- 1 PJD, « Balâgh al-amana al-’amma li hizb al ‘adâla wa tanmia », 09/09/2021, https://www.pjd.ma/15725 (...)
- 2 Transparency Maroc, « Communiqué de Transparency Maroc relatif aux élections du 8 septembre 2021 », (...)
1Le triple scrutin de 2021 a légèrement dépassé le seuil des 50 % de participation, grâce à la tenue simultanée des élections communales, régionales, législatives et professionnelles. Cet élan s’est toutefois évanoui dès l’annonce des résultats : la participation est restée faible dans les grandes villes, les bulletins nuls ou blancs ont atteint 14 %, et la débâcle du Parti de la justice et du développement (PJD, passé de 125 à 13 sièges)1 a nourri les doutes et une défiance accrue envers un processus jugé opaque et fortement financiarisé2. L’intérêt des citoyens s’est ainsi concentré sur les débats de campagne relayés par les réseaux sociaux plutôt que sur un vote perçu comme dépourvu de réelle portée représentative.
- 3 Cour des Comptes, « Rapport relatif à l’examen des comptes de campagne électorale des partis politi (...)
2Contre le discours officiel sur la démocratisation et l’encouragement à la participation politique, le simple fait de se porter candidat s’apparente, pour les petites organisations et les partis d’opposition radicale – c’est-à-dire privés du lien facilitateur que constituent les relations internes à l’administration territoriale – à un véritable parcours du combattant. Ce parcours est semé d’embûches administratives que seuls les partis bien établis – disposant de connexions avec les petits fonctionnaires de l’appareil chargé de l’organisation des élections (caïds, agents des préfectures, policiers) – parviennent à surmonter sans difficulté notable. Les procédures bureaucratiques sont complexes, fragmentées, chronophages, et inégalement appliquées, à l’avantage des professionnels des conseils élus ou des grandes machines électorales reposant sur des moyens financiers et humains considérables3.
3Sur la base d’une approche ethnographique, cet article propose de revenir, à partir des carnets de terrain de l’un des auteurs (M. Sakhi), sur les obstacles bureaucratiques rencontrés par les candidats issus de petites formations de gauche radicale ainsi que la financiarisation des campagnes électorales. L’ensemble défend l’idée que, dans le cas spécifique du Maroc, les élections sont pensées comme un mécanisme de rotation contrôlé d’une élite politique contrôlable, maintenant les éléments considérés comme radicaux, toute nuance idéologique confondue, à la marge du champ politique institutionnel. À la différence de certains cas étudiés (Greene, 2010), le Maroc se démarque dans le sens où le détenteur principal du pouvoir, le monarque, ne voit ni son statut ni ses prérogatives remises en jeu lors des élections. Ce gros plan démontre ainsi comment le système électoral marocain se caractérise par une compétition inégalitaire : une financiarisation des élections, un rôle prépondérant de l’administration locale, une asymétrie des ressources entre candidats et diverses barrières dissuasives pour les acteurs non cooptés. La contribution de cet article est d’articuler cette ingénierie électorale objectivée avec la micro‑politique des guichets : c’est dans l’interaction quotidienne entre règles (explicites ou implicites), administration et argent que se fabrique l’ordinaire de l’inégalité de compétition.
4La question du rapport aux élections s’est posée au Maroc à partir du référendum de 1962 relatif à la première Constitution (Chambergeat, 1964). L’Union nationale des forces populaires (UNFP), qui comprenait en son sein plusieurs tendances, dont une branche armée, avait pris position de voter contre le projet de Hassan II. L’Union marocaine du travail (UMT), plus grande centrale syndicale et organiquement rattachée à l’UNFP, avait décidé de ne pas donner de consigne de vote, visant à affirmer son autonomie politique. Lors des échéances électorales qui ont suivi en 1963, et malgré la répression intense de la part de l’État (procès de Marrakech), l’UNFP a décidé de participer aux élections législatives. Le boycott du scrutin n’est intervenu qu’en 1970, suite à la répression sanglante du 23 mars 1965 à Casablanca, à l’enlèvement de M. Ben Barka en 1965, et à l’état d’exception (1965-1970). Ce rappel historique est mobilisé non pour l’exhaustivité, mais pour isoler les éléments qui éclairent directement l’argument central de l’article : dans un contexte de pluralisme limité, les élections fonctionnent comme un marché étatisé de la représentation structuré par des filtres bureaucratiques et par la financiarisation des campagnes, ce que documentent les observations ethnographiques présentées ici.
