Histoire et archéologie des mondes africains
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La série de cours « Introduction aux mondes africains médiévaux » est disponible en audio et vidéo sur le site internet du Collège de France (https://www.college-de-france.fr/site/francois-xavier-fauvelle/course-2019-2020.htm), ainsi que la leçon inaugurale « Leçons de l’histoire d’Afrique », prononcée le 3 octobre 2019 (https://www.college-de-france.fr/site/francois-xavier-fauvelle/inaugural-lecture-2019-2020.htm). Celle-ci a également fait l’objet d’une publication : F.-X. Fauvelle, Leçons de l’histoire d’Afrique, Paris, Collège de France/Fayard, coll. « Leçons inaugurales du Collège de France », no 290, 2020 ; édition numérique : Collège de France, 2020, http://books.openedition.org/cdf/9292. Le séminaire/colloque « L’or africain : maillons d’une chaîne de problèmes » a dû être repoussé en mai 2021 pour raisons sanitaires dues à la pandémie de Covid-19.
Texte intégral
Enseignement
Cours – Introduction aux mondes africains médiévaux
Introduction
- 1 Mon ouvrage : Le Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Âge africain (Paris, Alma, 2013 ; Paris, Gall (...)
1Premier enseignement d’histoire de l’Afrique donné au Collège de France, le cours de l’année académique 2019-2020 (qui sera poursuivi en 2020-2021) a entamé un examen de la documentation relative aux mondes africains médiévaux (et à l’histoire de sa constitution en tant que documentation), des notions qui émergent de la littérature secondaire ou que l’on peut faire saillir à partir de relectures critiques des documents, et enfin des précautions qu’il convient d’avoir à l’esprit en abordant les périodes anciennes de l’histoire de l’Afrique. Si l’expression « Moyen Âge » et l’adjectif « médiéval » appliqués à l’Afrique ne sont pas préalablement définis, c’est parce que c’est précisément l’objet de ce cycle de cours que de contribuer à une telle définition en prenant le temps d’une réponse circonstanciée qui n’a pas été dûment élaborée jusqu’à présent1. Anticipons néanmoins : on verra que les sociétés africaines médiévales participent pleinement (sans cependant s’y réduire) de phénomènes de centralisation du pouvoir, d’extension et d’articulation des réseaux commerciaux, de développement des villes et des marchés, invitant de la sorte à envisager le Moyen Âge non comme un nom d’époque dont serait propriétaire la province européenne du monde mais comme un certain régime de connectivité au sein d’une géographie globale – ou plus justement : « écouméniale ». Dès lors, on espérera avoir montré qu’il n’est pas simplement pertinent d’étendre la notion de Moyen Âge aux sociétés africaines ; il est également utile d’observer en Afrique des situations singulières dans lesquelles les choix (économiques, politiques, techniques, esthétiques, identitaires) d’individus et de groupes sociaux interrogent les trajectoires historiques d’autres provinces du monde médiéval.
Cours 1 – Comment l’Afrique ne fut pas découverte (1)
31 octobre 2019
- 2 V.-Y. Mudimbé, The Invention of Africa: Gnosis, Philosophy and the Order of Knowledge, Bloomington (...)
2Dans son ouvrage, The Invention of Africa, le philosophe congolais Vumbi-Yoka Mudimbé a examiné les conditions de possibilité d’une philosophie africaine2. Il constate, chez les penseurs africains ou d’origine africaine, une tension entre, d’une part, l’attraction pour la philosophie de tradition occidentale et, d’autre part, la quête d’une pensée africaine qui peine à s’émanciper des assignations venues des sciences sociales, et singulièrement d’une certaine ethnologie africaniste qui s’est fait fort d’établir les critères de l’authenticité africaine. Pour Mudimbé, la position de l’intellectuel africain consiste donc toujours à élaborer la singularité de sa propre voix dans un rapport critique et émancipateur (qu’il appelle une « gnose ») à l’égard de savoirs hérités (qu’il appelle, en lecteur de Michel Foucault, un « ordre du discours »). La fécondité des réflexions de Mudimbé réside dans la veille qu’elles invitent à exercer, que l’on soit ou pas africain ou afrodescendant, sur les dispositifs de connaissance relatives à l’Afrique. Un de ces dispositifs consacre l’idée selon laquelle l’Afrique ne se donne à bien connaître que du dehors, dans une épiphanie qui à la fois récompense un désir longtemps frustré et justifie les entreprises (coloniales, savantes, muséales, touristiques) d’assouvissement de ce désir. Là s’articulent sans conflit déni (de singularité, d’historicité) et désir d’Afrique. Retracer la généalogie de ce dispositif n’est pas le sujet de ce cours. Mais on ne peut faire autrement, en matière d’introduction à ce cours d’introduction, que d’examiner des récits qui paraissent précisément inaugurer une connaissance extérieure de l’Afrique : les récits de la « découverte » de l’Afrique ou, plus précisément, les récits vers l’Afrique qui s’inscrivent dans un projet de reconnaissance de son individualité continentale. Écartons la question du caractère réel ou fictif des voyages en question : c’est le projet – réalisable ou pas dans les conditions de l’époque, réalisé ou seulement destiné à imaginer une solution cartographique – qui nous intéresse. Deux séries de récits correspondent à ce projet : la première se rapporte à des voyages réputés avoir été tentés par des Perses, des Phéniciens et des Égyptiens, au cours des viie, vie et ve siècles avant notre ère depuis la Méditerranée orientale ; la seconde se rapporte à l’entreprise de circumnavigation de l’Afrique, animée, au xve siècle de notre ère, par les Portugais, dans le sillage d’explorations menées depuis plusieurs siècles.
3Cet objectif étant posé, on voit immédiatement surgir un risque grave d’anachronisme. Osons le dire : c’est ce qui est recherché. Car c’est l’anachronisme de notre comparaison qui permettra de faire saillir, dans sa temporalité et ses formes historiques spécifiques, un objet de connaissance qu’est l’histoire discontinue des appréhensions de l’Afrique en tant qu’objet géographique connaissable. « Connaissable » s’entend depuis un certain point de vue : le savoir qui s’énonce dans les récits de découverte de l’Afrique s’énonce depuis un nous qui à la fois s’exclut de l’Afrique et se perçoit lui-même dans un rapport généalogique d’énonciation avec les aventures inaugurales des Phéniciens et des Portugais.
- 3 C. Grataloup, L’Invention des continents. Comment l’Europe a découpé le monde, Paris, Larousse, 20 (...)
- 4 Voir P. Boucheron (dir.), avec J. Loiseau, P. Monnet et Y. Potin (dir.), Histoire du monde au xve (...)
- 5 Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Ms. Clm. 10058, fol. 154v.
- 6 Londres, British Library, Add. Ms. 15760.
- 7 F.-X. Fauvelle, « La croix de Dias. Genèse d’une frontière au sud de l’Afrique », Genèses, vol. 86 (...)
- 8 F. Relaño, The Shaping of Africa: Cosmographic Discourse and Cartographic Science in Late Medieval (...)
- 9 Venise, Biblioteca marciana ; fac-similé de Londres, British Library, Add. Ms. 11267.
- 10 B. Hirsch, « Cartographie et itinéraires : figures occidentales du nord de l’Éthiopie aux xve et x (...)
- 11 B.M. Altomare, « Madagascar avant Madagascar : l’île Ménouthias des anciens et les premières repré (...)
- 12 F.-X. Fauvelle, Le Rhinocéros d’or, op. cit., chap. 22.
4Cependant, aussi assumé que soit le propos, on ne peut y entrer sans préparation, c’est-à-dire sans avoir pris le temps d’un excursus destiné à nous défamiliariser avec ce que nous avons toujours cru savoir au sujet de l’espace géographique auquel s’ajuste le nom d’Afrique. Christian Grataloup a retracé la genèse de la géographie du monde par contours continentaux3. Elle procède d’une représentation politique qui n’est devenue la nôtre qu’à partir de la fin du xve siècle, à la faveur de la projection armée des sociétés européennes sur l’ensemble du globe, projection qui s’accompagne d’explorations et de campagnes d’enregistrement cartographique4. Avant cela, le contour de l’Afrique n’aurait pu être reconnu ; si on le dessinait pourtant, c’était une imago, une figuration idéalisée résistant au souci de sa mise à jour. Une partie de la séance est ainsi consacrée aux figurations de l’Afrique, tierce partie de l’écoumène (l’« Eur-Asi-Afrique »), sur la mappemonde illustrant un manuscrit des Étymologies d’Isidore de Séville copié vers 11305 ; sur la mappemonde catalane anonyme de la bibliothèque Estense de Modène, produite dans les années 1450, où le continent africain présente un appendice en forme de demi-lune ou d’armature de hache ; sur le planisphère ptoléméen d’une Cosmographia imprimée à Ulm en 1482, qui enregistre le passage de l’équateur dix ans plus tôt par les Portugais mais referme l’océan Indien, mare Indicum, comme chez les géographes alexandrins ; sur le planisphère de Henricus Martellus, datant des environs de 1489, qui pour la première fois éventre l’oceanus Indicus et offre une vision détourée de l’Afrique, véritable guest star de cette carte, seule partie du monde jalonnée de toponymes côtiers6. Le voyage de Bartolomeu Dias n’avait eu lieu qu’un an auparavant, et bien qu’il ait dû faire demi-tour avant d’avoir physiquement bouclé le tour de l’Afrique, les conséquences (politiques, économiques, cartographiques) de sa presque-circumnavigation furent rapidement tirées7. Ce serait cependant une erreur de penser que l’évolution de la représentation de l’Afrique dans la cartographie occidentale obéit à une évolution linéaire, seulement commandée par la tension entre héritages antiques et connaissances croissantes liées à l’expérience des découvertes8. À cet égard, la mappemonde produite vers 1459 par le moine vénitien Fra Mauro résulte d’une étrange et remarquable combinaison9 : à l’intérieur d’une représentation cosmographique restée celle des mappemondes médiévales, Mauro ouvre résolument l’océan Indien sur l’océan Environnant et individualise de ce fait l’Afrique (trois décennies avant le voyage de Dias), qu’il remplit de données topographiques au sujet de l’Éthiopie. Mauro s’appuyait sur des informations fournies par des pèlerins chrétiens venus du royaume abyssin. On a pu, à partir de sa carte, reconstituer la logique d’itinéraires qui avait présidé à son établissement, et montré qu’elle présentait, une fois comprises ses distorsions, une image fidèle des espaces politiques éthiopiens du milieu du xve siècle10. On peut aussi lui supposer des informateurs arabes musulmans ayant fait voile dans l’océan Indien : l’île de Diab qui figure sur sa carte en position presque mitoyenne avec l’Afrique-Éthiopie est une représentation avortée du domaine swahili connecté au bassin commercial islamique11, ce qui n’est pas sans évoquer la semblable et involontaire synthèse géographique opérée par Marco Polo dans sa confusion entre Mogadiscio et Madagascar12.
