Navigation – Plan du site

AccueilNumérosHors-sérieLes thématiques travaillées par l...« Les convictions morales ont lar...

Les thématiques travaillées par l’APAD : acquis et controverses

« Les convictions morales ont largement dominé les premières hypothèses théoriques apadiennes »

Entretien avec Jean-Pierre Jacob
Jean-Pierre Jacob
p. 97-106

Texte intégral

Pouvez-vous revenir sur les débuts de l’APAD ?

  • 1 Les historiens du mouvement trouveront, dans un livre qui réunit les communications à un colloque i (...)

J’étais présent à la première rencontre à la Fondation pour le progrès de l’Homme à Paris les 5 et 6 mars 1991, je peux donc me considérer comme l’un des membres fondateurs de l’APAD. L’objet de ces journées, sur initiative de Jean-Pierre Olivier de Sardan et de quelques-uns de ses amis (Thomas Bierschenk, Jean-Pierre Chauveau…), était de regrouper un réseau de chercheurs africanistes européens et africains, réseau qui aurait le développement à la fois comme objet scientifique d’investigation et comme projet1. On n’excluait pas en tant qu’anthropologues fondamentalistes du développement de se lancer dans l’expertise, dans la mesure où cela permettrait de nourrir nos réflexions, nos données, et peut-être aussi d’arrondir nos fins de mois. Personnellement j’ai fait vingt ans d’expertise dans le domaine des programmes de développement. J’ai arrêté le jour où je me suis aperçu qu’au fond, je jouais surtout un rôle d’idéologue et de relations publiques pour le projet, que de toute façon les phases s’enclenchaient les unes aux autres de manière automatique, l’avis des experts n’étant important que parce qu’il faisait partie des procédures, et pas parce qu’ils émettaient un avis sur le fond, qui risquait s’il était un peu critique de compromettre justement le rythme d’enclenchement des phases, et donc des décaissements. D’une certaine manière tout est déjà dit dans le texte de Claude Freud (1991) qui s’intitule « Qu’attendent les bailleurs de fonds des anthropologues ? », qui paraît dans le premier Bulletin de l’APAD qui fait suite à la rencontre, et qui souligne les éléments suivants : l’administrateur est noté sur le nombre de projets qu’il gère ; les mandants (Congrès américain, députés, Chambre des représentants) jugent l’organisation de développement en fonction des crédits qu’elle consomme, et si les engagements sont inférieurs aux crédits alloués, le budget risque de ne pas être reconduit l’année d’après. Tout ce qui contribue dans cette dynamique à freiner cette course est rédhibitoire.

Je me souviens lors de cette première rencontre avoir été discutant sur le papier que présentait Olivier de Sardan, « le développement comme défi théorique à l’anthropologie ». C’était me faire beaucoup d’honneur, à l’époque je débutais, le développement était un objet nouveau, je me souviens avoir beaucoup cherché pour savoir ce que j’allais bien pouvoir dire d’intelligent en contrepoint de ce que présentait le maître. Je me souviens d’être tombé sur l’idée d’aide budgétaire, qui était un objet passé sous silence, on s’intéressait surtout à l’époque au hardware, au développement matériel, les barrages, les projets agricoles, et j’avais insisté à cette occasion sur l’importance d’étudier cette question des flux d’aide aux budgets nationaux. Je ne connais que quelques textes issus de la mouvance apadienne allant dans ce sens, celui de Giorgio Blundo (2015) et celui de Marilou Mathieu et Philippe Lavigne Delville (2020).