5Pour sa part, la gauche radicale marocaine contemporaine tire ses origines idéologiques et organisationnelles des mouvements marxistes-léninistes des années 1970 (Bouaziz, 1993). Clandestins et fortement réprimés durant les « années de plomb », ces mouvements réapparaissent publiquement au cours des années 1990. Parmi eux, la Voie démocratique (VD), adoptant une position de boycott des élections en raison de l’absence des conditions démocratiques.
- 4 Istiqlal, Parti du progrès et socialisme (PPS), UNFP, Union socialiste des forces populaires (USFP) (...)
- 5 Pour plus, voir Khatibi (1999) et Saaf (2003). Il est également important de noter que, en parallèl (...)
6Parallèlement, d’autres cherchent à former des coalitions afin d’exercer une pression politique sur la monarchie et obtenir des réformes. Pour ce faire, la coalition de la Koutla4 a efficacement mobilisé la menace du boycott électoral, ainsi que des stratégies de coalition5, ce qui a permis la formation du gouvernement d’« alternance » dirigé par A. Youssoufi en 1998 (Bennani-Chraïbi, 2022). La stratégie a été déterminante dans l’ouverture relative du champ politique. La non-participation de l’OADP et de l’UNFP au gouvernement d’alternance a ainsi contribué à la création d’un nouvel espace oppositionnel parallèle à celui de la gauche traditionnelle que représentent l’USFP et le PPS (Bouaziz, 1998).
7Après 2000, la gauche radicale connaît d’importantes réorganisations souvent structurées autour des stratégies électorales. En 2002, l’OADP, restée dans l’opposition pendant et après l’expérience de l’alternance, fusionne avec plusieurs groupes de gauche pour former ce qui deviendra le Parti socialiste unifié (PSU) en 2005, marquant une étape importante vers une participation électorale plus structurée. Parallèlement, d’autres structures voient le jour, dont le Congrès national ittihadi (CNI), scission menée par la tendance syndicaliste de l’USFP dirigée par N. Amaoui, chef de la Confédération démocratique du travail (CDT).
- 6 La VD souligne que prendre part aux élections sans ancrage populaire expose surtout à la récupérati (...)
- 7 Le quotient électoral basé sur les inscrits et la suppression du seuil étant les principales réform (...)
8La formation d’alliances électorales devient alors une stratégie centrale. L’alliance de la « Gauche démocratique », apparue en 2007, donne naissance à la Fédération de la gauche démocratique (FGD) en 2014, présentant des listes électorales communes pour maximiser sa représentation et influence dans un cadre politique contraint. Cependant, la participation électorale demeure controversée au sein des acteurs marxistes, notamment la VD. Cette position a été réaffirmée en 2021, lorsque la VD a lancé une campagne nationale intitulée « La farce électorale ne passera pas », arguant que le découpage, l’achat de voix et la triple élection simultanée verrouilleraient tout changement6. Malgré des arrestations ciblant ses militants, le parti a maintenu sa ligne. Cette séquence coïncide avec la réforme électorale de 20217, dont les analyses récentes soulignent les effets fragmentant et son affaiblissement des listes des partis dominants (Szmolka, 2024).
- 8 Pour l’analyse des oppositions, cela implique de dépasser les lectures purement électoralistes au p (...)
9Le Mouvement du 20 Février (M20F) de 2011 constitue une conjoncture critique pour la gauche radicale au Maroc qui a fortement soutenu le mouvement. Le PSU, le Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS) et le CNI s’accordent sur un revirement stratégique, appelant au boycott du référendum constitutionnel. Cette approche sera maintenue pour les législatives de 2011 par le PSU et le PADS, tandis que le CNI décidera d’y participer. Ce retrait ne signifiait pas pour autant une remise en cause du jeu électoral, mais plutôt un repositionnement visant à renforcer le M20F (Dahbi, 2013). Cet assemblage oppositionnel, combinant arènes électorales et coalitions extra‑institutionnelles, y compris des coordinations trans‑idéologiques avec Al-adl wal-ihsan (AWI), plus grand mouvement islamiste d’opposition au Maroc, nourrit la pertinence (relevance) de la gauche radicale au‑delà des urnes et de leurs résultats8.