- 13 O. Zhiri, L’Afrique au miroir de l’Europe. Fortunes de Jean Léon l’Africain à la Renaissance, Genè (...)
- 14 D. Rauchenberger, « Hasan al-Wazzân/Jean-Léon l’Africain : essai de chronologie critique », in J. (...)
- 15 O. Zhiri, « Leo Africanus and the limits of translation », in C.G. di Biase (dir.), Travel and Tra (...)
5Les transformations cartographiques de l’Afrique jusqu’au xve siècle mettent ou remettent en circulation plusieurs noms servant alternativement ou concurremment à en désigner des parties changeantes : Libye, Éthiopie, Guinée. L’individualisation du nom « Afrique » pour désigner de façon entière et exclusive le continent est un phénomène tardif. On peut proposer de le dater de la parution à Venise, en 1550, du livre de Jean-Léon l’Africain, Della descrittione dell’Africa et delle cose notabili che ivi sono. Les traductions en diverses langues européennes, et notamment en français en 1556 sous le titre de Historiale Description de l’Afrique, tierce partie du monde, contribuèrent à disséminer le nom d’Afrique et lui assurer une postérité, en même temps qu’à l’œuvre de Jean-Léon13. Suggérons cependant que le succès onomastique d’une description de l’Afrique par un Africain relève en partie du ventriloquisme. D’une part, parce que l’auteur, Jean-Léon de son nom servile, alias Hassan ibn Muhammad al-Wazzân al-Fâsî, ignora probablement avoir été affublé du surnom d’« Africain » pour les besoins de l’édition du livre (en 1532, il est signalé à Tunis comme étant retourné à l’islam14). D’autre part, parce qu’un examen des usages des termes géographiques dans la Description de l’Afrique révèle l’existence de deux projets descriptifs juxtaposés et partiellement concurrents, aucun ne traduisant une familiarité avec l’idée d’Afrique que des érudits européens tentaient de lui faire endosser15.
- 16 C.A. Redmount, « The Wadi Tumilat and the ‘canal of the Pharaohs’ », Journal of Near Eastern Studi (...)
- 17 L’édition de référence est celle de L. Casson, The Periplus Maris Erythraei: Text with Introductio (...)
6Nos préconceptions au sujet de l’Afrique comme entité géographique étant désormais neutralisées, demandons-nous quelle imago de l’Afrique existait dans l’Antiquité. La suite de la séance discute l’opposition entre savoirs empiriques des praticiens et représentations proprement cartographiques. Il est suggéré de voir dans les entreprises récurrentes de creusement d’un canal au travers de l’isthme du Suez depuis le pharaon Néchao II (r. 610-595 avant notre ère16), une solution permettant la réunion mentale de deux bassins maritimes (rhodo-marin et méditerranéen) jusque-là séparés. L’Afrique commençant à se penser comme une presqu’île, au moins était-il possible de rêver de son contournement. La fin de la séance est consacrée à l’examen de plusieurs passages du Périple de la mer Érythrée, écrit par un Grec anonyme d’Égypte (alors romaine) au milieu du ier siècle de notre ère17. Il s’agit d’un guide de navigation dans l’océan Indien – perçu comme une extension de la mer Rouge – fournissant les indications nautiques d’escale en escale et donnant la liste, souvent lapidaire mais instructive, des produits pouvant être vendus et achetés en chaque lieu. On peut assez aisément suivre la route depuis Myos Hormos, au sortir du golfe de Suez sur la côte égyptienne de la mer Rouge, jusqu’au détroit appelé aujourd’hui Bab el-Mandeb, qui débouche dans le golfe d’Aden. Grâce à ce texte, on dispose d’un aperçu de la diversité sociale et économique de la rive africaine : le long de l’espace côtier, des Barbaroi assujettis à une économie littorale, qui consomment du poisson (les Ichtyophages) et vendent de l’écaille de tortue de mer ; dans l’intérieur, une société urbaine dominée par Aksum, ville située à huit jours de marche, qui organise une route commerciale pour l’approvisionnement du port d’Adoulis en ivoire d’éléphant et de rhinocéros.
Cours 2 – Comment l’Afrique ne fut pas découverte (2)
7 novembre 2019
- 18 Ibid., p. 14.
- 19 B.A. Datoo, « Rhapta: The location and importance of East Africa’s first port », Azania, vol. 5, n(...)
- 20 F.A. Chami et P. Msemwa, « A new look at culture and trade on the Azanian coast », Current Anthrop (...)
- 21 F. Casson, op. cit., p. 18.
7La séance poursuit l’examen du Périple de la mer Érythrée, et particulièrement de la route maritime qui, au débouché du Bab el-Mandeb, se dirige au sud, doublant la pointe de la « Corne » somalienne, appelée Tabai. Cette route maritime s’engage ensuite le long d’un pays appelé Azania. Dans ces parages lointains, précise le texte, il arrive également que l’on accoste depuis l’Inde, et que l’on y écoule des produits indiens tels que du riz, du beurre, de l’huile de sésame, des pièces de coton ou encore du sucre18. On expose les difficultés que soulève l’identification de lieux tels que les îles Pyralaoi et l’île de Menuthias : la géographie est élastique et dépend de l’identification du terminus de cette route, Rhapta, dont la description par l’anonyme grec est commentée, notamment eu égard à la mention d’un comptoir attribué en fief au chef ou gouverneur de la province de Muza au Yémen actuel par le roi de Saba et Himyar, et que le gouverneur de Muza lui-même accorde en concession à des marchands sud-arabes qui ont formé des alliances matrimoniales sur place. Depuis l’étude consacrée à la localisation de Rhapta par le géographe tanzanien Bashir Datoo en 1970, un relatif consensus s’est fait pour établir que Rhapta devait être cherchée entre les embouchures des fleuves Pangani et Rufiji en Tanzanie19. On dresse le bilan des prospections et résultats archéologiques obtenus dans cette région, qui n’ont pas permis jusqu’à présent de repérer un site clairement identifiable avec Rhapta, mais confirment cependant l’existence dans la région d’un « bruit de fond » en rapport avec le commerce romain20. On relève qu’après l’emporion de Rhapta, « s’étend l’océan inexploré, qui s’incline vers l’ouest et qui, s’étirant au sud le long des parties de l’Éthiopie, de la Libye et de l’Afrique qui font demi-tour, rejoint la mer Occidentale21 » – indice de connaissances indirectes ou d’une théorie empirique de la circumnavigabilité de l’Afrique. Cela nous invite à introduire une distinction entre connaissances de routes régulières et aventures ou explorations occasionnelles.
- 22 J. Desanges, Recherches sur l’activité des Méditerranéens aux confins de l’Afrique, Rome, École fr (...)
- 23 R. Mauny, « La navigation sur les côtes du Sahara pendant l’Antiquité », Revue des études ancienne (...)
8À l’appui du travail de référence de Jehan Desanges, Recherches sur l’activité des Méditerranéens aux confins de l’Afrique22, la séance se poursuit avec l’examen de plusieurs périples libyques, notamment le Périple d’Hannon, récit grec daté du iie ou du ier siècle avant notre ère qui se présente comme une traduction ou une adaptation d’un texte punique qui aurait été inscrit dans un temple dédié au dieu Kronos à Carthage. Les navigations carthaginoises au-delà des colonnes d’Héraclès sont mises en regard des sites archéologiques documentés sur la côte atlantique du Maroc, tels Lixus, près de l’actuelle Larache, et Mogador, près d’Essaouira, qui semble bien être le point extrême du domaine des navigations régulières. Mais qu’en est-il de possibles aventures d’occasion le long du Sahara et des côtes de l’Afrique subsaharienne où l’on a pensé parfois localiser les pays luxuriants évoqués dans le récit ? L’africaniste Raymond Mauny a cru régler la question (par la négative) en la posant en termes de contraintes techniques23. Mais l’argument n’est pas définitif.
- 24 T. De Quincey, « Philosophy of Herodotus », initialement publiée dans le Blackwood’s Edinburgh Mag (...)
9À vrai dire, une façon de dépasser le problème est de considérer les périples non comme des documents attestant d’événements qui seraient restés des hapax mais comme des récits « bons à penser » pour ce qu’ils nous disent de la représentation qu’il était alors possible de se faire de la géographie de l’Afrique. C’est sous cet angle qu’est abordé un passage du quatrième livre des Histoires (IV, 42-43) d’Hérodote, qui évoque deux périples dont le projet, nous dit-il, était de réaliser la circumnavigation de la Libye. Le premier récit se rapporte à l’entreprise de marins phéniciens qui, à l’injonction du pharaon Néchao II (le même qui avait entrepris le creusement d’un canal entre le Nil et la mer Rouge), auraient effectué le contournement de la Libye en partant de la mer Érythrée et en revenant trois ans plus tard par les Colonnes d’Héraclès. Le second récit se rapporte à Sataspès, un membre de la famille royale perse qui, ayant été condamné à mort par le roi Xerxès (r. 486-465), vit sa peine commuée en une épreuve consistant à réaliser la circumnavigation de la Libye. Parti également d’Égypte, Sataspès aurait d’abord longé la façade maritime méditerranéenne, doublé les Colonnes d’Héraclès puis, après s’être engagé au sud, aurait renoncé et aurait donc fait demi-tour. Ces passages ont suscité une littérature considérable, dont ne sont évoqués que quelques arguments africanistes, notamment les supposés indices présents dans l’art rupestre d’Afrique du Sud. Est examiné avec davantage de précision un volet de l’historiographie, celui se rapportant à la question de savoir comment comprendre l’argument que relate Hérodote (en nous disant qu’il ne peut y croire) selon lequel les marins phéniciens qui auraient effectué la circumnavigation « avaient eu le soleil à leur droite ». On se propose d’exposer et de réhabiliter ici la solution élaborée par l’écrivain anglais Thomas de Quincey dans son essai de 1842, « Philosophy of Herodotus24 », solution élégante qui permet de comprendre ce qu’Hérodote n’avait pas compris mais nous a néanmoins transmis. Elle ne plaide pas nécessairement en faveur de la véracité de l’épisode de contournement de l’Afrique mais permet de poser quelques hypothèses sur les conceptions et motivations de l’auteur.
- 25 La carte de P. Reinel (71 x 95 cm) a été découverte vers 1960 dans des archives notariales et est (...)
- 26 T. Brook, Le Chapeau de Vermeer, Paris, Payot/Rivages, 2012 [éd. originale 2008], p. 73.
