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« Même lorsqu’elle recule, la rivière avance. » Algérie, le Hirak à l’épreuve de la pandémie de Covid-19

“Even when it recedes, the river still flows.” Algeria: The Hirak movement put to the test by the Covid-19 pandemic
«حتَّى عندما ينحَسِر النهرُ، فإنه يتقدَّم.» الجزائر، وحركة الحِراك الشعبي تحت اختبار جائحة كوفيد-19
Atmane Aggoun

Résumés

Le Hirak (de l’arabe ḥirāk signifiant « mouvement ») débute en Algérie en février 2019. Des manifestations hebdomadaires réclament le départ du président Abdelaziz Bouteflika, en poste depuis vingt ans, fortement diminué et dont la candidature à un cinquième mandat a tout de même été annoncée. La pression de la rue le pousse finalement à la démission, le 2 avril suivant, mais les manifestations ne cessent pas pour autant. Elles exigent un changement politique radical. Ainsi des millions d’Algérien·nes se mobilisent durant une année, pacifiquement, pour réclamer la fin du régime autoritaire et l’édification d’un État de droit démocratique et social. La pandémie de Covid-19 oblige cependant les protestataires à suspendre leur mouvement à partir de mars 2020. S’agit-il en l’occurrence d’un point final pour le Hirak ?

La littérature consacrée aux mouvements de ce genre en sciences sociales est vaste. Dans le cas algérien, les travaux se sont concentrés sur le déclenchement du Hirak et la restitution de sa dynamique. Le désengagement des protagonistes est généralement présenté comme une troisième et dernière séquence. Toutefois, cet article propose une autre interprétation. En effet, la suspension d’un mouvement social signifie-t-elle obligatoirement sa fin ? C’est ce point aveugle dans l’analyse du Hirak que je m’efforce de mettre en évidence dans le contexte de la pandémie à Béjaïa.

La mobilisation y prend en effet la forme d’un confinement citoyen. La création des comités locaux contre la pandémie et le travail d’entraide des individus, menés sous le registre de la mobilisation pacifique, marquent une nouvelle phase d’engagement. Elle prolonge celui-ci, tout en entretenant le capital militant des acteurs qui continuent à exister politiquement. Comment les modes d’action initiés lors du Hirak évoluent-ils alors à l’aune de la pandémie ? La réponse à cette question débute par une présentation des mutations du contexte politique algérien depuis 2019, comme des conditions de production des données de notre enquête. Une fois cet environnement précisé, j’expose l’efficience des notions de « capital militant » et de « suspension de mouvement » pour comprendre la poursuite de la mobilisation sous d’autres formes. Ces éléments de continuité et de transformation de l’engagement ont été observés et sont analysés à l’échelle de deux comités de lutte contre la pandémie à Béjaïa.

Le premier comité est composé essentiellement d’étudiant·es dont les liens ont souvent précédé leur entrée à l’université. Il se définit comme autonome et produit un travail militant aux marges des organisations classiques et en opposition aux autorités locales. Son but est de sensibiliser les citoyen·nes aux mesures de prévention et de lutte contre la Covid-19. Le second comité est formé de membres du secteur privé, de cadres de partis politiques, de syndicalistes, voire de notables de la ville (dont plusieurs entrepreneurs et investisseurs). Ils collaborent avec les instances officielles de lutte contre la pandémie, tout en maintenant une position critique. Ainsi, malgré leurs différences fondamentales, ces deux comités se rejoignent en partie sur des objectifs sanitaires et politiques. Ils organisent des campagnes et des séances d’information, des distributions de matériel de protection, en apportant la preuve que de telles actions collectives sont de nature à surmonter les dissensions individuelles ou les obstacles institutionnels. Malgré leur approche différente, ils œuvrent pour la même cause. Je soutiens ainsi l’hypothèse que la suspension du Hirak pendant la pandémie n’empêche pas sa poursuite sous d’autres formes. Par leur présence active sur le terrain, les membres des deux comités locaux ont adapté leurs répertoires d’actions. Les mots d’ordre en faveur de manifestations pacifiques (silmiyya) ont seulement laissé place à une priorité sanitaire (sihiyya), via les opérations de sensibilisation et de solidarité menées par les militants des deux comités.

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Texte intégral

Introduction

1À partir de février 2019, l’Algérie est devenue le théâtre de manifestations massives et pacifiques contre la perspective d’un cinquième mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika. Un mouvement (ḥirāk en arabe ou tanakra en kabyle) est né avec ses rendez-vous hebdomadaires. Ainsi, les manifestations se déroulent dans de nombreuses villes, soit le mardi à l’initiative des étudiants (même si d’autres membres de la population y participent), soit le vendredi (jour réunissant les plus gros défilés), ou bien encore le dimanche pour les Algérien·nes vivant à l’étranger (Le Saout, 2024). Par le soutien graduel qu’elles reçoivent, les premières mobilisations rappellent les insurrections populaires de Tunisie et d’Égypte de janvier et février 2011 (Baduel, 2018 ; Boutaleb, Vannetzel et Allal, 2018, p. 9-27).

2Mais le Hirak se singularise par son caractère pacifique (silmiyya en arabe ou talouith en kabyle) et par sa longue durée. Il est d’une ampleur inédite par le nombre de manisfestant·es s’appropriant l’espace public de façon différente. Ils et elles brandissent des drapeaux algériens, des banderoles, des pancartes ; ils et elles se livrent à des graphies nouvelles et à des pratiques artistiques ; ils et elles se font entendre par des youyous, des concerts de klaxons, des chants de stade à tonalité politique qui enflamment la rue. Ces « médiums d’expression » (Ouaras, 2020, p. 23) donnent corps aux revendications des protestataires et dote le Hirak d’une loquacité irrépressible et plurielle. Cette période d’intense activité politique génère et s’appuie sur de multiples collectifs, organisés tantôt sur la base de liens socio-professionnels, tantôt sous la forme de groupes militants et associatifs. Si leur constitution est à l’origine d’espaces de discussion et d’une socialisation politique commune, elle permet aussi d’établir des pratiques du dire politique (Aggoun, 2022, p. 53-71). Face à l’arrivée du coronavirus (ou Covid-19) dans le pays, à partir du printemps 2020, les militant·es décident toutefois de suspendre leur mouvement. Après treize mois de mobilisation, les manifestant·es sont ainsi contraint·es de quitter la rue.

