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Traditions du patrimoine antique

Les archives des fouilles d’Herculanum au XXe siècle : analyse critique et pistes d’exploitation*

Nicolas Monteix
p. 143-154

Résumés

On a longtemps considéré que toutes les informations nécessaires à la compréhension d’Herculanum se trouvaient rassemblées dans le volume publié en 1958 par A. Maiuri, principal fouilleur du site, Ercolano. I nuovi scavi. Pourtant, et bien que ce livre reste une étape majeure pour la perception du site et du résultat des fouilles, de nombreux détails restent dans l’ombre. Une première explication tient à la non-publication du second volume. Toutefois, la raison majeure tient à ce qu’A. Maiuri ne pouvait pas être présent en permanence sur le site pendant les travaux de dégagement. On trouve donc des informations plus précises et plus nombreuses dans les comptes rendus quotidiens rédigés au fur et à mesure de la fouille. Cet article vise à donner une première vision des archives créées lors de la fouille d’Herculanum, tout en les soumettant à une critique externe, de façon à pouvoir les exploiter au mieux pour retracer la redécouverte du site au xxe siècle.

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Texte intégral

  • 1 * Cet article se veut être une synthèse de recherches en cours visant à la publication des archiv (...)

1En dépit d’un long héritage intellectuel issu des premières fouilles menées au xviiie siècle, qui peut parfois ressurgir au risque de provoquer un étouffement certain, notre connaissance actuelle du site d’Herculanum est intimement liée aux dégagements menés par Amedeo Maiuri (1886-1963), principalement entre 1927 et 1941. Ces nuovi scavi ont bénéficié d’une publication1, qui est cependant restée partielle : non seulement le second volume consacré au mobilier n’est jamais paru suite au décès de son auteur, mais surtout le premier volume présente une vision incomplète des fouilles, faute d’intégrer les dégagements réalisés en 1960-1961. Fût-il inachevé et lacunaire, ce volume devrait autoriser une perception des principaux vestiges connus à Herculanum et servir dès lors de principale référence pour toute appréhension du résultat des fouilles.

  • 2 C.-A. Moberg, Introduction à l’archéologie, Paris, 1976, p. 62. J’ai ajouté entre crochets droits (...)
  • 3 Contra A. Wallace-Hadrill, « Microhistories of Roman Trade », JRA 27.2 (2014), p. 584–588, notamm (...)
  • 4 D. Camardo, « Gli scavi ed i restauri di Amedeo Maiuri. Ercolano e l’esperimento di una città mus (...)

2Toutefois, la nature même de la constitution de la documentation archéo­logique réduit la portée de ce postulat. En effet, pour reprendre le schéma proposé par Carl-Axel Moberg, notre connaissance du passé à travers l’archéologie peut se décomposer ainsi : « Ce qui est survenu, a laissé des traces, a été conservé à travers le temps, a été découvert, enregistré »2. Chacune des virgules dans cette phrase marque le passage d’une phase à l’autre dans les processus de préservation de l’information, ce qui correspond à une perte généralement irrémédiable de données par rapport à la phase immédiatement antérieure. Ce processus, évident pour quiconque a déjà mené une fouille ou travaillé sur des fouilles anciennes, implique que, pour avoir une idée la moins subjective possible de ce qui a été observé lors du dégagement d’Herculanum, il est indispensable de chercher à remonter dans le processus d’établissement des connaissances, en ne se contentant pas des écrits d’A. Maiuri, mais en exploitant les archives créées lors de la fouille3. Dans le cas spécifique d’Herculanum, une telle recherche est rendue d’autant plus nécessaire que, outre les évidents et naturels biais historiographiques liés au moment d’écriture, le site a été très fortement restauré avant d’être décrit par son principal fouilleur4. Cet article vise donc à poser les bases d’un essai de « philologie archéologique » permettant d’accroître les connaissances disponibles sur Herculanum en recourant à une véritable critique des sources. Accessoirement – dans ce cadre –, l’inventaire et la description de ces archives pourront s’avérer utiles pour une exploitation en vue de participer à l’écriture d’une histoire des pratiques archéologiques.

Description matérielle des fonds

3Les sources permettant de retracer l’évolution des fouilles d’Herculanum peuvent être divisées en deux grandes catégories : d’une part les documents principaux, constitués par les journaux de fouille proprement dits ; d’autre part des pièces annexes de nature variée qui, créées au moment des dégagements, participent à la connaissance du site.