10Dans la suite de la séance, nous tournons le regard vers l’entreprise portugaise de contournement de l’Afrique. À nouveau, on s’essaie à conjurer l’illusion téléologique en rappelant que les connaissances géographiques médiévales ne rendaient nullement ce contournement inévitable et n’en faisaient, dans le meilleur des cas, qu’une hypothèse. L’histoire des cartes-portulans en rend compte, à l’instar de celle de Pedro Reinel datant des alentours de 149225. Sont également examinées à cette lumière critique les « pré-découvertes » qui prennent place avant l’entreprise portugaise, non sans y intégrer les navigations islamiques. On expose ensuite la chronologie, à partir du xive siècle, des épisodes documentés de découverte européenne, mis en série avec le processus cumulatif d’avancée le long des côtes de ce que les Portugais appellent la Guinée, jusqu’à 1498 quand Vasco de Gama atteint Calicut en Inde après avoir doublé l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Suivent quelques réflexions sur les motivations qui conduisent à mettre en connexion deux pôles économiques que sont la péninsule Ibérique et la façade ouest-indienne au prix d’un considérable détour – un « branchement » opéré en somme par le plus long chemin possible. Sous l’éclairage du sinologue Timothy Brook, on peut affirmer que toute l’épopée des Grandes Découvertes fut l’effort démesuré et criminel consenti par l’Europe méditerranéenne occidentale pour dépasser son inévitable destin de périphérie du monde26.
11Au-delà de la diversité évidente des contextes, la comparaison des deux séries de récits de circumnavigations de l’Afrique considérés en tant que récits (et non en tant que voyages) fait saillir la phénoménologie du contournement lui-même. Toujours déjà là comme la « tierce partie » de l’écoumène, l’Afrique ne se « découvre » en somme qu’à la faveur du mouvement qui commande son contournement comme un obstacle encombrant pour l’Occident dans son rêve d’Orient. C’est à cette aune qu’il faut comprendre que la fréquentation moderne de l’Afrique, même et a fortiori soumise à la traite des esclaves, appartient à un régime de connaissance qui l’exclut peu ou prou du domaine d’intelligibilité que dessine la globalisation du monde. Dès lors, les « blancs » de la carte de l’Afrique, qui aiguiseront tellement les désirs d’aventure exotique et d’exploitation coloniale à la fin du xixe siècle, sont autant la résultante d’une histoire courte de la rencontre avec les sociétés africaines que celle d’une histoire longue, plusieurs fois millénaire, de la méconnaissance.
Cours 3 – Le mystère de la perle bleue de Ketetiya (1)
14 novembre 2019
- 27 F.-X. Fauvelle et B. Poissonnier (dir.), La Culture Shay d’Éthiopie : archéologie et histoire d’un (...)
- 28 L. Bertrand, M. Thoury et É. Anheim, « Ancient materials specificities for their synchrotron exami (...)
12Cette séance débute par la relation d’une brève opération archéologique conduite en Éthiopie en 2008 sur le site de Ketetiya, dans la région du Sud-Wällo. Le site présente une série de structures funéraires hypogées qui ont livré des céramiques l’inscrivant indiscutablement dans la variabilité de la culture Shay, une culture médiévale païenne d’Éthiopie27. Mais Ketetiya livre une datation tardive, du xive siècle, comparativement aux autres sites de la culture Shay, généralement des tumulus funéraires, qui se situent entre le viiie et le xie siècle. Ce n’est pas la seule singularité du site : certains des pots en céramiques qui constituent le dépôt présentent un motif de croix répétés trois fois et ornés de pattes trifurquées, une probable trace de l’influence d’un milieu social en cours de christianisation. En outre, tamisé au crible fin, le sédiment qui emballait le mobilier à l’intérieur de la cavité fouillée a livré une minuscule perle en pâte de verre bleue, commune dans la culture Shay où ce type d’artefacts produits dans des ateliers de l’aire indopacifique attestent de connections avec le bassin commercial du monde islamique. Mais que faire ici d’une perle que son unicité rend a priori insignifiante ? Trouvée sur un site qui témoigne de voisinages religieux (entre païens, chrétiens et musulmans), elle nous parle de circulation de matières et d’objets entre des mondes lointains. Cela suffit-il à estimer que les sociétés dont nous parlons étaient en connexion ? Quelle est la bonne « granulométrie » des témoins de connections entre sociétés ? Comment les matérialités (par opposition aux documents écrits, et dans des contextes où seuls les documents archéologiques sont mobilisables) entrent-elles en ligne de compte ? Comment le progrès de sciences ancillaires de l’archéologie, notamment les analyses physico-chimiques, contribuent-elles à modifier notre perception de ce qui est « indice » de connexion et ce qui ne l’est pas28 ? Voilà qui invite à nous demander comment caractériser concrètement ce que l’on pourrait appeler le « régime de connectivité » propre au Moyen Âge.
- 29 Paris, Bibliothèque nationale de France, Ms. Esp. 30.
- 30 Paris, Bibliothèque nationale de France, GE B-696 (RES).
13Pour dissiper le vertige oculaire de l’oscillation entre la perle et le monde, il faut à la fois s’installer dans l’entre-deux des régularités et interroger ce qui les rend possibles. Partons d’un autre point de vue, celui offert par l’Atlas catalan, fameuse représentation cartographique du monde périméditerranéen, qui a encore des choses à nous apprendre29. Daté de 1375, il figure déjà en 1380 dans l’inventaire des manuscrits du roi de France Charles V. Deux des cartes qui composent cet atlas sont des cartes-portulans qui présentent, au sud, une frise de souverains africains, dont Mûsâ, roi d’un pays appelé (sur la carte) Ginyia ou Gineua, « Guinée », que nous appelons aujourd’hui Mâli. Attribuées à deux cartographes juifs de Majorque aux Baléares, ces cartes intègrent des informations déjà présentes dans celle, elle aussi catalane, d’Angelino Dulcert30, datée de 1339, ainsi que d’autres informations, non présentes sur cette dernière, relatives aux navigations catalanes le long des côtes atlantiques. On relève également la présence d’informations (les étapes de l’axe transsaharien, la description de Mûsâ et la boule d’or qu’il tient dans sa main) qui n’ont pu percoler qu’au travers du monde islamique : la boule d’or elle-même est une possible évocation de la pépite qui, aux dires de plusieurs auteurs arabes, appartenait au trésor royal du Mâli (on y revient en détail dans une séance ultérieure). Les connaissances synthétisées sur l’Atlas catalan s’inscrivent dès lors dans un répertoire narratif et un dispositif de circulation des savoirs proprement islamiques. Cela justifie de revenir, pendant une partie de la séance, sur la géographie du monde islamique, en distinguant frontières politiques (de la Mamlakat al-Islam, « Domaine de l’islam ») et fronts d’expansion religieuse et commerciale qui étirent le bassin économique islamique jusqu’en des régions que n’avait pas connues le monde méditerranéen antique. Cette géographie nouvelle rend compte dans une large mesure de la mise en connexion des provinces de l’écoumène médiéval. Dans la Corne et en Nubie, deux régions chrétiennes d’Afrique au contact de la Mamlakat al-Islam, il est possible de suivre, jalonnée par une documentation (littéraire, épigraphique, archéologique) encore fragmentaire, l’histoire de cette mise en connexion précoce ; elle s’effectue par le moyen de petites communautés musulmanes d’abord étrangères puis, dans une mesure grandissante, localement assimilées (quoiqu’elles continuent de cajoler le souvenir ou la fiction de généalogies arabes), qui s’organisent (du moins en Éthiopie) en pôles urbains contrôlant l’échange commercial avec les sociétés chrétiennes.
- 31 G. Tallet et T. Sauzeau (dir.), Mer et désert de l’Antiquité à nos jours : approches croisées, Ren (...)
- 32 R. Austen, « Préface », in : Trans-Saharan Africa in World History, Oxford, Oxford University Pres (...)
- 33 F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Col (...)
- 34 P. Beaujard, Les Mondes de l’océan Indien, vol. I : De la formation de l’État au premier système-m (...)
14Cependant, hormis dans la Corne et dans la vallée du Nil, le contact entre l’Islam et les sociétés non islamiques ne s’effectue que rarement de façon jointive. La mise en contact est en effet commandée par une géographie faite de creux – en l’occurrence le Sahara et l’océan Indien. Dans les deux cas, la représentation d’un horizon lointain habité et ouvert au commerce oblige à projeter (depuis le nord) une traversée qui présente des contraintes, impose une logistique lourde et suppose d’anticiper les termes d’une rencontre qui aura lieu sur l’autre rive. Voilà une incitation à tenter un nouvel exercice comparatif consistant à penser ensemble les modalités de ces projections au-delà du désert et de l’océan. La suite de la séance est consacrée à cette comparaison en termes de structures portuaires et de navigation (caravanière ou nautique). Une telle comparaison produit d’heureux résultats, notamment sur le plan des formes prises par l’expérience de la traversée de ces espaces31. Mais pour séduisante que soit cette comparaison entre le désert et l’élément marin, il faut peut-être ne pas y voir autre chose qu’une métaphore efficace, et il convient en tout cas d’essayer de penser sa limite de validité, notamment au regard de ce qui nous intéresse ici : la connectivité entre les rives. Or si le Sahara nous apparaît à juste titre, eu égard à son immensité et avec l’effet cumulatif des siècles, comme un espace au travers duquel ont transité des millions d’hommes et de femmes réduits en esclavage et des tonnes d’or, il n’a jamais été l’« autoroute globale » (global highway) dont parlent certains auteurs32 – du moins si une autoroute est une route mieux balisée, plus sûre et où l’on va plus vite et plus facilement que par d’autres routes. À aucun moment de l’histoire et en aucune région, le Sahara n’a été un espace accélérateur des circulations et des échanges, contrairement à ce qu’une longue tradition de recherche a mis en évidence au sujet de la mer en général, de la Méditerranée33 et de l’océan Indien34 en particulier. Par la démesure de son extension et des contraintes qu’il impose à ceux qui le traversent, le Sahara est un obstacle formidablement inerte, qui ralentit, filtre et enchérit les échanges – exactement l’inverse d’une plaque tournante maritime. Cela ne veut pas dire que le désert rend impossible les échanges. Mais cela explique qu’il astreint les circulations à un certain type d’organisation et qu’il restreint les commodités échangées aux marchandises qui offrent les plus hautes valeurs ajoutées : esclaves, métaux précieux et biens de prestige.
Cours 4 – Le mystère de la perle bleue de Ketetiya (2)
21 novembre 2019
15L’un des problèmes que soulève l’approche connectée de l’histoire est qu’elle a tendance à présupposer une direction de la connexion, c’est-à-dire l’existence de sujets historiques (formations politiques, groupes sociaux, individus) dotés d’une plus grande agentivité (agency) ou faculté d’action. L’approche que j’ai suivie jusque-là consistant à aborder la géographie de l’Afrique médiévale comme l’horizon de fronts religieux et commerciaux ouverts par la Mamlakat al-Islam est a priori passible du même reproche : ne laisse-t-elle pas penser qu’un moteur extérieur aux sociétés africaines subsahariennes enclencherait leur histoire et entretiendrait à distance le rythme de leurs innovations et transformations ? Si c’est l’idée que l’on a retenue de la précédente séance, alors celle-ci est consacrée à la corriger en examinant de façon moins théorique et plus située la nature des relations qui s’établissent au travers du désert et de l’océan durant le Moyen Âge.