On pouvait faire confiance aux chercheurs de l’époque pour savoir détendre l’atmosphère et je me souviens de deux jours de rencontre très agréables en ce mois de mars 1991. Une mention spéciale à Jean-Michel Young, malicieux chercheur CIRAD, qui à l’exposé du règlement intérieur de l’association (on était dans une assemblée constituante), et à l’énoncé de la clause selon laquelle le membership s’arrêtait à la mort de l’adhérent, s’était insurgé, regrettant qu’on ne l’autorise pas à participer à l’APAD après son décès. J’ai toujours aimé ce type d’humour qui, mine de rien, questionne subtilement nos conventions anthropologiques les mieux établies. Outre quelques chercheurs européens, surtout allemands, et quelques chercheurs africains, cette première réunion fondatrice comprenait quelques personnalités de renom du côté français, à part Jean-Pierre Olivier de Sardan, Jean-Pierre Dozon, Jean-Pierre Chauveau, Jean-Loup Amselle, mais à ma connaissance seul Jean-Pierre Chauveau a continué l’expérience et peut être considéré comme un véritable compagnon de route de l’APAD.

Quelle a été l’importance de l’APAD dans votre construction intellectuelle et personnelle ?

Cette importance ne doit pas être minimisée. À l’époque, soit en 1991, je venais d’être nommé chargé de cours à l’Institut universitaire d’études du développement (IUED) de Genève après y avoir été assistant et avoir soutenu ma thèse à Neuchâtel (en 1988) : l’étude d’un culte thérapeutique et anti-sorcellaire en pays winye (centre-ouest du Burkina Faso). J’étais assez isolé, j’avais des collègues sympathiques mais peu enclins à l’anthropologie de terrain : la mode à l’époque était à « l’éclairage en retour », concept proposé par Gérald Berthoud dès 1976, fondé sur l’idée que l’anthropologie chez les autres et à propos des autres devait surtout servir à critiquer les modèles idéologiques chez soi. J’avais assez peu de goût pour cette critique sauvage pleine de raccourcis sur laquelle quelques auteurs comme Gilbert Rist ou Serge Latouche ont ensuite surfé, et l’APAD m’a donné à la fois un milieu qui prenait au sérieux les questions empiriques, des amis, des contacts, des occasions de voyager, de travailler dans le cadre de projets collectifs, de discuter avec d’autres chercheurs, d’exposer mes hypothèses, de me construire véritablement en tant que scientifique, même si ça a été, et ça continue dans une certaine mesure d’être, en pensant contre certaines idées apadiennes.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’orientation des recherches au sein de l’APAD ?

  • 2 Il y avait de nombreuses femmes dans le groupe (Elisabeth Paquot, Gudrun Lachenmann, Yasmine Marzou (...)

Dans cette APAD des débuts, il y avait un fort côté militant, je dirai même un petit côté « société d’admiration mutuelle » extrêmement satisfaisant pour l’ego. On était un peu les angry young men2 de l’anthropologie francophone et on allait voir ce qu’on allait voir. Nous voulions faire exister un réseau de chercheurs, qui disposait d’un objet nouveau, quelque peu transgressif, celui du développement et du changement social, assez peu étudié à l’époque (parfois même rejeté car non orthodoxe), qui allait nous permettre de développer des recherches originales, nous faire exister de manière forte, collectivement et individuellement, dans le champ des sciences sociales. Dans tous ces mouvements marqués par l’enthousiasme collectif, par le caractère un peu militant, je remarque que l’on a tendance à faire l’impasse sur les recherches de chacun, et à penser finalement qu’on fait tous à peu près la même chose à propos de notre objet, et qu’on est d’accord sur la manière de le traiter.

  • 3 Concession minimale à la sociologie, inspirée notamment du livre L’acteur et le système de M. Crozi (...)
  • 4 Notamment ce que j’appellerais maintenant, avec le recul des années, l’absence d’objectivité procéd (...)