Les journaux de fouille

  • 5 Pour ne pas alourdir le présent texte, on renverra au tableau synoptique de l’état des collection (...)

4Deux collections des « journaux de fouille d’Herculanum » (Giornali degli scavi di Ercolano, GSE) subsistent, l’une conservée à l’Ufficio scavi d’Herculanum, la seconde dans l’Archivio storico du Museo archeologico nazionale di Napoli. En fonction de la période considérée, ces recueils sont des volumes in-folio, rédigés à la main, des tapuscrits, ou des comptes rendus manuscrits non reliés. La somme des archives tenues dans les deux lieux de conservation permet d’avoir une vision presque complète des fouilles pour la période 1927-1941, tandis que les années 1945-1961 sont beaucoup plus lacunaires5.

5D’un point de vue formel, le texte des GSE se présente sous une forme répétitive. Chaque jour, après la mention de la date, une description rapide des travaux effectués est rédigée. Le rédacteur indique le lieu où s’est déroulée la fouille ou toute autre tâche en remplacement de celle-ci. Cet exposé signale les aménagements particuliers éventuellement mis au jour ainsi que la notice d’inventaire des objets découverts. Un dessin des graffites ou inscriptions est réalisé, soit dans le corps du texte, soit plus rarement sur des feuilles séparées de calque ou de papier japonais. Au minimum, la relation indique que rien n’a été trouvé (nessun trovamento) ou qu’aucun fait digne d’être noté (niente degno di nota) ne doit être signalé. En fin de mois, un rappel des points importants peut être composé. Quand la fouille d’une maison est terminée et qu’elle a été restaurée, les rédacteurs peuvent insérer sa description pièce par pièce soit dans le courant du mois, soit à la fin. À partir de 1942, un rapide résumé des travaux de restauration effectués durant le mois est dressé.

Libretta di trovamento degli oggetti antichi et Giornale del lavoro

  • 6 Dans les années 1990, l’intégralité des objets a été ré-inventoriée de façon à être insérée dans (...)

6Outre les GSE, une série de documents annexes participe de la reconstitution des Nuovi scavi d’Herculanum. La première d’entre elles constitue l’inventaire des objets découverts lors de la fouille, tels que décrits dans la Libretta di trovamento degli oggetti antichi (LT). Dans ces livres pré-imprimés, conçus pour Pompéi, à partir de novembre 1927, une nouvelle page est commencée chaque mois. Sur chaque paire de pages sont imprimées des colonnes permettant de remplir les champs suivants : numéro progressif d’inventaire spécifique à Herculanum à l’origine6 ; date de la découverte ; lieu de la découverte ; matière ; description ; observations. Des ajouts sont reportés dans cette dernière colonne en cas de vol, de transfert, de révision de la description. Le texte descriptif de l’objet est généralement identique à celui reporté dans les GSE. La localisation de l’espace de découverte correspond à la nomenclature générale du site au moment de la trouvaille, qui a varié par rapport aux appellations utilisées par A. Maiuri dans sa publication.

  • 7 Pour un exemple d’utilisation de ces registres, voir D. Camardo, M. Notomista, « Il “ninfeo” dell (...)

7Une seconde série de documents annexes est conservée à Herculanum sous la forme de 31 registres in-4° qui décrivent les travaux, distincts du dégagement des vestiges, exécutés pendant la fouille (Giornale del lavoro, GL). Avec une présentation sur deux pages semblable à celle des LT, ces registres permettent de décrire les rubriques suivantes : date ; lieu du travail effectué ; atelier ou équipe employé ; nom du chef d’atelier ; nombre d’aide(s) ; dénomination du travail ; éventuellement, une colonne quantité et une autre colonne de notes. La consultation et l’exploitation de ces registres, qui indiquent avec une relative précision les nombreux travaux de restauration entrepris tout au long de la fouille, pourraient n’être limitées qu’à une seconde phase de l’interprétation des archives d’Herculanum, dans l’attente d’avoir les clés de compréhension des appellations des espaces concernés. Cela faciliterait ainsi notamment l’étude du bâti en aidant à la distinction parfois délicate entre murs antiques et murs restaurés7.

Documentation graphique : dessins et photographies

  • 8 Ils ont à tout le moins été réclamés par A. Maiuri : « […] si attende la pianta l’aggiornamento d (...)
  • 9 AD-PAP, P658 et P661.

