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Climat et paysages au service du tourisme colonial en Tunisie : une approche d’histoire environnementale (fin xixe-début xxe siècle)

Climate and landscapes in the service of colonial tourism in Tunisia: An environmental history approach (late 19th–early 20th century)
المناخ والمناظر الطبيعية في خدمة السياحة الاستعمارية في تونس: نهج في التاريخ البيئي (أواخر القرن التاسع عشر - أوائل القرن العشرين)
Hatem Hamdi

Résumés

Cet article propose une histoire environnementale du tourisme colonial en Tunisie, en analysant les usages politiques et territoriaux du climat et de la nature dans le processus de mise en tourisme. À rebours d’une lecture réductrice du tourisme comme simple loisir ou vitrine idéologique, il avance l’hypothèse que la valorisation touristique des milieux naturels constitue un vecteur décisif de la domination française. La thèse défendue est que le tourisme colonial, loin d’être marginal, participe pleinement à l’occupation, à la transformation et à la hiérarchisation du territoire, en faisant de l’environnement un instrument d’appropriation, de contrôle et de légitimation. En Tunisie, le climat, les paysages, les eaux thermales, les ruines antiques ou la « nature orientale » sont mobilisés comme ressources d’attractivité et instruments d’ancrage colonial, articulant peuplement, rentabilité et emprise spatiale.

L’étude couvre la période allant de l’instauration de la colonisation en 1881 à l’entre-deux-guerres, au moment où le tourisme devient une politique publique assumée. Elle s’appuie sur un corpus varié de sources imprimées (presse coloniale, guides touristiques, littérature de voyage, brochures publicitaires), d’archives administratives (documents de la Résidence générale, dossiers d’aménagement touristique) et de récits scientifiques. En croisant les apports de l’histoire environnementale, de l’histoire du tourisme et des approches postcoloniales, elle interroge les conditions matérielles, discursives et politiques de la mise en tourisme de la Régence.

Trois volets structurent l’analyse. La première partie, « La mise en scène des ressources environnementales entre climat, nature et tourisme colonial », montre comment un ensemble de discours coloniaux structurants – relayés par la presse, les médecins, les promoteurs et les institutions – construit un imaginaire climatique et paysager destiné à rassurer les colons et à séduire les hiverneurs et les touristes européens. Climat méditerranéen « salubre », forêts de montagne, ruines romaines, eaux thermales ou « authenticité orientale » sont présentés comme autant de ressources à valoriser. Cette mise en scène transforme la nature en capital touristique tout en naturalisant l’occupation coloniale.

La deuxième partie, « Valoriser, contrôler, exclure : la fabrique environnementale du tourisme colonial », s’intéresse aux dispositifs d’encadrement des espaces naturels et des pratiques touristiques. Comités d’hivernage, stations climatiques, infrastructures thermales et hôtelières, mais aussi réseaux de transport et circulations touristiques constituent des dispositifs concrets de contrôle et de reconfiguration du territoire. L’organisation des mobilités – ferroviaires, routières ou excursionnistes – participe à une mise en réseau des ressources coloniales, intégrant exploitations agricoles et sites extractifs dans l’expérience touristique. Ces aménagements redéfinissent les hiérarchies socio-spatiales et marginalisent les usages locaux. Le tourisme façonne ainsi une géographie coloniale sélective, où la nature est aménagée et encadrée pour une minorité européenne.

La troisième partie, « Recomposer le littoral : tourisme balnéaire et reconfigurations socio-environnementales dans les banlieues nord et sud de Tunis », analyse la transformation des zones côtières sous l’effet de la villégiature balnéaire. À La Marsa, Maxula-Radès ou Saint-Germain, les plages deviennent des espaces de distinction intégrés à un urbanisme colonial de la santé, du loisir et du prestige. Ce processus marginalise les populations locales et reconfigure les usages du rivage selon des logiques d’appropriation impériale. La plage devient un espace classifié, réservé et mis en scène comme symbole du progrès colonial.

En articulant représentations, pratiques et infrastructures, cet article montre que la mise en tourisme de la Tunisie coloniale s’inscrit dans une stratégie plus vaste de mise en ressources de l’environnement. Le tourisme n’est pas un à-côté anecdotique de la colonisation, mais un vecteur stratégique de présence française, un moyen d’ancrage territorial et de transformation paysagère. À travers lui, les autorités coloniales imposent un ordre spatial, économique et symbolique où la nature devient le support d’une domination diffuse mais structurante.

Ce travail s’inscrit dans les dynamiques récentes d’une histoire environnementale des empires, attentive aux relations entre pouvoir, nature et territoire. Il entend contribuer à une meilleure compréhension des logiques de la mise en valeur touristique dans les configurations coloniales nord-africaines.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Journal des débats politiques et littéraires, 14 juin 1881, p. 2 et 11 décembre 1881, p. 1 ; Rivièr (...)
  • 2 Les débuts du second empire colonial français se caractérisent par un faible attrait des colons mét (...)
  • 3 Sur cette conception de la colonisation fondée sur la mise en valeur économique et le peuplement eu (...)

1Parallèlement à la répression des résistances locales, amorcée dès 1881 avec l’imposition de la lourde « indemnité du Santoni » – levée par la confiscation de troupeaux, de récoltes d’orge ou de fruits sur pied1 –, la France engage la Tunisie dans une transformation territoriale profonde. La colonisation s’y déploie selon une logique d’appropriation environnementale mêlant prise de possession des terres, expulsion des habitants, exploitation des ressources naturelles et « mise en valeur » du territoire (De Lanessan, 1887, p. 89-118 ; Loth, 1902, p. 414-470 ; Habel, 1912 ; Rivière et Lecq, 1914, p. 829-832 ; Vigné d’Octon, 2001, p. 51-79). Ce processus, qui dépasse la seule réforme des structures administratives2, redéfinit matériellement et symboliquement les milieux, désormais conçus comme des ressources au service d’un projet colonial fondé sur l’investissement, le peuplement européen et la rentabilité3.

  • 4 Campou, 1887, p. 100 ; Leroy-Beaulieu, 1887, p. 324-328 ; Journal des débats politiques et littérai (...)
  • 5 La Dépêche tunisienne, 4 février 1898, p. 1.

2Dès la fin du xixe siècle, la Tunisie est pensée comme une colonie de peuplement, destinée à devenir le prolongement oriental de l’Algérie française et à contenir l’influence italienne (Leroy-Beaulieu, 1887, p. 312 et 315 ; Vitry, 1900, p. 179). Ce projet repose sur des logiques de sédentarisation coloniale fondées sur la valorisation conjointe de la fertilité des sols, d’un climat réputé salubre et de la diversité des paysages, ainsi que sur l’importance accordée au patrimoine antique4. Ces « atouts environnementaux », à la fois naturels, culturels et politiques, sont mobilisés pour façonner une image hospitalière et rassurante de la colonie et orienter les perceptions européennes du territoire tunisien (Piesse, 1882, p. 488). Dès 1912, Émile Guillot appelle à faire de la Régence « une véritable petite France africaine » (p. VII). Climat méditerranéen, eaux thermales, forêts de montagne, ruines antiques ou supposée authenticité orientale deviennent autant d’arguments de séduction, articulant tourisme d’hivernage – jugé indispensable à l’avenir de la colonie5 –, villégiature balnéaire et stations d’altitude (Karl, 1902 ; Monmarché, 1930, p. LXIII).

  • 6 Pour une synthèse historiographique sur l’histoire environnementale des empires coloniaux, voir : L (...)
  • 7 L’auteur remercie Sylvie Thénault pour lui avoir suggéré d’élargir ses recherches à une histoire en (...)
  • 8 La Dépêche tunisienne, 25 avril 1900, p. 2.
  • 9 Exposition universelle de 1900, 1900, p. 68.
  • 10 Guerard et Boutineau, 1892 ; Lorin, 1908, p. 89-90 ; Ministère des Affaires étrangères, 1926, p. 51 (...)
  • 11 La Gazette algérienne, 11 août 1894, p. 2 ; La Dépêche tunisienne, 15 août 1897, p. 3 et 24 juillet (...)