16Un premier texte étudié durant cette séance est la description que l’auteur andalou du xie siècle, al-Bakrî, consacre à la ville de Ghâna, constituée de deux localités séparées d’une vingtaine de kilomètres l’une de l’autre, mais fonctionnellement articulées l’une à l’autre – la localité des marchands islamiques expatriés et la « ville du roi » qui alors est païen. Ce texte nous aide à comprendre la réalité d’un rapport de force très différent de ce que laissent accroire la vision dissymétrique véhiculées par les sources arabes. Que les résidents étrangers établis dans une ville du Sahel aient eu l’initiative de leur expatriation et de l’investissement que suppose l’organisation d’une communauté à demeure ne signifie pas que les relations ne s’opèrent pas sur la base d’un partenariat mutuellement bénéfique, dans lequel l’agentivité est réciproque. Résidant à plusieurs mois de marche de leur milieu social d’origine, sans le recours possible à la force que procurait, au temps de la conquête de l’Afrique du Nord, une armée, sans le secours protecteur de la Loi islamique, les commerçants étrangers sont dépendants des termes établis avec les élites politiques et économiques locales pour leur sécurité et le respect des garanties sur les transactions. Un autre aspect à prendre en compte est celui de l’agentivité narrative des pouvoirs sahéliens dans leurs interactions avec leurs partenaires économiques venus du monde islamique. Dans le courant de la séance, plusieurs exemples en sont pris, s’appuyant sur les anecdotes qui circulent au sujet de la localisation des régions aurifères dans l’arrière-pays des royaumes africains, des païens supposément cannibales qui y vivent, ou encore des tracas qui y attendent les marchands islamiques s’ils devaient s’y rendre en se dispensant des intermédiaires. Ces représentations dévalorisantes sont complaisamment relayées par les sources arabes ; mais on peut suggérer de les voir, sous un autre angle, comme des « éléments de langage » en partie élaborés par les élites sahéliennes, qui instrumentaliseraient de la sorte les clichés relatifs aux Noirs pour consolider leur statut d’interfaces économiques et politiques.
- 35 G. Lydon, « Writing trans-Saharan history: Methods, sources and interpretations across the African (...)
- 36 P.F. de Moraes Farias, Arabic Medieval Inscriptions from the Republic of Mali. Epigraphy, Chronicl (...)
17Afin de dépasser la dissymétrie que constitue la mobilité des marchands islamiques en direction du sud et la dissymétrie documentaire qu’elle engendre, il faut se doter d’un modèle pour penser l’interaction. Le modèle qui est proposé et développé dans la suite de la séance est celui du champ magnétique qui se crée entre deux plaques électriquement chargées, de part et d’autre du désert ou de l’océan, l’une et l’autre étant nécessaires au dispositif, qui s’éteindrait en l’absence de l’une ou de l’autre. Ce modèle permet d’envisager des phénomènes de toute nature intervenant n’importe où entre ces deux plaques, indépendamment de sa proximité avec l’une ou l’autre, qu’il s’agisse des transformations sociales, des conversions religieuses, des échanges individuels, des transactions économiques. Il permet également de penser, dans la lignée de l’approche « transsaharienne » de l’histoire du Sahara que promeut Ghislaine Lydon35, un espace au travers duquel mais aussi au moyen duquel se transforment les sociétés, se construisent les identités et s’élaborent des catégories de pensée, en premier lieu les catégories de représentation servant à désigner les autres et soi-même. On peut, sur cette base, proposer une chronologie comparée du développement de ce champ de force au Sahara, en mer Rouge et dans l’océan Indien, ce qui donne l’occasion de détailler le remarquable tableau religieux composite qu’offre le Sahel aux alentours du xie siècle, en nous appuyant essentiellement sur les descriptions d’al-Bakrî. C’est également l’occasion de présenter un bilan provisoire des « gisements » documentaires que constituent les corpus d’inscriptions funéraires arabes d’Érythrée et d’Éthiopie, de Nubie, de la côte est-africaine (de la Somalie à la Tanzanie), et enfin du Mali. Nous disposons dans ce dernier cas d’un ouvrage majeur, celui de l’historien brésilien Paulo Fernando de Moraes Farias, consacré à l’historiographie, à l’édition, au déchiffrement et à l’analyse du corpus des quelque 250 épitaphes et autres inscriptions d’Es-Souk, Gao et Bentya36. Un autre caractère émerge de la comparaison des espaces à l’aune du modèle du champ magnétique : le développement synchrone (du xie au xiiie siècle), en différentes régions d’Afrique, d’un nouveau type urbain distinctement islamique, quoique adapté aux contraintes et aux matériaux locaux.
18Équipés de ces notions, nous avons pu revenir à la question de départ de la séance précédente, celle de l’articulation des sources littéraires et matérielles dans l’appréhension de ce qui fait connexion. Examinant l’état de la recherche concernant les statuts respectifs du récit et des voyages d’Ibn Battûta à travers le monde islamique et au Mâli sous le règne du sultan Sulaymân, il apparaît que le programme visant à décrire un monde entièrement voyagé illustre une conception écouméniale désormais commune et se heurte en même temps à l’impossibilité frustrante du voyage en toutes les parties du monde reconnu. Cette double constatation amène à considérer les petits et gros « arrangements » avec les faits, que dénonçait déjà Ibn Khaldûn à propos d’Ibn Battûta, non comme les signes d’une insuffisance ou d’une malveillance du récit mais comme des indices du régime de connectivité du monde médiéval : ces arrangements nous apprennent que le monde d’alors était presque à la portée du voyageur. Et l’Afrique subsaharienne, tant parce que les voyageurs du monde islamique s’immobilisent à son entrée que parce que les commodités, elles, à l’instar de la perle bleue de Ketetiya, s’y déposent, est l’un des sites où ce régime de connectivité se laisse le mieux observer et tester. Ce régime de connectivité livre une définition possible, vue d’Afrique, du Moyen Âge : parce que les matérialités circulent – et avec elles les besoins, les goûts, le soupçon de l’existence des autres mondes et donc les récits qu’on peut en faire –, on sait que le monde est terminé. Mais aussi, parce que c’est un temps où il faut encore mentir pour raconter le monde, « combler le fossé » entre le monde terminé tel qu’on le devine et les limites posées à l’expérience individuelle, le voyage, lui, est encore interminable.
Cours 5 – Pourquoi offrir une girafe ? (1)
28 novembre 2019
- 37 A. Fontoura da Costa, Deambulations of the Rhinoceros (Ganda) of Muzafar, King of Cambaia, from 15 (...)
- 38 D.C. Morales Muñiz, « La fauna exótica en la Peninsula Ibérica : apuntes para el estudio del colec (...)
19La séance débute par l’histoire, relatée dans un petit opuscule publié en 1937 par l’historien portugais Abel Fontoura da Costa (1869-1940), du rhinocéros offert en 1514 par Muzafar, le sultan de Cambay, un royaume du Gujarat dans le nord-ouest de l’Inde actuelle, à Afonso de Albuquerque, vice-roi des Indes portugaises37. La biographie de cet animal (qui finit sa vie dans la baie de Gênes en Méditerranée mais fut immortalisé par une gravure sur bois d’Albrecht Dürer) et l’intrigue diplomatique autour de ce cadeau servent d’introduction à une réflexion sur le vocabulaire animalier de la conversation diplomatique médiévale. Une conversation à laquelle participent les souverains africains, à en juger par les abondants témoignages de girafes (et de quelques autres animaux africains) qui trouvent leur chemin jusque dans les cours et ménageries du monde islamique, de l’Europe latine, de Byzance et de la Chine38. Un bilan non exhaustif de semblables cadeaux diplomatiques permet de mesurer le caractère interactionnel des changements de valeur symbolique qui affectent les déambulations de ces girafes ; il suggère également de rapporter les intentions des souverains africains à leur participation informée à une conversation culturelle plus large – diplomatique, politique, religieuse et commerciale. Qu’il y ait là l’indice, à nouveau, d’une agentivité est indéniable : offrir une girafe est un acte qui est le produit d’une relation construite entre deux horizons. À l’étonnement que provoque l’animal chez les habitants de l’horizon septentrional répond l’attente de merveilles que projettent ces derniers sur l’horizon méridional. La girafe est le produit de cette négociation qui offre le bon dosage d’émerveillement et de familiarité. Le récit par al-Idrîsî, au xiie siècle, des parades animales offertes par le souverain de Ghâna, désormais musulman, est une saisissante illustration de la parfaite maîtrise d’un langage politique destiné à être entendu et relayé par les résidents étrangers, qui consiste à montrer que l’autorité du souverain s’exerce tant sur la société que sur une nature réputée exubérante mais ici apprivoisée. L’exemple de la girafe offerte, d’après les indications d’Ibn Khaldûn, par le sultan du Mâli, Mârî Djâta II, au sultan mérinide du Maroc, Abû Sâlîm – l’animal est présenté à Fès en décembre 1360 ou janvier 1361 –, est l’occasion d’un examen rétro-chronologique d’une longue chaîne d’échanges diplomatiques qui illustre la nature interactionnelle, au travers du Sahara, de la relation entre les deux dynasties.
- 39 J. Cuoq, Recueil des sources arabes concernant l’Afrique occidentale du viii e au xvi e siècle, Pa (...)
20Une partie de la séance a été consacrée à dresser un tableau des praticiens du commerce transsaharien On peine, il faut le reconnaître, à mettre en évidence ici la dimension interactionnelle, tant la documentation arabe présente un biais « septentrio »-centré (et d’ailleurs aussi irrécupérablement andro-centré, à l’image du rapport aux femmes qu’illustrent les conversations et les transactions des marchands étrangers entre eux durant leur séjour au Sahel). En faisant appel à quelques mentions éparses, on peut cependant mettre en lumière la présence, autrement presque invisible, de commerçants sahéliens au nord, et la mettre en série avec celle de pèlerins musulmans du Sahel ou encore de pèlerins chrétiens d’Éthiopie qui parcourent le monde islamique et la Méditerranée. Un extrait d’un auteur arabe du tout début du xiiie siècle, al-Sarakhsî, est étudié39. Citant une lettre adressée par un gouverneur almohade de Sijilmâsa, terminus nord de la route transsaharienne, au roi de Ghâna, au sud, l’auteur nous permet de suggérer que des marchands du Ghâna circulent du côté nord du Sahara et y font du commerce. On a là, probablement, un des rares exemples montrant qu’il existait une activité commerciale transsaharienne entre les mains des marchands du sud.
Cours 6 – Pourquoi offrir une girafe ? (2)
12 décembre 2019
21Avec le même souci de compenser l’invisibilité des formes d’agentivité des individus et sociétés du sud qui résulte de la dissymétrie documentaire dans l’étude de l’Afrique médiévale, nous abordons, dans cette séance, la question des routes. Ce que l’on souhaite montrer, au-delà d’une nécessaire réinscription des routes transsahariennes dans leur matérialité et dans leur historicité, c’est qu’elles procèdent elles aussi d’ajustements qui font intervenir des formes de réciprocité.