8En plus de ces comptes rendus décrivant l’activité quotidienne du site, une riche documentation graphique et photographique a été réalisée pendant la fouille. On soulignera cependant que si des plans et relevés ont dû être dressés soit lors du dégagement par les fouilleurs, soit immédiatement après par l’un des deux dessinateurs ayant travaillé sur le site, ils ont désormais disparu dans leur grande majorité8. Si l’essentiel des plans conservés dans les archives de la Parco archeologico di Pompei correspond à des figures publiées par A. Maiuri, deux carnets appartenant au dessinateur F. Ferrajoli permettent de pallier ces dispa­ritions pour une brève période (20 janvier – 31 octobre 1933 ; 28 décembre 1934 – 15 juillet 1935)9. L’analyse des pages de ces carnets, où sont mélangés apographes de graffitis, schémas représentant les éléments en bois découverts pendant la fouille et études consacrées aux bâtiments dégagés, permet de supposer que le dessinateur a été très présent durant la fouille, mais pas en permanence, ce qui a toutefois permis de remplacer l’absence de tout appareil photo à demeure sur le site.

  • 10 Son volume de synthèse (A. Maiuri, Ercolano, supra n. 1) comporte à lui seul 256 clichés.
  • 11 Sur la question de la faible présence d’A. Maiuri pendant les fouilles, voir N. Monteix, « Exploi (...)

9Les riches fonds photographiques comprennent un peu plus de 1000 clichés sur plaques de verre puis, à partir des années 1960, sur film négatif. Comme une grande partie de ces clichés a été publiée dans les nombreux écrits d’A. Maiuri10, leur analyse permet d’avoir le sentiment de suivre la fouille en direct. Ce sentiment reste trompeur : le photographe n’était pas stationné sur le site, il accompagnait régulièrement si ce n’est toujours A. Maiuri lors de ses passages sur le chantier qui restaient, eu égard à sa charge de travail, irréguliers et généralement motivés par des découvertes jugées extraordinaires ou par des visites officielles11.

Les documents administratifs

  • 12 193 documents sont conservés entre Naples et Herculanum. Ils ne constituent cependant qu’une infi (...)

10Outre ces différents documents, les échanges entre l’Ufficio scavi et la Surintendance sont conservés dans une série de lettres. Que ce soit sous une forme définitive – mise au propre – ou sous celle de minutes annotées, la série permet de restituer l’ensemble des échanges ayant trait à la transmission des comptes rendus de fouille, tout en touchant marginalement à d’autres questions plus diverses12. Le grand intérêt des minutes napolitaines est qu’elles comportent régulièrement des annotations manuscrites d’A. Maiuri qui donne en général des instructions ou des explications de service, voire prépare la réponse à donner à l’envoi. Conjointement à ces courriers réguliers se trouve le résultat de demandes particulières du Surintendant, essentiellement des listes d’objets découverts ou une chronologie des maisons fouillées au moment de l’envoi.

Les carnets de Matteo Della Corte

  • 13 A priori, M. Della Corte n’a été chargé d’étudier les inscriptions d’Herculanum que plus de deux (...)
  • 14 Sur le fonds Van der Poel en général, voir L. García y García, « Archivio di Halsted Billing van (...)
  • 15 La première publication synthétique des inscriptions d’Herculanum (M. Della Corte, « Le iscrizion (...)

11Moins officiels mais tout aussi intéressants, les carnets de note de Matteo Della Corte, chargé tardivement de recueillir les différentes inscriptions découvertes à Herculanum13, donnent des informations décalées chronologiquement sur l’allant de la fouille et fournissent parfois des descriptions supplémentaires à celles recueillies dans les GSE. Conservés au Getty Research Institute de Los Angeles, dans le fonds d’archives constitués par H. van der Poel14, ces carnets témoignent de visites irrégulières pour recopier le texte des inscriptions trouvées lors de la fouille. Ces indications, reportées ensuite sans correction – en utilisant les localisations du moment de la fouille et non celles finalement utilisées par A. Maiuri (cf. infra) – dans la publication faite par M. Della Corte puis reprise dans le CIL, s’avèrent précieuses pour restituer un contexte aux textes épigraphiques d’Herculanum15.

Les documents disparus : les carnets personnels d’A. Maiuri

  • 16 B. Iezzi, N. Scafati, « Amedeo Maiuri. Vita e contatti di archeologo », in Pompei Ercolano Stabia (...)

