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L’anthropologie du développement dans les dynamiques académiques de recherche en sciences sociales

Pratiques de l’anthropologie au Burkina Faso

Actualité d’une discipline aux fortes sollicitations sociales
Ludovic Ouhonyioué Kibora
p. 247-258

Texte intégral

Introduction

1En Afrique de l’Ouest, depuis les années 1990, l’expérience des interventions des sciences sociales dans les projets de développement a montré que les recherches en anthropologie peuvent aider à une compréhension optimale des perceptions et attentes des populations afin de mieux orienter les actions de développement. Cela a été démontré dans différents domaines tels que celui de la santé et de la lutte contre la pauvreté dans un pays « sous régime d’aide » (Lavigne Delville, 2016) comme le Burkina Faso. Il ne serait pas exagéré de dire que de telles interventions ont consacré une certaine renaissance de l’anthropologie qui du reste s’est trouvée au cœur de sollicitations diverses, aussi bien de la part des autres sciences sociales en crise d’explications adéquates des problèmes sociaux (Olivier de Sardan, 1991) que dans les attentes des politiques publiques. Restée dans l’ombre pendant longtemps en raison de l’absence de chercheurs nationaux et d’un cadre de formation académique, l’anthropologie a souvent été caractérisée par de nombreux Burkinabè comme étant une « discipline pro-coloniale », parce qu’elle n’était pratiquée depuis la période coloniale que par des chercheurs étrangers. En l’absence de parcours spécifique dans la principale université du Burkina Faso, à Ouagadougou, les premiers anthropologues nationaux ont été principalement formés en Europe, surtout en France. Le retour au pays d’un certain nombre d’entre eux allait coïncider avec la mise en œuvre des politiques de développement conduites dans les années 1990 sous les directives des institutions de Breton Woods (Banque mondiale, Fonds monétaire international). La mise en œuvre de certains programmes et projets nécessitant des informations pertinentes en provenance de la recherche en sciences sociales sur les réalités vécues par les populations a pu aider les plus sceptiques à reconsidérer leur regard sur l’anthropologie, qui commençait alors à passer de l’ombre à la lumière. Ce regain d’intérêt pour les recherches en anthropologie et sociologie a correspondu avec la naissance de l’Association « euro-africaine » pour l’anthropologie du développement et du changement social (APAD), en 1991, qui met l’accent sur les recherches qualitatives des dynamiques du changement social. Cette association, qui a tenu son colloque biennal en 2010 à Ouagadougou (Burkina Faso), a contribué à donner un autre intérêt pour les recherches qualitatives en sciences sociales à travers ses publications régulières, ses rencontres scientifiques. Il s’agit, à partir d’expériences vécues au Burkina Faso et d’enquêtes rapides auprès d’anthropologues burkinabè, de montrer à travers cet article les contraintes liées au cheminement institutionnel de la discipline et, parallèlement, la contribution de l’APAD à sa visibilité et au changement de perceptions sur la discipline.

L’absence de formation en anthropologie au Burkina Faso jusqu’à une période récente

2L’université Joseph Ki-Zerbo de la capitale burkinabè est la première université publique du pays. Elle a adopté ce nouveau nom de baptême en 2015 pendant la transition politique au Burkina Faso (Hagberg et al., 2017, 2019). Anciennement université de Ouagadougou, elle a été créée en 1974 et comptait à l’époque 374 étudiants1. L’université de Ouagadougou est née sur les cendres de l’Institut supérieur de formation, créé en 1965, qui lui-même est devenu Centre d’enseignement supérieur en 1969 (Somé, 2009). Elle a mis du temps à disposer de nombreuses filières académiques, afin de bénéficier de cette appellation d’université. Elle est actuellement la plus grande université publique du Burkina Faso parmi la vingtaine que compte le pays. Les sections lettres et sciences humaines sont celles qui ont commencé à fonctionner dès les premières heures, avec l’appui des « coopérants », appellation courante des enseignants étrangers, dont la plupart venaient de France. L’université a connu sa première restructuration importante en 1985, sous le régime révolutionnaire du président Thomas Sankara. En Effet, c’est à partir de cette période que l’on assiste à la multiplication des instituts et des écoles. On assiste alors à la naissance de l’Institut des sciences humaines et sociales (INSHUS) à côté de l’Institut supérieur des lettres, des langues et des arts (INSULLA). Les curriculums de ces deux instituts avaient des enseignements d’anthropologie, aux détours de certains modules qui étaient exclusivement assurés par des « coopérants ». L’anthropologie était donc une discipline très peu connue, et enseignée plutôt de façon subsidiaire.