22On représente généralement les routes transsahariennes sous la forme de réseaux plus ou moins denses de lignes reliant les uns aux autres des points situés de part et d’autre du Sahara. Ces réseaux n’ont guère d’autre vertu que de suggérer l’existence d’interconnections, cherchant en somme à convaincre, assez peu à rendre compte de phénomènes historiques situés et datés. Il y a, certes, de bonnes raisons de recourir à l’abstraction graphique pour représenter les routes transsahariennes ; mais on ne peut le faire qu’en se prémunissant contre les illusions de la précision géographique et de la permanence chronologique. Nous l’avions dit lors d’une séance précédente, le Sahara est un espace aggravateur des contraintes physiques inhérentes à la logistique des voyages commerciaux à longue distance : il est partout difficile de traverser le Sahara, partout les conditions naturelles, même à profiter des environnements les moins défavorables, soumettent l’activité caravanière à de très hauts risques commerciaux et humains. L’implication pourra paraître paradoxale, mais ne l’est qu’en apparence : compte tenu du niveau élevé d’exigence logistique et d’anticipation des risques, le fait d’emprunter un itinéraire plus défavorable qu’un autre ne représente qu’une élévation marginale du coût et du risque. En d’autres termes, puisqu’on ne peut traverser le Sahara nulle part facilement, il est possible de le passer partout plus ou moins difficilement. Si les cartes « chevelues » des routes de traversée du Sahara nous apparaissent à la fois faussement précises et étrangement dissemblables les unes aux autres, c’est parce que tous les tracés représentés n’y sont ni plus ni moins vrais que n’importe quels autres. Maints exemples peuvent en effet être donnés, à partir des sources écrites et archéologiques, de voies caravanières empruntées en seconde intention et qui ont donc pu être momentanément ou épisodiquement actives (on examine ici le cas du voyage de retour d’Ibn Battûta vers le nord à partir de Takedda et le site archéologique de Maaden Ijafen en Mauritanie). La question n’est donc pas tant celle de l’attestation du trajet que celle de l’épaisseur du trait qu’il faut accorder au tracé de la route en question.
- 40 J. Khoury-Wagner et C. Décobert, « Caravanes de natron sur le Darb al-Arbaʿīn », Annales islamolog (...)
- 41 Ibid., p. 127.
- 42 J.-C. Ducène, « Le Darb al-arba‘în à l’époque musulmane », in M.-C. Bruwier (dir.), Pharaons noirs (...)
- 43 R. Dewière, « “Peace be upon those who follow the right way”: Diplomatic practices between Mamluk (...)
23Pour réexaminer la question des routes transsahariennes, il convient de les observer sous leurs deux dimensions : celle de la topographie (le jalonnement des infrastructures au sein d’un certain paysage à la fois contraignant et anthropisé) et celle de l’écologie politique (l’environnement social qui exerce une pression sur la praticabilité des routes, en particulier à leurs deux extrémités). C’est pour tenir compte de ces deux dimensions que je propose de parler non pas de « routes » mais d’axes transsahariens, notion volontairement plus lâche, et à mon avis plus juste parce que plus lâche. Chacun des quatre grands axes transsahariens connaît au cours des siècles médiévaux une permanence qui s’inscrit dans l’écologie politique du temps et des oscillations qui inscrivent les routes dans des topographies concrètes, qu’il n’est pas toujours possible de reconstituer. Dans la suite de la séance, un exemple de route est examiné dans sa topographie : la piste du darb al-arba‘în ou « Piste des 40 jours » à travers le désert Occidental égyptien et soudanais, bien documentée depuis le xviiie siècle40. Partant d’Assiout, en Moyenne Égypte, la route, longue de quelque 1800 kilomètres, ralliait le Darfour, dans l’extrême ouest du Soudan actuel. Cette route a pu exister dès la fin de l’antiquité, à une période qui correspond à la sédentarisation des Noba dans la moyenne vallée du Nil41 ; Jean-Charles Ducène a pu montrer qu’elle était en tout cas active ou fut réactivée à partir de la fin du xiiie siècle, dans un contexte qui est alors celui de l’arabisation de la Nubie du Nord et de la progression de tribus arabes bédouines qui découvrent au sud un immense domaine de razzia42. Que de telles razzias aient pu être poussées assez loin dans le corridor du Sahel soudanais et tchadien, nous en avons un témoignage dans une lettre adressée par un souverain musulman du Borno, Abû ‘Amr ‘Uthmân, au sultan mamelouk d’Égypte, Barqûq, en 1391 ou 139243.
- 44 E. Erbati, F.-X. Fauvelle et R. Mensan (dir.), Sijilmâsa, cité islamique du Maroc médiéval : reche (...)
- 45 Z. Dramani-Issifou, L’Afrique noire dans les relations internationales au xvi e siècle : analyse d (...)
- 46 R. Dewière, Du Lac Tchad à La Mecque. Le Sultanat du Borno et son monde (xvie-xviie siècle), Paris (...)
24L’activation et la réactivation de la « Piste des quarante jours » au gré d’évolutions sociales qui interviennent au débouché sud de la route rappelle une évidence : pour qu’une route commerciale existe, quels que soient les acteurs qui l’empruntent prioritairement ou qui ont laissé une documentation dominante, il faut que se mette en place une polarisation qui commande un échange bidirectionnel. C’est ce que l’on appelle ici écologie politique. La fin de la séance examine en détail les dynamiques qui, dans l’Ouest saharien, affectent plusieurs siècles durant les environnements politiques des deux débouchés de l’axe transsaharien qui relie le Maghreb occidental et le Sahel malien. Les sources arabes, la numismatique et l’archéologie documentent la façon dont Sijilmâsa, au nord, et Ghâna, au sud, forment au xie siècle les deux points d’ancrage d’une route directe. Vers le début du xiiie siècle, un changement s’opère au sud : le débouché méridional est désormais Oualata, ville alors berbère, possible signe d’un affaiblissement de Ghâna que le Mâli remplace bientôt en tant qu’hégémonie régionale. Au témoignage d’Ibn Battûta, Oualata est devenu au milieu du xive siècle le port d’entrée dans le royaume du Mâli, qui tient alors dans sa dépendance Ghâna, à l’Ouest, Oualata, au nord, et Tombouctou, à l’Est. Au nord du Sahara, c’est vers la seconde moitié du xive siècle qu’apparaît un port alternatif à celui de Sijilmâsa, l’itinéraire principal empruntant désormais les oasis du Touat comme point d’ancrage de la route qui conduit au Mâli, soit directement, soit via la Boucle du fleuve Niger. À partir de cette date, la documentation tant littéraire qu’archéologique concernant Sijilmâsa laisse peu de doute sur le fait qu’alors l’ancienne cité est un point de transit commercial de second ordre44. La désaffection pour Sijilmâsa au nord est à peu près synchrone avec le nimbe d’obscurité qui s’abat sur le Mâli dès le début du xve siècle – un effacement documentaire qui correspond à l’essor des villes de la Boucle du Niger, Tombouctou et Gao. Ce que révèle la chronique de cet axe, c’est qu’il s’y est opéré, entre le xie et le xve siècle, un décalage en plusieurs temps, qui a fait pour ainsi dire glisser la route d’un tracé occidental vers un tracé plus oriental à la faveur de nouvelles prééminences politiques et économiques qui se dessinent des côtés nord et sud du Sahara. Ainsi le tracé des routes reflète-t-il un état d’équilibre changeant au gré des tensions qui résultent de situations de concurrence entre pouvoirs qui, tant au Sahel qu’au Maghreb, à plus de 1500 kilomètres de distance, cherchent à se rendre maître du débouché situé dans leur environnement régional. Au demeurant, ces situations de concurrence aux deux débouchés des axes transsahariens ne sont pas indépendantes l’une de l’autre ; elles révèlent au contraire des ajustements visant à composer, de part et d’autre, avec la situation politique qui est celle de l’autre extrémité de la route. L’historien béninois Zakari Dramani-Issifou avait naguère mis en relief cette nature dialectique des relations entre les régions politiques du Maroc et du Songhay45. Rémi Dewière, dans sa thèse récemment publiée, a quant à lui mis en évidence les géographies emboîtées – naturelle, politique, diplomatique et religieuse – dans lesquelles évolue le sultanat du Borno46. Il est permis d’élargir cette perspective en envisageant les succès et échecs des partenaires du sud et du nord dans la maîtrise des liaisons transsahariennes comme les fruits de leurs capacités respectives à appréhender le milieu transsaharien en tant qu’espace de négociation à très large échelle. Nul doute qu’il y ait là aussi, comme à la faveur de l’envoi de girafes de l’autre côté du désert, de façon moins visible mais plus profonde, une conversation qui a lieu sur le sable du Sahara.
Cours 7 – Reflets dans une boule d’or (1)
12 décembre 2019
- 47 J. Cuoq, op. cit., p. 348-349.
25Nous repartons de l’Atlas catalan, sur lequel nous reconnaissons Mûsâ, sultan du Mâli un demi-siècle plus tôt. Il est assis en majesté sur un siège évoquant un trône. Laissons de côté la couronne et le sceptre fleurdelisé qu’il tient dans la main gauche : ces insignes royaux n’en sont pas ; il s’agit d’ornements destinés à signifier sa dignité royale à l’adresse du destinataire de la carte. Mais qu’en est-il de la boule d’or que Mûsâ élève dans sa main droite, déjà rapidement évoquée lors de la troisième séance de ce cours ? Nous rassemblons à présent tous les indices laissés dans les sources arabes au sujet d’une énorme pépite ou d’un bloc d’or constitutif d’un trésor royal, examinant en particulier les informations fournies par al-Bakrî, al-Idrîsî, le Kitâb al-Istibsâr, Ibn Sa‘îd et al-Kalkashandî au sujet du souverain du Ghâna. Cette série et l’apparente continuité de la série mâlienne qui lui fait suite invite à penser que cette pépite ou bloc de minerai s’est transmis du Ghâna au Mâli en même temps que l’hégémonie politique sur la région. On poursuit l’étude de cet artefact à partir du témoignage d’Ibn Khaldûn, qui évoque la dilapidation (au profit de marchands égyptiens) du trésor royal du Mâli. Les faits se situent sous le règne de Mârî Djâta II, arrivé au pouvoir vers 1360, celui-là même qui avait adressé une girafe au sultan du Maroc47. Notre commentaire s’appuie sur l’opposition que dessine ce témoignage entre les manières dispendieuses de Mârî Djâta et la réputation de munificence acquise par Mûsâ lors de son séjour au Caire sur le chemin du pèlerinage à La Mecque – une opposition qui morale qui vise à faire saillir les vertus et vices respectifs de deux souverains, mais qui exprime en réalité deux points de vue différemment situés au sujet d’une même tendance de fond : l’évasion de l’or. À bien y regarder, du reste, le point de vue relayé par Ibn Khaldûn pourrait refléter un point de vue malien en ce qu’il exprime une relation de causalité entre la dilapidation du trésor royal, le gaspillage des ressources du royaume parvenu au bord de la faillite et la fin pathétique du souverain lui-même.