3Est-ce la fin pour autant de toute action collective ? Largement travaillée par les sciences sociales, cette notion a donné lieu à une littérature abondante, au point qu’aucune de ses formes ne semble avoir été négligée. Ont ainsi été scrutés les « moments déclencheurs » des mouvements protestataires (El-Chazli, 2020 ; Motta, 2022), autrement dit ce qui incite des individus à s’engager à un moment donné. De même ont été saisies les logiques plurielles de la dynamique révolutionnaire (Allal, Baamara, Dakhli et Fabbiano, 2021). Un autre moment, souvent présenté comme le dernier, correspondrait au renoncement aux activités militantes, au sens de défection et donc de « désengagement des protestataires » (Fillieule, 2005, p. 39). Mais la « mise en veille » d’un mouvement de cette nature (Taylor, 1989) ne signifie pas forcément ni immédiatement sa fin. C’est précisément ce point aveugle du Hirak en Algérie qu’il convient d’analyser dans le contexte de la pandémie de Covid-19. Quel est précisément son impact sur le Hirak ?

4La réponse à cette question repose sur les données réunies auprès de deux collectifs locaux en Kabylie. Ma recherche a commencé, en effet, à proximité de Béjaïa en décembre 2019 ; elle est toujours en cours. Mes observations se sont focalisées sur le Hirak via la mobilisation de militant·es structuré·es et celle de participant·es ordinaires et profanes. Ont été mis à profit mes liens personnels avec les membres de l’assemblée villageoise de mon village d’origine, ainsi qu’avec certains milieux syndicalistes, associatifs et protestataires en ville. J’ai ainsi pu participer avec eux aux manifestations de rue, en suivant de près leurs activités et leurs débats. Cela m’a permis de réaliser dix-huit entretiens individuels et de prendre part à d’innombrables discussions informelles. De mars à juin 2020, du fait de la pandémie, je me suis retrouvé bloqué et confiné à Béjaïa. J’ai alors réorienté mon enquête sur le devenir du Hirak, en suivant plus précisément cette fois deux collectifs de lutte contre la Covid-19. Mes données sont ainsi issues à la fois d’entretiens, d’observations, du recueil de paroles publiques dans la presse et sur les réseaux sociaux. Sous un régime autoritaire se pose la question du risque que fait courir l’enquête aux enquêté·es comme au chercheur. Outre le respect strict de l’anonymat, j’ai donc volontairement privilégié dans mes analyses les portraits collectifs aux trajectoires individuelles.

5Mon enquête met néanmoins en lumière les incidences de la pandémie sur les répertoires d’actions des protestataires. Cet article se propose de montrer comment un événement imprévu a suspendu les marches hebdomadaires sans mettre fin pour autant à l’esprit du Hirak. Au terme d’une présentation plus précise du contexte d’enquête, je m’efforce par un détour théorique de développer les deux notions au cœur de la démonstration : le capital militant et la suspension de la protestation. L’article vise à saisir comment le premier permet une transformation de la seconde en action solidaire. En effet, l’action contestataire redéployée en accompagnement social de la population invite à analyser l’adaptation au contexte de pandémie par les militant·es. Leur engagement emprunte alors à un nouveau registre de mobilisation pacifique sous la forme d’actions consensuelles. Il s’agit bien là d’une prolongation de leur action collective qui vise à entretenir un capital militant en contexte autoritaire.

Le fruit d’une « ethnographie de circonstances »

6En décembre 2019, j’entame une enquête de terrain qui a pour objectif d’étudier le Hirak en Kabylie. L’apparition de la Covid-19 et la stricte fermeture des frontières du pays, décidée par le gouvernement le 17 mars 2020, me contraignent à demeurer sur place jusqu’au 8 juin suivant. Cet article est ainsi le fruit d’une « ethnographie de circonstances » (Bourdieu, 2003, p. 13), puisque le contexte, exceptionnel, m’amène à réorienter mon enquête. Elle s’intéresse désormais aux effets de l’émergence de la pandémie sur les dynamiques de l’engagement et de la mise en veille du soulèvement.

  • 1 J’ai choisi d’utiliser le mot de « masque », bien que localement le terme takmamt en kabyle renvoie (...)
  • 2 « Hirakiste » est un néologisme algérien qui désigne un·e participant·e au Hirak.

7Or, je constate que le Hirak se poursuit sous d’autres formes. Des manifestant·es se muent en bénévoles pour des actions sanitaires, telles que la désinfection de devantures de magasins, la distribution de gel hydroalcoolique, ou encore la confection de masques1 et de combinaisons protectrices pour le personnel soignant. Des débats sur les réseaux sociaux s’organisent tous les mardis et vendredis soirs, se substituant aux manifestations de rue qui avaient lieu avant le confinement. L’écoute des tels échanges sur les plateformes numériques est elle-même conçue et perçue comme une forme de continuité de la mobilisation. Cette transformation du Hirak s’accompagne malgré tout, pour certain·es militant·es, de tribulations malheureuses et de renoncements, vécus comme autant d’échecs (Fillieule, Leclercq et Lefevre, 2022). Ce sentiment a certes contribué à la démobilisation, mais il n’a pas empêché le redéploiement de l’engagement sous d’autres formes et suivant de nouvelles temporalités de l’espace protestataire. Mon hypothèse est que, si la suspension pendant la pandémie du répertoire d’actions principal du Hirak (les marches hebdomadaires) a mis fin à l’affrontement ouvert avec le pouvoir, la mobilisation s’est poursuivie par le biais d’organisations bénévoles, de comités et d’acteurs locaux, affiliés aux organisations politiques, associatives, syndicales et villageoises. Celles-ci avaient déjà animé le soulèvement pendant cinquante-six semaines, en fournissant des services quotidiens à la population. En ce sens, le travail militant (Nicourd, 2009) des « hirakistes2 » ne disparaît pas ; il se déplace.

8La notion de capital militant est essentielle à la compréhension du phénomène. Elle désigne la continuité d’un mouvement social par d’autres « formes d’engagement, des savoir-faire acquis en particulier grâce à des propriétés sociales permettant de jouer, avec plus ou moins de succès, dans un espace qui est loin d’être unifié » (Matonti et Poupeau, 2004, p. 7). Ce sont bien ces formes alternatives auxquelles les groupes de protestataires ont recours au moment de la pandémie. Les efforts visant à conserver le capital militant sont particulièrement importants dans des environnements à risques, marqués par l’autoritarisme du pouvoir et la pandémie. Les militant·es doivent en effet s’opposer à la fermeture de l’espace politique pour soutenir la population et ainsi maintenir vivant le Hirak.

