Ovide (Simona Martorana). Enfin, le rôle de la mer et de ses divinités dans les guerres civiles racontées par Lucain (Isaia Crosson) conclut cet ensemble.

5La troisième, dernière et plus petite partie de l’ouvrage aborde trois exemples de réception de la matière en question. Manuel Alvarez-Marti-Aguilar interroge d’abord l’articulation entre tsunami ou inondation et rupture de l’ordre cosmique et divin, et sa persistance sur le temps long. Depuis les exemples mésopotamiens jusqu’au tremblement de terre de Lisbonne en 1755, il met en évidence la récurrence d’un même schéma qui présuppose l’existence de frontières entre terre et mer, leur fixation par la divinité, et finalement leur transgression catastrophique. Rhiannon Easterbrook s’intéresse ensuite à la (re)mise en scène de divinités marines comme Neptune ou Aphrodite, dans un médium bien plus récent : la pantomime britannique du xixe siècle, et notamment les adaptations, par ce genre scénique, du Robinson Crusoe de Defoe. Entre catastrophe et utopie, ces dieux revisités incarnent le monde ancien, et avec lui la brutalité élémentaire de la mer, mais aussi leur mise en échec par la modernité industrielle, chrétienne et coloniale de l’Angleterre d’alors. Hamish Williams, enfin, clôt l’ouvrage par une étude de la thalassocratie crétoise, telle qu’elle est reçue et réinventée dans le Royaume-Uni de l’après Seconde Guerre mondiale, dont la propre thalassocratie vient de basculer dans un passé révolu. Deux romans de la fin des années 1940 permettent de mettre en évidence le passage d’une utopie crétoise conquérante, « coloniale » et civilisatrice au souvenir nostalgique d’une grandeur perdue mais encore porteuse d’un possible retour introspectif et spirituel – personnel dans tous les cas.

6L’ouvrage embrasse donc une thématique immense, qu’il n’a évidemment pas la prétention d’épuiser. Tout comme il ne prétend pas innover totalement en posant cette double approche, mais plutôt en souligner la richesse et la diversité. En ce sens, il atteint pleinement son objectif, puisque la diversité des contributions, des sous-thèmes, des approches et des documentations mobilisées démontre pleinement l’ampleur de la question. La cohérence de l’ensemble en souffre partiellement, tant il est malaisé de tisser des liens entre tous les chapitres, qui paraissent parfois très distants des précédents, avec pour seul lien épistémologique une binarité catastrophe/utopie inégalement perceptible. La partie « réception », avec seulement trois chapitres très différents, le montre davantage encore. Mais la qualité des parties, et la bonne facture de l’ouvrage et de son édition, donnent à l’ensemble un aspect de kaléidoscope scientifique aussi réjouissant qu’éclairant. Bien qu’ana­chronique, les catégories « utopie » et « cata­strophe » fournissent une clé de lecture pertinente et opératoire, pour cerner les perceptions anciennes de cette mer, qui donne l’illusion de n’avoir pas changé depuis deux mille ans, alors que les regards portés sur elle, eux, ont radicalement évolué. La pêche intellectuelle à laquelle s’adonnent Hamish Williams, Ross Clare et les autres auteurs donne donc envie de lancer d’autres filets dans cette même mer antique, et plus particulièrement dans sa réception moderne.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Kevin Bouillot, « Hamish Williams et Ross Clare, The Ancient Sea. The Utopian and Catastrophic in Classical Narratives and their Reception »Anabases, 43 | 2026, 269-271.

Référence électronique

Kevin Bouillot, « Hamish Williams et Ross Clare, The Ancient Sea. The Utopian and Catastrophic in Classical Narratives and their Reception »Anabases [En ligne], 43 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/22918 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ih7

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search