L’APAD de l’époque fonctionnait à la fois sur une critique radicale de la communauté (son existence en tant qu’entité plus grande que la somme de ses parties était fortement remise en question) et sur l’hypothèse de l’agentivité des individus. Elle insistait sur le constructivisme des acteurs et leur aptitude à se donner des appuis, des réseaux, en bref à tirer parti de l’offre de l’aide, ses ressources, pour les mobiliser comme moyens dans la réalisation d’intérêts ou d’objectifs personnels. Le modèle de coordination des interactions développeurs/développés était au fond inspiré du modèle marchand : les individus ou les « groupes stratégiques3 » savaient parfaitement bien se débrouiller pour plier l’offre de développement à leurs finalités, un petit peu à la manière dont un consommateur tire parti de l’offre disponible en se baladant entre les rayons d’un supermarché. C’est alors que j’ai pris connaissance de la thèse de Pierre-Joseph Laurent, « Le don comme ruse », soutenue en 1996. Je faisais partie de son jury, le travail était consacré à une fédération d’associations paysannes dans l’Est du Burkina dans ses rapports à l’aide. Pierre-Joseph montrait que le modèle d’interaction des développés avec les développeurs n’était pas le modèle marchand (qui supposait des conditions qui n’étaient pas présentes chez les développés notamment une maîtrise du monde qu’il leur était proposé d’imiter ou d’absorber4) mais le modèle communautaire, qui mettait en avant la figure du don. C’était avec cette figure du don que les développés pensaient pouvoir embrayer sur l’aide au développement, intéresser des « partenaires », entrer dans le réseau de l’appui : l’organisation paysanne elle-même, avec son règlement intérieur, son imitation des règles bureaucratiques, ses rapports d’activités plus ou moins bien écrits, était un don, de même que les différents bâtiments construits et financés par prêts bancaires, destinés à prouver aux bailleurs potentiels l’engagement paysan au service de la grande cause développementaliste, ce dont ces infrastructures aux fonctions potentielles a priori fort diverses, étaient bien la preuve.

  • 5 Je n’ai pas la place ici pour insister sur l’importance de cette grammaire des droits d’existence d (...)

Commence alors l’époque où je me rends compte que l’on ne sait pas forcément la même chose à propos des terrains africains sur lesquels nous travaillons tous. Mais le débat n’a jamais vraiment lieu, et je déplore encore aujourd’hui que la thèse de Pierre-Joseph Laurent (transformé en livre publié en 1998) n’ait jamais été matière à débat au sein de l’association. Mais c’est aussi parce que, assez rapidement, les objets des uns et des autres commencent à diverger, on s’intéresse moins au développement, certains partent sur l’analyse de la corruption, sur l’État en construction, d’autres sur les questions foncières. Je fais partie d’ailleurs de ce second cercle apadien, sous la houlette de Jean-Pierre Chauveau, un très honnête homme, quelqu’un auprès duquel j’ai beaucoup appris. Dans ce contexte de recherche là, je vais découvrir l’importance des « clauses non foncières » des accords fonciers, pour parler comme Jean-Pierre Chauveau, et faire un retour aux logiques communautaires, si fortement critiquées par l’APAD première mouture. Je vais m’apercevoir notamment, en prenant appui sur des analyses comme celles de Marx sur la loi sur les vols de bois en Rhénanie (1948 [1848]), que les droits d’accès aux ressources naturelles accordés à un producteur sont considérés comme des droits d’existence que le producteur échange comme des contributions aux droits d’existence de la communauté qui lui concède ces droits. Ces droits d’existence collectifs ont pu changer de nature avec le temps et les contraintes qui s’imposaient aux communautés sans jamais cesser de s’imposer et d’impliquer une subordination des droits individuels : dans les premières heures de l’histoire du peuplement, il s’agit d’utiliser la terre pour attirer des migrants, parce qu’il y a peu d’hommes et beaucoup d’espace et qu’il faut pouvoir se défendre contre l’adversité (les maladies, les guerres, la nature) ; puis, lorsque ces villages arrivent à une démographie suffisante, on utilise la terre pour accueillir de projets de développement locaux, comme des écoles, des dispensaires (qui étendent les droits d’existence des membres de la communauté à autre chose que l’accès à la terre) ; enfin, on l’utilise pour attirer des élites rurales, chargées, en échange de leur exploitation des ressources naturelles, de faire profiter de leur capital social et économique les membres de la communauté d’accueil, en les faisant accéder au marché (du travail, des produits...) ou à des relations plus favorables avec les agents de l’État5