  • 3 Le capital d’autochtonie recouvre l’ensemble des ressources sociales personnelles qu’un individu en (...)
  • 4 Le capital symbolique de reconnaissance et de fidélité est attaché à la personne, accumulé au cours (...)

9Pour amorcer l’analyse du redéploiement des compétences militantes et comprendre les enjeux qui entourent ce moment de mise en veille, je resserrerai la focale sur la séquence d’action qui s’ouvre avec l’arrivée de la pandémie jusqu’au jour de mon rapatriement en France. Conduite au cours des trois mois passés à Béjaïa, entre la mi-février et le mois de mai 2020, l’observation principale sur laquelle je m’appuie est celle de militant·es locaux, dotés d’un « capital d’autochtonie3 » et connus/reconnus pour leur « fidélité4 » aux luttes locales. Mes travaux de recherche antérieurs sur le Hirak (Aggoun, 2021) m’aidaient également à appréhender son évolution.

10Ainsi, mon attention se porte rapidement sur deux comités locaux tout juste constitués : le Comité autonome de sensibilisation contre la Covid-19 et le Comité Stop Covid-Béjaïa. J’y suis poussé par ma connaissance du milieu enquêté, du fait de mes recherches antérieures avant et pendant le Hirak, par ma proximité également avec de nombreux militant·es des deux comités en question.

Préservation du capital militant et suspension du Hirak

11Au cours de la dernière décennie, une attention croissante a été portée à la continuité entre mouvements sociaux et révoltes, aux modalités de maintien ou de suspension des premiers (Fillieule et Neveu, 2019). Le processus de « mise en veille » (abeyance structure) avait été théorisé par la sociologue Verta Taylor de façon à saisir comment les mouvements sociaux parviennent à se maintenir dans un environnement politique et social de moins en moins réceptif (Taylor, 1989). Dans ce genre de séquence, les mobilisations sociales peuvent perdre en visibilité tout en restant actives. Forgée pour comprendre la suspension et la revitalisation du mouvement féministe (Grey et Sawer, 2008), cette notion a aussi été employée pour saisir les dynamiques de mobilisation d’organisations locales au Chili (Barozet, 2011) ou de réseaux islamistes en Tunisie (Wolf, 2017). Je propose d’analyser le processus de mise en veille des mobilisations du Hirak en me focalisant sur le rôle que jouent les organisations qui encadrent les militant·es. La suspension est mise en œuvre par des syndicats, des associations, des partis politiques et des assemblées villageoises. Ces structures tissent des liens entre la population et le pouvoir politique local pour offrir des espaces d’attente aux militant·es organisé·es et engagé·es. C’est la condition pour maintenir vivante la cause jusqu’à l’apparition d’un climat politique plus favorable à une mobilisation de masse. En effet, la fermeture de l’espace public à l’action protestataire n’empêche pas celle-ci de se maintenir (Belakhdar, 2019). Malgré son utilisation dans différents contextes, la suspension est rarement pensée comme stratégie de mobilisation en contexte autoritaire.

12Les protestataires sont toujours en mesure de s’organiser et de poursuivre leurs activités militantes en les redéployant sous forme d’actions de soutien social à la population. Ils changent seulement d’arène. Les militant·es du Hirak quittent ainsi les boulevards et réinvestissent les quartiers en ville, les cités d’habitat collectif et les villages. Dans ce contexte, l’action collective ne s’accompagne pas toujours d’une contestation, au sens de discours vindicatif. Il est possible en effet de « mobiliser sans protester » (Bouilly, 2019). C’est bien ce à quoi s’emploient les collectifs de citoyen·nes profanes et les militant·es expérimenté·es lors de la pandémie.

« Trêve sanitaire » ou repli stratégique ?

  • 5 Banderole suspendue à une devanture de commerce de détail de fruits et légumes, dans le centre de B (...)

13Le 20 mars 2020 devait être le 57e vendredi de manifestation consécutif contre le système politique en place. Confronté·es à la propagation meurtrière de la Covid-19 en Algérie, les hirakistes ont convenu de rester chez eux plutôt que d’investir les rues et les places des différentes villes du pays. Les principes de précaution contre la pandémie et de protection de la population sont avancés pour justifier un tel repli stratégique. Il s’agit non seulement de prendre soin de soi, de ses proches et de son entourage, mais aussi, plus largement, de « protéger le pays ». Cette dernière préoccupation se traduit notamment par le slogan « rester chez soi, pour ne pas laisser le pays sombrer dans l’abîme5 ».

14Depuis l’annonce du premier cas algérien atteint par la Covid-19, le 17 mars 2020 dans la wilaya (département) de Béjaïa, une caravane de sensibilisation, composée de quatre véhicules d’agent·es de police, de la gendarmerie nationale, de la protection civile ainsi que d’élu·es des communes se déplace dans toutes les rues et quartiers de la wilaya. Son action est double : elle cherche à interdire les regroupements au moyen de barrages pour limiter les contaminations et, à l’aide de haut-parleurs, elle appelle la population à rester chez elle. Parallèlement, la protection civile lance une grande opération de lavage et de désinfection des rues, à l’aide de camions de pompiers qui sillonnent les communes en aspergeant la voirie d’eau mélangée à du chlore. Cette opération s’accompagne d’un appel à la participation des citoyen·nes, qui se voient doté·es, par les responsables de la protection civile, de chlore, de citernes et de tracteurs.

  • 6 Ouali, 31 ans, sans emploi, membre d’une assemblée villageoise. Propos recueillis à Béjaïa, le 13 m (...)
  • 7 Pour plus de détails sur l’encadrement du confinement, voir le décret exécutif n20-70 du 29 rajab (...)
  • 8 Communiqué de presse du 21 mars 2020 de l’APS (Algérie Presse Service).