12Outre ces sources administratives, d’autres documents auraient dû permettre d’approfondir la perception de la reprise des fouilles d’Herculanum par A. Maiuri et de trouver des explications au contraste observé entre sa publication et le contenu des archives : les carnets sur lesquels il prenait régulièrement des notes. Seuls quelques extraits ont été préservés, présentés lors d’une exposition tenue à l’université de Naples en 1984 ou par Mario Capasso dans une anthologie d’écrits d’A. Maiuri16. Où qu’ils se trouvent, les carnets désormais dispersés constituent un matériau de première importance pour compléter l’histoire scientifique d’Herculanum, même si leur lecture permettrait plus vraisemblablement de ne suivre que la perception d’A. Maiuri sur le site.

Établissement du texte et problèmes annexes

13L’analyse des différents fonds de manuscrits décrits dans les paragraphes précédents permet de d’opérer une distinction entre les différentes versions conservées des GSE et de restituer le mode d’écriture de ces comptes rendus théoriquement journaliers, qui n’est jamais explicité. Le but reste d’estimer la valeur documentaire intrinsèque des différentes versions des GSE ; de déterminer la fonction dans l’organigramme de la Surintendance du ou des rédacteurs initiaux de ces comptes rendus ; de mettre en évidence les éventuelles pertes et distorsions dans les données transmises.

  • 17 « 2 dicembre 1927. Ritengo necessario che una copia del Giornale di Scavo venga mensilmente trasm (...)

14Dans une lettre du 2 décembre 1927, alors que les fouilles ont repris en avril, le Surintendant exige de recevoir une copie mensuelle des journaux de fouille à Naples17. Cependant, cette lettre expose déjà l’essentiel de la pratique en usage, transmission exceptée : les comptes rendus sont recopiés en décalage par rapport à la fouille (compilato), par un chargé d’écriture (scritturale) pour être envoyés à Naples. La comparaison des écritures entre les deux versions d’une même année appuie l’hypothèse d’une copie destinée à la Surintendance : les lettres de la version napolitaine sont plus régulières, plus rondes, beaucoup plus soignées que celles de la version d’Herculanum. De cette manière, les journaux de fouille conservés à Naples ne sont guère qu’une copie de meilleure qualité des exemplaires détenus par l’Ufficio scavi d’Herculanum. Cette situation de dépendance d’un manuscrit envers l’autre transparaît encore plus avec les tapuscrits conservés exclusivement à Naples à partir de 1933.

15L’examen paléographique de la version d’Herculanum a mis en évidence entre neuf et dix mains différentes apposées sur les grands registres, dont quelques-unes n’apparaissent que de manière très ponctuelle. Un certain flottement dans la charge scripturale et une erreur de retranscription montrent également que les journaux de fouille, tels qu’ils sont conservés à Herculanum, ont été transcrits après l’exécution réelle des travaux et non nécessairement au jour le jour. D’autres détails pointent dans la même direction : des blancs sont fréquemment ménagés dans la description, destinés à être comblés par la suite avec notamment des apographes d’inscriptions ou de graffites.

16Cette pratique scripturale amène à s’interroger sur le rôle réel du scribe : se contente-t-il de mettre au propre des minutes éventuellement écrites par d’autre(s) personne(s) ou bien est-il le rédacteur primaire et a-t-il de ce fait une influence possible sur le contenu des GSE ? Les variations d’écriture correspondent partiellement aux principales transformations formelles du texte, qu’il s’agisse de l’apparition puis de la disparition des résumés mensuels ou des descriptions finales des maisons. Malgré de légères variations, si certains scribes fournissent systématiquement un résumé de fin de mois, d’autres cessent assez rapidement de les insérer sans qu’aucune instruction en ce sens ne nous soit parvenue. Cette influence des scribes est également perceptible dans le traitement accordé aux résumés concluant la mise au jour d’une maison ou d’un édifice. En effet, les premières descriptions de maisons sont insérées dans le corps du texte et remplacent le compte rendu des travaux effectués dans la journée. En revanche, la qualité et la longueur des descriptions finales s’améliorent dans la seconde moitié de 1932. Celles-ci sont alors reportées par une ou deux plumes avec un soin particulier, et insérées après la retranscription des travaux exécutés dans le mois à Herculanum. En revanche, elles sont expédiées à Naples sous forme de fascicules séparés.

  • 18 Après une demande pressante d’envoi des GSE pour la période allant de janvier à juin 1930, l’Uffi (...)