- 48 F.-X. Fauvelle et C. Robion-Brunner, « Les routes de l’or africain au Moyen Âge », in C. Coquery-V (...)
- 49 S. Nixon, T. Rehren et M.F. Guerra, « New light on the early Islamic West African gold trade: Coin (...)
- 50 A. Baud, A. Flammin et V. Borel, « La découverte du trésor de Cluny. Premiers résultats et perspec (...)
26Cette entrée en matière nous sert à examiner les termes de la circulation de l’or, principale commodité exportée par les souverains d’Afrique subsaharienne en direction des pays de la Mamlakat al-Islam, où le métal précieux jouait un rôle essentiel au fonctionnement de l’économie, en particulier pour la frappe du dinar. On s’attache à nouveau ici à mettre en évidence les manifestations de l’agentivité des élites africaines, eu égard par exemple aux démonstrations de richesses auxquelles les sources arabes nous font assister dans les capitales sahéliennes. La suite de la séance propose un bilan des connaissances relatives à la chaîne de circulation de l’or de la mine (en Afrique de l’Ouest, dans le désert Oriental d’Égypte et de Nubie, sur le plateau du Zimbabwe) à l’objet fini. Ce bilan des connaissances ne peut occulter les problèmes nombreux qui se posent : méconnaissance des conditions sociales des systèmes d’exploitation dans les champs aurifères, faible documentation archéologique relative aux exploitations anciennes, vrais et faux parallélismes entre exploitabilité actuelle et ancienne, méconnaissance de l’orfèvrerie africaine ancienne (avant l’époque moderne), méconnaissance de la chaîne opératoire des transformations successives du métal48. À cet égard, la découverte en 2005, sur le site de Tadmekka, dans le nord de l’actuel Mali, de creusets ayant possiblement servi à la purification de l’or ainsi que de moules de coulée en argile interprétés comme ayant servi à produire des flancs monétaires49, complexifie le tableau tout en mettant en relief son caractère lacunaire. Après avoir évoqué l’apport des données numismatiques sur les frappes monétaires islamiques et le cas de trésors monétaires (à l’instar de celui de l’abbaye de Cluny découvert en 201750), la séance s’achève en dessinant les perspectives qu’offrent les analyses géochimiques pour l’identification de « signatures » permettant de remonter la piste de l’or depuis l’objet jusqu’à la mine.
Cours 8 – Reflets dans une boule d’or (2)
19 décembre 2019
- 51 P. Lovejoy, Une Histoire de l’esclavage en Afrique : mutations et transformations (xiv e-xxe siècl (...)
- 52 B. Rossi (dir.), Reconfiguring Slavery: West African Trajectories, Liverpool, Liverpool University (...)
- 53 S. MacEachern, « Enslavement and everyday life: Living with slave raiding in the North-Eastern Man (...)
- 54 D.T. Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue, Paris, Présence africaine, 1960. Au sujet de l’épopée (...)
27Cette dernière séance du cours de l’année est consacrée en premier lieu à dresser un tableau documentaire des formes et voies de la traite des esclaves en direction du monde islamique. Nous le faisons en étant attentifs à la fois au fait que les victimes de ce commerce étaient considérées comme marchandises et au fait que les individus qui étaient l’objet de ce commerce connaissaient des changements de statut et de trajectoire sociale au cours de leur vie. Excepté dans certains cas – nous avons vu précédemment l’exemple de razzias menées par des Arabes du Soudan en direction du sultanat du Borno –, ces esclaves étaient vendus aux partenaires commerciaux qui séjournaient dans les capitales et les places de marché d’Afrique subsaharienne. On n’écarte pas la relation, d’ailleurs complexe, entre ce commerce orienté vers l’extérieur et les formes d’esclavage interne pratiqué par certaines sociétés africaines51 ; mais on souligne le déséquilibre documentaire qui entache cette approche et surtout l’absence de relations causales attestées et fixes. Plus intéressant est le courant historiographique récent qui se fait l’observateur de groupes sociaux anciennement serviles dans plusieurs pays africains où émergent des formes de contestation des hiérarchies sociales héritées52. Mais les enquêtes parvenant à remonter au-delà de la butée mémorielle causée par le traumatisme des razzias restent rares. Un cas remarquable a été fourni par l’archéologue canadien Scott MacEachern dans le cadre de ses campagnes de terrain conduites depuis les années 1980 dans les monts Mandara du Nord-Cameroun53. Il ressort de semblables exemples un fait que l’on est autorisé à considérer comme un schéma historique récurrent, celui consistant pour une société subsaharienne partenaire du commerce islamique à détourner la prédation esclavagiste aux dépens d’autres sociétés. On peut employer ce modèle pour appréhender les dynamiques de formation d’hégémonie politique dans une profondeur à la fois temporelle et géographique. En mobilisant sources écrites arabes et sources orales (en l’occurrence l’épopée de Soundjata54), nous illustrons ce modèle en abordant la séquence historique des formations politiques du Ghâna, du Sûsû et du Mâli. Voir dans les phénomènes de résistance sociale l’un des moteurs de la centralisation politique permet de rendre compte des transformations que connaît la région de l’interfluve du Sénégal et du Niger entre le xie et le xve siècle. La séance se poursuit avec un tour d’horizon historiographique de la question des traites esclavagistes islamiques transsaharienne, nilotique, rhodo-marine et indo-océanique, y compris sous l’aspect quantitatif et sous celui, mal étudié, des communautés afrodescendantes d’Afrique du Nord, du Proche-Orient et d’Inde.
- 55 M. Meouak, « Esclaves et métaux précieux de l’Afrique subsaharienne vers le Maghreb au Moyen Âge à (...)
28L’or et les esclaves constituaient sans nul doute les deux principales marchandises exportées d’Afrique subsaharienne en direction du monde islamique, en tout cas en termes de valeur. Mais l’association de ces deux commodités va plus loin que ce seul parallélisme. Mohamed Meouak a relevé, dans le cas du commerce transsaharien (mais on peut légitimement généraliser son observation aux autres régions), une association fonctionnelle entre commerce de l’or et commerce des esclaves : ce sont les mêmes réseaux commerçants qui, suivant les mêmes axes géographiques et dans la même temporalité historique, s’approvisionnent auprès des mêmes formations politiques, tout en étant laissés dans la même ignorance des régions d’origine55. En outre, ces commodités pareillement nécessaires à l’économie islamique médiévale offraient des taux de retour sur investissement élevés, qui compensaient les risques des circulations à longue distance. Enfin, l’addition des deux commerces, celui de l’or et celui des esclaves, permettait de compenser les incertitudes liées à l’un ou à l’autre en fonction des défauts d’approvisionnement et des accidents du transport.
- 56 J.M. Bloom (dir.), Arts of the City Victorious: Islamic Art and Architecture in Fatimid North Afri (...)
- 57 H. Médard, « Ivoire », in P. Singaravélou et S. Venayre (dir.), Histoire du monde au xixe siècle, (...)
- 58 T. Insoll, « A cache of hippopotamus ivory at Gao, Mali; and a hypothesis of its use », Antiquity, (...)
- 59 S. Pradines, « The rock crystal of Dembéni: Mayotte mission report 2013”, Nyame Akuma, vol. 80, 20 (...)
- 60 É. Vernier et J. Millot, Archéologie malgache : comptoirs musulmans, Paris, Muséum national d’hist (...)
- 61 I. Houssaye-Michienzi, « Le commerce des plumes d’autruche de l’Afrique subsaharienne aux marchés (...)
29D’autres produits étaient exportés d’Afrique subsahariennes au Moyen Âge ; le reste de la séance est consacré à en donner un aperçu méthodique tout en pointant, dans chaque cas, les questions liées à la provenance et aux usages. Le cas de l’ivoire a fait l’objet de bonnes études à partir d’une documentation muséale située56. De son côté, Henri Médard a judicieusement suggéré l’existence d’un lien étroit, au xixe siècle, entre commerce de l’ivoire et traite des esclaves dans les régions d’Afrique orientale et des Grands Lacs soumises à l’expansion des réseaux commerciaux swahilis. Le besoin de fourniture d’ivoire en quantité croissante pour le marché mondial, particulièrement pour la production de touches de piano, aurait favorisé la mise en place d’un système de prédation au bénéfice d’élites africaines recourant à des groupes armés dotés d’un savoir cynégétique et à l’occasion guerrier57. Le cycle vicieux entretenu entre prédation de matières premières et brutalisation de la société peut éventuellement être transposé dans le passé et dans d’autres régions d’Afrique. Enfin, d’autres commodités (ivoire d’hippopotame58, ambre gris, cristal de roche59, vaisselle en chloritoschiste60, peaux de félins et cuirs, écaille de tortue, noix de kola, plumes d’autruche61…) font également partie des marchandises exportées.
- 62 S.P. Freeman-Grenville, The East African Coast: Select Documents from the First to the Earlier Nin (...)
- 63 M. Johnson, « The cowrie currencies of West Africa. Part I », Journal of African History, vol. 11, (...)
- 64 A. Ogundiran, « Of small things remembered: Beads, cowries, and cultural translations of the Atlan (...)
- 65 S. Magnavita, « The beads of Kissi, Burkina Faso », Journal of African Archaeology, vol. 1, no 1, (...)
- 66 M. Wood, « Making connections: Relationships between international trade and glass beads from the (...)
- 67 J. Walz et L. Dussubieux, « Zhizo series glass beads at Kwa Mgogo, inland NE Tanzania », Journal o (...)
- 68 S. Takezawa et M. Cissé, Sur les traces des grands empires : recherches archéologiques au Mali, Ba (...)
30La suite de la séance examine les commodités importées par les sociétés subsahariennes, au premier rang desquelles le cuivre et le sel. Sources écrites et archéologie sont ici mobilisées pour interroger les usages locaux mais aussi pour illustrer les modalités d’exercice du monopole que tentent d’exercer les élites politiques et économiques africaines dans le courtage de ces produits. Les textiles constituent une autre commodité importée. À ce propos, est examinée durant la séance la chronique de Kilwa62. Le texte tente de rendre compte de la culture swahilie en articulant un récit de fondation qui conjugue la proximité culturelle (avec les cultures africaines continentales) et la singularité identitaire (vis-à-vis des mêmes sociétés). Il est intéressant de relever de quelle façon les étoffes participent de la clause de cession de l’île au premier étranger, lui permettant à la fois de la circonscrire et de s’en rendre propriétaire. Un tel récit met ainsi en lumière la valeur symbolique accordée à une commodité qui permet de se distinguer, à la fois en se différenciant des voisins continentaux et en affichant une distinction qui participe de l’ethos urbain, commercial et religieux du monde islamique. Sont enfin évoqués d’autres commodités importées : produits alimentaires ; coquillages63, perles de verre et autres « petites choses » rencontrées de façon ubiquiste dans les sites archéologiques africains64. L’examen de la question des perles de verre, notamment à propos du site de Kissi65 au Burkina Faso et d’une série de sites d’Afrique australe66 et orientale67, est l’occasion d’un bilan sur les études géochimiques conduites dans la perspective d’établir des « signatures » de provenance et des séries de référence. On mentionne enfin, pour clore le chapitre des perles, l’exceptionnel ensemble architectural des xe-xiie siècles fouillé à Gao Ancien par l’archéologue malien Mamadou Cissé et le Japonais Shoichiro Takezawa – un ensemble qui a livré plus de 20 000 perles68. On peut y voir une résidence palatiale, mais à vrai dire la structure évoque plutôt une maison forte, caractérisation du reste convergente avec ce que l’auteur arabe al-Muhallabî dit de l’habitation fortifiée (kasr) que possède le souverain, dans laquelle personne n’habite excepté un eunuque.
