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Dossier

Le cimetière multiconfessionnel de Bruxelles : tenir malgré l’adversité

The multifaith cemetery of Brussels: Holding ground against adversity
مقبرة بروكسل متعددة الأديان : الصمود رغم الصعاب
Graziella Vella

Résumés

L’article retrace l’histoire du cimetière multiconfessionnel de Bruxelles. La grande majorité des défunts musulmans dont les familles n’ont pas opté, par choix ou par nécessité, pour le rapatriement dans leur pays d’origine, y est enterrée. L’histoire de ce cimetière est tumultueuse, son existence n’a cessé d’être contestée. En cause, l’affiliation à la religion musulmane des défunts qui y sont inhumés. Cet article décrit, comment, par des pratiques de soin, d’accueil et de solidarité qui s’y sont développées, ce cimetière a tenu, malgré l’adversité.

En raison du manque d’infrastructures funéraires permettant l’inhumation selon les prescriptions funéraires islamiques, ce cimetière constitue l’une des seules alternatives au rapatriement des défunts de confession musulmane en Belgique. Dès sa conception en 1997, il est l’objet d’une controverse juridique, questionnant la légalité du regroupement des défunts musulmans sur une parcelle distincte. Cette controverse aboutit, en 2000, à la parution d’une circulaire ministérielle visant à encadrer la réalisation des parcelles confessionnelles dans les cimetières publics belges. L’hostilité à l’égard de ce cimetière se poursuit tout au long de son existence, tant pour des raisons « règlementaires » que « sécuritaires » liées, par exemple, à la participation des familles aux rituels funéraires ou à la temporalité des rites islamiques. Ces tensions atteignent leur paroxysme en 2018, lorsque la commune décide d’isoler le cimetière multiconfessionnel en le grillageant, afin de le dissocier du cimetière conventionnel. La grille est cependant retirée quelques mois plus tard, à la suite des interventions du collectif « Un cimetière pour tous » constitué pour l’occasion.

À partir de diverses archives, d’une ethnographie du cimetière multiconfessionnel et d’une série d’entretiens, l’article décrit les manières dont, malgré l’opposition qu’il suscite, ce cimetière tient toujours. Durant cette enquête, j’ai fait le choix de prendre part ou de me tenir aux côtés des collectifs qui s’y sont formés. La mise sur pied, dès son inauguration en 2002, de pompes funèbres spécialisées dans l’inhumation selon le rituel islamique, la prise en charge par des associations musulmanes des soins aux morts, notamment la toilette mortuaire, et la récolte de dons auprès des communautés musulmanes pour l’enterrement des personnes démunies constituent autant d’éléments expliquant son maintien. La pandémie de Covid-19 est toutefois un événement important dans sa consolidation. Le cimetière y joua en effet un rôle central dans la prise en charge des morts contraints de rester sur le territoire à la suite de la fermeture des frontières. Depuis, les inhumations n’ont cessé d’y augmenter, allant jusqu’à infléchir la tendance au rapatriement. Par ailleurs, plusieurs collectifs ayant vu le jour pour faire justice aux morts causées par des violences policières et leur offrir un enterrement digne sont venus renforcer son existence.

En s’inspirant de la sociologie des absences conceptualisée par De Sousa Santos, l’article montrera que, en dépit des diverses tentatives de discrédit, de contrôle et de contestation des modes d’existence spécifiques des défunts enterrés au cimetière multiconfessionnel de Bruxelles et des communautés qui en prennent soin, ce lieu n’a cessé de prendre de l’importance.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Schaerbeek est la deuxième plus importante commune (130 000 habitants) de la région de Bruxelles-Ca (...)
  • 2 Bruno Schmitz, « Polémique à Schaerbeek : des grillages pour séparer les différentes confessions au (...)

Divisions au cimetière de Schaerbeek1. Certains parlent déjà du grillage de l’apartheid, ou de ghetto dans un cimetière. Depuis quelques jours, le cimetière de Schaerbeek vit une séparation assez inhabituelle. D’un côté, la partie multiconfessionnelle : juifs, musulmans et orthodoxes ; de l’autre, le reste du cimetière2. 

1C’est sur ces mots que débute le Journal télévisé de la RTBF du 30 janvier 2018. Une pétition a été lancée par le collectif « Un cimetière pour tous », demandant la suppression du grillage dressé, sur décision du collège de Schaerbeek, autour du cimetière multiconfessionnel de Bruxelles (CMcB dans la suite du texte) situé dans l’enceinte de son cimetière depuis 2002. Le collectif est composé de familles de défunts enterrés au CMcB, très majoritairement musulmans, d’usagers du cimetière, de citoyens schaerbeekois et non schaerbeekois qui n’adhèrent pas à ce geste de séparation.

2Cet événement – en tant qu’il atteste du caractère problématique de ce lieu et des « morts en migration » (Lestage, 2012 ; Kobelinsky, 2020) qui y reposent – va s’avérer déterminant dans ma perspective de recherche. Il va me conduire à appréhender ces morts non pas à partir de leur groupe national d’appartenance (Kinzi, 2018 ; Moreras, 2022) ni à partir des pratiques funéraires (Cuzol, 2017), mais en interrogeant le lieu même où ils font problème (Afiouni, 2012 ; Hunter, 2016).

  • 3 La Belgique est un État neutre et non laïque. Elle reconnaît et finance (en proportion variable) le (...)

3Pour comprendre ce geste de séparation et décrire avec précision ce qui fait problème et à qui, je retrace l’histoire de ce cimetière en examinant divers dispositifs – administratifs, réglementaires, légaux, architecturaux – qui sont intervenus dans la création de ce cimetière et sa contestation. Dès sa conception en 1996, il est l’objet d’une controverse juridique portant sur la légalité du regroupement des défunts musulmans sur une parcelle distincte. Cette controverse se prolonge au parlement fédéral, alors qu’une modification de la loi de 1971 sur les funérailles et sépultures est à l’étude. Dans la foulée, le collège et le conseil communal de Schaerbeek débattent des conditions de son existence. Dès ses premiers pas, il subit de nombreuses tentatives d’imposition d’une norme séculière3 visant à en neutraliser les particularités.

  • 4 L’absence et la présence ne renvoient pas ici au concept de « double absence » développé par Sayad (...)
  • 5 Archives administratives de la commune de Schaerbeek : débats communaux (1997-1998) relatifs au pro (...)
  • 6 Entretiens semi-directifs menés en automne 2021 avec des conseillers et échevins communaux schaerbe (...)

4La sociologie des absences4, conceptualisée par Boaventura de Sousa Santos, montre que la non-existence et les existences disqualifiées sont activement produites comme telles par divers procédés logiques : « “ignorer” ; tenir pour “rétrograde”, “inférieur”, “local” ou “particulier”, “improductif” ou “stérile” » (De Sousa Santos, 2011, p. 34). Afin de « dilater le présent », elle invite le chercheur à rendre visible et à faire importer ce qui est produit comme absent, en d’autres mots, à ajouter à la réalité existante ce qui en a été soustrait « par la raison dominante eurocentriste » (ibid., p.37). M’inscrivant dans cette visée épistémologique, je retrace, au moyen d’archives5 et d’entretiens6 l’histoire tumultueuse de ce cimetière et de son existence contestée. À cette fin, j’analyse les dispositifs de disqualification déployés par les autorités publiques afin de rendre absents ces « autres morts » et leur monde.

  • 7 Une présence régulière au cimetière ; des expériences directes (présence aux manifestations collect (...)
  • 8 Je m’appuie également sur des archives personnelles et sur celles du directeur du cimetière, ainsi (...)