10La gauche radicale marocaine a traditionnellement étendu sa stratégie politique au-delà de la seule compétition électorale (syndicats, société civile, etc.). La VD et le PADS exercent par exemple une influence notable dans l’ Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), et le CNI maintient une connexion avec la CDT. Par ailleurs, ces partis établissent des alliances trans-idéologiques, telles que la coopération entre la VD et AWI (Casani, 2020). Ces ancrages structurent la capacité de cadrage des enjeux et de mobilisation en dehors des cycles électoraux, dimension que l’enquête de terrain met en relation avec les contraintes bureaucratiques et financières observées en 2021.
11Lors des élections de 2021, la gauche radicale a été confrontée au retrait du PSU de la coalition avec la FGD et du projet d’un parti commun. Cette division, provoquée par des divergences sur la stratégie électorale et des conflits de leadership, a affaibli considérablement l’unité et potentiel électoral des deux formations socialistes. Les résultats qui s’ensuivent illustrent les critiques historiques adressées au système électoral marocain, marqué par des manipulations électorales omniprésentes en faveur des partis administratifs et une représentation fragmentée des oppositions (Bennani-Chraïbi, 2021).
12Historiquement, les stratégies électorales de la gauche radicale marocaine révèlent un pragmatisme adaptatif caractérisé par des alternances régulières entre engagement électoral et boycott stratégique. Malgré leurs résultats électoraux modestes, ces partis conservent une pertinence critique à travers leurs stratégies résilientes de mobilisation de terrain, de construction de coalitions, et leur critique idéologique persistante du système politique. Leur trajectoire historique souligne que dans des contextes autoritaires, la pertinence politique dépasse les seuls résultats électoraux pour se mesurer également par la capacité de la gauche radicale à mobiliser la contestation sociale, à nouer des alliances intersectorielles et à articuler constamment des revendications en faveur d’une réforme démocratique approfondie (Dahbi, 2023). Ce déplacement de l’« électoralisme » vers la relevance et la mise à nu des mécanismes (règles, bureaucratie, argent) soulignent les difficultés inhérentes aux candidats des petites formations, notamment à gauche.
13Nous reproduisons quelques extraits de carnets de terrain et d’observations ethnographiques réalisés pendant la campagne électorale par l’un des coauteurs de cet article. Celui-ci a été candidat à la tête d’une liste législative de la FGD, ainsi que d’une liste communale du même parti, dans la circonscription de Salé. Ces carnets sont le fruit de deux mois de campagne électorale s’étalant sur les mois de juillet et août 2021. Ils sont complétés par une dizaine d’entretiens.
14De manière préliminaire, quelques précautions méthodologiques s’imposent. L’enquête s’est déroulée dans un contexte de forte proximité, liée à des similarités manifestes : partage d’un même espace politique (le parti, ses idéaux, son programme), d’un territoire (la ville), d’une langue, etc. Elle a toutefois été définie, plus encore, par la mise en commun d’un vécu politique et existentiel : celui des révolutions arabes, en particulier du M20F, et de l’appartenance à l’espace et à l’histoire de l’opposition socialiste. Ces carnets de terrain reposent ainsi sur une approche ethnographique que nous qualifions d’« enquête politique en intériorité », une méthode participative consistant à mettre en lumière l’intellectualité singulière des acteurs, à travers l’analyse de leurs mots quand ces derniers indiquent des modes d’action révolutionnaires et à distance de l’État (Lazarus, 2013). Les entretiens ne visaient pas prioritairement à reconstruire des trajectoires biographiques, mais à discuter des alternatives politiques produites par l’expérience commune. Souvent, après avoir exposé leurs vécus et leurs idées, nos interlocuteurs nous demandaient à notre tour ce que nous pensions de la politique à laquelle nous avions, ensemble, pris part. Nous devenions ainsi les compilateurs d’une réflexivité collective déjà à l’œuvre. Si la proximité culturelle et linguistique facilitait la fluidité des échanges, elle était avant tout fondée sur l’appartenance commune à une trame politique partagée. Partant, l’enquête visait prioritairement à restituer la pensée politique (Lazarus, 1996) telle qu’elle s’élabore dans et par l’expérience des acteurs. Elle supposait d’accepter le rôle de passeur d’une intellectualité déjà existante, où le chercheur participe comme un acteur parmi d’autres au débat.