- 69 B. Zhao, « Contribution de la céramique chinoise à l’histoire médiévale swahili (ixe-xvie s.) », C (...)
31La séance s’achève avec l’examen de deux catégories de commodités que l’on rencontre sur quelques sites de la période médiévale : les céramiques chinoises et les pièces de dinanderie en alliage de cuivre. La géographie des trouvailles, en contexte archéologique ou en remplois sociaux actuels, invite à comparer les usages élitaires de ces deux commodités, qui bénéficient par ailleurs de bons spécialistes69. Tout se passe comme si ces deux types de vaisselle de prestige (la céramique chinoise en Afrique orientale, la dinanderie en Afrique occidentale) avaient servi à certains groupes sociaux à tisser un réseau de significations exprimant le lien entre religion musulmane, statut social privilégié et extraversion économique. Dès lors, au-delà des circulations commerciales, on peut voir là un nouvel exemple de la relation spéculaire qui se joue entre interlocuteurs à très longue distance. La mise en contact entre les lointains médiévaux fait de ce processus une conversation entre élites – qui partout, en Afrique et ailleurs, refaçonne leurs attentes, leurs goûts, les signes de leur prestige et les insignes de leur pouvoir, leurs appartenances.
Séminaire-colloque – L’or africain : maillons d’une chaîne de problèmes
32Le séminaire-colloque de l’année 2019-2020, coorganisé avec Caroline Robion-Brunner (TRACES, Toulouse, et Centre français des études éthiopiennes, Addis Abeba), devait porter sur le thème « L’or africain : maillons d’une chaîne de problèmes ». Il a dû être reporté en raison de la pandémie du Covid ; il se tiendra en mai 2021.
Recherche
- 70 E. Erbati, F.-X. Fauvelle et R. Mensan (dir.), Sijilmâsa, cité islamique du Maroc médiéval : reche (...)
33L’année académique 2019-2020 a été consacrée à synthétiser sous forme monographique les résultats de plusieurs années (2011-2017) de travaux archéologiques conduits sur le site de Sijilmâsa au Maroc, cité islamique qui fut durant la période médiévale l’un des « ports » septentrionaux du commerce transsaharien. Ces travaux, menés sous la direction de François-Xavier Fauvelle, Elarbi Erbati (INSAP, Maroc) et Romain Mensan, ont permis de dater plusieurs ensembles de murailles correspondant à des états urbains successifs et de mettre en évidence, dans le secteur fouillé, une discontinuité de l’occupation. Bilan des sources écrites arabes et collecte de sources orales, études géoarchéologique du site et micromorphologique des sols, études de lots de céramique et de verre, inventaire des contextes miniers argentifères à l’échelle du district et description de sites satellites de la ville médiévale complètent la présentation des résultats des fouilles. La monographie70 réunit les contributions (par ordre alphabétique) de Sandrine Baron, Laurent Bruxelles, Hadrien Collet, Axel Daussy, Elarbi Erbati, François-Xavier Fauvelle, Danièle Foy, Bernard Gratuze, Clémentine Gutron, Romain Mensan, Marylise Onfray, Ibrahim Shaddoud, Mustapha Souhassou, Thomas Soubira. En parallèle, François-Xavier Fauvelle a lancé, avec le soutien de la Fondation du Collège de France et en coordination avec Sandrine Baron (TRACES, université de Toulouse Jean-Jaurès), Franck Poitrasson (GET, université de Toulouse Paul-Sabatier) et Robert Kool (Israel Antiquities Authority, Jérusalem) la première étape (exploratoire) d’un programme interdisciplinaire de recherche visant à développer un protocole d’étude géochimique de la traçabilité de l’or en croisant analyses non invasives des isotopes du plomb et du fer et analyses des éléments traces associés à l’or.
- 71 M.-L. Derat, L’Énigme d’une dynastie sainte et usurpatrice dans le royaume chrétien d’Éthiopie d (...)
34Enfin, s’appuyant sur les travaux fondateurs de Marie-Laure Derat (Orient & Méditerranée, Paris) sur les sources éthiopiennes de la période zagwé71, François-Xavier Fauvelle a lancé avec cette dernière un programme de recherches historiques et archéologiques sur le site de Nazret dans la province du Tigray en Éthiopie, dont les premières investigations indiquent qu’il s’agit du lieu où était établi, du xie au xiiie siècle, la cour du métropolite (ou abuna), le chef égyptien de l’Église chrétienne d’Éthiopie.
Publications
Ouvrage
35Fauvelle F.-X., Leçons de l’histoire de l’Afrique, Paris, Collège de France/Fayard, coll. « Leçons inaugurales du Collège de France », no 290, 2020 ; édition numérique : Collège de France, 2020, https://doi.org/10.4000/books.cdf.9292, http://books.openedition.org/cdf/9292.
Ouvrages collectifs
36Erbati E., Fauvelle F.-X. et Mensan R. (dir.), Sijilmâsa, cité islamique du Maroc médiéval : recherches archéologiques maroco-françaises 2011-2017, Rabat, INSAP, coll. « VESAP », vol. 9, 2020.
Fauvelle F.-X. et Surun I. (dir.), Atlas historique de l’Afrique. De la Préhistoire à nos jours, Paris, Autrement, 2019 [traduction en portugais : Guerra & Paz, 2020].
Articles et chapitres d’ouvrages
37Derat M.-L., Fritsch E., Bosc-Tiessé C., Garric A., Mensan R., Fauvelle F.-X. et Berhe H., « Māryām Nāzrēt (Ethiopia): The twelfth-century transformations of an Aksumite site in connection with an Egyptian Christian community », Cahiers d’études africaines, vol. 239, 2020, p. 473-507, https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.31358.
Fauvelle F.-X., « Of Conversion and conversation: Followers of local religions in Medieval Ethiopia », in S. Kelly (dir.), A Companion to Medieval Ethiopia and Eritrea, Leiden, Brill, 2020, p. 113-141.
Baron S., Souhassou M. et Fauvelle F.-X., « Medieval silver production around Sijilmâsa, Morocco », Archaeometry, vol. 62, no 3, 2020, p. 593-611.
Mensan R., Fauvelle F.-X. et Garric A., « Fouilles au pied des piliers jumeaux de Waf Argaf », in C. Bosc-Tiessé et M.-L. Derat (dir.), Lalibela, site rupestre chrétien d’Éthiopie, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2019, p. 74-77.
Mensan R., Bruxelles L., Derat M.-L., Bosc-Tiessé C. et Fauvelle F.-X., « Un site dans son paysage : une analyse archéologique », in C. Bosc-Tiessé et M.-L. Derat (dir.), Lalibela, site rupestre chrétien d’Éthiopie, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2019, p. 57-68.
Fauvelle F.-X. et Mensan R., « Stratigraphie rupestre : le phasage des églises de Lalibela », in C. Bosc-Tiessé et M.-L. Derat (dir.), Lalibela, site rupestre chrétien d’Éthiopie, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2019, p. 48-56.
Autres publications
38Fauvelle F.-X., compte rendu de C. Becker et al. (dir.), Yves Person, un historien de l’Afrique engagé dans son temps (Paris, Karthala, 2015) et C. Becker et al. (dir.), Relire Yves Person (Paris, Présence africaine, 2015), Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 74, no 2, 2020, p. 482-485.
Fauvelle F.-X., préface de G. Blanc, L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, Paris, Flammarion, 2020, p. 7-13.
Fauvelle F.-X., compte rendu de R. Dewière, Du lac Tchad à La Mecque. Le sultanat du Borno et son monde (xvie-xviie siècle) (Paris, Éditions de la Sorbonne, 2017), Diasporas, vol. 32, 2019, p. 217-219.
Fauvelle F.-X., « L’entrespace : l’Afrique comme devenir géographique dans les représentations occidentales, du xiie au xve siècle », conclusion de B. Weber (dir.), Croisades en Afrique. Les expéditions occidentales à destination du continent africain, xiiie-xvie siècle, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2019, p. 361-369.
Thèses soutenues sous la direction de François-Xavier Fauvelle
39Georges P., La Pourriture escamotée : cachez ce cadavre que je ne saurais voir ! Quelques destins post mortem de la protohistoire à nos jours à la lumière de l’archéo(thanato)logie : étudier les os, appréhender le corps, thèse de doctorat en archéologie, sous la dir. de F.-X. Fauvelle, université de Toulouse Jean-Jaurès, Toulouse, soutenue le 23 septembre 2020.
Alebachew Belay Birru, Megaliths, Landscapes, and Society in the Central Highlands of Ethiopia: An Archaeological Research, thèse de doctorat en archéologie, sous la dir. de F.-X. Fauvelle, université de Toulouse Jean-Jaurès, Toulouse, soutenue le 25 septembre 2020.
Notes
1 Mon ouvrage : Le Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Âge africain (Paris, Alma, 2013 ; Paris, Gallimard, coll. « Folio. Histoire », vol. 239, 2014) est une illustration de la notion, pas une définition. Je livre de premières ébauches d’une définition dans l’introduction refondue de l’édition américaine : The Golden Rhinoceros: Histories of the African Middle Ages (Princeton, Princeton University Press, 2018), ainsi que dans « Trade and travel in Africa’s golden global age (700-1500) », in D. Hodgson et J. Byfeld (dir.), Global Africa into the Twenty-First Century (Berkeley, California University Press, 2017), p. 17-26.
2 V.-Y. Mudimbé, The Invention of Africa: Gnosis, Philosophy and the Order of Knowledge, Bloomington, Indiana University Press, 1988. En guise d’introduction à l’œuvre de V.-Y. Mudimbé, je recommande l’essai de J.K. Bisanswa, « V.Y. Mudimbé : réflexion sur les sciences humaines et sociales en Afrique », Cahiers d’études africaines, vol. 160, 2000, p. 705-722.
3 C. Grataloup, L’Invention des continents. Comment l’Europe a découpé le monde, Paris, Larousse, 2009.
4 Voir P. Boucheron (dir.), avec J. Loiseau, P. Monnet et Y. Potin (dir.), Histoire du monde au xve siècle, Paris, Fayard, 2009 ; et en particulier le chapitre de S. Subrahmanyam et C. Markovits, « Navigation, exploration, colonisation : pour en finir avec les Grandes Découvertes », p. 603-618.