3Le fait que « ce regard éloigné » (Lévi-Strauss, 1983) soit le monopole des seuls « coopérants » était diversement perçu et compris.

Il y a aussi le fait qu’elle est perçue comme une affaire des « Blancs », puisque pendant longtemps les recherches ont été essentiellement menées par ces « Blancs » sur nos sociétés considérées comme traditionnelles, « sauvages ». L’émergence d’anthropologues « locaux », qui se saisissent désormais des faits « traditionnels » mais aussi « modernes » est une rupture qui n’est pas encore effective dans les rapports à la discipline. (entretien avec S.Z., anthropologue, chercheuse, Ouagadougou, 9 mai 2021)

4D’aucuns estimaient que ces enseignants étrangers, dans le but d’en faire leur chasse gardée, ne souhaitaient pas voir naître une élite nationale qui leur disputerait le terrain. La question de l’anthropologue chez soi (Ouattara, 2004 ; Bila, 2009) était perçue autrement. De l’autre côté, des nationaux qui ne comprenaient pas grand-chose à cette discipline qu’ils assimilaient à une complice de la colonisation, ne voyaient pas non plus l’importance de son adoption dans le milieu académique. Ces querelles d’interprétation, voire de positionnement, qui n’étaient pas portées ouvertement dans le débat public, ont certainement eu un effet sur la non-prise en compte de la discipline dans les curriculums de cette université naissante. De nos jours, aucun parcours académique spécifique n’existe en anthropologie. En effet, l’unité de formation et de recherche en sciences humaines (UFR/SH) qui était censée accueillir le premier département d’anthropologie fut initialement composée de quatre départements : histoire et archéologie ; géographie ; sociologie ; philosophie et psychologie.

5De plus, l’absence d’enseignants nationaux dans la discipline était aussi un frein à l’ouverture d’un parcours en anthropologie. Il a fallu attendre que des étudiants ayant effectué un parcours de premier et de second cycle en lettres, philosophie, sociologie, histoire, etc. décident de s’inscrire dans des universités à l’extérieur du pays pour ensuite revenir comme enseignants-chercheurs et chercheurs afin que l’on puisse disposer d’un certain nombre d’anthropologues bataillant pour imposer la discipline dans le cadre académique.

6Les trajectoires ne furent pas aisées au vu des réalités du terrain où le nombre d’étudiants croissait d’année en année de façon exponentielle. Avec moins de 500 étudiants à sa création, l’université Joseph Ki-Zerbo compte de nos jours 50 836 étudiants (Burkina Faso, 2021, à paraître). Cette situation a obligé les anthropologues à se consacrer au renforcement des capacités des autres filières de formation. En droit et en médecine, aussi bien qu’en lettres et en sciences humaines, le cours d’anthropologie est présent à tous les niveaux de formation, comme pour pallier les insuffisances de ces autres disciplines (Olivier de Sardan, 1991).

7Cette sorte de reconnaissance place la discipline au cœur de sollicitations multiples. En se concentrant sur ces interventions d’appui aux autres disciplines, les rares anthropologues nationaux se trouvent alors dispersés au point de ne pas être en mesure de constituer « une masse critique » permettant une autonomisation académique de l’enseignement d’anthropologie. Après presque un demi-siècle d’existence, des obstacles réels et des barrières mentales n’ont pas permis l’ouverture d’un département d’anthropologie dans la première université du Burkina Faso. Les quelques anthropologues qui s’y trouvent sont très occupés à participer à l’enseignement et à l’encadrement des milliers de sociologues en formation dans les autres universités publiques et privées à travers le pays, ce qui ne leur laisse pas le temps d’œuvrer pour une autonomisation quelconque de la discipline. Du côté du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST), l’anthropologie a connu des fondements plus anciens même si l’accroissement du nombre d’anthropologues y est demeuré timide.