Je me suis rendu compte avec ces travaux, et d’autres menés sur la délivrance des services publics à la base, dans le cadre notamment du Laboratoire Citoyennetés basé à Ouagadougou dans les années 2000, que le collectif, la communauté, son renforcement ou au contraire sa mise à mal étaient au cœur de nombreuses interactions des établissements humains avec les développeurs, mais aussi avec l’État local ou national. Toute action publique était décryptée en termes de gages donnés ou retirés aux identités sociales collectives déjà en place. L’endroit où on installait un puits, ou un dispensaire, le centre de santé d’où venaient les infirmiers pour vacciner les enfants, le regroupement des villages dans des cartes sanitaires ou scolaires, les lieux d’implantation des bureaux de vote, les choix de résidence des fonctionnaires étaient immédiatement traduits localement dans le langage du pouvoir, du renforcement, de la validation ou de l’invalidation des systèmes d’appartenance locaux avec leur hiérarchie. Les établissements humains qui en étaient bénéficiaires, comme ceux qui ne l’étaient pas, en tiraient des conséquences immédiates sur leur légitimité en tant que communauté spécifique, en tant que communauté en concurrence avec d’autres, ou encore en tant que communauté associée à d’autres dans des réseaux d’allégeances anciens, organisés notamment autour des relations foncières et politiques. Alors que l’on ne recueillait que des plaintes diffuses ou pas de plainte du tout à propos de la qualité des prestations fournies, dans les services publics, des conflits au contraire très sévères, relayés par les médias, pouvaient surgir. Ils émergeaient notamment lorsqu’une communauté choisie comme chef-lieu d’un district sanitaire était en fait une agglomération récente, sous couvert foncier d’un autre village qui faisait partie du district, et qui dans l’esprit des gens lui devenait en quelque sorte subordonné sous cet aspect, avec le risque que cela soit finalement sous tous les aspects.

Lorsqu’elle s’est mise en place en Afrique de l’Ouest (à partir des années 1990), la décentralisation a commencé à rencontrer les mêmes problèmes, par exemple lorsque les flux d’action publique venaient tout à coup d’un chef-lieu de commune, que certains villages englobés dans la collectivité territoriale ne reconnaissaient pas comme leur tuteur historique, ce qui fait que les gens refusaient de s’y rendre pour y consommer les services proposés. On aurait pu prendre le problème à l’inverse et voir en quoi la production du service public à la base avait des conséquences immédiates sur les questions de citoyenneté, par exemple lorsque les instituteurs, fatigués de la dégradation de leurs conditions de travail et de la déconsidération dont ils étaient victimes de la part de l’État, se repliaient sur leur vie privée et cessaient de vivre dans les villages où ils enseignaient, pendant que les parents d’élèves insistaient au contraire sur cette résidence comme la preuve de l’appartenance de l’école au village, et de celui-ci à la nation6.

D’où proviennent selon vous ces positions « anti-communautaires » ?

Avec le recul, j’ai tendance à penser aujourd’hui que les positions anti-communautaires et pro-agentivité individuelle prises à l’époque l’ont été plus pour des raisons morales que scientifiques. Je m’explique. Les professionnels du développement avec lesquels nous étions en rapport étaient culturalistes. Sur la base de leurs expériences, ils tentaient de comprendre les difficultés qu’ils rencontraient dans leur travail en les reliant aux caractéristiques des cultures locales et c’est pour cela qu’ils nous appelaient à la rescousse. Mais nous ne répondions pas à cet appel et en ce sens nous démontrions que nous avions (peut-être !) une plus grande intelligence des contradictions internes aux rapports globalisés que proposait le développement que les développeurs eux-mêmes.