5Dans les interstices de cette violence institutionnelle, le cimetière trace sa ligne. L’existence, dès son inauguration en 2002, de pompes funèbres spécialisées dans l’inhumation selon le rituel islamique, la prise en charge, par des associations musulmanes, des soins aux morts, la présence de bénévoles, l’engagement de son directeur sont autant d’éléments non négligeables expliquant son maintien. La pandémie de Covid-19 constitue toutefois un événement important de son renforcement. Depuis, les inhumations y ont fortement augmenté, jusqu’à infléchir la tendance au rapatriement. Aussi, d’autres collectifs cherchant à rendre justice aux morts causées par des violences policières et leur offrir un enterrement digne sont venus consolider son existence. À partir d’une ethnographie du cimetière multiconfessionnel7 menée en prenant part ou en me « tenant aux côtés » (TallBear, 2014) des collectifs8 qui s’y sont formés, je décris comment, par des pratiques de soin, d’accueil et de solidarité, ce cimetière a tenu et s’est consolidé, malgré l’adversité.

Une présence sous conditions : législation encadrant les parcelles musulmanes en Belgique (1996-2000)

6À la fin des années 1960 et au début des années 1970, quelques parcelles musulmanes réservées à la main-d’œuvre minière voient le jour dans les cimetières publics belges. Tandis que ces parcelles sont localement tolérées et que des discussions sont menées en vue de l’institutionnalisation de l’islam, la Belgique vote sa première loi funéraire fédérale (1971), laquelle empêche implicitement la création d’autres parcelles musulmanes.

7Au début des années 1990, dans le cadre du développement d’une politique d’intégration (Manço et Kanmaz, 2002 ; Panafit, 1999), certaines communes manifestent un intérêt pour la création de parcelles musulmanes. C’est dans ce contexte que, en novembre 1996, le ministre de l’Intérieur conteste la légalité du projet de parcelle musulmane porté par l’échevin à l’intégration schaerbeekoise : selon lui, regrouper des défunts musulmans sur une parcelle distincte violerait la loi funéraire fédérale de 1971.

  • 9 Affaire pédocriminelle au retentissement mondial ayant pour protagoniste Marc Dutroux, condamné pou (...)
  • 10 Selon Mouhad Reghif, membre du collectif bruxelles Panthères et proche de la famille, les parents d (...)
  • 11 Reprise dans la revue comparative de la littérature à propos des pratiques funéraires musulmanes et (...)

8Quelques mois plus tard, alors que la Belgique est en pleine affaire Dutroux9, la découverte du corps de Loubna Benaïssa – âgée de 9 ans et disparue cinq ans plus tôt – et son rapatriement au Maroc relance la polémique à propos du projet schaerbeekois. Le retentissement médiatique de cet événement (et plus tard son instrumentalisation) va ériger l’inhumation des musulmans de Belgique en problème public. En effet, en dépit d’une forte tendance au rapatriement chez les personnes de confession musulmane, une seule lecture de l’événement prédomine : l’inhumation de la fillette n’a pas eu lieu en Belgique en raison de l’absence d’infrastructures funéraires adéquates10. Cette fausse évidence11 repose sur une autre évidence tout aussi contestable : la plupart des musulmans de Belgique, en rupture avec leur pays d’origine, désirent être inhumés en Belgique. Selon le récit officiel, cette prise de conscience aurait conduit à débloquer la situation législative à propos des parcelles. Or, les entretiens avec les élus communaux schaerbeekois de l’époque révèlent une autre version de l’histoire. La peur de la création d’un cimetière musulman privé (et les fantasmes qu’elle suppose) – possibilité suggérée par l’interprétation de l’article 16, § 3 (loi fédérale) faite par le ministre de l’Intérieur au moment de la controverse – serait l’argument qui a convaincu les laïcs, présents dans la majorité des formations politiques, de considérer le projet de parcelle musulmane.

  • 12 Il n’envisage pas qu’un cimetière puisse être à la fois confessionnel et public, comme c’est le cas (...)

9Le constitutionnaliste Francis Delpérée (1997) – auquel le Centre pour l’égalité des chances a commandité une étude juridique à propos des parcelles musulmanes suite à cette controverse – n’est pas de l’avis du ministre de l’Intérieur. Selon lui, le régime dérogatoire offert par l’article 16, § 3 ne peut concerner l’ensemble des membres d’une religion sans porter atteinte à l’obligation légale (16, § 1) d’être inhumé dans le cimetière public. Déroger à cette règle, estime Delpérée, risquerait de « ressusciter », sous une forme privée12, le régime d’inhumation propre au décret prairial (1804) qui se fondait, pour l’essentiel, sur les convictions religieuses des défunts et permettait des formes diverses de cimetières confessionnels.

10Afin de tirer un trait sur la possibilité d’un cimetière (musulman) privé, le juriste va tordre la loi funéraire nationale (1971) pour la rendre plus hospitalière et préserver l’autorité communale sur les cimetières. Si les inhumations dans les cimetières communaux ou intercommunaux sont une obligation légale, « chrétiens, juifs, musulmans, laïques, d’autres encore doivent pouvoir [y] être inhumés ». Un cimetière ouvert à tous indistinctement ne peut exclure « pour des raisons religieuses ou philosophiques » aucun défunt (Delpérée, 1997, p. 270). En d’autres termes, il serait contraire au principe d’égalité des usagers devant le service public, voire discriminant, d’obliger ou d’inviter les tenants d’une confession religieuse « à marquer leurs préférences pour un cimetière situé à l’étranger ou à envisager l’inhumation dans un cimetière privé qui serait situé en Belgique » (idem). Quant à l’aspect cultuel des inhumations, « contrairement à une idée reçue, la loi ne formule aucune règle (ni positive ni négative) quant à l’affectation de parcelles » (ibid., p. 271). Dès lors, en quoi serait-il « excessif » ou « injustifié », se demande Delpérée, « de rassembler en un même endroit du cimetière les tombes de ceux qui, pour satisfaire à des prescriptions religieuses, entendent qu’elles soient orientées dans une même direction » (ibid., p. 272) ?

11Les parcelles musulmanes semblent néanmoins entrer dans le cimetière public au chausse-pied. En effet, si chacun est libre d’honorer ses morts comme il l’entend, selon Delpérée, il n’y a pas lieu de confondre l’inhumation (qui relève du service public et peut être réglementée) et des rites spécifiques (qui relèvent des convictions individuelles et de la liberté de conscience et de culte). Or, cette séparation n’a rien de naturel. Elle résulte de la sécularisation des cimetières, qui a consisté à déritualiser l’inhumation afin d’en faire un dispositif technique universellement applicable à tout individu indépendamment de son affiliation religieuse. Posée comme telle, elle exclut toute modification du dispositif d’inhumation (comme la création d’une niche dans la fosse afin d’orienter le corps vers la Mecque ou l’usage du linceul), lequel fait partie intégrante du rituel funéraire au même titre que les obsèques : « hommage que la famille ou les tenants d’une confession religieuse apportent au disparu » (ibid., p. 274). La norme séculière empêche ainsi l’application des prescriptions funéraires islamiques en les tenant, selon les logiques identifiées par De Sousa Santos (2011), pour particulières et à ce titre pouvant être ignorées.

  • 13 Selon Xavier Deflorenne (2016), il s’agit de « la plus importante controverse qui ait jamais touché (...)

12Le 3 juillet 1997, un projet de loi visant à modifier la loi de 1971 sur les funérailles et sépultures est déposé à la Chambre des représentants – l’étude de Delpérée en constitue la base. La question des parcelles musulmanes y figure, comme par effraction, sous la forme d’une « proposition de loi jointe ». Lors des discussions qui suivent, le ministre tempère la proposition de loi en précisant que les concessions à perpétuité restent interdites et que le cercueil – jusqu’alors d’usage sans figurer dans la loi comme une obligation – est obligatoire. Afin de lever toute ambiguïté, il indique que « l’accès égal au cimetière ne signifie pas que l’on donne des privilèges à certaines religions par rapport aux autres religions ou par rapport à ceux qui ne pratiquent pas de religion ». Les auteurs de la proposition de loi soulignent quant à eux qu’ils ne contestent pas le caractère civil et public des cimetières et qu’ils ne souhaitent pas ranimer la « guerre des cimetières »13. Le spectre du conflit de pouvoir entre L’Église catholique, les consistoires évangélique et israélite et le pouvoir civil – à l’issue duquel la Cour de cassation octroie en 1864 la gestion des cimetières paroissiaux aux autorités civiles – hante les discussions. La proposition faite par Delpérée de modifier la loi afin d’en lever les ambiguïtés n’est pas retenue. Le ministre opte pour une circulaire dont le caractère non contraignant – la rangeant du côté du « droit mou » (Carayon, 2016, p. 524) – met les familles dans une impasse : que sont-elles censées faire si la commune refuse de créer une parcelle musulmane ?