5 Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Ms. Clm. 10058, fol. 154v.
6 Londres, British Library, Add. Ms. 15760.
7 F.-X. Fauvelle, « La croix de Dias. Genèse d’une frontière au sud de l’Afrique », Genèses, vol. 86, 2012, p. 126-148.
8 F. Relaño, The Shaping of Africa: Cosmographic Discourse and Cartographic Science in Late Medieval and Early Modern Europe, Aldershot, Ashgate, 2002.
9 Venise, Biblioteca marciana ; fac-similé de Londres, British Library, Add. Ms. 11267.
10 B. Hirsch, « Cartographie et itinéraires : figures occidentales du nord de l’Éthiopie aux xve et xvie siècles », Abbay, vol. 13, 1986-1987, p. 91-122 ; B. Hirsch, « Les sources de la cartographie occidentale de l’Éthiopie (1450-1550). Les régions du lac Tana », Bulletin des études africaines de l’INALCO, vol. 7, nos 13-14, 1987, p. 203-236 ; E. Vagnon, « Comment localiser l’Éthiopie ? La confrontation des sources antiques et des témoignages modernes au xve siècle », Annales d’Éthiopie, vol. 27, 2012, p. 21-48.
11 B.M. Altomare, « Madagascar avant Madagascar : l’île Ménouthias des anciens et les premières représentations de l’île de Saint Laurent », Anabases, vol. 19, 2014, p. 227-241.
12 F.-X. Fauvelle, Le Rhinocéros d’or, op. cit., chap. 22.
13 O. Zhiri, L’Afrique au miroir de l’Europe. Fortunes de Jean Léon l’Africain à la Renaissance, Genève, Droz, 1991.
14 D. Rauchenberger, « Hasan al-Wazzân/Jean-Léon l’Africain : essai de chronologie critique », in J. Pouillon (dir.), Léon l’Africain, Paris, Karthala/IISMM, 2009, p. 373-383.
15 O. Zhiri, « Leo Africanus and the limits of translation », in C.G. di Biase (dir.), Travel and Translation in the Early Modern Period, Amsterdam/New York, Rodopi, 2006, p. 175-186 ; F.-X. Fauvelle-Aymar et B. Hirsch, « Le “Pays des Noirs” selon Léon l’Africain : géographie mentale et logiques cartographiques », in F. Pouillon (dir.), Léon l’Africain, op. cit., p. 83-102.
16 C.A. Redmount, « The Wadi Tumilat and the ‘canal of the Pharaohs’ », Journal of Near Eastern Studies, vol. 54, no 2, 1995, p. 127-135 ; D. Agut-Labordère, « Créer la route : le canal des Pharaons entre la mer Rouge et la Méditerranée, de Néchao II à Darius Ier », Égypte, Afrique et Orient, vol. 75, 2014, p. 61-66 ; J. Pérez González, « Mare Nostrum et Mare Erythraeum: el canal del Wadi Tumilat », Riparia, vol. 3, 2017, p. 30-57.
17 L’édition de référence est celle de L. Casson, The Periplus Maris Erythraei: Text with Introduction, Translation, and Commentary, Princeton, Princeton University Press, 1989.
18 Ibid., p. 14.
19 B.A. Datoo, « Rhapta: The location and importance of East Africa’s first port », Azania, vol. 5, no 1, 1970, p. 65-75.
20 F.A. Chami et P. Msemwa, « A new look at culture and trade on the Azanian coast », Current Anthropology, vol. 38, 1997, p. 673-676 ; F.A. Chami et B. Mapunda, « The 1996 archaeological reconnaissance North of the Rufiji delta », Nyame Akuma, vol. 49, 1998, p. 67-78 ; F.A. Chami, « Roman beads from the Rufiji delta, Tanzania: First incontrovertible archaeological link with the Periplus », Current Anthropology, vol. 40, no 2, 1999, p. 237-241 ; C. Hughes et R. Post, « A GIS approach to finding the metropolis of Rhapta », in G. Campbell (dir.), Early Exchange between Africa and the Wider Indian Ocean, Cham, Palgrave Macmillan, 2016, p. 135-155.
21 F. Casson, op. cit., p. 18.
22 J. Desanges, Recherches sur l’activité des Méditerranéens aux confins de l’Afrique, Rome, École française de Rome, 1978.
23 R. Mauny, « La navigation sur les côtes du Sahara pendant l’Antiquité », Revue des études anciennes, vol. 57, 1955, p. 92-101 ; R. Mauny, Les Navigations médiévales sur les côtes sahariennes antérieures à la découverte portugaise (1434), Lisbonne, Centro de estudos históricos ultramarinos, 1960.
24 T. De Quincey, « Philosophy of Herodotus », initialement publiée dans le Blackwood’s Edinburgh Magazine puis repris dans Works (1862). Édition en français : Philosophie d’Hérodote, traduction par F. Théron, Paris, Alma, 2009.
25 La carte de P. Reinel (71 x 95 cm) a été découverte vers 1960 dans des archives notariales et est aujourd’hui conservée à Bordeaux, Archives départementales de la Gironde, 2 Fi 1582 bis (d’après C. Hofmann, H. Richard et E. Vagnon (dir.), L’Âge d’or des cartes marines : quand l’Europe découvrait le monde, Paris, Seuil/Bibliothèque nationale, 2012, p. 130.
26 T. Brook, Le Chapeau de Vermeer, Paris, Payot/Rivages, 2012 [éd. originale 2008], p. 73.
27 F.-X. Fauvelle et B. Poissonnier (dir.), La Culture Shay d’Éthiopie : archéologie et histoire d’une élite païenne, Paris, De Boccard/CFEE, 2012 ; F.-X. Fauvelle et B. Poissonnier, « The Shay culture of Ethiopia (10th to 14th century AD): “Pagans” in the time of Christians and Muslims », African Archaeological Review, vol. 33, no 1, 2016, p. 61-74 ; A.B. Birru, Megaliths, Landscapes, and Society in the Central Highlands of Ethiopia: An Archaeological Research, thèse de doctorat en archéologie, sous la dir.de F.-X. Fauvelle, université de Toulouse Jean-Jaurès, Toulouse, soutenue le 25 septembre 2020.
28 L. Bertrand, M. Thoury et É. Anheim, « Ancient materials specificities for their synchrotron examination and insights into their epistemological implications », Journal of Cultural Heritage, vol. 14, no 4, 2013, p. 277-289 ; É. Anheim, M. Thoury et L. Bertrand, « Micro-imagerie de matériaux anciens complexes », Revue de synthèse, vol. 136, no 3-4, 2015, p. 329-354.
29 Paris, Bibliothèque nationale de France, Ms. Esp. 30.
30 Paris, Bibliothèque nationale de France, GE B-696 (RES).
31 G. Tallet et T. Sauzeau (dir.), Mer et désert de l’Antiquité à nos jours : approches croisées, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018.
32 R. Austen, « Préface », in : Trans-Saharan Africa in World History, Oxford, Oxford University Press, 2010, p. xi. L’expression de « global highway » est reprise dans le titre du chapitre 1 de ce même ouvrage.
33 F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949 (nombreuses éditions augmentées) ; J. Guilaine, La Mer partagée. La Méditerranée avant l’écriture, 7000-2000 avant Jésus-Christ, Paris, Hachette, 1994 ; P. Horden et N. Purcell, The Corrupting Sea: A Study of Mediterranean History, Oxford, Blackwell, 2000.
34 P. Beaujard, Les Mondes de l’océan Indien, vol. I : De la formation de l’État au premier système-monde afro-eurasien : 4e millénaire av. J.-C.-6e siècle apr. J.-C. ; vol. II : L’océan Indien au cœur des globalisations de l’Ancien monde : 7e-15e siècles, Paris, Armand Colin, 2012.
35 G. Lydon, « Writing trans-Saharan history: Methods, sources and interpretations across the African divide », Journal of North African Studies, vol. 10, no 3-4, 2005, p. 293-324 ; G. Lydon, « Saharan oceans and bridges, barriers and divides in Africa’s historiographical landscape », Journal of African History, vol. 56, 2015, p. 3-22.
36 P.F. de Moraes Farias, Arabic Medieval Inscriptions from the Republic of Mali. Epigraphy, Chronicles, and Songhai-Tuāreg History, Oxford, Oxford University Press, coll. « Fontes Historiae Africanae, new series », vol. 4, 2003 ; J.-L. Triaud, « L’éveil à l’écriture : un nouveau Moyen Âge sahélien. À propos de l’ouvrage de Paulo Fernando de Moraes Farias, Arabic Medieval Inscriptions from the Republic of Mali. Epigraphy, Chronicles and Songhay-Tuāreg History », Afrique & Histoire, vol. 4, no 2, 2005, p. 195-243.
37 A. Fontoura da Costa, Deambulations of the Rhinoceros (Ganda) of Muzafar, King of Cambaia, from 1514 to 1516, Lisbonne, Agency general for the colonies, 1937 ; Les Déambulations du Rhinocéros de Modofar, roi de Cambaye, de 1514 à 1516, Lisbonne, Agence générale des colonies, 1937.
38 D.C. Morales Muñiz, « La fauna exótica en la Peninsula Ibérica : apuntes para el estudio del coleccionismo animal en el Medievo hispánico », Espacio, tiempo y forma. Serie III, Historia medieval, vol. 13, 2000, p. 233-270, http://dx.doi.org/10.5944/etfiii.13.2000.5658 ; N. Drocourt, « Les animaux comme cadeaux d’ambassade entre Byzance et ses voisins (viiie-xiie siècles) », in B. doumerc et C. Picard (dir.), Byzance et ses périphéries. Hommage à Alain Ducellier, Toulouse, CNRS/Université de Toulouse Le Mirail, 2004, p. 67-93 ; E. Ringmar, « Audience for a giraffe: European expansionism and the quest for the exotic », Journal of World History, vol. 17, no 4, 2006, p. 375-397 ; T. Buquet, « “La belle captive” : la girafe dans les ménageries princières au Moyen Âge », in C. Beck et F. Guizard (dir.), La Bête captive au Moyen Âge et à l’époque moderne, Amiens, Encrages, 2012, p. 65-90 ; N.P. Ševčenko, « Wild animals in the Byzantine park », in A. Littlewood, H. Maguire et J. Wolschkesbulmahn (dir.), Byzantine Garden Culture, Washington, Dumbarton Oaks, 2002, p. 69-86.
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Référence papier
François-Xavier Fauvelle, « Histoire et archéologie des mondes africains », L’annuaire du Collège de France, 120 | 2023, 323-347.
Référence électronique
François-Xavier Fauvelle, « Histoire et archéologie des mondes africains », L’annuaire du Collège de France [En ligne], 120 | 2023, mis en ligne le 01 février 2023, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/annuaire-cdf/18473 ; DOI : https://doi.org/10.4000/annuaire-cdf.18473
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