Philosophie des techniques
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Michel Tibon-Cornillot, maître de conférences
Le déferlement des techniques contemporaines : remarques à propos de leur impossible régulation
1Le rappel des thèmes développés autour de la « démesure des techniques contemporaines » était au centre des premières séances du séminaire, qu’il s’agisse de la notion « d’hybris » ou de concepts proches « l’illimité, l’indéfini, la chrématistique ». Cette propédeutique avait pour objectif de mener les auditeurs vers une lecture renouvelée des performances scientifiques et techniques contemporaines, lecture les extrayant du contexte neutralisé des régulations classiques afin de retrouver leur dimension native, c’est-à-dire leur caractère incontrôlable.
2Selon cette grille de lecture, nous avons analysé dans la première partie du séminaire certains aspects paradoxaux de la situation actuelle des sciences et des techniques. Force est de constater que leurs remises en question croissent au même rythme que se développe la diffusion de leurs approches dans de nombreux milieux, dans des pays très différents et que se répand au monde entier l’environnement quotidien des systèmes techniques contemporains. Cette situation instable est liée aux interpénétrations de plus en plus étroites entre les circulations financières, le développement économique, industriel et les recherches scientifiques. Ce « maillage » serré du champ social par des approches techniques et scientifiques s’inscrit certes dans une longue histoire mais il se déploie maintenant selon des rythmes accélérés. Des populations de plus en plus nombreuses, de plus en plus étrangères à la « Weltanschauung » occidentale sont directement convoquées à adopter les modes d’existence des sociétés industrielles et doivent répondre sans tarder à cette convocation. Le « forçage » actuel est d’autant plus dangereux qu’il s’inscrit dans le cadre des épisodes coloniaux et impériaux menés par les élites blanches de l’Europe occidentale, puis d’Amérique du Nord, et ce, depuis cinq siècles. Ces épisodes sont à l’origine d’immenses massacres, dans les deux Amériques, en Afrique, en Chine, en Inde et dans bien d’autres contrées.
3Les sciences et les techniques contemporaines forment l’un des substrats essentiels des vagues expansionnistes actuelles, que ce soit sous la forme directe des armements vendus aux clients « sous-développés », des armements « dernier-cri » testés par les nations industrielles dans leurs guerres démocratiques contre les pays détenteurs de richesses énergétiques ou bien sous la forme indirecte des impératifs économiques et financiers, sous la pression des modèles symboliques de la consommation et des images. En quarante ans, l’informatique et les ordinateurs, ces machines logico-mathématiques, entièrement tributaires de l’histoire des formalismes au sein des sciences occidentales, se sont diffusés dans le monde entier et s’imposent en tant que prisme privilégié pour aborder tous les aspects du « réel », de ce réel mobilisé totalement dans la vision numérisée du monde. Par ailleurs, les canaux et les carrefours de « dispatching » qui permettent l’actuelle domination sont tous sortis des laboratoires, qu’il s’agisse des réseaux-satellites et des télétransmissions. Il n’est plus possible pour les chercheurs scientifiques de se cacher la réalité la plus élémentaire : les disciplines scientifiques et les techniques qui y sont attachées sont structurellement liées à l’expansion de la culture occidentale moderne. La visibilité actuelle de cette expansion pose alors de graves problèmes aux milieux scientifiques et techniques ; ils risquent de se voir attribuer des responsabilités fatales dans les guerres néo-coloniales ou dans des dysfonctionnements importants liés à des pratiques scientifiques et techniques mal contrôlées.
4Cette situation fait surgir un grand nombre d’interrogations parmi lesquelles nous n’en avons retenu qu’une seule, au cœur de la deuxième partie du séminaire, celle qui concerne le déferlement.
5Les analyses traditionnelles des phénomènes techniques nous ont servi de point de départ pour cette recherche. Les phénomènes techniques sont évalués depuis longtemps en fonction de leurs liens avec la rationalité des sciences modernes : les techniques sont devenues des « technologies ».
6L’ensemble des analyses contemporaines des risques et des solutions éventuelles s’enracine dans ce travail de lissage, de rationalisation normative qui inspire encore l’action des institutions administratives et politiques. Mais depuis plusieurs décennies, le surgissement de performances techniques originales a marqué un certain nombre d’événements. Leur puissance démesurée ne peut plus être abordée en termes de régulation-intégration car c’est bien plutôt l’affleurement d’une puissance croissante qui est devenue la question décisive. En un mot, l’interrogation centrale à propos des techniques contemporaines ne concerne pas d’abord leur régulation mais leur déferlement sans mesure. Il faut sans doute remonter jusqu’à la Première Guerre mondiale pour repérer ce « grand passage » qui permit à certains artistes, philosophes et écrivains d’aborder les sciences, les techniques et l’industrie en d’autres termes que ceux des approches classiques et d’en pointer « l’inquiétante étrangeté ». La fabrication de l’armement thermonucléaire vint confirmer leur diagnostic.
7La question centrale des techniques contemporaines n’est pas celle de leur régulation mais celle de leur déferlement, c’est-à-dire de leurs effets incontrôlables dans des domaines aussi différents de ceux du nucléaire civil, de la reproduction humaine, des modifications génétiques, de l’épuisement des écosystèmes ou de la puissance des armements. Ces déferlements peuvent être conçus comme autant de manifestations d’une source de puissance encore inconnue de nous dont pourtant la trace laissée dans des domaines spécifiques devient observable, à la manière du ressac déferlant sur des rochers qui manifeste la puissance invisible de la houle. Ces manifestations d’une puissance démesurée ne peuvent plus être lues comme les conséquences de dérégulations qui en auraient permis l’apparition mais comme autant de symptômes exprimant la pression croissante exercée par le déchaînement de forces démesurées.
8On admettra donc qu’il existe une origine involontaire des techniques qui ne peut être abordée directement par l’exercice d’une rationalité scientifique autosuffisante.
Publication
- « En route vers la planète radieuse. Déferlement des techniques, insolence philosophique », Rue Descartes. Revue du Collège international de philosophie, « À quoi sert la philosophie des sciences », 41, 2003, p. 52-63.
Pour citer cet article
Référence papier
Michel Tibon-Cornillot, « Philosophie des techniques », Annuaire de l’EHESS, | 2004, 598-600.
Référence électronique
Michel Tibon-Cornillot, « Philosophie des techniques », Annuaire de l’EHESS [En ligne], | 2004, mis en ligne le 01 mars 2015, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/annuaire-ehess/16521
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