15Parallèlement à ces mesures prophylactiques, les restrictions imposées comportent une dimension coercitive qui raffermit le contrôle des autorités publiques sur l’ensemble de la population. La prévention contre l’épidémie sert à justifier les restrictions à la liberté de circuler et de se rassembler. Elles touchent notamment les manifestations de rue, la tenue de prières collectives et jusqu’à l’organisation de funérailles, réduites à leur plus simple expression : « On a tout perdu, le pouvoir algérien encadre nos enterrements […], il nous demande une autorisation d’enterrement signée par le maire et, au village puis au cimetière, les gendarmes surveillent les vivants et les morts6. » À partir du 24 mars 2020, le confinement est renforcé par des couvre-feux partiels imposés à la population7. L’augmentation des cas de contamination, observée à partir du 4 avril, conduit à un confinement total dans la région de Blida, au sud-ouest d’Alger, tandis qu’un confinement partiel est décrété dans d’autres régions du pays, ce qui conduit à restreindre les déplacements de la population entre 15 heures et 7 heures du matin. Ce redéploiement sécuritaire se mesure au fait que les autorités policières se substituent à celles de la santé publique ou de la prévention socio-sanitaire pour la gestion quotidienne de la pandémie. D’ailleurs, à la télévision, la communication officielle met l’accent sur l’interdiction stricte de sortir et de se regrouper, avant d’insister sur le rôle des forces de police, responsables des contrôles et de la délivrance des autorisations de déplacement. Elle souligne enfin les dangers liés au non-respect de ces mesures. Durant les trois premiers mois, le gouvernement tente de rassurer en mettant en œuvre des dispositifs d’aide financière pour les fonctionnaires et les habitants les plus précaires. Un comité scientifique de suivi de la pandémie, constitué de médecins spécialistes, reprend les normes sanitaires de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dont l’application dans les régions est confiée aux walis (équivalents des préfets)8.

  • 9 Observation directe des prises de parole des protestataires au rassemblement sur la place de la Mai (...)
  • 10 El Watan, 28 mars 2020.

16Dans ces conditions, la mobilisation du 56e vendredi dans plusieurs villes du pays crée une polémique sur les risques de propagation de la Covid-19. Ces débats sont particulièrement vifs entre ceux qui appellent à la suspension des manifestations populaires, un rituel instauré depuis plus d’un an, et ceux qui entendent les poursuivre malgré les risques sanitaires9. Des militant·es affranchi·es des partis politiques, des organisations associatives, syndicales ou villageoises appellent, dès le vendredi 20 mars, à poursuivre les marches et les rassemblements. En effet, les un·es ne réalisent pas encore la gravité de la situation sanitaire ; les autres pensent simplement pouvoir braver la pandémie. Le lendemain et le mardi suivant, jour de marche des étudiant·es, des manifestant·es répondent présent·es malgré leur nombre réduit. Pendant ces manifestations, plusieurs brandissent des pancartes faisant le lien entre la Covid-19 et la contestation populaire. Inconscience pour les un·es, détermination pour les autres, le slogan « plutôt le coronavirus que vous ! » dit toute la défiance à l’égard du régime en place. Les images partagées sur les réseaux sociaux montrent des enfants et des personnes âgées, hommes et femmes, marchant côte à côte, dans un espace compact et sans protection. Elles amplifient la polémique, et un large mouvement d’indignation ne tarde pas à émerger. Si bien que la question de la poursuite des marches populaires divise au sein même des partisan·es du Hirak, une fois enregistrés les premiers décès dus à la Covid-19 et de nombreux nouveaux cas de contamination chaque jour10.

  • 11 Association algérienne créée le 26 août 2019, pendant le Hirak, pour obtenir la libération des pris (...)

17C’est alors que les voix se multiplient, dans les rangs d’organisations militantes, pour appeler à la cessation des marches et des rassemblements. Le Hirak est alors suffisamment ancré dans les esprits et soutenu par l’opinion, pense-t-on alors, pour qu’une telle suspension, justifiée par la situation sanitaire, ne puisse éteindre la flamme de l’engagement populaire. Aussi, la controverse stratégique entre les militant·es est de courte durée : nombre de manifestant·es qui souhaitaient initialement poursuivre les occupations de l’espace public se ravisent et certain·es s’excusent même publiquement d’avoir sous-estimé le risque sanitaire. Dès le mercredi 29 mars, des avocats, membres du Collectif de défense des détenus d’opinion (CNLD)11, diffusent sur leurs pages Facebook des annonces affirmant qu’ils et elles n’assureront plus la défense des manifestant·es nouvellement arrêté·es par les services de sécurité dans le cadre d’une participation à des manifestations publiques. Elles n’ont jamais été autorisées, mais étaient tolérées depuis le début du Hirak par les autorités. Une pluralité de profils militants, en particulier des médecins, appellent alors à poursuivre la lutte autrement. Loin de signifier un renoncement, les arguments avancés soulignent l’intérêt d’un repli stratégique, l’importance qu’il y a à préserver la santé publique pour mieux garantir à terme la reprise du mouvement populaire.

  • 12 Propos tenus devant un groupe de jeunes étudiant·es, à la résidence universitaire Pépinière du quar (...)
  • 13 Ibid.

18La « trêve sanitaire » devient un mot d’ordre dans les milieux militants. Inscrite à l’Université de Béjaïa, Nesrine exprime ainsi son adhésion à une telle stratégie lors d’une discussion en petit comité : « Le corona ne passera pas par moi ! Par son pacifisme et son civisme, le Hirak a émerveillé le monde. Montrons-nous de nouveau à la hauteur par notre niveau de conscience et notre sens des responsabilités. Suspendons nos marches […] on peut les reprendre un jour12. » Les propos de Salim, un autre jeune âgé de 26 ans, militant de gauche, soulignent aussi l’acception d’une stratégie d’autolimitation protestataire : « En révolution, la raison prime sur la passion » car, poursuit-il, « faire preuve de sagesse pour ajourner une mobilisation, c’est aider à maîtriser le mal »13. Comme lors des marches hebdomadaires, des artistes s’impliquent en apportant leur contribution à travers le morceau « Libérer l’Algérie ». Un clip rassemble un public large et diversifié, utilisant des mots percutants pour sensibiliser et persuader : « notre santé d’abord », « s’en sortir pour sortir », « se protéger pour que la révolution ait un avenir ».

La conversion de deux comités locaux à la priorité sanitaire (sihhiyya) dans la continuité de l’appel aux manifestations pacifiques (silmiyya)

  • 14 Observations directes à Béjaïa, les 29 mars, 2 et 4 avril 2020.