- 9 La FGD compte 7 000 militants encartés en 2024. Entretien, administration FGD, juin 2025.
- 10 Carnets de campagne (CC), 25/08/2021.
Pour une petite structure comme la nôtre9, il fallait, dans une ville de plus d’un million d’habitants comme Salé, couvrir cinq circonscriptions communales, chaque liste comportant en moyenne 35 candidats. Il s’agissait donc de réunir 175 candidats, dont 20 % de femmes. Chaque candidat devait :
– signer et légaliser un formulaire à la préfecture : il s’agit d’un document rassemblant l’ensemble des candidats, chacun devant remplir et signer dans sa propre case ;
– obtenir une fiche anthropométrique valide au commissariat, après en avoir fait la demande sur place 48 heures à l’avance ;
– se présenter à la sous-préfecture et demander au caïd de sa circonscription une attestation signée d’inscription sur les listes électorales ;
– se procurer des photos d’identité10.
15En temps normal, les démarches exigées pour déposer des candidatures électorales pourraient passer pour une simple routine administrative. Mais, dans une bureaucratie marquée par des délais imprévisibles, des guichets fermés et des instructions contradictoires, elles se transforment en véritables parcours d’obstacles pour les partis dépourvus d’appuis institutionnels. À l’inverse, les partis déjà implantés dans les conseils communaux ou bénéficiant de relais au sein des préfectures s’appuient sur ces contacts pour régler la majorité des formalités : pour elles, la constitution des listes devient presque automatique. Cette asymétrie logistique place les organisations d’opposition de gauche dans une situation nettement plus précaire et chronophage.
Pour composer les listes électorales de la circonscription de Salé, il a fallu mobiliser, pendant un mois entier, quatre à cinq militants disposant de leur propre véhicule pour transporter les 175 candidats dans les différentes préfectures afin de faire légaliser collectivement les engagements de candidature. Or, bien souvent, les préfectures étaient fermées dès 15 heures, ou bien les agents en poste étaient dans l’ignorance totale des procédures à suivre, ou encore dans l’attente de directives supérieures non communiquées. Dans une ville vaste et éclatée, marquée par une défiance généralisée envers l’administration, il fallait pourtant maintenir cette mobilisation au prix des longues heures d’attente et de patience et dévouement des militants. Après la préfecture, il fallait accompagner les candidats au commissariat pour effectuer la demande de la fiche anthropométrique ou du casier judiciaire auprès du tribunal. Là encore, cela signifiait attendre dans des files interminables, rappeler les candidats le lendemain pour qu’ils viennent récupérer les documents, maintenir la pression sur des agents administratifs souvent peu enclins à faciliter la démarche, et parfois les accompagner une troisième fois au poste de police pour corriger ou relancer la procédure. Dans une telle situation, trouver un allié au sein de la police peut être d’une valeur précieuse : sur le terrain, les candidats comprennent une telle démarche alors même que les « adabiyâte » (les discours) du parti s’y opposent.
Dans les faits, sur les 175 candidats volontaires, beaucoup ont été exclus de la course en découvrant qu’ils ne figuraient tout simplement pas sur les listes électorales. La préfecture, s’appuyant strictement sur la lettre de la loi, a refusé tout recours ou régularisation. Il a donc fallu en trouver d’autres et les convaincre de rejoindre la liste – une tâche d’autant plus difficile que la centrale syndicale (CDT), pourtant théoriquement alliée au parti, a en pratique refusé de prêter main-forte durant la mobilisation électorale, du moins à Salé. Ce sont souvent les militants les plus aguerris qui ont dénoncé les exclusions préfectorales. Certains nous ont parlé d’une « suppression administrative », interprétée comme un acte de représailles à l’égard d’une mobilisation politique antérieure. Pour eux, ces radiations ciblées relèvent clairement d’une vengeance bureaucratique, exercée contre des profils connus pour leur engagement critique ou conflictuel vis-à-vis de l’autorité locale.