3Croisant l’histoire environnementale des empires contemporains avec celle du tourisme6, cette étude propose une histoire environnementale du tourisme colonial au Maghreb, en particulier en Tunisie7. Elle interroge la manière dont le climat, la nature et les paysages sont perçus, mobilisés et intégrés à la mise en tourisme de la Régence entre la fin du xixe et la première moitié du xxsiècle. Loin de se réduire à des ressources d’agrément (Jarrassé, 2018), ces éléments participent à la construction d’une destination enviable et à la légitimation de l’entreprise coloniale. Dans cette perspective, la valorisation des ressources environnementales – entendues comme l’ensemble formé par le climat, le relief, l’eau, la biodiversité et, plus largement, les paysages et milieux façonnés par les sociétés humaines – vise à attirer colons et surtout hiverneurs dans une dynamique transnationale de peuplement et de circulation touristique8. À Tunis, dès les années 1880, plus de 1 000 colons lyonnais s’installent avec leurs enseignes de chapellerie et de boulangerie9, contribuant à la structuration des services urbains liés à l’hivernage. Des métropolitains rentiers y partagent leur temps entre séjours hivernaux et investissements fonciers (Saurin, 1894, p. 2, 13). À Aïn-Draham, ancien camp militaire transformé en station climatique, les cures d’air se conjuguent aux loisirs et à la présence française10. D’autres investissent dans les hôtels, les cafés, les casinos ou le commerce d’alcool, anticipant ou profitant d’un afflux touristique estimé à 20 000 visiteurs dès 191111, au moment où l’épidémie de choléra révèle les fragilités sanitaires de la colonie (Lajili, 2010, p. 74 ; Znaein, 2021). Excursions en automobile, promenades thérapeutiques et circuits dans les exploitations agricoles associent cure de nature et exaltation du progrès colonial, illustrant une mise en tourisme conçue comme instrument d’ancrage territorial (Violard, 1905a, p. 75-76).

  • 12 La Dépêche tunisienne, 7 janvier 1899, p. 2.
  • 13 Journal général de l’Algérie et de la Tunisie, 21 janvier 1892, p. 35 ; À travers le monde, 1895, P (...)
  • 14 « Le […] domaine colonial […] constitue un ensemble de richesses incomparables […]. Ce capital est (...)
  • 15 « […] le tourisme constitue une des richesses latentes d’un pays et […] mérite d’être exploitée […] (...)

4La mise en tourisme précède son institutionnalisation, laquelle se concrétise avec la création du Comité d’hivernage de Tunis et de la Tunisie en 189812, un an après celui d’Alger et bien après l’expérience égyptienne des années 1860 (Mathieu-D’Auriac, 1918, p. 1 ; Hunter, 2004). Ce dispositif s’appuie sur une conception à la fois commerciale et environnementale de l’espace colonial. Dès 1882, la Compagnie générale transatlantique (Transat) ouvre des agences de voyages à Tunis, Alger et Casablanca, promouvant des « voyages circulaires » (Piesse, 1882, p. XVII) (fig. 1 et 2). En 1892, des « voyages de prospection » proposés par l’Agence des voyages économiques et la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée contribuent à structurer un tourisme colonial nord-africain, articulé à la présence française et aux flux marchands, par le biais des croisières maritimes et des séjours touristiques13. Parallèlement, la littérature de voyage, la presse illustrée et la publicité diffusent une image fantasmée de la Méditerranée coloniale, présentée comme une « Atlantide orientale » (Van Loo et Blancke, 1913, p. 6). La Tunisie y apparaît comme un espace à découvrir, à habiter et à rentabiliser, traduisant une vision instrumentale de la nature, conçue comme capital environnemental. Le tourisme colonial (Jennings, 2022) dépasse ainsi le simple loisir pour devenir un outil d’occupation territoriale et d’exploitation économique. Dans les discours officiels, notamment ceux de Georges Maringer devant le Parlement français en 192214 ou lors du Congrès du tourisme et du cynégétisme coloniaux à l’Exposition coloniale de Paris en 193115, il est présenté comme un levier stratégique, à la fois destiné à révéler les « beautés naturelles » des colonies et à organiser leur exploitation. Ces représentations traduisent une pensée coloniale dans laquelle la mise en tourisme est indissociable d’une « mise en valeur » environnementale du territoire, intégrée à une logique d’aménagement et de profit impérial.

Fig. 1 – Affiche de la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) annonçant des voyages circulaires à prix réduits vers la Tunisie (1891)

Fig. 1 – Affiche de la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) annonçant des voyages circulaires à prix réduits vers la Tunisie (1891)

Illustrations F. Hugo d’Alési ; coll. Perrin-Kharbine.

Fig. 2 – Affiche de la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) annonçant des voyages circulaires à prix réduits entre la France et le Maghreb (1899)

Fig. 2 – Affiche de la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) annonçant des voyages circulaires à prix réduits entre la France et le Maghreb (1899)

Illustrations F. Hugo d’Alési ; coll. Perrin-Kharbine.

5Si le tourisme colonial tunisien est souvent analysé pour sa charge historique et archéologique, ainsi que ses fonctions économiques et politiques (Bacha, 2013 ; Isnart, Mus-Jelidi et Zytnicki, 2018), l’approche environnementale – attentive aux interactions entre discours, pratiques et usages liés à la nature, au climat et aux paysages – demeure marginale. Certains travaux soulignent néanmoins le rôle structurant des pratiques, des politiques et des représentations dans la fabrique du tourisme en Tunisie coloniale (Zytnicki et Kazdaghli, 2009). L’aménagement du site du barrage de Hammam Zriba, vers Zaghouan, a ainsi été relevé comme pôle important des circuits touristiques, privilégiant l’association des patrimoines anciens et modernes (Dandani, 2018). Des études sur les villes d’eau nord-africaines (Jennings, 2011 ; Hamdi, 2023a), les stations d’altitude (Zytnicki, 2016) ou encore sur l’hôtellerie en Tunisie française (Hamdi, 2023a) esquissent pareillement les liens entre tourisme et environnement sans en proposer de formalisation explicite. À l’inverse, certains travaux sur les parcs nationaux dans l’Algérie coloniale proposent une analyse structurée de telles articulations (Chalvet, 2017 ; Old, 2024).

  • 16 Pour approfondir cet aspect de l’appropriation coloniale, voir Surun, 2013, p. 37-75.

6L’ensemble de ces dynamiques, qui dépasse le cadre du « tourisme en situation coloniale » (Demay, 2011, p. 5-8), participe activement à la construction d’un territoire occupé visible, désirable, transformable et, par là même, appropriable16 et colonisable. À partir d’un corpus composé de la presse coloniale, de sources imprimées à vocation touristique (guides, récits de voyage), de rapports et d’archives de la Résidence générale de France en Tunisie, cette recherche analyse l’articulation entre discours, infrastructures et politiques de valorisation environnementale. Elle met en lumière l’esthétisation des milieux, la hiérarchisation des espaces naturels et l’effacement latent des usages locaux au profit d’un imaginaire méditerranéen « à la française ». Trois volets structurent cette réflexion : la fabrication des ressources environnementales ; l’articulation entre valorisation, contrôle et exclusion ; enfin, la reconfiguration balnéaire du littoral tunisien.

La mise en scène des ressources environnementales entre climat, nature et tourisme colonial

  • 17 Revue des deux mondes, janvier 1932, p. 67.

7Les guides touristiques, la presse et les monographies coloniales mobilisent abondamment des descriptions topographiques, climatologiques et naturalistes. Sous couvert de technicité descriptive, ces supports participent à une mise en scène systématique des milieux. Ils contribuent à façonner un regard colonial sur l’environnement, en articulant qualités géo-naturelles et projets explicites d’expansion et de domination (Van Loo et Blancke, 1913, p. 5-6). Instruments centraux de la promotion coloniale, ils ne se limitent pas à séduire les voyageurs : ils encouragent l’installation durable en présentant la nature comme un capital environnemental, exploitable et aménageable17.

  • 18 Ruef, 1909, p. 31-37 ; Le Figaro, 15 avril 1903, p. 2.
  • 19 La Dépêche tunisienne, 4 février 1898, p. 1 ; Comité d’hivernage de Tunis et de la Tunisie, 1906, p (...)

8À l’intersection de l’environnement, du tourisme et de la colonisation, la Tunisie s’impose dès la fin du xixe siècle comme un terrain stratégique de « mise en valeur » coloniale des milieux. Des figures telles que Charles Lallemand (1892), Georges Landais (1897), Émile Guillot (1912) ou encore le consul belge Rodolphe Van Loo, acteur du lobby de l’Union coloniale française, œuvrent à promouvoir la Régence auprès des élites européennes. Le territoire est présenté comme apte à accueillir divers usagers coloniaux – colons, hiverneurs et autres touristes – tandis que ses ressources naturelles sont progressivement redéfinies comme leviers d’attractivité et marqueurs de domination. Comme le rappelle Paul Claval (1989, p. 76-77) dans sa lecture d’Ecological Imperialism d’Alfred Crosby, chaque empire élabore des logiques spécifiques de valorisation environnementale, révélatrices de ses rapports aux milieux conquis. Ce cadre éclaire la manière dont la France modèle la Tunisie, dans le sillage revendiqué de l’expérience britannique en Égypte, en réinventant Carthage la romaine comme station hivernale et en faisant de Tunis un eldorado méditerranéen18. Le climat et les paysages deviennent ainsi des signes distinctifs d’un ordre colonial présenté comme rationnel et bénéfique, destiné prioritairement aux Européens, tandis que les Tunisiens et leurs espaces sont relégués à l’arrière-plan, réduits à des décors pittoresques, à des réservoirs de main-d’œuvre ou de « patrimoine humain » (Hamdi, 2023b, p. 217-224) lorsque la population devient objet de curiosité ethnographique19.