On savait, on sentait peut-être plus encore, que la modernité était fondée sur « l’inclusion excluante » (Niklas Luhmann, 1997). La société moderne, à l’inverse des sociétés anciennes, est ouverte (elle n’exclut pas a priori sur la base du statut) mais elle se referme très vite, pour tous ceux qui ne possèdent pas le media, les moyens nécessaires pour s’insérer dans les différents systèmes fonctionnels qu’elle propose (le droit, l’économie, la politique, l’éducation…). S’il convenait donc de ne pas dénier aux plus pauvres, comme le dit James Ferguson, « leurs droits à devenir des citoyens pleins et entiers dans une société globalisée » (2006 : 166), il convenait aussi de mettre la pédale douce sur tout ce qui pouvait ressembler à des différences qui avaient vite fait de devenir substantielles, donc insurmontables. Il valait mieux mettre l’accent sur leurs aptitudes à absorber le développement, et même sur leurs sur-aptitudes puisqu’ils étaient capables de stratégies, n’étaient pas attachés à quelque chose de plus grand qu’eux comme la communauté, ou leur culture, etc. Richard Rottenburg (2006, 2009), un auteur très perspicace et à qui je dois une grande partie de ma réflexion sur le sujet, note qu’un des plus grands tabous de l’anthropologie contemporaine est d’utiliser les traits culturels des développés pour expliquer leur action, mais que c’est un tabou dont l’origine est à rechercher dans le fait que l’accent mis sur les « différences » des candidats à l’intégration globale a le grand inconvénient de les disqualifier potentiellement dans leurs prétentions.

J’ai toujours pensé également que le concept de surinterprétation, proposé par Olivier de Sardan, notamment avec son article dans Enquête (1996), repris dans son livre de 2008 La rigueur du qualitatif, et qui est très usité, devait être mis en lien avec cette surdétermination morale de ce qu’il convenait de savoir à propos des développés. Une première remarque critique à propos de cette notion a été formulée par Peter Geschiere, dans les essais autour de l’œuvre de Olivier de Sardan, lorsqu’il pose la question « Who decides when interpretation become surinterpretation ? » (2007 : 426), mettant l’accent très justement sur son caractère d’argument d’autorité. Je vois surtout dans ce concept la recommandation à ne pas chercher trop loin, à se contenter de causes prosaïques, simples, quitte à aplatir les données pour les rendre congruentes avec la possibilité d’intégration globale des bénéficiaires vue comme une sorte de devoir moral et politique pour les chercheurs. La conséquence la plus simple de la menace sur-interprétative c’est évidemment la sous-interprétation. Pour moi, elle est clairement à l’œuvre dans le champ des rapports de propriété, notamment chez ceux qui insistent sur le fait que les droits fonciers dans les pays du Sud se présentent comme une sorte de brouillon des droits fonciers modernes, et ne représentent donc pas en soi des obstacles insurmontables à nos conceptions, et donc aux opérations visant à les reconnaître et à les formaliser. S’ils cherchent mieux, ils verront que leur point de départ n’est qu’un point d’arrivée, que les droits et devoirs ne commencent pas avec le droit d’exclure mais avec le devoir d’inclure. Conférer des droits fonciers dans la plupart des pays du Sud, c’est conférer des droits d’existence à ceux qui vont en bénéficier et qu’ils échangent contre des contributions (redistribution, subordination de leurs droits individuels pour la réalisation d’objectifs d’intérêt supérieur) aux droits d’existence de la communauté d’accueil. Compte tenu du contexte global, notamment de l’absence historique d’un État social ou de généralisation du salariat (qui permet le versement de salaires indirects, sous forme de retraite vieillesse ou de congés maladie), je ne vois pas en quoi le fait de constater que les gens doivent trouver dans l’accès aux ressources naturelles la réponse à toutes leurs questions (et pas seulement à leurs questions de production) serait un point de départ particulièrement inadéquat ?