19Au cours de cette période, les hirakistes modifient leurs mots d’ordre. Ils passent d’un registre contestataire envers la classe politique, revendiquant l’instauration d’un système démocratique, à l’obéissance aux consignes de protection. Elle signifie l’acceptation des mesures de privation de liberté par le confinement et même l’incitation à suivre les recommandations des autorités publiques. On assiste alors à une réorganisation de l’engagement en faveur de la protection sanitaire. De jeunes volontaires entreprennent des opérations de désinfection des lieux publics. Ils prennent soin de médiatiser leurs initiatives qui font vite tache d’huile à travers tout le territoire. Un groupe d’étudiant·es de Béjaïa s’empresse ainsi de mettre au point des solutions hydroalcooliques, tandis que d’autres, à Targa Ouzemour, fabriquent des masques dans l’atelier d’un tailleur, avec du tissu offert par des marchands. À Oran, c’est le réseau associatif qui assure la livraison des repas aux malades hospitalisés. L’application VTC Yassir propose, en collaboration avec des conducteurs volontaires, un service de transport gratuit à destination des médecins, infirmier·es, aides-soignant·es et agent·es d’entretien. D’ores et déjà, le mot d’ordre du Hirak en faveur de manifestations pacifiques (silmiyya) laisse place à une priorité sanitaire (sihhiyya), comme l’attestent les opérations de sensibilisation et de solidarité menées par les militant·es des deux collectifs suivants14.

Le Comité de sensibilisation contre la Covid-19

  • 15 L’idée est lancée par l’artiste Aziz Hamdi. Cette action est suivie surtout par les étudiant·es de (...)

20Des groupes de militant·es qui manifestaient tous les vendredis s’organisent à présent spontanément et de façon solidaire. À défaut de pouvoir occuper l’espace public pour protester, ils lancent des actions de sensibilisation dans les villes universitaires, distribuent des produits parapharmaceutiques, désinfectent des rues et certains établissements. Ils maintiennent, dans le même temps, des drapeaux aux balcons ou organisent des « marches virtuelles » à partir de leurs comptes Facebook15.

21Un « comité autonome » est constitué à ce moment-là à Béjaïa par des étudiant·es et d’autres militant·es profanes du Hirak. Ses membres sont généralement unis par des liens préexistants qui ont parfois été tissés bien avant les premières années passées à l’université. Chacun des membres du comité porte en lui une histoire singulière, façonnée par des rencontres et des expériences partagées au village ou en ville, puis à l’université. Lorsqu’ils et elles se croisent au sein du comité, ce vécu enrichit leurs échanges et apporte une dimension personnelle aux décisions qu’ils et elles prennent ensemble, en défiant les conventions établies par les autorités locales. Le comité refuse en revanche de s’appuyer sur les soutiens traditionnels tels que les partis politiques, les syndicats ou les associations. Leur objectif est clair : accéder à une existence autonome, en marge des structures habituelles. Les membres du comité proposent alors que chacun reste chez soi, tout en s’exprimant, soit en postant un slogan sur son mur Facebook, soit en écrivant un article ou une contribution, en faisant part de sa vision pour l’Algérie de demain.

  • 16 Entretien avec Amar, 57 ans, coiffeur à Béjaïa, le 29 mars 2020.

22De nombreux militant·es relativisent ainsi la suspension des marches hebdomadaires comme modalités de contestation. Certain·es estiment, comme Ammar, que, à l’ère des nouvelles technologies d’information et de la communication, « une vidéo peut s’avérer plus efficace que mille pages. Aussi, j’en appelle à la solidarité des Algériennes et des Algériens, retrouvons la fraternité qui a fait notre force face à chaque épreuve16 ». D’autres membres du comité autonome affirment qu’il existe de nombreux modes d’action qui permettent la poursuite et la diffusion des idées et des revendications du Hirak, à condition d’appeler à respecter les consignes sanitaires sur les réseaux sociaux. S’inspirant des Européens qui, en soutien au personnel soignant, chantent ou applaudissent de leurs balcons, des protestataires proposent de recourir à des manifestations confinées à partir de leurs espaces domestiques. L’idée consiste à scander les slogans du Hirak à l’unisson, mais sous forme atomisée depuis les balcons, les vendredis et mardis. En outre, des membres activistes du comité organisent des actions de solidarité en faveur de la population et du personnel de santé durant le confinement. Des soirées culturelles et politiques sont organisées sur les réseaux sociaux par le collectif local des étudiants de Béjaïa, en collaboration avec l’Union des étudiants algériens libres (UEAL) relevant d’universités à l’ouest du pays. Ainsi, ce réseau a lancé l’idée des sahrāt el-ḥirāk (soirées du mouvement) : à partir du 26 avril et jusqu’au samedi 9 mai 2020, pas moins de treize figures militantes aux profils divers y sont invitées. Elles évoquent leur parcours personnel et débattent d’un sujet d’actualité au cours d’un live en streaming sur Facebook (Aggoun, 2020).

  • 17 Les propos cités dans ce paragraphes sont extraits de discussions informelles tenues entre le 27 av (...)

23Les appels sur les réseaux sociaux à se « rendre utile », en cette période de crise, sont entendus par nombre de militant·es. La poursuite de la mobilisation repose, durant le confinement, sur une « action connective » (Bennett et Segerberg, 2012). Autrement dit, les médias sociaux permettent la mise en place d’organisations rapides et souples qui, loin d’être aléatoires, résultent de liens préexistants et renforcés au cours des mois de mobilisation. Les relais de solidarité s’appuient en effet sur des collectifs restreints mais soudés, qui se fondent sur des affects positifs, notamment le plaisir de manifester ensemble durant les marches du vendredi et du mardi. La durée de la mobilisation antérieure, qui s’est étirée sur plus d’un an, a participé au développement de liens personnels forts et à l’élaboration d’une grammaire commune, correspondant à des attentes partagées par les manifestant·es. Ils et elles ont ainsi vécu une expérience de fraternité (taymet en kabyle). Aussi, s’engager au sein de ce nouveau comité signifie avant tout prolonger des liens sociaux tissés pendant les manifestations hebdomadaires et même souvent avant le Hirak. C’est ce qu’indiquent les expressions adoptées par les membres pour se désigner : « frères en lutte », « frères en marche », « frères des villages » ou « frères de la misère », par opposition aux allié·es (azlam) du pouvoir, assimilés à des adversaires17.

24Les transformations des pratiques militantes se donnent à voir à Béjaïa dès le 20 mars. Les étudiant·es et d’autres militant·es du comité troquent leurs pancartes revendicatrices pour des produits désinfectants. Ce sont les membres du « Comité autonome pour la protection et la sensibilisation contre le coronavirus » qui mènent alors des actions de prévention et de solidarité contre la pandémie à travers les quartiers de la ville. Armés de masques et de gants, ces jeunes, membres en majorité du Collectif des étudiants de Béjaïa, s’impliquent d’une manière effective dans la stratégie sanitaire de prévention. Jusqu’alors n’ont été enregistrés localement que quelques cas de personnes atteintes par le virus. Participant à ces actions de sensibilisation, Samir raconte :

  • 18 Entretien avec Samir, 24 ans, étudiant en droit, le 22 mars 2020.