Une présence plus manifeste dans les organismes de recherche

8Le CNRST, qui a adopté son premier plan stratégique de la recherche en 1995, a eu l’audace de créer le premier département de recherche en anthropologie sous la dénomination suivante : département de socio-économie et d’anthropologie du développement (CNRST, 1995 ; Somé, 2009 ; Gomgnimbou, 2013). Comme on peut le constater, ce baptême coïncide avec la naissance de l’APAD, à laquelle certains chercheurs, comme l’ethnomusicologue burkinabè O. Kaboré, avaient pris part. En outre, il est précisé sur le site web du CNRST que c’est la détermination de G. Le Moal2 (Coquet, 2011), l’un des premiers directeurs dudit centre, qui a permis sa création avant que le premier Burkinabè, M. Poussy, ne prenne sa direction en 19693. L’anthropologie était donc au commencement de la recherche en sciences sociales et humaines au CNRST. Le CNRST a continué à délivrer les accréditations de recherche et à entretenir des relations de partenariat avec des chercheurs et des institutions de recherche étrangers, notamment le CNRS et l’IRD (ex-ORSTOM) en France. Jusqu’au début des années 2000, il y avait environ cinq anthropologues au CNRST, tous à l’Institut des sciences des sociétés (INSS) qui, jadis, à la création du centre, était l’un des premiers instituts de recherche. Dans différents parcours des lettres et sciences humaines de l’université de Ouagadougou, des enquêtes ethnographiques menées par des étudiants, sous la conduite des enseignants en anthropologie, sociologie, littérature orale et ethnomusicologie, avaient développé chez eux un certain amour pour l’anthropologie comme outil d’approfondissement des connaissances sur leur propre société. Toutefois, l’absence d’option académique freinait les ambitions sans pour autant démotiver les plus téméraires qui parvenaient à franchir les obstacles.

En 1re et 2e année d’université, j’ai bénéficié d’un cours d’anthropologie qui a suscité en moi un intérêt particulier pour cette discipline et un désir de poursuivre des études de 3e cycle en anthropologie. En année de maîtrise de sociologie j’ai été recrutée comme stagiaire dans une équipe de recherche de l’IRD composée essentiellement d’anthropologues de la santé. Lorsque après ma maîtrise je devais entreprendre mes études de 3e cycle, le directeur de l’équipe de recherche, qui fut aussi mon directeur de master et de thèse, et enseignant au département d’anthropologie de l’université de Provence en France, m’a proposé de m’inscrire en anthropologie ; une proposition que j’ai acceptée sans hésiter. (entretien avec S.Z., anthropologue, chercheuse, Ouagadougou, 9 mai 2021)

9Quelle que soit la volonté de l’étudiant burkinabè, tant que des opportunités ne s’offrent pas à lui à l’extérieur du pays, il ne peut pas embrasser une carrière d’anthropologue. Il y a visiblement un changement de paradigme par rapport aux considérations :

L’option de faire des études en anthropologie est liée aux opportunités qui ont été offertes en termes de bourse de formation disponible et le profil du promoteur de thèse […]. Ma directrice de thèse est anthropologue, ce qui m’a amené à préparer une thèse d’anthropologie (entretien avec Z.R., anthropologue, chercheur, Ouagadougou, 15 mai 2021)

10Les propos de nos interlocuteurs, tous issus de l’université de Ouagadougou, montrent à quel point en l’absence d’accompagnement d’un cadre académique national il faut plutôt compter sur des opportunités ouvertes vers l’extérieur pour parfaire sa formation si on veut faire de l’anthropologie. Le rythme timide avec lequel les troisièmes cycles universitaires ont ouvert leurs portes au Burkina Faso dans les domaines des sciences humaines n’a pas favorisé le choix de nombreux apprenants, même lorsqu’ils avaient été séduits par quelques lectures ou enseignements reçus en marge d’autres parcours. C’est ce qu’exprime cette chercheuse burkinabè dans les propos ci-dessous :