  • 20 Centre des archives diplomatiques de Nantes [CADN], 1TU/171/643, Protectorat Tunisie, Résidence gén (...)
  • 21 Cornu, 1897, p. 137 ; La Dépêche tunisienne, 7 décembre 1899, p. 2 et 8 mars 1900, p. 2 ; Guides Jo (...)
  • 22 La Dépêche tunisienne, 16 avril 1900, p. 2.

9Cette présentation environnementale ne relève pas du seul registre discursif. Elle s’incarne précocement dans des projets associant aménagement, loisirs et hivernage, au sein d’une stratégie cohérente de valorisation touristique des milieux. Il s’agit moins de répondre aux besoins des colons installés que de créer les conditions matérielles, sociales et symboliques nécessaires à l’accueil et à la fidélisation des touristes hiverneurs. Dès 1889, le projet du Grand Hôtel de Tunis et du Belvédère, conçu par l’architecte Jean-Baptiste Masserano20, traduit cette ambition. Le peintre Léon Girardet imagine les Champs-Élysées de Tunis comme l’axe structurant d’un quartier de plaisance (fig. 3), inspiré des stations hivernales méditerranéennes et de l’urbanisme parisien (Girardet, 1891, p. 7-30). L’objectif est explicite : faire de Tunis « une ville d’hiver incomparable […] pour les Européens fatigués à la recherche d’un repos réparateur » (ibid., p. 10). Ce projet repose sur une conception environnementale intégrée, associant végétation domestiquée (qui mobilise l’imaginaire de l’oasis), promenades ombragées et équipements de loisir et d’accueil. Le parc municipal du Belvédère, créé en 1892, matérialise cette logique. Avec plus de 100 hectares de nature aménagée, une pépinière-jardin d’essai, des installations sportives et récréatives, une connexion par tramway, il s’intègre aux itinéraires touristiques recommandés par les guides21 (fig. 4). Pensé comme un « bois de Boulogne » local, il prolonge le nouveau quartier européen tout en offrant un espace de villégiature accessible aux colons moins fortunés22. Le casino, les festivités, les fantasias arabes (parades de cavaliers et danses équestres) et la transplantation de monuments historiques renforcent cette scénographie des milieux (Guides Joanne, 1911, p. 23 ; Lambert, 1912, p. 381). Le parc devient ainsi un laboratoire de domestication environnementale, visant à assainir et occidentaliser les milieux urbains tout en maintenant un exotisme végétal, animalier et culturel maîtrisé. Pour Émile Violard (1906, p. 182), le Belvédère constitue « la promenade favorite des Tunisois et des touristes », tandis que Prosper Ricard (1924, p. 20) y voit un espace d’oxygénation, à distance des miasmes des « sebkhas » (de l’arabe sabḫa désignant une dépression saline) et de la promiscuité attribuée à la médina.

Fig. 3 – Plan du projet des « Champs-Élysées de Tunis » de Léon Girardet

Fig. 3 – Plan du projet des « Champs-Élysées de Tunis » de Léon Girardet

Source : Girardet, 1891, p. 16.

Fig. 4 – Plan de la ville de Tunis et du parc du Belvédère en 1899

Fig. 4 – Plan de la ville de Tunis et du parc du Belvédère en 1899

Source : L’Indicateur tunisien, 1899.

  • 23 Ibid., 12 mai 1949, p. 2 ; Charmes, 1883, p. 309.
  • 24 La Dépêche tunisienne, 10 avril 1897, p. 2 ; Canal, 1932, p. 44.
  • 25 Bulletin mensuel de l’Office du protectorat français en Tunisie, novembre 1927, p. 169.

10Cette grammaire environnementale coloniale se déploie à l’échelle du territoire. L’aménagement du port de Bizerte, sur le modèle de Toulon, et la transformation du port de Tunis en quai de type La Joliette à Marseille en font des portes d’entrée majeures des croisières maritimes, avec 24 000 touristes pour la seule Bizerte en 193823. Le littoral de Tunis se développe selon les standards balnéaires de Nice ou de Cannes, tandis qu’Aïn Draham et Tabarka revendiquent une inspiration tirée des stations alpines24. Les forêts de Khoumirie, riches de 82 000 hectares de chênes-lièges et zéens, sont comparées à celles de Compiègne ou de l’Auvergne (Le Tourneau, 1898, p. 111 ; Loth, 1902, p. 415 ; Guides Conty, 1911, p. 318). Quant aux stations de Korbous et de Hammam-Lif (fig. 5), elles aspirent à rivaliser avec celles d’Aix-les-Bains ou de Vichy. Ces analogies traduisent une volonté de classer et rendre lisibles les milieux selon des référents impériaux familiers, construisant une cartographie environnementale des usages touristiques coloniaux. En 1902, le train Tunis-Oran, équipé de wagons-restaurants de la Compagnie internationale des wagons-lits, devient l’emblème de cette mise en scène territoriale (fig. 6). Entre « Orient-Express » et « Flèche d’or »25, il relie les paysages nord-africains et l’imaginaire ferroviaire de la Belle Époque. La nature tunisienne se transforme en spectacle consommable, esthétisé selon les goûts du temps et intégré aux réseaux touristiques transnationaux, dans un processus d’appropriation climatique et paysagère, où l’environnement est façonné pour répondre à des logiques ludiques et impériales.

Fig. 5 – Affiche publicitaire de la station balnéaire et thermale de Hamman-Lif

Fig. 5 – Affiche publicitaire de la station balnéaire et thermale de Hamman-Lif

Source : Imp. parisienne Emile Lévy et Cie.

Fig. 6 – Affiche publicitaire du train express Wagons-Lits Tunis-Oran vers 1902

Fig. 6 – Affiche publicitaire du train express Wagons-Lits Tunis-Oran vers 1902

Peinture de Rafael y Madrazo et R. Ochoa, Imp. Gérardin.

  • 26 Comité d’hivernage de Tunis et de la Tunisie, s.d., p. 9 ; Guillot, 1912, p. 238.
  • 27 Vitry, 1900, p. 172 ; Direction générale de l’agriculture, du commerce et de la colonisation, 1931, (...)

11Ce processus s’inscrit dans la continuité des récits de voyage du xixe siècle, qui constituent une matrice essentielle de l’imaginaire environnemental colonial. Bien avant l’occupation, Chateaubriand, Dumas, Flaubert ou le baron Henry Hanly forgent une vision à la fois naturaliste et prédatrice de la Régence. La scène des flamants roses du lac de Tunis et du coup de fusil, rapportée par Flaubert en 1858 (Flaubert, 1927, p. 262), où la contemplation précède la chasse, annonce un tourisme cynégétique propre à l’Afrique du Nord française. La nature y apparaît comme un espace de loisir et de prédation, inscrit dans une dynamique d’appropriation des milieux naturels, transformés en un vaste zoo public où la chasse est autorisée. Henry Hanly (1876, p. 75) rapporte que des voyageurs britanniques dépècent les flamants pour en rapporter des trophées. Ces pratiques sont antérieures à l’occupation française et précèdent même celles des colons et touristes d’Algérie qui, entre 1873 et 1884, tuent 202 lions, dont 173 à Constantine, et 1 218 panthères, dont 704 dans la même province (Blanchard, 1904, p. 132). En Tunisie, un simple permis de port d’arme – coûtant moins de huit francs avec une provision de cent cartouches26 – suffit à légaliser ces hécatombes animales, jusqu’à l’abattage du dernier lion à Babouche, en 1891, et d’une panthère en 1898 vers Souk-el-Arba27. L’autruche de Berbérie, autrefois présente dans les steppes algériennes et le Sahara tunisien, subit un sort similaire sous l’effet conjoint des mobilités commerciales et de la chasse coloniale (Rivière et Lecq, 1914, p. 727). Cette disparition révèle l’inscription précoce de pratiques cynégétiques importées dans une dynamique d’érosion du vivant, tandis que l’environnement devient progressivement une ressource touristique.