Nous avons collé, un peu partout en ville, des affiches sur les mesures d’hygiène élémentaires à observer ; nous nous sommes adressés aux commerçants, aux gens dans plusieurs quartiers pour une meilleure vulgarisation des consignes préventives18.

25Ainsi, dès le 21 mars, ces jeunes bénévoles font le tour des quartiers où ils proposent aux passants de se désinfecter les mains avec une solution javellisée. Ils procèdent aussi à la désinfection des devantures des grands magasins, tels que les supérettes, mais également celle d’infrastructures publiques, à l’instar de la Maison de la culture ou encore des abribus.

  • 19 Les expressions sont extraites de discussions informelles auprès d’un groupe d’étudiant·es du campu (...)
  • 20 Entretien avec Aissa, 29 ans, bénévole d’une association culturelle dans le village d’Afra (commune (...)

26Ils poursuivent leurs actions de prévention les jours suivants en élargissant leur périmètre d’intervention. Croisé dans le centre-ville, à proximité du jardin Pasteur, qui tient lieu de point de ralliement depuis le déclenchement du mouvement, l’un d’entre eux, Bachir, étudiant en droit, nous fait part du programme du jour : « Aujourd’hui, nous nous déplaçons dans les quartiers périphériques de la ville, à Ighil-Ouaazoug. » Une trentaine de jeunes sont présents au rendez-vous et ont acquis sur leurs deniers personnels les produits désinfectants. L’impact de ces actions va bien au-delà de la simple exécution des directives émanant des autorités publiques19. Leur dimension politique est évidente, mais témoigne d’une adaptation des stratégies militantes à l’exigence de protection sanitaire. Ainsi Aissa, bénévole dans une association culturelle, souligne comment des militant·es du Hirak se saisissent des risques inhérents à la pandémie comme d’une opportunité pour montrer autrement leur vertu citoyenne. À ce titre, il estime que « le Hirak peut apporter sa part éducative en se protégeant soi-même et en sensibilisant sur le danger de l’épidémie. Faisons cette démonstration pour ceux qui doutent de notre clairvoyance20 ». Un autre groupe de jeunes s’est lancé dans la confection de masques et de casques-visières qui sont également distribués à tout le corps médical.

Le comité Stop Covid-19 Béjaïa

27Un autre comité local est constitué pour faire face à la crise sanitaire. Il est composé de membres d’horizons variés. Avant cette crise, ceux-ci ne se connaissaient que de nom et chacun pouvait entretenir des préjugés réciproques. Les tensions entre les entités constitutives du comité sont palpables ; les premières réunions teintées d’un climat de méfiance. Mais la pandémie génère des dynamiques inattendues au sein de ce rassemblement de syndicalistes et de cadres de partis politiques d’opposition, d’avocats et de retraités de l’administration publique. Les syndicalistes sont ainsi soucieux des droits des travailleurs, tandis que les cadres politiques sont davantage centrés sur des stratégies électorales ou des visions politiques de plus long terme. Face à l’urgence de la situation, cependant, ils comprennent vite que surmonter leurs différences est impératif. Ce besoin urgent de solidarité pousse les membres du comité à mettre de côté leurs divergences idéologiques ou sociales.

28Une fois ce préalable admis, les membres commencent à établir des canaux de communication. Des réunions régulières sont organisées, où chaque participant·e peut exprimer ses préoccupations et proposer des solutions. Au fil des jours, des liens de confiance se tissent et favorisent un esprit de coopération, d’autant plus que les opérations conduites conjointement apportent des réponses concrètes aux besoins pressants de la population. C’est notamment le cas avec l’organisation de campagnes de sensibilisation sur les gestes barrières, la distribution de masques, ou encore la mise en place d’aides pour les plus vulnérables. Cette expérience permet non seulement de renforcer les capacités d’intervention locale, mais contribue également à changer les perceptions que chacun peut avoir des autres. En somme, la crise sert de catalyseur pour transformer des adversaires potentiels en alliés.

  • 21 Arrêté n0526 du 8 avril 2020, wilaya de Béjaïa – direction des Affaires générales (document en la (...)

29Sur les pages du Comité de sensibilisation contre la Covid-19, certain·es annoncent la distribution d’imprimés relatifs aux mesures de prévention à destination des habitants de leurs quartiers. Ils et elles projettent l’achat de masques et gants pour les plus démuni·es. Compte tenu du prix des masques, fixé à 150 dinars l’unité, un autre membre du groupe suggère leur confection en tissu pour qu’ils soient réutilisables après lavage. Ainsi, des initiatives citoyennes se multiplient face à la lenteur de réaction des pouvoirs publics. Les cafés à Béjaïa notamment sont restés ouverts jusqu’au 4 avril 2020. Ils ne sont pas immédiatement concernés par l’arrêté émanant de la wilaya, lequel ne concerne que les marchés hebdomadaires et les hammams21.

30Dans une déclaration rendue publique le 29 mars 2020, des représentant·es de la société civile, des professionnel·les de la santé, des avocat·es, des universitaires, des cadres de la fonction publique et libérale, des membres de partis politiques d’opposition, des retraité·es, des entrepreneur·es et des syndicalistes annoncent ainsi la création d’un comité dénommé « Stop Covid-19 Béjaïa » qui se veut être un instrument au service de la société, avec comme slogan « tous ensemble contre le coronavirus ! ». Le comité fédère des associations conduisant diverses actions sociales ou culturelles au sein de la ville ; il collabore également avec les cellules de crise des communes. Ce ne sont plus ainsi les structures verticales qui priment, mais les réseaux d’acteurs.

  • 22 Intervention de Menad Bouzid, porte-parole du comité, sur les antennes de Berbère Télévision, le 30 (...)
  • 23 Cet article prévoit en effet que « les actions de volontariat qui viennent en apport aux efforts de (...)

31« Notre comité est un appui aux directions des structures existantes22 », affirme le porte-parole du comité. Il coustitue aussi un support pour les cellules de crise au niveau local. En effet, les membres de ce comité se substituent aux autorités publiques, chargées en principe de superviser les mesures complémentaires de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus, en vertu de l’article 19 du décret exécutif n20-70 du 24 mars 202023. L’intégration de militant·es aux commissions sanitaires officielles devient alors une ressource politique qui leur permet de bénéficier d’une plus grande marge d’action, tout en maintenant l’esprit du Hirak.

  • 24 La déclaration est publiée par le quotidien francophone le Matin d’Algérie le 30 mars 2020.