De manière intéressante d’ailleurs, je note que cette prépondérance des droits à l’existence de tous sur les droits individuels de chacun se vérifie à la fois dans les systèmes qui interdisent coutumièrement la vente de terre comme dans ceux qui l’autorisent mais l’assortissent d’un droit de préemption ou qui pratiquent la vente à réméré. Cette question du rabattement, de l’aplatissement des données, rappelle évidemment des positions historiques, celle de Max Gluckman par exemple, considéré comme un des grands ancêtres et inspirateur de l’APAD, qui, dans le contexte de sa lutte contre la colonie et contre l’apartheid, affirmait : « they [the natives] are fondamentaly like us » (cité par Robert J. Gordon, 2018 : 308). Le problème, c’est que l’époque de l’apartheid c’est aussi l’époque des grandes illusions universalistes chez les chercheurs de gauche, lorsque l’époque actuelle est celle des désillusions et du procès de la modernité.

Pour conclure, quelques mots sur l’avenir de l’APAD et de l’anthropologie du développement ?

L’APAD a 30 ans, c’est-à-dire le temps démographique d’une génération, celle qui avait porté l’objet « développement » dans la sphère des champs légitimes d’investigation, supplantée par une autre génération, qui cherche la distinction et donc impose tout naturellement d’autres objets. J’ai vu dans mon institution, l’Institut des hautes études internationales du développement (Genève), l’objet développement disparaître des objets identifiés institutionnellement notamment au sein du département d’anthropologie, au profit des études consacrées à la globalisation. Ce changement s’est accompagné d’un autre changement : le passage du français à l’anglais comme langue d’enseignement. Aujourd’hui les gens travaillent sur le sexe, la science et l’équité de genre dans le sport, sur la masculinité noire dans le capitalisme racial en crise, ou encore sur les expérimentations sur la qualité de la production industrielle de thé en Inde, pour citer trois recherches présentées récemment dans le département. Bien entendu les jeunes chercheurs ont compris les tendances du marché, ça fait déjà un moment qu’ils se sont repositionnés sur ce type d’objets, ce que reflètent d’ailleurs également les thèmes proposés dans les derniers colloques de l’APAD (moins d’ailleurs les thèmes généraux que les sujets abordés dans les groupes de travail). Je crois que quelqu’un a beaucoup fait pour accompagner cette transition de l’association, et renouveler ses objets tout en assurant un certain contrôle de qualité, c’est Mathieu Hilgers, malheureusement décédé beaucoup trop jeune et auquel j’aimerais rendre hommage ici.

L’objet développement avait de toute façon été abandonné par les membres fondateurs de l’APAD eux-mêmes puisque, assez rapidement je l’ai dit, nous avions commencé à l’étudier à travers d’autres prismes comme la corruption, l’État en construction, les questions foncières ou l’étude de la délivrance des services publics. J’aimerais signaler cependant quelques bons livres d’anthropologie du développement qui ont paru dans la décennie précédente, notamment le livre de David Mosse de 2005, Cultivating development, celui de Richard Rottenburg de 2009, Far-fetched facts, ou celui de Tania Li de 2007, The will to improve. Leur intérêt est d’ailleurs d’avoir retourné l’hypothèse apadienne de départ sur l’agentivité des bénéficiaires de l’aide pour étudier ce qui est tout à fait essentiel à mon avis, ce qui fait le plus sens politiquement si l’on tient compte des rapports de forces effectifs : l’agentivité des développeurs.

Haut de page

Bibliographie

Berthoud G., 1976, « L’identité et l’altérité. Pour une confrontation de l’épistémologie génétique et de l’anthropologie critique », Revue européenne de sciences sociales, n° 38-39, pp. 471-494.

Blundo G., 2015, La coproduction du retard. Anthropologie de l’aide budgétaire au Cameroun et au Niger, Paris, Agence française de développement, 45 p.

Cissé Fall M., 2016, « Gestion foncière et décentralisation au Sénégal dans le contexte des acquisitions foncières à grande échelle. Le cas de la commune de Ngnith dans le département de Dagana », thèse de doctorat en géographie, université Bordeaux Montaigne, université Gaston Berger, 373 p.

Crozier M., Friedberg E., 1977, L’acteur et le système. Les contraintes de l’action collective, Paris, Éditions du Seuil.