12Le climat et les paysages s’imposent dès lors comme des atouts sensibles du tourisme d’hivernage. Valorisés par les carnets, les études de voyage et les guides touristiques, ils conjuguent description affective et visée idéologique. Tandis que les guides structurent un tourisme organisé, les récits et les études célèbrent la nature tout en préparant son exploitation coloniale. Entre 1881 et 1931, 180 titres consacrés aux voyages en Tunisie (Goussaud-Falgas, 2006, p. 142), articulent information géographique, exaltation du paysage et incitation à la colonisation. Le syndicaliste agricole Paulard (1893), le médecin-archéologue Louis Carton (1912) ou encore Paul Melon (1885, p. 79-205), membre de l’Alliance française, mêlent les descriptions naturalistes aux programmes de peuplement, d’après une lecture environnementale utilitariste. De même, les praticiens Henri Guérard et Émile Boutineau (1892) entendent faire connaître, dans leur étude sur la région de la Khoumirie, « toutes les ressources qu’elle peut offrir à la colonisation ».

13Avec l’essor des guides touristiques, cette mise en récit se systématise. Le voyage devient une pratique organisée, et l’environnement un levier de légitimation de l’appropriation territoriale. Dès 1869, les éditeurs Baedeker, Joanne, Murray ou Conty intègrent la Tunisie à leurs collections, oscillant entre histoire, curiosités naturelles et itinéraires recommandés. Louis Piesse, auteur de neuf volumes pour Hachette, promeut une Tunisie touristique, exploitable et aménageable, dans la droite ligne du projet colonial. Il y célèbre le climat, le Sahara et les oasis, ainsi que les potentialités minières, forestières et agricoles (1898, p. XXXI et 316). L’environnement y est envisagé comme un ensemble de ressources évaluables et hiérarchisées, conjuguant agrément paysager, viabilité climatique et promesses économiques, autant de registres d’investissement environnemental. À partir de 1903, les Guides Joanne – devenus Guides bleus en 1916 – formalisent une grammaire impériale du regard touristique en articulant extraits de cartes d’état-major, circuits balisés et rubriques thématiques (Jacqueton et Gsell, 1911, p. VII-IX). Ils produisent ainsi un savoir environnemental colonial qui ordonne les milieux, hiérarchise les espaces et rend les territoires tunisiens lisibles, tout en naturalisant la domination française. L’implication du Club alpin, du Touring Club ou de l’Office national du tourisme dans les éditions des guides (Guides bleus, 1930) confirme leur rôle structurant dans l’organisation du tourisme colonial, en prolongeant ce dispositif dans des pratiques et réseaux touristiques.

  • 28 La Dépêche tunisienne, 10 avril 1897, p. 2.

14La presse de propagande, enfin, relaie et amplifie cette mise en scène. La Dépêche tunisienne, fondée par Lecore-Carpentier, conseiller pour le développement du commerce extérieur de la France, diffuse dès 1897 une image idéalisée de la Régence. Un article compare ainsi Tunis à Alger et Nice, vantant ses « plages superbes », son « ciel limpide » et ses « nuits tièdes », au milieu des senteurs de roses et d’oranger28. Cette exotisation contrôlée vise à magnifier une ville « au passé tragique » et aux « couleurs féériques », en écho à l’imaginaire orientaliste. La nature y est esthétisée, convertie en ressource touristique et coloniale. Les topoï environnementaux – « golfe admirable », « eaux bleues » – construisent la fiction d’un territoire hospitalier et aménageable, intégré à l’ordre du tourisme colonial. Tunis se distingue par son « cachet inimitable », ses « ruines de Carthage » et ses « couleurs d’Orient ». Cette rhétorique, développée par La Dépêche tunisienne, se trouve entre outre dans Tunis station hivernale de Girardet (1891) ou Tunis la blanche de Georges Bourdon, publiée dans Le Magasin pittoresque (1901, p. 514). Elle articule nature hospitalière, exotisme maîtrisé et dimension religieuse – « c’est la Sainte, c’est la Glorieuse, le Burnous du Prophète » – pour légitimer une domination fondée sur l’authenticité, l’accessibilité et l’appropriation symbolique et matérielle des milieux.

Valoriser, contrôler, exclure : la fabrique environnementale du tourisme colonial

  • 29 Journal officiel de Madagascar et dépendances, 13 septembre 1913, p. 1065 ; Journal officiel des ét (...)
  • 30 CADN, Tunisie 2e versement, carton 2460, dossier 346 ; Geslin, 1913, p. 61 ; Le Journal des tourist (...)
  • 31 CADN, Tunisie 2e versement, carton 2054, bobine R 334, f847.
  • 32 Le Journal des touristes, 15 mai 1932, p. 11.
  • 33 CADN, Tunisie 2e versement, carton 2054, op. cit., f862.
  • 34 Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 26-27 janv (...)

15La promotion de la Tunisie comme destination de villégiature d’hiver s’inscrit dans une stratégie de distinction face à la concurrence méditerranéenne. Elle vise à intégrer le territoire dans un imaginaire climatique européen (Jarrassé, 2009, p. 22), au prix d’une redéfinition autoritaire des usages locaux de l’espace, où la valorisation environnementale devient indissociable de logiques de contrôle, d’appropriation et d’exclusion. La station thermale de Korbous, mise en valeur dès le tournant du xxe siècle, constitue un observatoire privilégié de cette fabrique coloniale des milieux. Lauréate du grand prix à l’Exposition d’hygiène de Tunis en 1911, aux côtés d’Évian-les-Bains et de Vichy (Plisson, 1912, p. 79), elle incarne l’ambition d’ériger la Régence en haut lieu du tourisme de santé, conforme aux normes européennes. Fréquentée par des élites locales et européennes, Korbous se promeut à la fois comme destination thérapeutique pour les administrateurs coloniaux et comme alternative hivernale aux stations métropolitaines pendant leur basse saison29. Ce développement repose toutefois sur un processus de dépossession. Les habitants sont expulsés. Leurs maisons, qualifiées d’« arabes » malgré leur délimitation cadastrale et leur salubrité, sont rasées au nom de l’hygiène et de l’utilité publique30. Les usages autochtones du hammam, jugés archaïques et nuisibles (Jennings, 2011, p. 179-183), sont remplacés par un thermalisme normé, destiné à une clientèle européenne. La qualification d’Hammam-Kourbès comme espace à risque sanitaire légitime l’acquisition des sources au nom de l’assainissement et permet une réorganisation hydraulique au profit des infrastructures touristiques31. Le réseau dessert prioritairement les hôtels, appartements et villas modernes, tandis que le terrain de tennis, l’auto-garage et l’écurie inscrivent la station dans une économie touristique sélective32. Entre la fin de 1921 et mai 1922, Korbous enregistre 19 074 nuitées pour 1 900 curistes33. Cette transformation s’accompagne d’un investissement direct de l’administration coloniale dans les infrastructures d’accès. Dès 1907, une route en corniche est construite sur ordre direct du résident général, en dépit des dispositions contractuelles imputant les frais au concessionnaire Lecore-Carpentier34. Cette intervention révèle l’imbrication étroite entre pouvoir colonial, intérêts privés et recomposition des milieux.

16Cette logique de contrôle et de scénarisation s’étend à d’autres stations. À la Marsa, surnommée « le petit Versailles tunisien » (Violard, 1905a, p. 49), ou à Saint-Germain, célèbre pour son casino et sa rotonde « la Gaieté parisienne », le projet colonial associe paysages méditerranéens, références culturelles européennes et exotisme contrôlé. La nature est aménagée, le climat exploité et l’architecture soigneusement mise en scène pour offrir aux Européens une expérience sensorielle de repos et de dépaysement. Ces dispositifs relèvent moins d’un urbanisme fonctionnel que d’une mise en tourisme d’ensemble, où chaque atout environnemental – lumière, végétation, air pur, bâti – est intégré dans une économie coloniale de la valorisation sélective.

  • 35 De Lanessan, 1887, p. 195-200 ; Rey, 1900, p. 26 ; Le Petit Parisien, 10 septembre 1905 ; Bureau de (...)
  • 36 Les Grands Voyages, 1911, p. 44.
  • 37 Le Journal des touristes, 1er janvier 1935, p. 13 et 1er décembre 1935, p. 16.
  • 38 Ibid., 15 mai 1931, p. 20.