17Malgré une certaine influence de la personnalité des scribes sur le contenu des GSE, il ne faudrait pas en conclure à l’existence d’un laisser-aller de la part de la Surintendance. Il existe une grande variabilité temporelle entre la période de fouille décrite par les GSE. Ces variations importantes paraissent devoir être corrélées avec l’implication des rédacteurs d’une part, avec certaines transformations techniques opérées par le Surintendant d’autre part : ainsi, à partir du mois de novembre 1939, la copie des journaux de fouille adressée à la Surintendance doit être dactylographiée, après relecture par la directrice de Pompéi, Olga Elia. Différents indices laissent supposer qu’elle effectuait déjà ce contrôle auparavant, mais seulement a posteriori, une fois les GSE transmis. En revanche, un échange entre Herculanum et le Surintendant permet de saisir qu’une fois transcrits, les journaux sont envoyés à la Surintendance pour relecture et éventuelle correction, puis que cette version est renvoyée à l’expéditeur pour que les corrections soient effectuées18. Seule la version finale, corrigée, est enregistrée par les canaux officiels.

18Parallèlement à ce système de relecture pour correction – qui reste sans grande influence sur le contenu des GSE : des mots oubliés sont insérés dans la copie destinée à être archivée à Naples – des remarques formelles et de fond sont parfois transmises par le Surintendant. Dans notre documentation, cette transmission d’instructions survient lorsqu’A. Maiuri donne acte de la réception des journaux de mois précédents. Trois problèmes sont pointés : les retards d’envoi, la nécessité de compléments d’information, tandis que la facture générale des journaux génère des admonestations. Certaines de ces critiques sont parfois répétées, laissant supposer que le Surintendant n’a pas considéré qu’elles eussent été suivies d’effet. Cependant, il convient de souligner que ces remarques critiques sont relativement peu nombreuses, même lorsque, du point du lecteur actuel, la qualité des informations contenues dans les GSE est particulièrement basse. S’il y avait sans conteste une relecture et un contrôle des journaux par A. Maiuri et O. Elia, cela apparaît avoir été relativement lâche.

19À partir de ces éléments, une vision générale de la fabrique des archives de fouille peut être esquissée (fig. 1). Ce schéma n’évolue entre 1927 et 1942 que suite à l’officialisation du contrôle, perceptible dans les actes à partir de janvier 1940 : un premier envoi est adressé au Surintendant, chargé de faire relire la version manuscrite envoyée à O. Elia. Les autres variations, inhérentes au contenu des journaux, apparaissent fortement liées à la personnalité des rédacteurs, même si des ajouts d’information ont progressivement – mais parfois tardivement – été exigés par A. Maiuri.

Fig. 1 : Schéma des différentes opérations d’écriture et de transmission des archives de fouille entre Herculanum et Naples (N. Monteix)

Fig. 1 : Schéma des différentes opérations d’écriture et de transmission des archives de fouille entre Herculanum et Naples (N. Monteix)

20Ce jeu complexe de balancier entre les exigences, parfois minimales, du Surintendant et les pratiques quotidiennes des personnes chargées de la rédaction attire l’attention sur le contrôle effectif de ces journaux. Bien que l’examen des envois et des commentaires apposés sur les bordereaux indique un véritable suivi de la part d’A. Maiuri – en plus de ses visites sur le site –, une forme de laisser-faire apparaît dans l’encadrement des données de fouille, sans que cela ne soit le signe d’un désintérêt pour les découvertes d’Herculanum. De manière assez surprenante, le progressif renforcement du contrôle, initié à partir de 1938, s’accentue véritablement après la guerre, alors même que l’activité de dégagement est moindre.

21Une dernière remarque doit être faite quant à la valeur documentaire respective des deux collections connues. La version initiale des comptes rendus quotidiens ne semble pas avoir été conservée : nous ne disposons que de la synthèse de minutes perdues et des livres d’inventaire. Les registres – incomplets – détenus par l’Ufficio scavi en sont la transcription la plus proche grâce au faible nombre de corrections qui y ont été apportées. Les GSE de l’Archivio storico de la Surintendance restent, quant à eux, une copie parfois remaniée des précédents. Cependant, les distorsions entre les versions sont mineures.

  • 19 Sur cette question, voir N. Monteix, Lieux de métier (supra n. 4), p. 1-36.
  • 20 À titre d’exemple, les mesures de l’atrium de la Casa di Nettuno e Anfitrite (V, 6-7) données dan (...)