  • 14 Dans son article sur la contestation spatiale des paysages de la mort des migrants en Grande-Bretag (...)
  • 15 Depuis 2002, les réglementations liées aux funérailles et sépultures ont été régionalisées. Deux an (...)

13Juridiquement parlant, cette « circulaire interprétative » est adressée par le ministre aux communes afin de leur faciliter la compréhension et l’application de la loi sur les funérailles et sépultures. Dans les faits, elle prescrit des comportements et « discipline les corps » (Hajjat et Mohammed, 2022)14. Tout d’abord, l’amendement de l’article 12 empêche l’ensevelissement dans un linceul. Comment ne pas interpréter ce durcissement comme une volonté délibérée d’anticiper et de réprimer d’éventuelles demandes provenant des communautés musulmanes ? D’ailleurs, une proposition d’ordonnance visant à permettre l’usage du linceul sera déposée en 2012 au parlement de la région de Bruxelles-Capitale15. Ensuite, la lecture restrictive (empruntée à Delpérée) de l’article 16, § 3 neutralise toute possibilité pour les communautés musulmanes de créer des espaces funéraires qui leur seraient propres et surtout empêche « la constitution d’instances concurrentielles au pouvoir communal » (Panafit, 1999, p. 396). Enfin, les communes disposant déjà d’une parcelle musulmane dans leur cimetière sont tenues, selon la circulaire ministérielle de 2000, de « respecter strictement une série de conditions » : une limitation des concessions à 15 ans maximum (alors que la loi permet une durée maximale de 50 ans) ; des parcelles « théoriquement » ouvertes à toute personne qui en ferait la demande (alors que leur raison d’être est le regroupement des tombes). Ainsi, conformément à l’individualisation des pratiques funéraires imposée par la norme séculière, « seule la dimension individuelle de la garantie de liberté religieuse a été estimée compatible avec le principe de neutralité des cimetières » (Christians et De Pooter, 2019, p. 131).

14En définitive, ni la loi de 1971, ni sa version modifiée (1998) et sa circulaire interprétative (2000) ne parviennent à accueillir pleinement les défunts musulmans. Tout en n’interdisant pas les parcelles musulmanes, elles en conditionnent l’existence au point de les sortir du droit commun (15 ans au maximum). Alors qu’elles prétendent se prémunir de toute intervention religieuse, elles n’hésitent pas à s’immiscer dans les affaires du culte en prescrivant les comportements funéraires que pourront adopter les familles musulmanes. Selon l’anthropologue Talal Asad (2017), le projet de séparation de l’Église et de l’État n’a jamais visé à exclure le religieux de l’espace public, mais à en déterminer le contenu et les contours ; à le cantonner, selon les termes de Nadia Fadil (2019), à un espace subalterne.

L’intégration comme instrument de contrôle : les débats communaux schaerbeekois (1997-2000)

  • 16 Échevin à l’état civil, Conseil communal, octobre 1998.
  • 17 Échevin à l’état civil, entretien mené le 10 novembre 2021
  • 18 Notons que ce récit fantasmé de l’invasion musulmane concorde avec l’idée selon laquelle la majorit (...)

15Parallèlement à ces opérations législatives, le projet de parcelle musulmane à l’origine de la controverse juridique est vivement débattu au conseil communal de Schaerbeek. Tandis que ses défenseurs font de l’inhumation des musulmans en Belgique un marqueur d’intégration, ses détracteurs développent de nouveaux arguments afin d’enterrer définitivement ce projet et justifier la mise en place d’une intercommunale d’inhumation gérant une parcelle multiconfessionnelle. Le problème de l’inhumation des musulmans prend dans leur propos un contour plus agressif, puisqu’est reproché au projet initial de « remettre en question notre société » ; d’aller à l’encontre de la politique régionale visant à favoriser l’intégration, le « vivre-ensemble », la cohabitation et à prévenir la création de ghettos16. Aussi, si Schaerbeek est la seule commune bruxelloise à disposer d’une parcelle réservée aux défunts musulmans, elle pourrait, selon les détracteurs du projet, être confrontée à un afflux de nouveaux habitants souhaitant bénéficier de cette opportunité. L’« équilibre sociologique17 » de la commune s’en trouverait dès lors modifié18.

  • 19 Parti belge d’extrême droite ayant emprunté son nom au Front national français sans y être directem (...)
  • 20 Conseil communal, mai 1998.
  • 21 Ibid.
  • 22 Ibid.

16Au fil des débats, la crainte du ghetto se mue en accusation de séparatisme. Cette ligne argumentative est défendue tant par les gardiens de l’ordre national (Front national19) – qui refusent la création de « carrés réservés aux seuls musulmans », car les cimetières belges « sont les cimetières où reposent nos parents et nos grands-parents, à l’ombre des croix et des saules, car la Belgique n’est pas une terre d’islam, mais une terre belge20 » – que par les tenants de l’ordre séculier (liste du bourgmestre), qui considèrent ce projet comme une régression par rapport aux acquis de la Révolution française. Afin d’empêcher l’existence de la parcelle, les protagonistes utilisent ici la logique qui consiste à tenir pour « rétrograde » ce qui risquerait de freiner la marche du progrès (De Sousa Santos, 2011, p. 34). Aux yeux du bourgmestre, l’exigence d’une parcelle isolée est une « proposition de rejet ». C’est pourquoi il invite l’assemblée à se méfier d’une ségrégation : « Loin est heureusement le temps où les laïcs, les incroyants, les libres penseurs étaient enterrés en dehors des cimetières21. » À l’instar des discussions législatives, le recours à la « guerre des cimetières » active la peur suscitée par le rappel d’un passé douloureux qui risquerait de refaire surface si le projet de parcelle voyait le jour. Pour l’échevin à l’état civil (Front démocratique des francophones) l’ouverture du projet à d’autres communautés éventuelles vise à éviter le favoritisme, mais également à prendre les devants par rapport à d’éventuels dérapages entre les musulmans : « Les Turcs pourraient à un moment dire qu’ils ne veulent pas être enterrés à côté des Marocains22. »

  • 23 Ibid.

17L’islamophobie – répondant à une logique « d’infériorisation insurmontable » (De Sousa Santos, 2016, p. 254) puisqu’elle se fonde sur l’essentialisation de l’islam et des musulmans – ou le « racisme prononcé » (Hage, 2017, p. 48) qui transparaît dans ces débats n’est pas l’apanage de la seule extrême droite. Des glissements s’opèrent entre les arguments défendus par les tenants des deux ordres national et séculier. Par crainte « que l’on rétablisse une sorte d’apartheid face à la mort23 », les élus socialistes font, quant à eux, du cimetière militaire de Chastre le modèle du cimetière public ouvert à tous. Cela révèle une vision restrictive de la liberté religieuse, puisque ce qui caractérise les parcelles du cimetière militaire est leur uniformité. Ces morts ont en commun de s’être sacrifiés pour la patrie. C’est cette communauté-là qui est mise en scène dans la nécropole nationale, l’appartenance à la nation à titre posthume.

  • 24 Ibid.
  • 25 Ibid.
  • 26 Voir Intercommunale d’inhumation de Schaerbeek, 2023. La communauté juive possède divers espaces en (...)