17La mise en tourisme repose également sur une organisation différenciée des mobilités, qui structure l’accès aux espaces valorisés. Routes et chemins de fer ne relient pas seulement quartiers européens, stations et lieux de loisirs : ils participent à une lecture impériale du territoire en intégrant les exploitations agricoles et les sites extractifs dans l’expérience touristique. Emprunter le train devient ainsi un acte chargé de signification coloniale, dans la mesure où il sert les réalisations économiques de la domination. Le réseau transforme les paysages productifs en vitrines circulantes et alimente une spéculation fondée sur leur valorisation touristique. Dès les premières années de l’occupation, divers promoteurs du tourisme colonial soulignent la double utilité du rail : acheminer les productions coloniales et offrir aux touristes la possibilité de parcourir des domaines agricoles et des exploitations minières, voire d’assister à des phénomènes astronomiques comme l’éclipse totale du 30 août 190535. En 1911, l’agence Les Grands Voyages recommande explicitement les lignes desservant les bassins phosphatiers et miniers36, érigeant rails et extraction en spectacle environnemental. Pendant l’entre-deux-guerres, des billets à tarif réduit conduisent les touristes vers des fêtes organisées par les syndicats d’initiative – Fête du dattier à Tozeur, Fêtes sahariennes et du méhari à Gabès, Foire aux tapis à Kairouan37 –, tandis que la Compagnie Sfax-Gafsa enregistre près de 175 000 billets annuels sur son réseau méridional (Reibel, s.d., p. 24). En avril 1931, la Foire aux tapis de Kairouan attire plus de 2 430 touristes, dont 66 % sont venus d’Europe et d’Amérique38. Elle illustre la stratégie coloniale de décentrement du tourisme et l’importance accordée aux richesses agricoles, artisanales et environnementales comme produits d’appel. Le Journal des touristes déplore en décembre 1935 un programme à Sfax dominé par la « visite d’une forêt d’oliviers, d’une huilerie et d’une usine d’extraction d’huile de grignons » (p. 6-7), signe d’une tension possible entre les attentes de la clientèle et la valorisation recherchée des ressources locales.

  • 39 Ballif, 1911, p. 450.

18Ces infrastructures sont présentées comme vecteurs de modernité, mais elles facilitent avant tout la circulation des colons et des touristes vers des sites aménagés et contrôlés39. Si les locaux ne sont pas formellement exclus, leur présence demeure secondaire, tout juste tolérée ou folklorisée. Certains récits mentionnent des Tunisiens qui « ne dédaignent pas plus fendre l’air sur nos tramways et nos chemins de fer que sur leurs petits chevaux barbes si alertes et si fugaces » (Girardet, 1891, p. 15.). Ce témoignage souligne l’appropriation des infrastructures modernes tout en la réduisant à une image pittoresque de la mobilité autochtone. Une telle représentation participe d’une hiérarchisation implicite des usages de l’environnement aménagé. La mobilité devient ainsi une pièce maîtresse de la fabrique du tourisme colonial. À la fois vitrine économique et dispositif de tri social, elle régule l’accès aux ressources paysagères et climatiques, transforme les infrastructures en instruments de sélection et inscrit la domination dans les rythmes mêmes du déplacement. Corps, animaux et pratiques de circulation sont progressivement mis en ordre. L’environnement cesse dès lors d’être un simple décor pour devenir un produit gouverné par des dispositifs techniques qui ordonnent les usages. La mise en tourisme apparaît alors comme une forme de gouvernement environnemental, où valoriser implique de contrôler et où contrôler suppose d’exclure.

  • 40 La Dépêche tunisienne, 4 février 1898, p. 1.
  • 41 Ibid. ; Lavauden, 1937, p. 140.
  • 42 Ministère des Affaires étrangères, 1921, p. 252.
  • 43 Touring Club de France, revue mensuelle, novembre 1918, p. 111 ; Canal, 1932, p. 10.
  • 44 Ministère des Affaires étrangères, 1920, p. 117.

19Après la Grande Guerre, la conservation des paysages naturels, en particulier montagnards, s’inscrit dans la fabrique environnementale du tourisme colonial. Au-delà des considérations écologiques (Zytnicki, 2016, p. 133), il s’agit de valoriser ces milieux pour diversifier l’offre, retenir les visiteurs40 et proposer aux colons comme aux hiverneurs une alternative estivale au retour en métropole41. Le décret du 31 octobre 1917 marque à cet égard une étape précoce dans la protection du patrimoine naturel nord-africain, notamment dans la forêt de Khoumirie et sa station d’Aïn Draham42 (fig. 7). Un programme d’aménagement consolide l’évolution du site – ancien sanatorium militaire ouvert à la fin du xixe siècle pour la santé des colons et de leurs enfants (Guillot, 1912, p. 260) – en parc forestier de tourisme et de villégiature d’environ 1 700 hectares43, antérieur à la création du premier parc national en Algérie (Berthonnet, 2010 ; Zytnicki, 2013, p. 104). Les sentiers tracés, les plaques indicatrices, les routes ouvertes aux sports automobiles, ainsi que les opérations d’assainissement (Hamdi, 2023b, p. 548), témoignent d’une recomposition matérielle du milieu. L’implication de firmes locales, telles que les Compagnies minières de la Régence, dans l’aménagement d’installations estivales pour leur personnel (sur des lots issus de l’allotissement de terrains déclassés du régime forestier)44, confirme cette mise en tourisme encadrée. La conservation ne protège pas la nature pour elle-même, mais la met en usage et la rend lisible. La forêt devient ainsi un paysage administré.

20L’investissement privé prolonge ce contrôle. En 1927, la Transat rénove l’Hôtel des Chênes, emblème du tourisme automobile. Implanté au cœur du massif, l’établissement s’accompagne d’une organisation spatiale ségrégative reléguant logements du personnel et équipements techniques à l’écart (Canal, 1932, p. 168-170). La villégiature forestière inscrit ainsi dans le paysage une hiérarchisation matérielle où la séparation sociale et raciale structure l’espace autant que les usages de la nature. La protection environnementale devient indissociable d’un ordre spatial colonial. Cette conservation aménagée implique enfin des mécanismes d’exclusion intégrée. Selon une logique comparable à l’emploi des habitants du sud dans les chantiers de reboisement et de protection des oasis contre l’ensablement depuis 1895 (Violard, 1905b, p. 67-71), la tribu des Khoumirs – autrefois forte de 20 000 guerriers – est mobilisée comme main-d’œuvre dans les travaux forestiers menés par la direction des Eaux et forêts et par les sociétés exploitant les ressources minières et forestières (liège, écorce à tan, bois d’œuvre, charbon). Certains sont admis comme gardes forestiers ou guides, toujours dans un rapport de subordination (Lecore-Carpentier, 1901, p. 400 ; Violard, 1906, p. 53). Les Khoumiriennes participent à cette économie périphérique à travers des productions artisanales écoulées sur les marchés locaux. Loin d’exclure totalement les populations, la conservation touristique les assigne à des fonctions utilitaires strictement encadrées. Leur présence reste tolérée à condition de constituer une force productive qui ne menace pas l’ordre colonial. La protection des paysages ne suspend donc pas la domination, elle la naturalise en l’inscrivant dans la gestion même des milieux.

Fig. 7 – La géographie de la Khoumirie

Fig. 7 – La géographie de la Khoumirie

Source : Joseph Canal, 1932, Tabarca et la Kroumirie, Tunis, SAPI (CADN, Br. 49).

  • 45 L’Afrique du Nord illustrée, 22 décembre 1934, p. 11.

21Cette tension entre valorisation et disqualification se manifeste également dans la mise en scène coloniale des pratiques animales aux marges rurales du sud. À la fin du xixe siècle, Jules Desfontaines (1889, p. 22-23) réduit la chasse au chien lévrier (slūqī) – pratique vivrière et codifiée – à une curiosité touristique. En assimilant les chasseurs autochtones à des braconniers, il nie leurs savoirs cynégétiques et efface la distinction entre chasse ancestrale, lente et régulée, et chasse coloniale au fusil, plus rapide et écologiquement destructrice. Ce regard participe d’un processus de requalification coloniale des ressources naturelles, où les usages locaux sont délégitimés au profit d’une appropriation touristique et savante. Durant l’entre-deux-guerres, cette disqualification ne conduit pas à l’effacement des pratiques cynégétiques et pastorales plus anciennes, mais à leur reconfiguration sélective. Les courses de méharis organisées à Kébili45 – chef-lieu de la circonscription des territoires militaires du Sud – illustrent cette ambivalence. Elles valorisent l’élevage saharien dans une économie politique du spectacle combinant attraction touristique et logiques militaires. Le méhari devient à la fois emblème d’authenticité désertique et ressource stratégique. Orchestrés par le service des Affaires « indigènes », ces événements mobilisent goumiers, Européens et populations locales autour de courses de fond, d’épreuves de vitesse et de concours d’élégance. Sous couvert de festivité, ils intègrent les habitants dans une logique utilitaire de mise en tourisme et de préservation sélective des espèces, pensées prioritairement comme montures de l’armée coloniale en milieu désertique.