22D’une manière générale, les GSE peuvent être considérés comme une source fiable, en tout cas d’une fiabilité supérieure aux seules descriptions d’A. Maiuri, généralement rédigées après restauration des espaces fouillés19. Cette crédibilité importante, qui de toute façon nous met au plus près de ce qui a été découvert pendant la fouille, n’est pas comme, toute source historique, dépourvue de lacunes, voire d’erreurs. En ce qui concerne les lacunes, il est difficile d’estimer ce que nous avons perdu : l’ensemble est par trop homogène pour permettre de trouver une source extérieure complémentaire qui ne soit pas biaisée comme l’étaient certainement les carnets d’A. Maiuri. En revanche, il est possible de pointer certaines erreurs, rares et généralement minimes, qui obligent à quelque prudence. Ainsi, alors même que la nomenclature des espaces dégagés varie au fur et à mesure de la fouille, mais toujours de manière systématique, il faut souvent interpréter des localisations qui restent relatives : le lieu des travaux est généralement indiqué en fonction d’une rue, de son côté – en recourant aux points cardinaux – et d’un numéro d’entrée. Il suffit d’une erreur dans l’un de ces trois éléments pour que les travaux puissent être localisés en plusieurs points de la ville. Fort heureusement, les cas où il faut trancher entre plusieurs localisations restent rares. La question des indications de mesures est en revanche plus délicate à apprécier : elles présentent des variations avec la « réalité » mesurée sur le site à chaque fois que cela a été possible. Il existe indéniablement une marge d’erreur qui reste toutefois contenue20. D’une manière aussi générale que grossière, il apparaît difficile de se fier aveuglément aux mesures reportées dans les GSE ; la marge d’erreur reste cependant suffisamment maîtrisée pour qu’il ne faille pas se passer complètement de ces mesures, en particulier lorsqu’elles décrivent des vestiges désormais disparus : elles donneraient alors un ordre de grandeur fiable.

Lire les journaux de fouille : perspectives d’exploitation d’une documentation d’archives

  • 21 Sur les archives de fouilles § 15-16 de Pompéi, voir S. Zanella, « Archives de fouilles de Pompéi (...)
  • 22 Sur ces variations, voir N. Monteix, « Inventio Herculanei: per una rilettura dei giornali degli (...)

23Pour conclure cette rapide présentation, il apparaît évident que seule la lecture des journaux de fouille permettra, à terme, de compléter notre perception du dégagement d’Herculanum. Plus proches de la réalité observée, sans véritable problème de fiabilité, ces documents doivent impérativement être pris en compte par quiconque chercherait à comprendre l’état de la ville au moment de sa fouille. Cependant, plusieurs facteurs s’opposent à une « simple » publication, fût-elle dotée d’un apparat critique. Le principal d’entre eux reste que la lecture ligne à ligne est rendue pratiquement impossible par les nombreuses variations de nomenclature dans la localisation des travaux. Contrairement à Pompéi, où tous les dégagements postérieurs aux années 1860 ont bénéficié de la nomenclature mise en place par G. Fiorelli, utilisée dans la rédaction des journaux de fouille21, les appellations données aux rues, aux maisons et aux entrées ont considérablement varié au fil des travaux à Herculanum22. Ces fluctuations rendent inutilisable une éventuelle publication « brute » de ces journaux : il est indispensable de procéder à une « traduction » topographique préalable et donc de proposer aux lecteurs une version partiellement interprétée, avec la reconstitution de la fouille de chacun des édifices. Une telle publication, à la fois imprimée et accessible en ligne en recourant à une base de données fonctionnant avec un programme libre et ouvert, est en cours de préparation par l’auteur de cet article.

24Que pourra-t-on en attendre ? Le principal intérêt d’une telle lecture des journaux de fouille est d’obtenir de nouvelles données sur la ville. Il serait ainsi a priori possible de corriger de nombreux détails des descriptions d’A. Maiuri fondées sur des lieux fortement restaurés. Pris un à un ces petits changements n’ont aucune importance. Tous assemblés, ils donnent une autre vision d’Herculanum, non pas celle voulue par le Surintendant et mise en scène par les restaurateurs mais celle de la ville antique, transformée par l’éruption et les tunnels du xviiie siècle et observée par les rédacteurs des journaux de fouille. Outre ces données nombreuses, une telle mise à disposition des données de fouille constituera une première contribution à l’histoire de l’archéologie en mettant en lumière le fonctionnement d’une institution lors d’un chantier exceptionnel. Au-delà des données « nouvelles » sur le site, l’essentiel est certainement là : permettre la révélation de documents qui autoriseront l’entrée de l’archéologie du xxe siècle parmi les sujets d’histoire contemporaine au sens le plus strict du terme, en dépassant l’écriture de la seule geste des archéologues à travers leurs écrits.