18En définitive, le conseil communal approuvera le projet d’une intercommunale gérant une parcelle multiconfessionnelle. Les discussions se focalisent alors sur une ultime question : à qui s’adresse cette parcelle multiconfessionnelle si elle ne peut être réservée aux seuls musulmans ? Le collège désire qu’elle soit dédiée aux « défunts issus des religions et confessions reconnues par la constitution24 ». Toutefois, l’élu communal défendant le plus ardemment le cimetière libéral-laïque soutient que la Constitution ne reconnaît aucune religion en particulier, mais garantit uniquement la liberté de culte. Il propose ainsi de remplacer « religion reconnue » par « convictions » et/ou « confessions et communautés philosophiques ». Selon lui, « si l’on veut satisfaire diverses confessions, voire la communauté philosophique non confessionnelle, certaines parties du cimetière doivent leur être réservées25 ». Ces reformulations du projet initial signalent la tension que suscite un projet destiné exclusivement à la communauté musulmane. Or, si l’on examine la composition sociologique du CMcB un quart de siècle plus tard, un constat s’impose : 92,60 % des concessions sont dédiées à des personnes de confession musulmane, 5,5 % des défunts sont de confession orthodoxe, 1,20 % est de confession catholique, 0,7 % est de confession juive26.

Exister et tenir malgré l’adversité : des alliés non négligeables (2002-2018)

19Les tentatives d’imposition de la norme séculière et la neutralisation de la « minorité » religieuse musulmane qui sont à l’œuvre dans l’élaboration des lois funéraires et dans les débats communaux à propos des parcelles musulmanes se poursuivent tout au long de la vie du cimetière. Cela le contraint dès ses débuts à négocier son existence dans un contexte d’hostilité persistante.

  • 27 Directeur du service état-civil – PV réunion entre le service état-civil de Schaerbeek et le respon (...)
  • 28 Ibid.
  • 29 Au Royaume-Uni (Afiouni, 2012) et en Espagne (Moreras, 2022), des solutions ont été trouvées pour r (...)

2017 avril 2002, 15 heures. Le CMcB inaugure son premier enterrement. L’intercommunale ne lui a pas donné les moyens d’exister en dehors d’une relation de dépendance à l’égard du cimetière de Schaerbeek. Il ne dispose ni de personnel ni de matériel propre. Une série de complications référant à l’altérité des pratiques funéraires musulmanes sont pointées par les agents du cimetière hôte : « les fossoyeurs ne connaissent pas encore les différentes coutumes » ; ils « n’ont pas l’habitude de la technique utilisée au CMcB »27, etc. Aussi, la temporalité des rites islamiques est érigée en problème – les horaires tardifs des inhumations seraient contraires au règlement et créeraient une discrimination entre les usagers des deux cimetières. En faire un objet de concurrence entre les morts indique que le temps est tout aussi politique que l’espace. Le désir de contrôle se prolonge jusque dans la fosse, puisque la participation des familles aux funérailles – descendre le cercueil dans la tombe, le recouvrir de terre, le refermer – se voit également contestée : « Il faudra leur dire que, pour des raisons de sécurité, ce n’est pas possible28. » Ce jumelage d’ignorance et de défiance reflète le rejet des pratiques funéraires musumanes et de celles et ceux qui, comme le théorisait Sayad (2006 [1985]), sont considérés comme illégitimes29. Dans le domaine funéraire, la réglementation, les règles d’hygiène, la sécurité sont le résultat de pratiques contextuelles et situées ayant fait l’objet de luttes et d’âpres négociations. Or, la commune de Schaerbeek en fait des mots d’ordre inquestionnables qui naturalisent la norme et dissimulent l’islamophobie. Deux des logiques de disqualification d’existence caractérisées par De Sousa Santos (2011) sont à l’œuvre dans cette première expérience : ignorer et tenir pour particulier.

  • 30 Une circulaire ministérielle n’est pas contraignante, et les communes gardent une relative autonomi (...)
  • 31 Entretien mené le 10 octobre 2021.

21Cependant, malgré l’adversité et la précarité de ses moyens d’existence, le cimetière prend de l’importance. Depuis sa naissance, on y constate une augmentation progressive des inhumations. Dans sa première tranche de vie, il accueille essentiellement des défunts qui ne sont pas inscrits dans le circuit des assurances rapatriement, dont de nombreux fœtus. Mais, petit à petit, le cimetière se développe grâce à des alliés indispensables, comme les pompes funèbres. En effet, dès la fin des années 1990, les pompes funèbres Michel créent une succursale spécialisée dans l’inhumation des musulmans – les Pompes funèbres islamiques de Belgique (PFIB). Elle occupe la part la plus importante du marché, même si d’autres pompes funèbres se développeront par la suite. Chemin faisant, le directeur du CMcB limite le prix des concessions, afin d’éviter la concurrence avec le rapatriement et de ne pas rogner sur la marge bénéficiaire des pompes funèbres. Il offre également la possibilité aux familles d’acheter des concessions de 25 ans, et plus seulement de 50 ans30. Selon lui, ces changements ont été déterminants dans l’évolution du cimetière31.

  • 32 Fondé par Najat Saadoune, il regroupe diverses associations, dont Ummanity, laquelle jouera un rôle (...)
  • 33 Aiephaf (Association pour l’intégration par l’emploi des personnes handicapés des pays arabes et d’ (...)
  • 34 Personnes sans papiers, en « situation irrégulière », qui sont prises en charge par le Centre publi (...)

22La fin des années 1990 voit également la naissance du collectif Causes communes32. À l’aide du projet Partir dignement, il accompagne les familles dans l’épreuve de la perte d’un proche. Ce collectif et d’autres associations33 chargées du soin aux morts prendront le contre-pied de la logique marchande qui régit le monde funéraire en venant en aide aux personnes démunies34 ou sans assurance. Elles le feront par la collecte de dons couvrant les frais funéraires ; en offrant, pour certaines d’entre elles, des lavages rituels gratuits ; en négociant des tarifs sociaux avec la direction du cimetière et des délais de paiement auprès de certaines pompes funèbres. De même, il n’est pas rare qu’un fossoyeur de confession musulmane offre une concession à une personne « nécessiteuse ». Prendre soin des morts est une obligation religieuse et communautaire. L’objectif ultime de ces associations est d’éviter aux défunts concernés d’être enterrés comme des indigents, c’est-à-dire dans l’indifférence de leur affiliation religieuse et dans une concession d’une durée de 5 ans.

  • 35 Entretien mené le 10 octobre 2021.

23Les travailleurs bénévoles comptent parmi les alliés non négligeables du cimetière. Selon son directeur35, il y a deux catégories de bénévoles : les bénévoles réguliers qui viennent pendant la semaine et qui peuvent s’engager dans diverses tâches, y compris celles des fossoyeurs ; d’autres qui viennent certains week-ends pour entretenir le cimetière. L’un et l’autre seront indispensables lors de la crise sanitaire de 2020. Chemin faisant, la confiance s’installe ; des personnes couvertes par une assurance obsèques s’y font également enterrer ; le cimetière devient une alternative crédible au rapatriement post-mortem.

  • 36 Voir Intercommunale d’inhumation de Schaerbeek, 2023.

24L’autorisation de l’usage du linceul en 2018 fait également partie des éléments qui influenceront le choix funéraire des personnes de confession musulmane à Bruxelles. Selon les données disponibles en 202336, 74 % des enterrements au CMcB se font dans un linceul. Il aura fallu néanmoins attendre cinq ans après le vote au parlement bruxellois en 2013 pour que l’arrêté fixant les règles d’usage du linceul soit publié au moniteur. C’est dans le cadre d’une ordonnance revoyant l’ensemble de la législation funéraire que cette prescription sera finalement autorisée. Parallèlement se prépare au CMcB l’étape finale d’un processus de séparation qui était en germe, comme nous l’avons vu, dès le début du projet de parcelle musulmane : l’installation de la « grille de la honte » par le collège de Schaerbeek ayant conduit à la formation du collectif Un cimetière pour tous.