Diallo M., 2019, « Au cœur de la nature et de l’État. Une ethnographie de la cogestion de l’Aire Marine Protégée du Bamboung au Sénégal », thèse à l’École des hautes études en sciences sociales, école doctorale de l’EHESS 286, Anthropologie et sociologie, 401 p.

Ferguson J., 2006, Global Shadows: Africa in the Neoliberal World Order, Durham, Duke University Press.

Fioroni C., 2017, « Perplexed Employees and Powerless Managers. Neoliberal Effects in the Phosphate Kingdom of Jordan », PhD degree in anthropology and sociology of development, Graduate Institute of International and Development Studies, Thesis n° 1198, Geneva, 364 p.

Freud C., 1991, « Qu’attendent les bailleurs de fonds des anthropologues ? », Bulletin de l’APAD, n° 1, p. 22.

Geffray C., 1987, « Compte-rendu des débats et conclusion », in P. Geschiere et B. Schlemmer (textes réunis par), Terrains et perspectives. L’anthropologie face aux transformations des sociétés rurales, aux politiques et aux idéologies du développement, Leyde, Éditions de l’ORSTOM, pp. 415-442.

Geschiere P., 2007, « Witchcraft and Kinship among the Maka (S.E. Cameroon). Issues of Inequality and the Production of Knowledge », in T. Bierschenk et al., Une anthropologie entre rigueur et engagement. Essais autour de l’œuvre de Jean-Pierre Olivier de Sardan, Paris, APAD, Karthala, pp. 405-430.

Gordon R.J., 2018, The Enigma of Max Gluckman. The Ethnographic life of a “luckyman” in Africa, Lincoln, Nebraska University Press.

Laurent P.-J., 1996, « Le don comme ruse. Une traduction anthropologique de la coopération au développement », Dissertation doctorale en vue de l’obtention du titre de docteur en études du développement, université catholique de Louvain, 364 p.

Laurent P.-J., 1998, Une association de développement en pays mossi : le don comme ruse, Paris, Karthala.

Li T.M., 2007, The Will to Improve. Governmentality, Development, and the Practice of Politics, Durham, Duke University Press.

Luhmann N., 1997, « Globalization or World Society: How to Conceive of Modern Society », International Review of Sociology, n° 7(1), pp. 67-79.

Mathieu M., Lavigne Delville P., 2020, « L’impossible harmonisation des instruments budgétaires de l’État et des donateurs. Contradictions institutionnelles, bricolages et manipulations du "budget programme par objectifs" au Bénin (eau potable et assainissement de base) », Revue internationale de politique comparée, n° 27(2-3), pp. 137-163.

Marx K., 1948 [1848], Œuvres philosophiques, tome  V, « La loi sur les vols de bois », Paris, Alfred Costes Ed., pp. 117-185.

Mosse D., 2005, Cultivating Development. An Ethnography of Aid Policy and Practice, London, Pluto Press.

Olivier de Sardan J.-P., 1996, « La violence faite aux données. De quelques figures de la surinterprétation en anthropologie », Enquête, n° 3, pp. 31-59.

Olivier de Sardan J.-P., 2008, La rigueur du qualitatif. Les contraintes empiriques de l'interprétation socio-anthropologique, Louvain-La-Neuve, Academia-Bruylant.

Rottenburg R., 2006, Social Constructivism and the Enigma of Strangeness, in R. Rottenburg, B. Schnepel, S. Shimada (eds), The Making and Unmaking of Differences: Anthropological, Sociological, and Philosophical Perspectives, Bielefeld, Transcript, pp. 27-41.

Rottenburg R., 2009, Far-Fetched Facts. A Parable of Development Aid, Cambridge, The MIT Press.

Haut de page

Notes

1 Les historiens du mouvement trouveront, dans un livre qui réunit les communications à un colloque international organisé par l’ORSTOM et le Centre d’études africaines de Leyde sur l’anthropologie face aux transformations des sociétés rurales, un chapitre intitulé « compte-rendu des débats et conclusion » rédigé par Christian Geffray (1987). Ce chapitre présente la genèse des options apadiennes proposées par J.-P. Olivier de Sardan entre la conclusion des débats ouverts avec l’anthropologie économique (voir la polémique engagée avec C. Meillassoux et rapportée dans le compte-rendu) et les premières ouvertures programmatiques à l’objet « développement ».