32Le comité Stop Covid-19 Béjaïa lance même un appel à toute la corporation médicale, aux institutions en charge de la crise sanitaire, aux acteurs économiques et politiques, comme à l’ensemble de la société civile, les invitant « à rejoindre cette dynamique citoyenne pour réveiller les consciences et éviter le pire ». Soucieux de répondre à une inquiétude légitime de la population, livrée à elle-même, ses membres fondateurs affirment que « cette initiative se fixe comme objectif de gagner la bataille de l’opinion pour amener la population à ne pas céder à la panique, à la psychose [sans] tourner le dos au problème24 ».

  • 25 Note issue de mon carnet de terrain à Béjaïa, le 27 avril 2020.

33Lors des mobilisations du Hirak, le message selon lequel il fallait reprendre le fil de 1962 (c’est-à-dire les promesses de l’indépendance) a souvent été entendu25. Cette référence au passé est invoquée par un membre du collectif qui encourage ses camarades à faire des lives et du porte-à-porte, afin de faire prendre conscience aux habitants des dangers de la pandémie.

  • 26 Entretien le 4 avril avec Mohand-Said, 44 ans, commerçant, habitant de la commune d’Amizour.

On reste fidèles à nos martyrs. En 1962, nos parents ont posé les fusils, ils ont pris les pioches pour travailler la terre et nourrir le peuple. Comme eux, aujourd’hui, on a posé nos pancartes et on a pris les aiguilles, les tissus, et d’autres produits pour lutter contre la pandémie26.

34Il s’agit de se mobiliser pour rompre la chaîne de transmission du virus qui risque, en quelques jours seulement, de contaminer un nombre important de citoyens. En Algérie, la mémoire de la guerre de libération et les relations avec les puissances étrangères (avec la France en particulier) sont souvent l’objet de débats enflammés. C’est ainsi pour donner plus de poids à leurs revendications que les manifestant·es convoquent les figures de la guerre d’indépendance (Fabbiano, 2019). Ils brandissent leurs portraits pour rappeler les motivations des combats du passé que les tenants du pouvoir sont accusés d’avoir fourvoyés.

35Dans la plupart des cas, en effet, les personnes qui composent ce collectif ne se connaissaient pas avant le Hirak. À la différence des actions menées dans le cadre du Comité de sensibilisation contre la Covid-19, le comité Stop Covid-19 ne s’appuie pas sur des liens de sociabilité préexistants. Ils et elles n’étaient réunis généralement ni par leurs opinions politiques, ni par leur mode de vie. L’âge, le lieu d’habitation, la profession, le niveau de revenu, tout comme leur positionnement idéologique (sur la question du berbérisme ou de l’islamisme par exemple), étaient plutôt de nature à les différencier. Malgré ces divergences et l’absence d’interconnaissance préalable, les intéressé·es entreprennent de former des collectifs pour venir en secours à la population et maintenir leur engagement visible, dans la continuité des manifestations hebdomadaires du Hirak.

36Le mouvement initial se transforme ainsi par l’euphémisation de la contestation au service d’un impératif de solidarité. La mobilisation se maintient par l’incitation à combattre collectivement un nouvel ennemi : le coronavirus.

  • 27 Un douar, en Afrique du Nord et particulièrement au Maghreb, est d’abord un groupement d’habitation (...)
  • 28 Le terme ʿiṣāba peut signifier « bande », « clan » ou « gang ». Pour plus de précision, voir Oulebs (...)
  • 29 Extrait de conversation avec Mohand-Sghir, 64 ans, fellah du village Ikrouren, commune d’Amizour, l (...)

Le Hirak n’est pas mort, notre révolution est une idée et l’idée ne meurt jamais. Notre Hirak est là, il vit autrement. Le Hirak a pris un autre chemin, un nouveau chemin parce que la pandémie nous encercle… Et c’est ainsi que notre révolution a pris un nouveau rythme. Comme on dit dans mon douar27 : même lorsqu’elle recule, la rivière avance. Le Hirak avance, s’adapte et fait face à la bande au pouvoir [ʿiṣāba28] et à la pandémie29.

  • 30 Observation directe à la cité Amriou de Béjaïa, le 29 mars 2020.

37Les autorités n’avaient sans doute pas besoin d’interdire les rassemblements pour que les Algérien·nes s’abstiennent de sortir dans la rue, comme ils et elles l’ont fait pendant plus d’un an. En ce sens, la pandémie est une cause improbable et inattendue d’interruption de l’action collective (Dobry, 1995), bien qu’elle transforme les formes de mobilisation des hirakistes. Pendant les marches hebdomadaires, les protestataires distribuaient la nourriture sur les boulevards de la ville, le long des itinéraires des manifestations. Dès le surgissement de la pandémie, ils et elles continuent à partager les mets dans leurs lieux de résidence30.

38Cette réorganisation des hirakistes invite à appréhender l’engagement politique dans une continuité adaptée au nouveau contexte. Les protestataires ont maintenu leur action pour faire face à une situation inhabituelle. La création des comités locaux contre la Covid-19 et le travail d’entraide des protestataires prolongent l’engagement militant.

Conclusion

39La transformation d’un répertoire d’actions vers une forme d’autolimitation contrainte n’empêche pas les militant·es, par des formes de mises en scène de soi, de continuer à incarner l’esprit du mouvement (Hirak). Celui-ci s’exprime désormais sans revendication, mais à travers le registre de la solidarité. Ainsi, la notion de mise en veille d’un mouvement protestataire fait progresser la compréhension des cycles de vie des mobilisations sociales et politiques, en examinant leurs modes de fonctionnement et de maintien dans le temps et dans l’espace. Autrement dit, cet article décrit comment les formes de mobilisation ont permis un renouvellement par leur changement de nature, de façon à surmonter les épreuves et à entretenir un capital militant. Cela en dépit d’un contexte politique de plus en plus répressif (Souiah, 2021).

40Le Hirak se prolonge alors sous d’autres formes pour maintenir la société mobilisée. Le mot d’ordre à manifester pacifiquement (silmiyya) laisse place à la priorité sanitaire (sihhiyya), via les opérations de sensibilisation et de solidarité menées par les militant·es de nouveaux comités.

41Leurs membres prennent acte des défaillances de l’État face à la pandémie. Ils se substituent partiellement à lui au prix d’une solidarité impliquant des associations de la société civile. Ainsi des entrepreneurs, des avocats, des cadres de partis politiques, des médecins, des journalistes et des étudiant·es s’organisent pour sensibiliser sur les risques de la Covid-19, faire respecter les mesures barrières, collecter des aides et les redistribuer aux plus démuni·es. Dans la constitution des deux comités étudiés, les individus se sont extraits des structures verticales dans lesquelles ils et elles étaient engagé·es pour en créer de nouvelles, à l’échelle locale, mieux adaptées pour secourir la population.