Lors de ma formation de DEA en France, j’avais la possibilité de choisir entre la sociologie et l’anthropologie. J’ai préféré l’anthropologie parce que les fondements théoriques de l’anthropologie font d’elle une science proche du vécu des acteurs sociaux et cela répondait parfaitement à ce que je voulais faire dans le domaine des sciences sociales. J’y ai aussi été encouragée par mes directeurs de mémoire de maîtrise et de DEA. (entretien avec L.T., socio-anthropologue, chercheuse, Bobo Dioulasso, 18 mai 2021)

11Toutefois, après ces parcours initiatiques de formation à l’étranger, un autre challenge s’offre aux anthropologues burkinabè une fois retournés au pays. Comment se faire une place dans l’univers académique et de la recherche ? Comment se construire un avenir dans un environnement théoriquement favorable mais « confronté aux réalités du terrain » parce qu’on a besoin d’eux un peu partout ? Des sollicitations multiples d’accompagnement des autres disciplines réduisent leur ardeur à travailler pour une quelconque autonomisation.

12Une autre étape faite de volonté et de persévérance reste à franchir. Au-delà du milieu académique, le contexte social est favorable au point que l’anthropologue est considéré comme disposant de solutions immédiates à la résolution des crises et autres problématiques sociétales. Ainsi les années 1990 avec la pandémie du VIH/sida, ou encore la mise en œuvre des programmes d’ajustement structurel des institutions financières internationales (Meier et Raffinot, 2005), ont démontré la nécessité d’avoir une autre lecture des perceptions et attentes des populations, chose que l’anthropologie était censée bien faire.

13Ce tournant est amorcé grâce à une évolution des méthodes et des objets d’une nouvelle anthropologie dans le monde qui influence fortement la pratique au Burkina Faso.

C’est dans le courant des années 1980 qu’on peut situer l’émergence, au sein des études africaines, et cette fois-ci autant en Afrique qu’en Europe, d’un courant socio-anthropologique rénovateur, qui a puisé sans complexe ses thèmes dans les disciplines connexes (sociologie, science politique), mais qui a fait fructifier la partie productive de l’héritage méthodologique de l’ethnographie (l’enquête de terrain) tout en abandonnant sa partie improductive (l’ethnie, et au-delà, le culturalisme). (Olivier de Sardan, 2007 : 546)

14Alors, un nouvel attrait pour la discipline est réel et s’impose avec les sollicitations aussi bien des agences de développement que des pouvoirs publics pour mieux adapter les interventions aux réalités des populations (Lavigne Delville, 2011 ; Hagberg et Ouattara, 2013 ; Copans, 2018). L’absence de parcours spécifique en anthropologie dans les universités est compensée par le fait que, désormais, des enseignements d’anthropologie sont contenus dans presque tous les curriculums, même si, faute de ressources humaines disponibles, ils sont souvent dispensés par des sociologues ou des philosophes. Ce changement de perception de la discipline va soutenir la détermination d’une nouvelle génération d’anthropologues à créer un cadre de formation autonome. Leur participation à l’APAD a certainement été une source de motivation importante. Difficilement, mais par l’entêtement de certains chercheurs, l’anthropologie s’installe dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique, même si le contraste avec les autres disciplines des lettres et sciences sociales reste encore important.

Une institutionnalisation à l’université

Les universitaires anthropologues burkinabè ont fait la promotion de la sociologie au détriment de l’anthropologie. Ce n’est que récemment qu’ils ont commencé à ouvrir des départements d’anthropologie et à proposer également des formations dans ce domaine. (entretien avec N.P., socio-anthropologue, enseignant-chercheur, Bobo Dioulasso, 18 mai 2021)

15Les propos de cet enseignant recruté il y a cinq ans dans une université publique sont certes réels mais ils méconnaissent les difficultés qu’ont rencontrées ses « ainés » qui ont tenté de créer un département d’anthropologie bien auparavant. Ce n’est pas souvent la volonté qui a fait défaut, mais surtout les moyens matériels et humains dans un environnement hostile. Alors, de guerre lasse, beaucoup ont vite fait d’abandonner ce rêve pour se fondre dans les autres départements. Attitude réaliste face à l’adversité ambiante.

16Le premier département d’anthropologie va ainsi voir le jour à 365 km de la capitale burkinabè à l’université Nazi Boni de Bobo Dioulasso, grâce à la témérité d’un anthropologue membre de l’APAD (Patrice Toé) et qui a activement contribué à la réussite du colloque de 2010 à Ouagadougou.