2 Il y avait de nombreuses femmes dans le groupe (Elisabeth Paquot, Gudrun Lachenmann, Yasmine Marzouk, Marilou Mathieu, Véronique Dorner, Pascale Maïzi, Mirjam de Bruijn, Mariatou Koné, Laurence Boutinot, Fatoumata Ouattara…) et une histoire des débuts de l’APAD au féminin reste à faire. Elle devrait tenir compte des considérations suivantes. Même si l’APAD des débuts était capable, je l’ai montré, d’adapter la production de savoir à des considérations morales supérieures, elle était réticente à travailler à partir des catégories imposées par l’approche genre, massivement adoptées par les bailleurs de fonds à partir de cette époque. Cela privait les chercheuses femmes d’une « porte d’entrée » facilitée (même si on peut discuter sur son caractère « naturel ») dans le champ de la réflexion sur les questions de développement.

3 Concession minimale à la sociologie, inspirée notamment du livre L’acteur et le système de M. Crozier et E. Friedberg (1977), rarement cité mais très lu et très présent dans les esprits.

4 Notamment ce que j’appellerais maintenant, avec le recul des années, l’absence d’objectivité procédurale.

5 Je n’ai pas la place ici pour insister sur l’importance de cette grammaire des droits d’existence dans le positionnement des sociétés en transition, qui ne sont pas forcément attachées de manière viscérale au foncier mais le sont à l’idée que ceux qui utilisent ce qu’ils considèrent comme « leurs » ressources naturelles, leur fournissent en remplacement des moyens de vie de type salariat et avantages sociaux. Trois thèses récentes corroborent cette analyse : celle de C. Fioroni (2017) à propos de la Jordan Phosphates Mines Company qui extrait la roche phosphatée de manière industrielle sur le territoire coutumier des Hajaya, une tribu bédouine sédentarisée, qui a la priorité pour les emplois non qualifiés, les contrats de prestation, les soutiens financiers, l’accès au logement ; celle de M. Cissé Fall (2016) à propos de West African Farms, une société à responsabilité limitée productrice de légumes à destination des supermarchés anglais qui échange des droits de production sur une partie du patrimoine coutumier des exploitants de la commune rurale de Ngnith (delta du fleuve Sénégal) contre de nombreuses offres d’embauche saisonnières pour des emplois non qualifiés, très appréciés dans des contextes où l’accès au numéraire est de plus en plus essentiel pour faire face aux besoins de base. La thèse de M. Diallo (2019) illustre la même hypothèse mais pour une expérience moins heureuse. Elle souligne l’échec d’un projet de mise en défens d’une aire marine dans le delta du Sine Saloum (commune rurale de Dionewar, Sénégal) à générer suffisamment d’emplois liés au tourisme pour compenser l’accès perdu aux ressources de pêche et de mareyage pour les petits exploitants.

6 Pour ceux qui chercheraient des études sur ces thèmes, voir : https://laboratoire-citoyennetes.org/recit (consulté le 14 septembre 2021).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Pierre Jacob, « « Les convictions morales ont largement dominé les premières hypothèses théoriques apadiennes » »Anthropologie & développement, Hors-série | -0001, 97-106.

Référence électronique

Jean-Pierre Jacob, « « Les convictions morales ont largement dominé les premières hypothèses théoriques apadiennes » »Anthropologie & développement [En ligne], Hors-série | 2021, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anthropodev/1185 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anthropodev.1185

Haut de page

Auteur

Jean-Pierre Jacob

Jean-Pierre Jacob est anthropologue, professeur honoraire au Graduate Institute of International and Development Studies de Genève, membre associé du Pôle de recherche sur le foncier rural dans les pays du Sud (GIS, Montpellier) ; jean-pierre.jacob[at]graduateinstitute.ch

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search