42Le premier comité est composé d’étudiant·es qui, dans leur majorité, ont noué des liens entre eux avant même leur entrée à l’université. L’instance se définit comme autonome et produit un travail militant aux marges des organisations classiques et face aux autorités locales. Son but est de sensibiliser les citoyen·es aux mesures de prévention et de lutte contre la Covid-19. Le second comité réunit des membres du secteur privé, des cadres de partis politiques, des syndicalistes, voire des notables de la ville (dont plusieurs entrepreneurs et investisseurs). Ils et elles partagent les mêmes priorités pour empêcher la diffusion de la pandémie, sans tourner le dos aux voies officielles. Chacun de ces groupements organise donc des campagnes et séances d’information, des distributions de matériel de protection, prouvant qu’une action collective est possible, au-delà des dissensions et des obstacles politiques. Bien qu’adoptant des approches différentes, ils œuvrent pour la même cause.

43Cette complémentarité est même constitutive du débat public. Par leur présence active sur le terrain après le surgissement de la pandémie, les membres des deux comités locaux ont en effet adapté leurs répertoires d’actions face à un événement imprévu et ont ainsi continué à exister politiquement, à maintenir la flamme d’une mobilisation critique en contexte autoritaire.

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Notes

1 J’ai choisi d’utiliser le mot de « masque », bien que localement le terme takmamt en kabyle renvoie littéralement à une « bavette ».

2 « Hirakiste » est un néologisme algérien qui désigne un·e participant·e au Hirak.

3 Le capital d’autochtonie recouvre l’ensemble des ressources sociales personnelles qu’un individu en lutte peut mobiliser du fait de son ancrage local. Sur ce point, voir : Retière, 2003 ; Tissot, 2010.

4 Le capital symbolique de reconnaissance et de fidélité est attaché à la personne, accumulé au cours de l’histoire et contrôlé par une institution (parti politique ou association). Pour plus de détails, voir Pudal, 2020.

5 Banderole suspendue à une devanture de commerce de détail de fruits et légumes, dans le centre de Béjaïa, le 2 avril 2020.

6 Ouali, 31 ans, sans emploi, membre d’une assemblée villageoise. Propos recueillis à Béjaïa, le 13 mai 2020.

7 Pour plus de détails sur l’encadrement du confinement, voir le décret exécutif n20-70 du 29 rajab 1441 (20 mars 2020) qui fixe les mesures complémentaires de prévention et de lutte contre la propagation du coronavirus.

8 Communiqué de presse du 21 mars 2020 de l’APS (Algérie Presse Service).

9 Observation directe des prises de parole des protestataires au rassemblement sur la place de la Maison de la culture Taos Amrouche à Béjaïa, le 19 mars 2020.

10 El Watan, 28 mars 2020.

11 Association algérienne créée le 26 août 2019, pendant le Hirak, pour obtenir la libération des prisonniers politiques et d’opinion.

12 Propos tenus devant un groupe de jeunes étudiant·es, à la résidence universitaire Pépinière du quartier Séghir de Béjaïa, le 20 mars 2020.

13 Ibid.

14 Observations directes à Béjaïa, les 29 mars, 2 et 4 avril 2020.

15 L’idée est lancée par l’artiste Aziz Hamdi. Cette action est suivie surtout par les étudiant·es de Béjaïa (note de terrain sur place du 27 mars 2020).

16 Entretien avec Amar, 57 ans, coiffeur à Béjaïa, le 29 mars 2020.

17 Les propos cités dans ce paragraphes sont extraits de discussions informelles tenues entre le 27 avril et 2 mai 2020.

18 Entretien avec Samir, 24 ans, étudiant en droit, le 22 mars 2020.

19 Les expressions sont extraites de discussions informelles auprès d’un groupe d’étudiant·es du campus Aboudaou de l’Université Abderrahmane-Mira de Béjaïa, le 24 mars 2020.

20 Entretien avec Aissa, 29 ans, bénévole d’une association culturelle dans le village d’Afra (commune d’Amizour), le 9 avril 2020.

21 Arrêté n0526 du 8 avril 2020, wilaya de Béjaïa – direction des Affaires générales (document en langue arabe).

22 Intervention de Menad Bouzid, porte-parole du comité, sur les antennes de Berbère Télévision, le 30 mars 2020.

23 Cet article prévoit en effet que « les actions de volontariat qui viennent en apport aux efforts des pouvoirs publics sont organisées et encadrées par la commission de wilaya. Cette commission est présidée par le wali [le préfet] territorialement compétent et composée : des représentants des services de sécurité, du procureur général, du président de l’Assemblée populaire de wilaya, du président de l’Assemblée populaire communale du chef-lieu de wilaya » (Journal officiel de la République algérienne, n16 du 29 rajab 1441 correspondant au 24 mars 2020, p. 9-10).

24 La déclaration est publiée par le quotidien francophone le Matin d’Algérie le 30 mars 2020.

25 Note issue de mon carnet de terrain à Béjaïa, le 27 avril 2020.

26 Entretien le 4 avril avec Mohand-Said, 44 ans, commerçant, habitant de la commune d’Amizour.

27 Un douar, en Afrique du Nord et particulièrement au Maghreb, est d’abord un groupement d’habitations, réunissant des individus liés par une parenté fondée sur une ascendance commune en ligne paternelle. Il a aussi pris le sens de circonscription administrative pendant la période coloniale.

28 Le terme ʿiṣāba peut signifier « bande », « clan » ou « gang ». Pour plus de précision, voir Oulebsir-Oukil, 2023.

29 Extrait de conversation avec Mohand-Sghir, 64 ans, fellah du village Ikrouren, commune d’Amizour, le 14 avril 2020.

30 Observation directe à la cité Amriou de Béjaïa, le 29 mars 2020.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Atmane Aggoun, « « Même lorsqu’elle recule, la rivière avance. » Algérie, le Hirak à l’épreuve de la pandémie de Covid-19 »L’Année du Maghreb [En ligne], 35 | 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/anneemaghreb/17717 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fhm

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Auteur

Atmane Aggoun

Sociologue, chercheur associé au Centre des savoirs sur le politique-Recherches et analyses (CESPRA, EHESS/CNRS, Paris)

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Droits d'auteur

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