  • 46 L’Algérie illustrée, touristique et pittoresque, avril-mai-juin 1924, p. 11.
  • 47 Revue tunisienne, janvier 1908, p. 397.
  • 48 Les méharistes sont des soldats sahariens montés sur des dromadaires (méharis), employés par l’armé (...)
  • 49 Revue tunisienne, janvier 1908, p. 398-399.

22Cette ambivalence atteint son paroxysme avec la mise en tourisme motorisée du Sahara. En 1924-1925, les auto-circuits nord-africains de la Transat atteignent leur apogée avec 155 véhicules, 597 000 kilomètres parcourus et 22 hôtels relais (Ricard, 1928, p. 14). Présenté comme un tournant dans la conquête touristique du désert, ce programme suscite un fort engouement médiatique46 mais aussi de vives critiques. Défenseurs du patrimoine et sociétés concurrentes dénoncent l’artificialisation du Sahara et la rupture avec les modes traditionnels de déplacement. L’irruption de l’automobile dans les dunes et oasis – déjà fragilisées par l’ensablement et l’instabilité oasienne47 – est perçue comme une atteinte à l’intégrité environnementale et culturelle du désert. En effaçant la mémoire caravanière, la dimension pittoresque du méhariste48 et le rythme du parcours chamelier, les croisières automobiles altèrent l’image d’un Sahara présenté comme authentique et serein. Plus encore, certains accusent la Transat, en lien étroit avec l’armée coloniale – qui maintient les hommes valides des territoires du sud en état de réquisition permanente face aux menaces touarègues et tripolitaines49 – de contribuer, sous couvert de « pacification » et d’ouverture touristique, à l’extermination du peuple saharien et de leurs méharis. Ici, la valorisation encadrée de la nature animale s’accompagne d’un contrôle coercitif des hommes et des milieux, révélant l’impact politique et écologique du tourisme colonial. Sous un ton ironique et défensif, Le Monde colonial illustré tente alors de désamorcer ces critiques :

Le succès d’autrui est malsain aux esprits chagrins. Les autochenilles traversent-elles heureusement le Sahara, vous vous en réjouissez. Eux s’alarment : les uns plaignent le méhara ; les autres craignent pour la mémoire des méharistes […]. Celle de Citroën […] et Kégresse n’est pas la plus mauvaise, félicitons-les d’une croix bien gagnée (octobre 1923, p. 9).

23Cette controverse révèle surtout les tensions croissantes entre valorisation touristique, contrôle des milieux et transformations environnementales, qui sont au cœur de la fabrique coloniale du tourisme.

Recomposer le littoral : tourisme balnéaire et reconfiguration socio-environnementale dans les banlieues nord et sud de Tunis

24La formation du tourisme balnéaire en Tunisie coloniale procède d’une recomposition hiérarchisée du littoral, mêlant aménagements environnementaux, différenciation sociale et contrôle des usages. Loin d’un développement homogène, cette dynamique produit une géographie balnéaire inégalitaire, opposant la banlieue nord de Tunis (La Goulette, La Marsa, etc.), au cosmopolitisme encadré, à la banlieue sud (Maxula-Radès, Saint-Germain, etc.), façonnée par une logique coloniale plus exclusive et ségrégative (fig. 8).

Fig. 8 – Tunis et ses banlieues nord et sud

Fig. 8 – Tunis et ses banlieues nord et sud

Source : Guides bleus, 1930, Algérie et Tunisie, Tripolitaine, Malte, Paris, Hachette.

25Dans les récits de voyage de la fin du xixe siècle (Lux, 1882 ; Daubeil, 1897), la banlieue nord apparaît comme un espace de co-présence interethnique, valorisé pour son apparente convivialité méditerranéenne. Le journal militaire de Jean Lux décrit un littoral ponctué de villas appartenant à des notables tunisiens, à des administrateurs coloniaux et à des diplomates européens, où la présence de « baigneurs européens, juifs, maures et arabes » (Lux, 1882, p. 18 et 151) suggère une Méditerranée partagée, mais structurée par des rapports de pouvoir asymétriques et un encadrement croissant.

  • 50 Comité d’hivernage de Tunis et de la Tunisie, 1906, p. 66.

26La Goulette, port et station balnéaire cosmopolite, constitue un nœud central de ces circulations. Les pêcheurs italiens et siciliens y articulent leurs activités aux rythmes saisonniers du tourisme naissant, favorisé par le réseau ferroviaire reliant Tunis à La Marsa. Cette dynamique s’étend au Kram et à Khérédine, petites stations balnéaires voisines en cours de structuration (Violard, 1906, p. 184), où le tourisme crée de nouveaux débouchés commerciaux tout en renforçant la dépendance à l’économie estivale. À La Marsa, la réappropriation des anciennes résidences beylicales par le résident général consacre le site comme haut lieu de villégiature coloniale. Les villas européennes, les lotissements d’anciens vergers et la domestication du paysage s’y combinent dans un cadre soigneusement sélectionné et mis en scène (Violard, 1905a, p. 49). Soutenu par l’administration française, cet aménagement marginalise progressivement les populations locales, contraintes de s’adapter à de nouveaux usages de l’espace, comme à Sidi-Bou-Saïd, souvent perçue par le regard colonial comme un bastion de religiosité « fanatique »50.

  • 51 Fédération des syndicats d’initiative de Tunisie, s.d., p. 22 ; Lallemand, 1892, p. 241 ; Violard, (...)
  • 52 Violard, 1905a, p. 67.

27À l’inverse, la banlieue sud se distingue par une organisation socio-spatiale plus polarisée. Maxula-Radès incarne cette tension. Occupée par de riches Tunisois, Maxula constitue un espace de repli face à l’européanisation de Tunis (Violard, 1905a, p. 67). Ces propriétaires investissent leurs terres afin de les soustraire aux logiques d’appropriation coloniale, dans une stratégie explicite de maintien de leur contrôle sur l’espace local. Cette double inscription territoriale relève d’une stratégie de résistance par l’usage et la propriété, fondée sur un ancrage durable visant à préserver la mainmise sur des ressources foncières et paysagères, en les protégeant de toute requalification. En face, Radès se développe comme une enclave balnéaire coloniale, organisée autour d’une large avenue menant à la mer et édifiée sur les vestiges de l’ancienne Maxula romaine. Pensée comme alternative française à La Goulette cosmopolite, la station repose sur un réseau de grands propriétaires et de syndicats fonciers conciliant la protection des intérêts agricoles et miniers avec la valorisation touristique du littoral51. Cette logique, qui s’apparente à un impérialisme foncier, traduit un processus d’appropriation et de réaffectation coloniale des terres, transformées en capital environnemental au service d’un projet touristique, en opposition aux formes locales de résistance foncière. Dotée d’une commission municipale soutenue par des figures influentes, dont Lecore-Carpentier52 – promoteur de Korbous moderne et président de La Dépêche tunisienne –, Radès connaît un développement rapide et s’impose dès la fin du xixe siècle comme l’une des stations estivales les plus fréquentées. Les contraintes environnementales initiales, notamment la salinité des eaux souterraines, sont corrigées par le raccordement aux conduites de Grombalia et de Zaghouan, faisant de l’approvisionnement en eau potable un levier de l’essor de la station (Lecore-Carpentier, 1905, p. 370 ; Violard, 1906, p. 201). Cette intervention hydraulique, indispensable au fonctionnement des équipements touristiques, illustre une transformation environnementale ciblée. L’infrastructure garantit confort et salubrité tout en matérialisant la capacité des syndicats fonciers et des autorités coloniales à remodeler le littoral au profit d’un tourisme local hiérarchisé, socialement sélectif et écologiquement orienté.

  • 53 Le Journal des touristes, 1er septembre 1932, p. 8.
  • 54 Ibid.