Au terme d’un mois et demi de course contre la montre, marqué par des démarches bureaucratiques éprouvantes, nous sommes finalement parvenus à constituer quatre des cinq listes communales, chacune composée de 35 candidats, ainsi que deux listes législatives comprenant quatre candidats chacune. Pour se présenter aux législatives, il ne suffit pas de réunir les documents déjà mentionnés : la loi électorale impose également la fameuse « tazkiya » (le parrainage du parti), sans laquelle il est pratiquement impossible de se présenter comme indépendant. Les élections sont bel et bien une affaire de partis, d’organisations structurées, et de mécanismes de légitimation institutionnelle. S’ajoute à cela le paiement obligatoire de 5000 dirhams (500 euros) pour chaque candidature, ce qui constitue un autre filtre d’exclusion pour les individus ou les structures disposant de peu de ressources11.
16L’expérience de terrain dans la composition des listes révèle à quel point les élections sont pensées comme un processus réservé aux organisations rodées, aux professionnels de la politique et aux réseaux bien insérés dans l’appareil préfectoral. Les militants des partis de la gauche radicale rencontrés restent persuadés – et nous avons pu observer nous-mêmes ce fait – que les partis administratifs avaient, dans plusieurs cas, déjà constitué leurs listes bien avant l’ouverture du dépôt officiel des candidatures. Les listes de ces partis reposent généralement sur deux types de profils : les (anciens) élus, bénéficiant de diverses facilités administratives – légalisations express, accès direct aux guichets préfectoraux, prioritisation tacites de leurs dossiers – ; les candidats choisis à l’avance, souvent cooptés dans le cadre de machines politiques arrimées aux rouages de l’administration.
- 12 Entretien, Ibrahim, Salé, 25/08/2021.
17Dans les milieux populaires, la campagne électorale est perçue moins comme un exercice civique que comme une période de « travail saisonnier » rémunéré. Lors de la campagne de 2021, l’un des auteurs a vu des habitants proposer de figurer sur les listes de la FGD en échange d’un cachet : quand les militants déclinent l’offre, on leur rétorque qu’ils restent « trop idéalistes », preuve qu’à leurs yeux l’engagement politique se mesure d’abord à l’aune du gain immédiat. Cette logique marchande s’étend à toute la machine électorale. À Salé, les partis les mieux placés ont embauché des journaliers pour environ 100 dirhams/jour afin d’orchestrer la campagne, gérer la logistique et escorter les candidats. Le jour du vote, des intermédiaires cochent les noms sur des listes de présence et remettent jusqu’à 400 dirhams par bulletin, scène devenue si courante devant les bureaux de vote qu’elle ne surprend plus. Plusieurs électeurs expliquent sans détour : « Les élus ne font rien pour nous ; autant prendre l’argent12. »
- 13 Entretien, Abdallah, Salé, 27/08/2021.
18Dans les quartiers les plus démunis, les campagnes électorales s’appuient massivement sur la main-d’œuvre féminine précaire : elles sont embauchées pour distribuer des tracts, clamer des slogans ou simplement figurer dans les cortèges publicitaires. À la nuit tombée, on les voit affluer devant les « garages » improvisés des partis, espérant le versement de billets promis. L’ambiance peut sembler festive – chants, musique populaire, attroupements autour de camions sonorisés, au mépris d’ailleurs des consignes sanitaires liées à la pandémie de Covid-19. Mais l’apparente convivialité de ces rassemblements ne résiste pas à une observation de proximité. À mesure que l’on s’approche, les divisions et les souffrances réapparaissent. Dans un café, un homme commente : « Ce sont nos femmes qui donnent raison aux mafieux des élections13. » Mais ce jugement occulte le fait que ces mêmes femmes sont recrutées, exploitées et payées le plus souvent par des hommes. À celles qui ont bien voulu nous parler, c’est la souffrance et l’humiliation qui dominent :
- 14 Entretien, Khadija, Salé, 27/08/2021.
On n’a pas le choix, c’est le seul moyen de gagner un peu d’argent14.
- 15 Entretien, Samia, Salé, 27/08/2021.
Je n’aime pas ce travail, c’est contre la volonté de mes enfants et de mon mari, mais si je ne le fais pas, on ne mangera pas ce soir15.
- 16 Entretien, Habiba, Salé, 29/08/2021.
Le matin, je travaille pour un parti, l’après-midi pour un autre. Ce qui compte, c’est d’être payée16.
- 17 Entretien, Malika, Salé, 29/08/2021.