Des morts qui mobilisent : le collectif « Un cimetière pour tous » (2018)

  • 37 Conseil communal, 31 janvier 2018.

25Lors du conseil communal qui se tient le lendemain de l’installation de la grille le 30 janvier 2018, l’échevin à l’état civil (à l’origine de l’opération) disqualifie l’action du collectif Un cimetière pour tous, en prétendant que les signataires de la pétition ont été abusés par une information orientée. Selon lui, il serait « intellectuellement malhonnête de tenter de faire d’un simple problème de gestion une question politico-religieuse et de prendre en otage les citoyens en instrumentalisant les médias via une information tronquée ». Il rappelle que le CMcB a été créé par la commune de Schaerbeek, laquelle lui a concédé des parcelles de « son territoire ». « Son personnel » assume toujours la plupart des tâches inhérentes à ce cimetière qui a pris, trois ans plus tôt, l’initiative de revendiquer son autonomie. « C’est donc à bon droit que la commune a décidé l’installation effective de la clôture, en janvier 201837. »

  • 38 En 2015, la Sûreté de l’État a ordonné à la commune de Schaerbeek d’accepter la demande d’inhumatio (...)

26Les propos tenus par l’échevin, la veille, au micro d’une journaliste, suggèrent qu’il existe une autre raison : celle « de mettre fin à cette ambiguïté qui fait que chaque fois qu’il se passe quelque chose au cimetière multiconfessionnel, on dit c’est le cimetière de Schaerbeek38. Non, ce n’est pas le cimetière de Schaerbeek, car le cimetière multiconfessionnel a sa propre autonomie et, surtout, est une entité juridiquement distincte ».

  • 39 En recourant à divers moyens : pétition, courriers aux administrateurs de l’intercommunale d’inhuma (...)

27De son côté, le collectif mène sa propre enquête. Il s’informe auprès des communes possédant des parcelles musulmanes, prend connaissance de la législation et, en toute connaissance du jeu politique, n’hésite pas à faire pression39 auprès des responsables politiques afin d’obtenir gain de cause. La recherche que je mène parallèlement dans les archives sur l’histoire du cimetière alimente à son tour cette enquête. Si l’objectif premier du collectif est le retrait de la grille, son principal enjeu théorique est de contrer tant le récit de l’échevin à l’état civil, lequel réduit l’origine de la grille à une simple question technique, que celui du bourgmestre et de son chef de cabinet, lesquels la justifient par la nature même du CMcB. Deux versions du cimetière, contenues dans des interprétations divergentes de la législation funéraire, vont se confronter.

  • 40 Conseil communal, 12 septembre 2018. Notons que cet idéal du cimetière libéral laïque, également dé (...)
  • 41 Conseil communal, 12 septembre 2018.

28Une première version peut être déduite du caractère d’exception que le bourgmestre attribue au CMcB. Dans ces propos, tenus lors du conseil communal qui se tient huit mois plus tard, ce lieu rare et singulier apparaît comme une anomalie, voire, à mi-mot, comme un projet illégal. En effet, selon lui, « la loi sur les cimetières implique d’enterrer tout le monde côte à côte ». Dès lors, en permettant à la fin des années 1990 des enterrements selon des rites distincts, respectueux des choix religieux, la commune de Schaerbeek a « fait quelque chose de très original », elle a « organisé un cimetière différent du cimetière commun où tout le monde est mélangé40 ». Pour ce faire, elle a créé une structure juridique spécifique, une intercommunale d’inhumation, qui « souhaite (…) avoir des heures de fonctionnement qui sont différentes de notre cimetière ». Ce qui exige dès lors « d’aller un peu plus loin dans cette organisation différenciée41 ».

29Ainsi, afin de justifier la présence de la grille, sans l’assumer complètement, le collège schaerbeekois accentue la différence avec le CMcB : « Ce sont deux entités juridiques différentes », « c’est un autre cimetière ». Certes, pour lever tout doute, l’origine du cimetière est rappelée, mais, du fait de cette externalisation, on en oublie que la commune de Schaerbeek est à l’initiative de l’intercommunale et qu’elle en fait partie intégrante. Or, elle agit comme un hôte agacé par son locataire quelque peu « encombrant » (Fischer et Jakšić, 2021), lequel ne respecte pas la réglementation du cimetière « normal » et accepte des pratiques funéraires qui vont à l’encontre de la réglementation de « son » cimetière.

30La répétition, la récurrence des propos et des gestes d’hostilité et de contrôle envers ce lieu sont troublantes. Depuis sa conception, le CMcB est hanté par le motif de la frontière et de la séparation. Lors des débats communaux qui l’ont enfanté, son devenir ghetto effraye même ceux qui prétendent le défendre. À l’inverse, pour le collectif, cette grille vient marquer la séparation entre « nous » et les « autres » et va à l’encontre des raisons qui ont conduit certains de ses membres à enterrer leur proche au CMcB.

31Quelques jours plus tard, le collectif Un cimetière pour tous, fort de sa connaissance des archives et de la législation, rédige une carte blanche (tribune) visant à faire exister une autre version du CMcB. En s’appuyant sur les statuts de l’intercommunale, il rappelle l’origine de la parcelle multiconfessionnelle : la discrimination dont faisaient l’objet les familles désirant enterrer leur défunt selon les prescriptions funéraires islamiques.

32Son positionnement vise à rendre justice aux raisons d’être de ce cimetière et à la particularité de son statut. Comme nous l’avons vu, il émane d’une association de plusieurs communes, ce qui lui confère un statut public. Pourtant, il se distingue des quelques parcelles confessionnelles existantes dans d’autres cimetières belges. Bref, il ne s’agit ni d’une parcelle ni d’un cimetière à part entière. Et c’est précisément l’ambiguïté de ce statut – « parcelle » sous tutelle soumise à la réglementation du cimetière de Schaerbeek ; « cimetière » totalement indépendant quand il s’agit de s’en distinguer à partir de 2018 – qui permet à la commune de Schaerbeek d’opérer des glissements servant ses intérêts.

33La circulaire ministérielle joue ici en la faveur du collectif, puisqu’elle n’envisage pas la mise en place de cimetières confessionnels proprement dits. Les parcelles confessionnelles n’ont d’autre existence possible que dans des cimetières communaux (article 16, § 1 de loi fédérale). Dès lors, le placement de cette grille peut être interprété, juridiquement parlant, comme un abus d’autorité menant à une séparation arbitraire. Pour les usagers du cimetière, cette séparation est violente. Elle dénie et méprise le choix funéraire des familles, choix qui n’a rien d’évident et qui peut être source de conflit au sein des familles (Chaïb, 2000) ; elle rompt la confiance qui était nécessaire à ce choix ; elle montre que ce lieu est administré sans aucun égard à l’endroit des morts qui y reposent et de leurs familles. Deux versions du CMcB, deux projets de société s’affrontent dans cette controverse. Le cimetière normalisé, lisse, où rien ne dépasse ; lequel n’offre aux défunts musulmans, considérés comme étrangers – morts excédentaires (Sayad, 2000) – qu’un accès symbolique et sous contrôle. Et le cimetière véritablement ouvert à toutes et à tous, lequel permet à ces défunts de faire territoire et collectif conformément aux prescriptions funéraires qui les concernent.

  • 42 Il faudra attendre encore six ans avant que le CMcB soit équipé d’un bâtiment qui réponde aux exige (...)
  • 43 Entretien réalisé le 3 octobre 2023.

34L’action du collectif conduira au retrait de la grille en septembre 2018. Le CMcB reprendra le cours de sa vie « normale ». L’intercommunale engagera deux personnes supplémentaires afin de renforcer l’équipe. Malgré la précarité42, cet épisode et le soutien du collectif seront selon son directeur un moment crucial dans l’évolution de la vie du cimetière, un moment de consolidation et d’autonomie qui lui avait été refusé jusque-là43.