28Saint-Germain prolonge cette logique ségrégative. Conçue dès l’origine comme une station de repli pour la bourgeoisie coloniale tunisoise, elle s’inspire de modèles urbains nord-américains : larges boulevards, villas avec jardins et balcons53. Elle se veut un espace balnéaire exclusivement européen, fondé sur une mise à distance des pratiques et sociabilités locales. La nature y est remodelée selon des normes sociales et climatiques propres à l’élite coloniale. Une chronique du Journal des touristes dans les années 1930 en résume l’ambition : « Tunisois qu’une malignité quelconque du sort retient cet été dans la capitale de la Régence ; voulez-vous éprouver, de temps en temps, […] la sensation de vous trouver en France ? […] Si oui, allez jusqu’à Saint-Germain54. »

29La culture balnéaire coloniale émerge ainsi à l’intersection de ces aménagements différenciés, selon une logique de contrôle social par les usages du climat et de l’espace. Dans la banlieue nord, rotondes en bois et cabines de bain introduisent de nouvelles manières d’habiter le littoral, notamment durant la saison estivale. Ces équipements, souvent sur pilotis, s’adressent à une clientèle européenne et tunisienne, en particulier féminine. Tandis que la première s’y expose au soleil en « costumes de bain » propices au bronzage, la seconde y trouve un espace protégé, conforme aux normes sociales locales (Hamdi, 2023b, p. 274). Mohamed Bergaoui souligne que ces établissements permettent aux baigneuses « de prendre un bain en s’exposant le moins possible aux regards des curieux et autres badauds » (Bergaoui, 1997, p. 177). Les plages deviennent des lieux régulés, animés par des spectacles et des cafés chantants (Lambert, 1912, p. 350). Elles participent à la mise en scène coloniale du climat méditerranéen et du paysage, à la fois comme ressource touristique et comme marqueur de distinction culturelle.

  • 55 La Dépêche tunisienne, 18 avril 1952, p. 2, 27 mai 1900, p. 2-3, 8 juillet 1900, p. 3 et 2 juillet  (...)
  • 56 Ibid., 28 août 1900, p. 3 ; La Gazette algérienne, 11 août 1894, p. 2.
  • 57 La Dépêche tunisienne, 26 août 1898, p. 3 et 8 juillet 1900, p. 3.

30Moins développées, les stations de la banlieue sud adoptent néanmoins une organisation comparable. Dès la fin du xixe siècle, un établissement de bains desservi par un service hippomobile relie la gare à la plage. Érigé en 1891 par des promoteurs touristiques sous la forme d’une rotonde, il est ultérieurement détruit par un incendie, ce qui génère une reconfiguration des usages du rivage, marquée par la prolifération de baraques sur la terre ferme (Lambert, 1912, p. 283, 350). Entre-temps se développent les hôtels et surtout des casinos, institutions emblématiques d’un tourisme de villégiature articulé autour d’une offre de loisirs intégrée, combinant gastronomie, musique, théâtre et dîner-concert en bord de mer, mais également jeux de hasard et sociabilités nocturnes55. Ces lieux contribuent à la mise en scène d’un rendez-vous estival où l’air marin et l’eau de mer sont mobilisés comme supports sensoriels d’un hédonisme balnéaire, intégré à une économie coloniale du loisir, du spectacle et de la consommation des corps56. Ce tourisme « à la carte », caractéristique de la Belle Époque, oscille ainsi entre une recherche d’exclusivité coloniale visant à recréer un cadre de références « au pays » – parfois partagé avec certains notables locaux57 – et une insertion progressive dans des circuits touristiques méditerranéens plus larges.

  • 58 Le Journal des touristes, 1er juin 1932, p. 16.
  • 59 Ibid.

31Après la Grande Guerre, la Tunisie entre dans l’ère du grand tourisme international, marquée par l’intégration de la colonie dans des circuits touristiques transnationaux, l’industrialisation du secteur et la massification encadrée des pratiques touristiques balnéaires. Le secteur privé investit davantage dans les infrastructures côtières, mais l’anarchie des installations (rotondes, cabines sauvages, baraques de plage, etc.), apparues dès le début du siècle, suscite des critiques récurrentes sur la dégradation paysagère et la perte de prestige de certaines stations. Entre unités d’accueil à la mode et équipements de services désuets émergent des tensions autour d’images touristiques jugées outrancières. Sous la pression de différents syndicats du secteur touristique, la direction générale des Travaux publics lance en mai 1932 un programme d’aménagement et de police des plages58. Un arrêté en treize articles encadre désormais l’implantation des établissements balnéaires (rotondes, cabines individuelles, tentes, parasols, etc.), sur la base de cahiers des charges et de conventions. Toute occupation du domaine public maritime doit faire l’objet d’une autorisation à partir du 1er mars. Dans les banlieues de Tunis, un arrêté municipal fixe les dimensions strictes des cabines, dont la hauteur maximale est limitée à 2 mètres et la largeur à 1 mètre 5059, signalant la normalisation administrative du littoral colonial.

Conclusion

32Une histoire environnementale du tourisme colonial en Tunisie montre que la nature y est activement façonnée, valorisée et instrumentalisée au service du projet impérial. Il ne s’agit pas seulement de vanter la douceur du climat, les paysages pittoresques, les rivages « ensoleillés » ou les montagnes « tempérées » : ces ressources sont aménagées, mises en scène et préservées pour séduire les touristes et asseoir une domination spatiale. Ce processus d’appropriation, soutenu par des récits, des politiques d’aménagement et des perceptions du territoire, inscrit la hiérarchie coloniale dans les espaces, relègue les populations locales et érige certains lieux en vitrines du progrès. Le tourisme agit ainsi comme levier d’hégémonie culturelle et environnementale, naturalise la présence française et redessine les paysages au prisme des attentes européennes. Il contribue à l’invention d’une Tunisie à la fois touristique et coloniale, où nature et pouvoir s’entrelacent dans une logique impériale propre au contexte méditerranéen, révélatrice des dynamiques de domination dans l’Afrique du Nord française.

33Au-delà de la période coloniale, cette mise en tourisme a durablement structuré les manières de percevoir et de valoriser l’environnement tunisien. Après l’indépendance, la centralité touristique du littoral, la promotion d’un climat « doux » ou l’exaltation d’une nature méditerranéenne hospitalière prolongent, en partie, des imaginaires et des grammaires hérités de l’époque coloniale. La permanence de mises en scène sahariennes, visibles depuis 1967 dans le Festival international du Sahara de Douz – autour du méhari, de jeux folkloriques ou encore de la chasse au slūqī – en offre une illustration, témoignant de continuités dans les politiques et les représentations contemporaines et invitant à penser le tourisme comme un champ privilégié d’observation des héritages environnementaux du fait colonial.

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Bibliographie

 

Sources imprimées

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Baedeker, Karl, 1869, Baedeker’s Guide. Italy. Handbook for Travellers. Part Third, Southern Italy, Sicily, and Excursions to the Lipari Islands, Tunis, Sardinia, Malta and Athens, Leipzig, Karl Baedeker Publisher.

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Notes

1 Journal des débats politiques et littéraires, 14 juin 1881, p. 2 et 11 décembre 1881, p. 1 ; Rivière, 1887, p. 137.

2 Les débuts du second empire colonial français se caractérisent par un faible attrait des colons métropolitains et un poids administratif accru (Singaravélou, 2013, p. 132). En Tunisie, les fonctionnaires représentent près d’un tiers des Français en 1891 (Bertholon, 1893, p. 10).

3 Sur cette conception de la colonisation fondée sur la mise en valeur économique et le peuplement européen, voir : Vitry, 1900, p. 177-178 ; Saurin, 1911 ; Cosnier, 1922, p. 218-223. Des échos de ce discours apparaissent aussi dans la presse française : La Dépêche tunisienne, 19 février 1900, p. 2 ; Le Figaro, 15 avril 1903, p. 1 ; Les Annales coloniales, 23 avril 1914, p. 1.

4 Campou, 1887, p. 100 ; Leroy-Beaulieu, 1887, p. 324-328 ; Journal des débats politiques et littéraires, 1er mai 1901, p. 1 ; Gauckler, 1896 ; Carton, 1919.

5 La Dépêche tunisienne, 4 février 1898, p. 1.

6 Pour une synthèse historiographique sur l’histoire environnementale des empires coloniaux, voir : Locher et Quenet, 2009 ; Davis, 2012 ; Blanc, Plarier et Seri-Hersch, 2022 ; Blais et Plarier, 2023 ; Blanc et Plarier, 2025. Ajoutons l’ouvrage de Steve Hagimont (2022) qui analyse les dynamiques touristiques dans le massif pyrénéen à partir des transformations environnementales, sociales et culturelles induites.

7 L’auteur remercie Sylvie Thénault pour lui avoir suggéré d’élargir ses recherches à une histoire environnementale du tourisme colonial, ainsi que la revue L’Année du Maghreb pour la qualité de son expertise.

8 La Dépêche tunisienne, 25 avril 1900, p. 2.

9 Exposition universelle de 1900, 1900, p. 68.

10 Guerard et Boutineau, 1892 ; Lorin, 1908, p. 89-90 ; Ministère des Affaires étrangères, 1926, p. 51 ; Canal, 1932, p. 167.

11 La Gazette algérienne, 11 août 1894, p. 2 ; La Dépêche tunisienne, 15 août 1897, p. 3 et 24 juillet 1900, p. 3 ; Massé, 1910, non paginé ; Ballif, 1911, p. 436.