Ce sont des voleurs qui nous payent. Je ne voterai pour personne17.
- 18 Entretien, Khadija, Salé, 27/08/2021.
19Certaines, cependant, déclarent qu’elles voteront pour les candidats qui les ont soutenues financièrement pendant les mois précédents, dans un contexte de crise aggravée par les confinements successifs : « Je voterai pour X, qu’Allah le bénisse. C’est lui qui m’a permis de nourrir ma famille ces trois derniers mois18. »
- 19 Entretien, Khalid, militant FGD, Rabat, 20/08/2021.
20Ces scènes montrent comment la logique monétaire a infiltré le processus électoral, jusqu’à être perçue comme allant de soi. À tel point que des amis du coauteur de cet article, en apprenant sa candidature, l’ont contacté pour « travailler dans l’équipe », pensant sincèrement qu’il s’agissait d’un emploi rémunéré. L’équation désormais installée dans les esprits (élections = argent), est comprise par les militants de la gauche comme une structuration qui indique de longue date les rapports entre la politique institutionnelle et la société. Certains s’en sont accommodés en transhumant vers des partis de l’administration, tandis que les militants les plus fidèles tâchent de faire de la campagne un lieu de « moralisation de la vie publique19 ». Conscients de cette réalité, l’un des slogans repris par la FGD à Salé durant la campagne de 2021 fut une phrase célèbre et mobilisant répertoire religieux du leader de l’USFP A. Bouabid : « Leur argent vous est licite, vos voix leur sont interdites » (« ʾAmwāluhum ḥalālun ʿalaykum, aṣwātukum ḥarāmun ʿalayhim »).
21Malgré l’amertume largement partagée parmi les sympathisants de la gauche radicale face au double échec (obtention de 2 sièges sur 395 au Parlement et échec partiel de la fusion entre FGD et PSU), les élections de 2021 ont entamé un cycle de recomposition. Si l’unification organisationnelle entre les partis de gauche n’a pas eu lieu, des dynamiques de rapprochement ont continué de s’esquisser dans l’après-coup du scrutin, y compris avec la VD :
- 20 Entretien, Adil, secrétaire de section, VD, Rabat, 04/2025.
Même lorsque nous appelons au boycott des élections, il faut comprendre que, sur le plan personnel, nous continuons à soutenir les autres partis de la gauche radicale. Dans nos cercles proches, dans nos familles, nous disons toujours : si vous devez voter, alors votez à gauche. Je parle de la FGD et le PSU bien sûr. De leur côté, ces partis qui participent au processus électoral nous soutiennent aussi lorsque nous sommes victimes de répression pour avoir défendu notre position de boycott. Je me souviens par exemple de 2016, à Salé, où nous avons organisé une manifestation conjointe avec la FGD et la société civile de gauche pour dénoncer la répression policière de notre campagne de boycott. En 2021, la situation s’est durcie : le régime a profité du contexte sanitaire de la Covid-19 pour interdire tout rassemblement critique du processus électoral. La répression à l’encontre des campagnes de boycott a alors été encore plus féroce20.
22Cette étude illustre comment, dans un contexte de pluralisme limité, les élections marocaines fonctionnent comme un marché étatisé de la représentation où l’inégalité de compétition est produite par l’emboîtement de trois dispositifs : ingénierie des règles, filtres bureaucratiques et financiarisation normalisée des campagnes. Les matériaux de terrain montrent comment le temps administratif et les coûts financiers se transforment en coûts d’accès sélectionnant les compétiteurs au profit des machines électorales dotées de relais préfectoraux. En termes analytiques, ces mécanismes précisent la « chaîne du choix démocratique » telle que discutée par Schedler (2002) : l’inclusion est rognée par des pratiques de désinscription et de dissuasion, l’équité du jeu est biaisée par l’accès différencié aux ressources, et l’intégrité des préférences est parasitée par l’achat de services et de voix, autant de maillons affaiblis qui n’exigent ni fraude massive ni coercition ouverte pour produire une compétition structurellement inégale. La gauche radicale, située à la frontière de la cooptation et de l’exclusion, offre ainsi un observatoire privilégié : sa relevance (Dahbi, 2023a) excède ses sièges et rend visibles les frictions infra‑institutionnelles qui ordonnent l’arène électorale.