D’autres formes de solidarité et de soin (2020-2021)

L’épidémie de Covid-19 : vers la fabrication d’une alternative au rapatriement

  • 44 Il regroupe des activistes, des chercheurs, dont je fais partie, ainsi que le directeur du CMcB.
  • 45 Elle a été menée par David Jamar, Elsa Roland et Martin Vander Elst (2020).

35En mars 2020, un autre collectif44, préoccupé par les conséquences de la pandémie de Covid-19 sur le soin des morts et de leurs familles, se forme dans le cadre de l’enquête collaborative « Documenter les plis de Covid-1945 ». Les recherches en situation de crise menées par ce collectif concernent, en particulier, les enjeux liés aux traitements des morts en migration, notamment les restrictions au rapatriement post-mortem, et les dispositifs permettant le respect des prescriptions funéraires. Elles ont été consignées dans un billet publié en juillet 2020 (Hamarat et Vella, 2020) sur lequel je ne m’attarderai pas ici. Je souhaite davantage insister sur les effets à plus long terme de la pandémie sur l’évolution du cimetière et de l’inhumation des musulmans à Bruxelles.

  • 46 Je n’ai pas mené d’analyse quantitative visant à chiffrer la proportion de rapatriements et d’enter (...)

36Rappelons d’abord que, lors de cette crise, le CMcB est parvenu à accueillir le triple d’enterrements grâce à l’apport d’une série de forces en présence au sein de la communauté musulmane (Turine et Delvaulx, 2020). Ensuite, tous les acteurs du cimetière – directeur, pompes funèbres, associations, usagers – considèrent que le CMcB est devenu, depuis cet épisode, une alternative au rapatriement46. Plusieurs raisons sont invoquées pour expliquer ce changement. Le cimetière a montré sa capacité à répondre aux attentes de la communauté musulmane et a ainsi acquis sa confiance. Les tombes y sont orientées en direction de La Mecque. Les concessions, d’une durée allant de 25 à 50 ans, peuvent être renouvelées. Les défunts peuvent y être inhumés, accompagnés par des travailleurs bénévoles et des fossoyeurs de confession musulmane, pour lesquels le soin communautaire aux morts est une obligation. Ils peuvent y être enterrés dans un linceul. Le cimetière dispose d’un lieu de cérémonie pour la prière au mort et, depuis 2024, d’une infrastructure pour les ablutions. Enfin, les morts contraints de rester sur le territoire belge en raison de la fermeture des frontières ont dessiné de nouvelles géographies familiales, « de nouveaux territoires » (Despret, 2017, p. 24) en modifiant le projet funéraire de leurs proches.

  • 47 Association humanitaire – d’où le jeu de mots entre umma (communauté) et humanity – membre du colle (...)
  • 48 Entretien réalisé le 16 mars 2022.
  • 49 Il ne s’agit pas d’un cas isolé. La renégociation de la place des émigrés déclenchée par la rupture (...)

37L’histoire de la fondatrice de l’association Ummanity47 en est une bonne illustration. Le Maroc a été l’un des pays les plus sévères sur la fermeture des frontières pendant la crise sanitaire. Hanane B. a vécu le refus du rapatriement de son père comme un véritable abandon. « Moi, personnellement, le Maroc, c’est fini », me confiera-t-elle48. Le Maroc « a coupé le cordon ombilical avec ses enfants (…). Si mon papa est enterré ici, moi je vais suivre, mes enfants vont suivre et ainsi de suite49 ». Cette rupture constitue un moment charnière de son parcours professionnel lors duquel elle décide de s’investir dans les soins funéraires : lavage rituel du corps, récolte de dons, entretien du cimetière sur la base d’actions bénévoles. Ce revirement sera précieux pour le cimetière, les morts de la Covid-19, ainsi que pour ceux qui suivront.

38L’autonomisation du CMcB en 2018 grâce au collectif Un cimetière pour tous et sa consolidation en 2020 suite à la Covid-19 furent des terreaux propices à l’émergence d’autres luttes à propos d’autres morts problématiques. Des passages se feront d’un collectif à un autre, grâce à certains membres de collectifs existants, comme c’est le cas pour le comité Justice pour Lamine Bangoura.

Justice et soin pour Lamine Bangoura

  • 50 Qui ne sont pas soutenues par une assurance et qui s’occupent « des défunts privés », c’est-à-dire (...)
  • 51 Introduite par Robert Hertz (2014 [1907]) et reprise notamment par Valérie Robin Azevedo et Marina (...)

39Lamine Moïse Bangoura est décédé le 7 mai 2018 à son domicile, à la suite de violences policières. Il a été inhumé au cimetière multiconfessionnel de Bruxelles le 17 décembre 2021. Sa mort est problématique non seulement parce que les conditions de son décès ont empêché qu’il soit traité selon les procédures normales d’enregistrement et d’inhumation (Le Clainche-Piel, 2020), mais également car il est un homme noir. Entre ces deux dates, la violence à son égard et à l’égard de ses proches n’a pas cessé. Sa famille n’a jamais pu voir son corps, son rapatriement en Guinée lui a été refusé. Contrairement à Georges Floyd, qui est décédé dans les mêmes circonstances – un plaquage ventral funeste – les policiers n’ont pas été jugés. Son corps a été séquestré pendant plusieurs années par des petites pompes funèbres indépendantes50 situées dans la commune de Molenbeek. En cause, une « dette à la fois illégitime et odieuse » (Comité Justice pour Lamine Bangoura, 2021) que celle-ci a fait peser sur la famille pour les frais de conservation du corps. Tout cela dans un silence médiatique assourdissant. Pour toutes ces raisons, Lamine Bangoura est « malemort51 ».

  • 52 L’organisation de cette manifestation a été coordonnée par Change ASBL. L’association se présente c (...)
  • 53 Contrairement aux autres collectifs mentionnés, je n’en fais pas partie. Je soutiens indirectement (...)
  • 54 À l’initiative du collectif Bruxelles Panthères, cette deuxième édition du Bandung du Nord s’est te (...)

40Le 7 juin 2020 se tient à Bruxelles une grande manifestation Black Lives Matter (BLM)52 autour du décès de Georges Floyd. Lors de cet événement, le père de Lamine Bangoura prend la parole : le corps de son fils est retenu en otage depuis maintenant deux ans par des pompes funèbres qui empêchent de l’enterrer dignement. Cette parole agissante est à la base de la constitution du comité Justice pour Lamine Bangoura53. Deux membres du collectif racontent lors du Bandung du Nord54 l’effet de cette parole. Pour la première : « BLM a été un moment d’arrêt où l’on a entendu les cris des morts qui nous précèdent, des morts sans sépulture, auxquels personne n’a jamais rendu hommage. » Le second, lequel se présente comme venant « d’une culture où l’on interprète les signes », entend la parole du père de Lamine Bangoura comme un appel, une occasion d’enterrer son frère décédé lors de la Covid et qu’il n’a pu honorer (au vu des circonstances sanitaires) comme ancêtre : « C’est mon devoir d’Africain, mon devoir de Bantou, de Kékousou. » Ainsi, le collectif de soutien à la famille Bangoura fait plus qu’un travail de médiation avec les journalistes et les avocats, il valide « par le partage d’expérience de racisme situé », ce qui est arrivé à Lamine Bangoura, il « réhabilite une vérité » autour de ce dont il a été victime : un meurtre négrophobe (Ajari, 2021). Mais ce n’est pas tout. « Au-delà de l’agenda antiraciste » (Makanga, Clette-Gakuba, et Jamar, 2025), le collectif pose un double geste de justice et de soin communautaire. Un mort privé de sépulture doit être inhumé. Un des membres du comité précise, lors du Bandung du Nord :

Et du mieux qu’on peut, avec le frère Nordine on a fait nos devoirs de musulmans, de Bantou. On s’est assurés qu’à chaque étape, indépendamment de ce que la justice des hommes fera, Lamine soit remis en dignité jusqu’au moment où l’on prendra la terre et on ira l’enterrer.