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Notes

1 * Cet article se veut être une synthèse de recherches en cours visant à la publication des archives de fouille d’Herculanum. Il reprend, en les corrigeant de manière marginale, les conclusions développées dans un mémoire rédigé à l’École française de Rome (N. Monteix, Inventio Herculanei. Edition et analyse critique des archives des fouilles créées lors du dégagement d’Herculanum au XXe siècle (1927-1961). Mémoire présenté à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres au terme du séjour à l’Ecole française de Rome, Rome, 2010, disponible en ligne [https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01285510]). Mes remerciements les plus sincères sont adressés aux différents directeurs d’Herculanum et surintendants de Pompéi et de Naples qui ont toujours su faciliter cette recherche désormais plus que décennale.

A. Maiuri, Ercolano. I nuovi scavi, 1927-1958, Rome, 1958.

2 C.-A. Moberg, Introduction à l’archéologie, Paris, 1976, p. 62. J’ai ajouté entre crochets droits les effets de la republication continuelle de données sans en vérifier les fondements.

3 Contra A. Wallace-Hadrill, « Microhistories of Roman Trade », JRA 27.2 (2014), p. 584–588, notamment p. 586-588.

4 D. Camardo, « Gli scavi ed i restauri di Amedeo Maiuri. Ercolano e l’esperimento di una città museo », OCNUS 14 (2006), p. 69-82 ; N. Monteix, Les lieux de métier. Boutiques et ateliers d’Herculanum, Rome, 2010, p. 1‑36 (disponible en ligne : http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00682311).

5 Pour ne pas alourdir le présent texte, on renverra au tableau synoptique de l’état des collections, disponible en ligne : https://medihal.archives-ouvertes.fr/medihal-01504863. Il convient de signaler que certains documents, pourtant publiés par S. Mols dans son étude sur le mobilier en bois d’Herculanum (S.T.A.M. Mols, Wooden furniture in Herculaneum: form, technique and function, Amsterdam, 1999, p. 240-264), en particulier des résumés décrivant certaines maisons au terme de leur dégagement, ne sont pas actuellement localisés.

6 Dans les années 1990, l’intégralité des objets a été ré-inventoriée de façon à être insérée dans l’inventaire général de l’alors Soprintendenza di Pompei.

7 Pour un exemple d’utilisation de ces registres, voir D. Camardo, M. Notomista, « Il “ninfeo” della Casa di Nettuno ed Anfitrite di Ercolano (V, 7-6). Nuovi dati archeologici da recenti lavori di restauro », Vesuviana 4 (2012), p. 157-198.

8 Ils ont à tout le moins été réclamés par A. Maiuri : « […] si attende la pianta l’aggiornamento della pianta da allegare al giornale » (Prot. No 179, Naples, 7 janvier 1929 ; AS-MAAN, 145/3 fo102). Moins d’une dizaine de ces plans est conservée.

9 AD-PAP, P658 et P661.

10 Son volume de synthèse (A. Maiuri, Ercolano, supra n. 1) comporte à lui seul 256 clichés.

11 Sur la question de la faible présence d’A. Maiuri pendant les fouilles, voir N. Monteix, « Exploiting the excavation archives : Herculaneum from 1927 to 1961 as a case-study », JRA 29.1 (2016), p. 423-437, en particulier p. 427-428.

12 193 documents sont conservés entre Naples et Herculanum. Ils ne constituent cependant qu’une infime partie de la correspondance officielle de l’Ufficio scavi et une infinitésimale part de celle de la Surintendance. Les autres documents n’ont pas, pour l’heure, pu être localisés.

13 A priori, M. Della Corte n’a été chargé d’étudier les inscriptions d’Herculanum que plus de deux ans après la reprise des fouilles. Sa première visite remonte au 30 septembre 1929 comme en témoignent ses carnets et les GSE.

14 Sur le fonds Van der Poel en général, voir L. García y García, « Archivio di Halsted Billing van der Poel », RSP 20 (2009), p. 31-32. Sur les documents de M. Della Corte, voir L. García y García, « Archivio di Matteo Della Corte », RSP 20 (2009), p. 19-22.