12 La Dépêche tunisienne, 7 janvier 1899, p. 2.

13 Journal général de l’Algérie et de la Tunisie, 21 janvier 1892, p. 35 ; À travers le monde, 1895, Paris, Hachette, p. 16.

14 « Le […] domaine colonial […] constitue un ensemble de richesses incomparables […]. Ce capital est formé par les beautés naturelles […], [l]es sites pittoresques, […] [les] ruines ainsi que […] la faune et la flore : c’est la richesse touristique de nos colonies […]. Il appartient au tourisme […] d’en organiser méthodiquement la mise en valeur. » (Maringer, 1922, p. 536-538).

15 « […] le tourisme constitue une des richesses latentes d’un pays et […] mérite d’être exploitée […], pour tirer le parti utile des avantages que la nature, sous la forme de la mer, des montagnes […], des forêts, des sites, des climats […], du gibier, a concédés à une région, ou des monuments que l’art, la civilisation […] y ont accumulés au travers des âges. Si ce principe est juste pour la métropole, il vaut également pour ses colonies […]. » (Agence générale des colonies, 1932, p. 51).

16 Pour approfondir cet aspect de l’appropriation coloniale, voir Surun, 2013, p. 37-75.

17 Revue des deux mondes, janvier 1932, p. 67.

18 Ruef, 1909, p. 31-37 ; Le Figaro, 15 avril 1903, p. 2.

19 La Dépêche tunisienne, 4 février 1898, p. 1 ; Comité d’hivernage de Tunis et de la Tunisie, 1906, p. 53-55 ; Canal, 1923, p. 237-238.

20 Centre des archives diplomatiques de Nantes [CADN], 1TU/171/643, Protectorat Tunisie, Résidence générale, chemise Masserano, correspondance de décembre 1897.

21 Cornu, 1897, p. 137 ; La Dépêche tunisienne, 7 décembre 1899, p. 2 et 8 mars 1900, p. 2 ; Guides Joanne, 1905, p. 21 ; Lambert, 1912, p. 53.

22 La Dépêche tunisienne, 16 avril 1900, p. 2.

23 Ibid., 12 mai 1949, p. 2 ; Charmes, 1883, p. 309.

24 La Dépêche tunisienne, 10 avril 1897, p. 2 ; Canal, 1932, p. 44.

25 Bulletin mensuel de l’Office du protectorat français en Tunisie, novembre 1927, p. 169.

26 Comité d’hivernage de Tunis et de la Tunisie, s.d., p. 9 ; Guillot, 1912, p. 238.

27 Vitry, 1900, p. 172 ; Direction générale de l’agriculture, du commerce et de la colonisation, 1931, p. 140.

28 La Dépêche tunisienne, 10 avril 1897, p. 2.

29 Journal officiel de Madagascar et dépendances, 13 septembre 1913, p. 1065 ; Journal officiel des établissements français dans l’Inde, 21 octobre 1913, p. 1142-1143.

30 CADN, Tunisie 2e versement, carton 2460, dossier 346 ; Geslin, 1913, p. 61 ; Le Journal des touristes, 1er avril 1934, p. 11.

31 CADN, Tunisie 2e versement, carton 2054, bobine R 334, f847.

32 Le Journal des touristes, 15 mai 1932, p. 11.

33 CADN, Tunisie 2e versement, carton 2054, op. cit., f862.

34 Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 26-27 janvier 1912, p. 85-86. L’octroi et la restructuration du Domaine de Korbous par Lecore-Carpentier sont entachés de soupçons de corruption politique et économique connus sous le nom de « scandale de Korbous ». À ce sujet, voir Hamdi, 2023a, p. 177-181.

35 De Lanessan, 1887, p. 195-200 ; Rey, 1900, p. 26 ; Le Petit Parisien, 10 septembre 1905 ; Bureau des longitudes, 1906, p. B14-B15 ; Bertin, 1911, p. 193-196 ; Ballif, 1911, p. 450.

36 Les Grands Voyages, 1911, p. 44.

37 Le Journal des touristes, 1er janvier 1935, p. 13 et 1er décembre 1935, p. 16.

38 Ibid., 15 mai 1931, p. 20.

39 Ballif, 1911, p. 450.

40 La Dépêche tunisienne, 4 février 1898, p. 1.

41 Ibid. ; Lavauden, 1937, p. 140.

42 Ministère des Affaires étrangères, 1921, p. 252.

43 Touring Club de France, revue mensuelle, novembre 1918, p. 111 ; Canal, 1932, p. 10.

44 Ministère des Affaires étrangères, 1920, p. 117.

45 L’Afrique du Nord illustrée, 22 décembre 1934, p. 11.

46 L’Algérie illustrée, touristique et pittoresque, avril-mai-juin 1924, p. 11.

47 Revue tunisienne, janvier 1908, p. 397.

48 Les méharistes sont des soldats sahariens montés sur des dromadaires (méharis), employés par l’armée coloniale pour patrouiller dans le désert, selon une tradition inspirée des pratiques touarègues.

49 Revue tunisienne, janvier 1908, p. 398-399.

50 Comité d’hivernage de Tunis et de la Tunisie, 1906, p. 66.

51 Fédération des syndicats d’initiative de Tunisie, s.d., p. 22 ; Lallemand, 1892, p. 241 ; Violard, 1905a, p. 67.

52 Violard, 1905a, p. 67.

53 Le Journal des touristes, 1er septembre 1932, p. 8.

54 Ibid.

55 La Dépêche tunisienne, 18 avril 1952, p. 2, 27 mai 1900, p. 2-3, 8 juillet 1900, p. 3 et 2 juillet 1900, p. 2.

56 Ibid., 28 août 1900, p. 3 ; La Gazette algérienne, 11 août 1894, p. 2.

57 La Dépêche tunisienne, 26 août 1898, p. 3 et 8 juillet 1900, p. 3.

58 Le Journal des touristes, 1er juin 1932, p. 16.

59 Ibid.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 – Affiche de la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) annonçant des voyages circulaires à prix réduits vers la Tunisie (1891)
Crédits Illustrations F. Hugo d’Alési ; coll. Perrin-Kharbine.
URL http://journals.openedition.org/anneemaghreb/docannexe/image/17556/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 3,7M
Titre Fig. 2 – Affiche de la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) annonçant des voyages circulaires à prix réduits entre la France et le Maghreb (1899)
Crédits Illustrations F. Hugo d’Alési ; coll. Perrin-Kharbine.
URL http://journals.openedition.org/anneemaghreb/docannexe/image/17556/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,0M
Titre Fig. 3 – Plan du projet des « Champs-Élysées de Tunis » de Léon Girardet
Crédits Source : Girardet, 1891, p. 16.
URL http://journals.openedition.org/anneemaghreb/docannexe/image/17556/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 394k
Titre Fig. 4 – Plan de la ville de Tunis et du parc du Belvédère en 1899
Légende Source : L’Indicateur tunisien, 1899.
URL http://journals.openedition.org/anneemaghreb/docannexe/image/17556/img-4.png
Fichier image/png, 3,1M
Titre Fig. 5 – Affiche publicitaire de la station balnéaire et thermale de Hamman-Lif
Crédits Source : Imp. parisienne Emile Lévy et Cie.
URL http://journals.openedition.org/anneemaghreb/docannexe/image/17556/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 461k
Titre Fig. 6 – Affiche publicitaire du train express Wagons-Lits Tunis-Oran vers 1902
Crédits Peinture de Rafael y Madrazo et R. Ochoa, Imp. Gérardin.
URL http://journals.openedition.org/anneemaghreb/docannexe/image/17556/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 909k
Titre Fig. 7 – La géographie de la Khoumirie
Crédits Source : Joseph Canal, 1932, Tabarca et la Kroumirie, Tunis, SAPI (CADN, Br. 49).
URL http://journals.openedition.org/anneemaghreb/docannexe/image/17556/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
Titre Fig. 8 – Tunis et ses banlieues nord et sud
Crédits Source : Guides bleus, 1930, Algérie et Tunisie, Tripolitaine, Malte, Paris, Hachette.
URL http://journals.openedition.org/anneemaghreb/docannexe/image/17556/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 227k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Hatem Hamdi, « Climat et paysages au service du tourisme colonial en Tunisie : une approche d’histoire environnementale (fin xixe-début xxe siècle) »L’Année du Maghreb [En ligne], 35 | 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/anneemaghreb/17556 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fhk

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Auteur

Hatem Hamdi

Docteur en histoire moderne et contemporaine de l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne, en contrat postdoctoral à l’Institut d’histoire de l’Université de Neuchâtel

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Droits d'auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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