41Le 7 décembre 2021, le corps de Lamine Bangoura est restitué à sa famille grâce à un réseau de solidarité impliquant notamment des acteurs importants du CMcB. Deux principaux éléments permirent le déblocage de la situation : un message sur les réseaux sociaux visant à alerter de la situation de Lamine et à demander de l’aide ; une émission produite par le média indépendant Cité 24, dans laquelle le journaliste Fayçal Cheffou reçoit le comité et le père de Lamine Bangoura. Le journaliste s’est également entretenu avec le gérant des pompes funèbres, il en diffuse un extrait en direct, les propos de ce dernier sont glaçants. « Soudain, la mèche s’allume… et propage un scintillant feu de conscience à travers Bruxelles » (Mukuna, 2021). D’autres pompes funèbres islamiques contactent Najat Saadoune du collectif Causes communes et, de fil en aiguille, une proposition financière est faite pour que le corps soit libéré. Le jour de l’enterrement, la mère de Lamine se rend auprès du directeur du CMcB pour le remercier de la gratuité de la concession. Plusieurs gestes de solidarité sont posés et ce sont ces gestes qui font communauté. Alors que le rapatriement de Lamine Bangoura a été empêché, son inhumation au CMcB – dans un lieu refuge où il est accompagné et soigné par la communauté – a constitué un enjeu pour sa famille et le collectif.

Conclusion : faire collectif avec les morts problématiques

42Le parti pris de l’enquête sur laquelle repose cet article est d’appréhender la « mort en exil » (Chaïb, 2000) ou « mort en migration » à partir des morts problématiques. Il ne s’agit pas d’un choix arbitraire. Mes recherches préliminaires sur les parcelles musulmanes dans les cimetières belges, ainsi que mon premier contact avec le cimetière multiconfessionnel de Bruxelles attestent du caractère problématique des morts musulmans sur le territoire belge. L’ambivalence de la loi sur les funérailles et sépultures, les réglementations qui régissent les cimetières et leur prétendue neutralité font corps pour contester la légitimité de leur présence et conditionner la place qu’ils pourront occuper. Cette « intégration conditionnelle » (Hage, 2017, p. 17) des morts musulmans – qui renvoie à celle des vivants qui leur correspondent – consiste à les reléguer à un « espace de subalternité » (Fadil, 2019). En effet, selon Fadil, le pouvoir épistémique de la sécularité ne réside pas dans l’effacement des expériences religieuses, mais dans la régulation du type de revendications que les musulmans peuvent formuler. Dans cet espace, où l’islam est réduit à un système de représentations symboliques, les morts ne sont pas épargnés, puisque leur regroupement dans une parcelle qui leur soit exclusivement réservée semble totalement incongru, tant aux gardiens de l’ordre national qu’à ceux de l’ordre séculier. Cela fait écho au caractère « transpartisan de l’islamophobie » analysé par Hajjat et Mohammed (2022) dans le champ politique français.

43De manière transversale, ces morts « déplacés » (Sayad, 2000) ou tenus pour « rétrogrades » (De Sousa Santos, 2011) sont essentiellement appréhendés comme un problème en raison de la menace de régression qu’ils sont suspectés de faire peser sur la société. Le spectre de la « guerre des cimetières » ayant conduit à leur sécularisation pèse sur eux comme un puissant opérateur de stigmatisation et d’assimilation. La norme séculière, nous l’avons vu, ne cherche pas uniquement à diluer la présence de ces morts dans un espace réservé aux existences individuelles et symboliques (un croissant islamique sur la tombe) : elle entend s’exercer jusqu’au cœur du rituel religieux en tentant de tenir les familles à l’écart du processus d’inhumation, de réguler la temporalité des enterrements, de déterminer les méthodes d’ensevelissement en regard de leur conformité à d’hypothétiques règles de salubrité. Le placement de la grille autour du CMcB en 2018 a cristallisé le caractère problématique de ces morts en le rendant, le temps de la confrontation, publiquement visible.

44Si pour la commune de Schaerbeek cette grille constituait l’étape finale d’un processus de séparation qui était en germe dès le départ, elle a finalement représenté l’occasion d’une nouvelle étape de consolidation et d’autonomisation du CMcB. Ainsi, en dépit des manières dont la norme séculière cherche à s’imposer, les morts en migration et les communautés qui les entourent – accompagnés à certaines occasions par des collectifs hétérogènes – produisent dans ses interstices d’autres modalités d’existence, de justice et de soin. Ils ne se contentent pas de subir cette norme et sa façon d’en faire des morts problématiques ou des « malemorts », ils activent ou habitent ces problèmes dans leurs propres termes, en font des objets de résistance. Prendre part ou se tenir aux côtés de ces collectifs, mais également porter une attention aiguë – comme nous y invite De Sousa Santos (2011) – aux gestes de solidarité, à la résistance discrète menée par les communautés concernées est une manière de faire collectif avec ces morts.

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Notes

1 Schaerbeek est la deuxième plus importante commune (130 000 habitants) de la région de Bruxelles-Capitale (composée de 19 communes). Elle est très hétérogène socialement et culturellement. Elle compte une proportion importante de personnes de confession musulmane issue de pays (le Maroc et la Turquie) ayant fourni une importante main-d’œuvre à la Belgique depuis les années 1960.

2 Bruno Schmitz, « Polémique à Schaerbeek : des grillages pour séparer les différentes confessions au cimetière », RTBF, https://www.rtbf.be/info/regions/bruxelles/detail_schaerbeek-des-grillages-pour-separer-les-differentes-confessions-au-cimetiere?id=9825663.

3 La Belgique est un État neutre et non laïque. Elle reconnaît et finance (en proportion variable) les cultes reconnus – catholique, protestant, israélite, anglican, islamique, orthodoxe – et (depuis 2002) la laïcité organisée. Contrairement à la France, la laïcité n’est pas un principe constitutionnel structurant. C’est pourquoi nous parlerons tout au long du texte de sécularité plutôt que de laïcité.

4 L’absence et la présence ne renvoient pas ici au concept de « double absence » développé par Sayad (1999) et discuté dans de nombreux articles à propos de la « mort en migration » – voire notamment Cuzol, 2018 ; De Heusch, Wenger et Lafleur, 2022.

5 Archives administratives de la commune de Schaerbeek : débats communaux (1997-1998) relatifs au projet de parcelle musulmane (futur cimetière multiconfessionnel) ; documents du service état-civil population (1997-2016) relatant les difficultés de cohabitation avec le CMcB. Archives législatives sur les funérailles et sépultures : discussion du projet de la première loi nationale (1969-1971) ; discussion du projet de modification de cette loi (1998) suite aux controverses suscitées par le projet de parcelle musulmane à Schaerbeek ; circulaire ministérielle qui en a découlé (2000) ; discussion du projet d’ordonnance régionale bruxellois relatif à l’usage du linceul (2011-2012).

6 Entretiens semi-directifs menés en automne 2021 avec des conseillers et échevins communaux schaerbeekois et le juriste ayant pris part aux débats et controverses de la fin des années 1990.

7 Une présence régulière au cimetière ; des expériences directes (présence aux manifestations collectives de soutien, inhumation de Lamine Bangoura au CMcB) ; des discussions informelles et des entretiens approfondis avec des acteurs ayant participé à la consolidation du cimetière : associations de soin aux morts, pompes funèbres, directeur, militants, etc.

8 Je m’appuie également sur des archives personnelles et sur celles du directeur du cimetière, ainsi que sur des articles de presse et des articles écrits par les collectifs.

9 Affaire pédocriminelle au retentissement mondial ayant pour protagoniste Marc Dutroux, condamné pour viols, meurtres et séquestrations de fillettes et d’adolescentes.

10 Selon Mouhad Reghif, membre du collectif bruxelles Panthères et proche de la famille, les parents de Loubna n’ont jamais envisagé de l’inhumer ailleurs qu’à Tanger, là où ils retourneront lors de leur décès.