15 La première publication synthétique des inscriptions d’Herculanum (M. Della Corte, « Le iscrizioni di Ercolano », RAAN 33 (1958), p. 239-308) a été reprise dans le fascicule 3, 4 du CIL IV paru en 1970, en conservant certaines erreurs de localisation. Un exemple est donné dans A. Dardenay et al., « Habitat et société à Herculanum », Chronique des activités archéologiques de l’École française de Rome (2015) (consulté le 15 juin 2015, url = http://cefr.revues.org/1339), § 8.

16 B. Iezzi, N. Scafati, « Amedeo Maiuri. Vita e contatti di archeologo », in Pompei Ercolano Stabiae Oplontis. LXXIX - MCMLXXIX, Mostra bibliografica, Naples, 1984, p. 255-288 ; A. Maiuri, Cronache degli scavi di Ercolano: 1927-1961, Sorrente, 2008, p. 125-132.

17 « 2 dicembre 1927. Ritengo necessario che una copia del Giornale di Scavo venga mensilmente trasmessa a questa Soprintendenza e la S.V. vorrà provvedere a che lo scritturale addetto a codesto Ufficio inizi la copia del Giornale finora compilato in modo di portare a termine il lavoro entro il 30 dicembre prossimo » (Prot. no 6693, Naples ; AS-MAAN, 145/1 fo85).

18 Après une demande pressante d’envoi des GSE pour la période allant de janvier à juin 1930, l’Ufficio scavi répond en ces termes à A. Maiuri : « In risposta al foglio sopracitato [prot. n° 3979 del 5 luglio 1930] mi onoro far presente alla S[ua] V[ostra] Ill[ustrissi]ma che le copie dei “Giornali” dei lavori eseguiti in questi Scavi, relativi ai mesi da gennaio a giugno c[orrente] a[nno] non sono stati finora trasmessi perchè non ancora riveduti e corretti da S[ua] V[ostra] Ill[ustrissi]ma » (« En réponse au courrier cité en entête, j’ai l’honneur de faire remarquer à votre illustre personne que les copies des “journaux” des travaux réalisés dans les Fouilles au cours des mois de janvier à juin de l’année courante n’ont pas encore été [officiellement] transmis parce qu’ils n’ont pas encore été revus et corrigés par votre illustre personne », Prot. no 229, Herculanum 1930 [Prot. no 4170, Naples 1930] ; AS-MAAN, 145/4 fo88).

19 Sur cette question, voir N. Monteix, Lieux de métier (supra n. 4), p. 1-36.

20 À titre d’exemple, les mesures de l’atrium de la Casa di Nettuno e Anfitrite (V, 6-7) données dans les GSE sont les suivantes « Misura m. 9. 05 di lunghezza per m. 7.20 di larghezza » (GSE 1934, description finale insérée à la fin du mois de juin). Les mesures effectuées sur le site sont les suivantes : 7,1 m / 7,15 m de largeur 8,9 m / 8,95 m de longueur. Voir, pour la même maison, les variations constatées sur les chevrons de l’atrium dans A. Dardenay et al., « Herculanum. Conception du modèle 3D de restitution et restauration virtuelle de la casa di Nettuno ed Anfitrite », Chronique des activités archéologiques de l’École française de Rome, mis en ligne le 31 mai 2017 (url = http://cefr.revues.org/1739).

21 Sur les archives de fouilles § 15-16 de Pompéi, voir S. Zanella, « Archives de fouilles de Pompéi : mode(s) d’emploi(s). Un parcours dans les archives », in S. Zanella et al. (dir.), Les archives de fouilles : mode(s) d’emploi(s), Paris, 2017 (url = http://books.openedition.org/cdf/4911).

22 Sur ces variations, voir N. Monteix, « Inventio Herculanei: per una rilettura dei giornali degli scavi di Ercolano », in A. Coralini (dir.), Vesuviana. Archeologie a confronto, Bologna, 2009, p. 181-198, not. p. 183-185.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 : Schéma des différentes opérations d’écriture et de transmission des archives de fouille entre Herculanum et Naples (N. Monteix)
URL http://journals.openedition.org/anabases/docannexe/image/6346/img-1.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Nicolas Monteix, « Les archives des fouilles d’Herculanum au XXe siècle : analyse critique et pistes d’exploitation* »Anabases, 26 | 2017, 143-154.

Référence électronique

Nicolas Monteix, « Les archives des fouilles d’Herculanum au XXe siècle : analyse critique et pistes d’exploitation* »Anabases [En ligne], 26 | 2017, mis en ligne le 01 novembre 2020, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anabases/6346 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anabases.6346

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Droits d’auteur

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