11 Reprise dans la revue comparative de la littérature à propos des pratiques funéraires musulmanes et de la législation et réglementation belges (Ahaddour et Broeckaert, 2017).

12 Il n’envisage pas qu’un cimetière puisse être à la fois confessionnel et public, comme c’est le cas de la Ville de Strasbourg, laquelle possède depuis 2012 un cimetière musulman public. Par ailleurs, des cimetières musulmans privés et publics existent dans d’autres pays européens comme le Royaume-Uni et les Pays-Bas (Ahaddour & Broeckaert, 2017) ainsi qu’en Espagne (Moreras, 2022). Sur l’expérience du cimetière privé dans le Grand Londres, voir Afiouni (2019). Pour une comparaison entre gestion des lieux d’inhumation en France et au Royaume-Uni, voir Afiouni (2012).

13 Selon Xavier Deflorenne (2016), il s’agit de « la plus importante controverse qui ait jamais touché les lieux de sépulture » en Belgique.

14 Dans son article sur la contestation spatiale des paysages de la mort des migrants en Grande-Bretagne, Alistair Hunter (2016) utilise plutôt le concept de domestication qu’elle reprend à Ghassan Hage (1996).

15 Depuis 2002, les réglementations liées aux funérailles et sépultures ont été régionalisées. Deux ans plus tard, la Région flamande autorise l’usage du linceul. Il est toujours interdit en Région wallonne.

16 Échevin à l’état civil, Conseil communal, octobre 1998.

17 Échevin à l’état civil, entretien mené le 10 novembre 2021

18 Notons que ce récit fantasmé de l’invasion musulmane concorde avec l’idée selon laquelle la majorité des musulmans désire être enterrée en Belgique.

19 Parti belge d’extrême droite ayant emprunté son nom au Front national français sans y être directement lié.

20 Conseil communal, mai 1998.

21 Ibid.

22 Ibid.

23 Ibid.

24 Ibid.

25 Ibid.

26 Voir Intercommunale d’inhumation de Schaerbeek, 2023. La communauté juive possède divers espaces en Belgique pour l’inhumation de ses défunts, ce qui explique ce faible pourcentage. Ce précédent a d’ailleurs été utilisé comme argument en faveur de la création du même type d’espace pour les défunts musulmans.

27 Directeur du service état-civil – PV réunion entre le service état-civil de Schaerbeek et le responsable du CMcB – 17 avril 2002.

28 Ibid.

29 Au Royaume-Uni (Afiouni, 2012) et en Espagne (Moreras, 2022), des solutions ont été trouvées pour répondre aux spécificités de l’inhumation islamique.

30 Une circulaire ministérielle n’est pas contraignante, et les communes gardent une relative autonomie dans la gestion des cimetières. C’est ce qui explique que l’intercommunale n’a pas suivi l’idée de concessions de 15 ans préconisées par la circulaire ministérielle de 2000 évoquée plus haut.

31 Entretien mené le 10 octobre 2021.

32 Fondé par Najat Saadoune, il regroupe diverses associations, dont Ummanity, laquelle jouera un rôle crucial lors de l’épidémie de Covid-19.

33 Aiephaf (Association pour l’intégration par l’emploi des personnes handicapés des pays arabes et d’Afrique) est la première association sans but lucratif (ASBL) qui, au début des années 2000, se lance dans le lavage rituel des défunts et la récolte de dons en faveur des familles qui ne sont pas assurées.

34 Personnes sans papiers, en « situation irrégulière », qui sont prises en charge par le Centre public d’action sociale.

35 Entretien mené le 10 octobre 2021.

36 Voir Intercommunale d’inhumation de Schaerbeek, 2023.

37 Conseil communal, 31 janvier 2018.

38 En 2015, la Sûreté de l’État a ordonné à la commune de Schaerbeek d’accepter la demande d’inhumation de deux auteurs d’attentat-suicide afin d’identifier les personnes présentes à l’enterrement. Le malaise suscité par cette décision, auprès notamment de l’échevin à l’état-civil, a conduit la commune à inhumer ces derniers de manière anonyme et en toute discrétion.

39 En recourant à divers moyens : pétition, courriers aux administrateurs de l’intercommunale d’inhumation, interpellation des élus communaux, tract, carte blanche (tribune).

40 Conseil communal, 12 septembre 2018. Notons que cet idéal du cimetière libéral laïque, également défendu par l’historienne Anne Morelli (2008), est contredit par le système de parcellisation qui organise les cimetières – parcelle des bourgmestres, parcelles militaires, parcelle des enfants.

41 Conseil communal, 12 septembre 2018.

42 Il faudra attendre encore six ans avant que le CMcB soit équipé d’un bâtiment qui réponde aux exigences d’accueil. Il a été inauguré en mai 2024, alors que son premier directeur était à la retraite.

43 Entretien réalisé le 3 octobre 2023.

44 Il regroupe des activistes, des chercheurs, dont je fais partie, ainsi que le directeur du CMcB.

45 Elle a été menée par David Jamar, Elsa Roland et Martin Vander Elst (2020).

46 Je n’ai pas mené d’analyse quantitative visant à chiffrer la proportion de rapatriements et d’enterrements. Je rends compte ici d’une perception générale depuis 2020. Par ailleurs, les pompes funèbres avec lesquelles je me suis entretenue estiment à 50 % la proportion d’inhumation au CMcB, les 50 % restant se faisant rapatrier.

47 Association humanitaire – d’où le jeu de mots entre umma (communauté) et humanity – membre du collectif Causes communes. Elle développera à la suite de la crise sanitaire un volet dédié spécifiquement aux soins funéraires : « Ummanity Janasa ».

48 Entretien réalisé le 16 mars 2022.

49 Il ne s’agit pas d’un cas isolé. La renégociation de la place des émigrés déclenchée par la rupture affective entre les diasporas et leur pays d’origine au moment de la Covid-19 est au cœur de l’article de De Heusch, Wenger et Lafleur (2022).

50 Qui ne sont pas soutenues par une assurance et qui s’occupent « des défunts privés », c’est-à-dire non couverts par une assurance obsèques.

51 Introduite par Robert Hertz (2014 [1907]) et reprise notamment par Valérie Robin Azevedo et Marina Panizo (2020) au moment de la crise sanitaire, la notion de « malemort » associe les circonstances spécifiques du décès (la violence de celui-ci), l’empêchement des soins dûs aux morts et les pratiques rituelles. Cette notion fait davantage exister que celle de « mauvaise mort » (Thomas, 1975), la souffrance du mort – plus spécifiquement l’idée qu’une mort prématurée conduit à une biographie incomplète du mort – et la possibilité que celle-ci se manifeste auprès des vivants qui se sentent tenus de répondre. Cela est important dans le cas du décès de Lamine Bangoura, puisque le collectif a dû reconquérir un droit au soin dénié par l’indifférence institutionnelle.

52 L’organisation de cette manifestation a été coordonnée par Change ASBL. L’association se présente comme un mouvement d’Afropéens en quête de valorisation et de promotion de la culture africaine. Black Lives Matter est un mouvement social né en 2013 aux États-Unis afin de lutter contre le racisme systémique envers les Noirs et plus spécifiquement contre les violences policières et les pertes de vies qui s’ensuivent.

53 Contrairement aux autres collectifs mentionnés, je n’en fais pas partie. Je soutiens indirectement la famille en participant aux rassemblements organisés par le comité, en signant les cartes blanches, en alimentant la cagnotte, par des discussions avec des membres du collectif dont je suis proche. Je suis présente à l’enterrement.

54 À l’initiative du collectif Bruxelles Panthères, cette deuxième édition du Bandung du Nord s’est tenue à Bruxelles du 16 au 18 décembre 2022.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Graziella Vella, « Le cimetière multiconfessionnel de Bruxelles : tenir malgré l’adversité »L’Année du Maghreb [En ligne], 35 | 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/anneemaghreb/17160 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fhe

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Auteur

Graziella Vella

Anthropologue, Université de Mons (Belgique)

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Droits d'auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

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