17Revenu de ses études au début des années 1990, il s’est retrouvé seul anthropologue, voire seul spécialiste en sciences humaines, dans une université polytechnique au sein d’un institut de développement rural. Cette université récemment baptisée (en 2017) du nom du célèbre homme politique et homme de lettre burkinabè Nazi Boni était entièrement dévolue aux sciences dites « dures ». Le 9 septembre 1995, le décret n° 95-340/PRES/MESSRS crée le Centre universitaire polytechnique de Bobo-Dioulasso (CUPB) ; le 16 mai 1997, adoption du décret n° 97-254/PRES/PM/MESSRS portant transformation du CUPB en université polytechnique de Bobo-Dioulasso (UPB)4. C’est l’institut de développement rural qui a été la porte d’entrée de P. Toé, qui a su développer son agency/agentivité (Giddens, 1979 ; Sewell, 1992 ; Long, 1992 ; Guilhaumou, 2012) dans un environnement où sont maîtres des spécialistes de l’environnement, de la forêt, de l’agriculture, des ressources animales, etc. Il parviendra à tracer son chemin dans le master de développement rural en initiant une option « sociologie et économie rurale » avec la précision « spécialité : anthropologie et gestion des ressources naturelles ». C’est dans le cadre de cette agentivité qu’il va séduire et entraîner d’autres collègues dans sa dynamique.

L’agency renvoie alors à une puissance d’agir qui n’est pas une volonté inhérente au sujet, plus ou moins attestée, mais le fait d’une individue ? Qui se désigne comme sujet sur une scène d’interpellation marquant la forte présence d’un pouvoir dominant. (Guilhaumou, 2012 :27)

18Ces propos en lien avec l’agentivité féminine conviennent bien au combat de l’anthropologue solitaire dans des équipes pluridisciplinaires dans un univers où il demeure encore peu connu. Voilà l’appréciation qu’en donne un collègue :

L’anthropologie n’est pas connue du grand public par le fait de l’histoire récente de l’enseignement de cette discipline dans les universités du Burkina Faso. À ce jour [en 2021], les anthropologues de niveau doctorat sont formés à l’extérieur du pays. La discipline semble être sollicitée surtout par les ONG et les agences de développement qui veulent connaître les pratiques et les usages des populations présentes dans leurs zones d’interventions. (entretien avec Z.R., anthropologue, chercheur, Ouagadougou, 15 mai 2021)

19Ainsi, après plus de deux décennies de persévérance et de lutte acharnée, il a pu porter sur les fonts baptismaux le tout premier département d’anthropologie dans une université publique du Burkina Faso. Ce département, qui a enregistré sa quatrième promotion constituée d’un millier d’étudiants en 2021, a démarré à sa création avec environ 200 étudiants. Certes à l’opposé de leurs devanciers qui ont choisi d’embrasser cette discipline à partir du 3e cycle, ceux qui s’inscrivent en première année d’anthropologie ne savent pas tous forcément ce que cette formation leur réserve dans la vie, mais dans le lot croissant des étudiants ils sont de plus en plus conscients des opportunités dont ils peuvent désormais bénéficier. Le challenge est de pouvoir consolider cet acquis en trouvant des solutions aux conditions d’accueil et de formation.

20La réalité est que ce département fonctionne dans des infrastructures précaires et les deux tiers des enseignements sont assurés par des vacataires. Malgré ces manquements, la création de ce département a eu le mérite de faire descendre l’anthropologie des cimes et de démythifier les perceptions qui jadis entouraient l’enseignement et la pratique de la discipline au Burkina Faso à un niveau basique. Cette situation a du reste fait des émules, puisque le tout nouveau centre universitaire de Manga dans la région du Centre Sud (Hien, 2020) a inscrit une option anthropologie dès la première année. Comme à Bobo Dioulasso il y a de cela quelques années, nous avions aussi participé à la rédaction des curriculums de cette université ouverte fin 2019 et dirigée par un philosophe qui enseignait depuis quelques années l’anthropologie à l’université Nazi Boni.

21C’est donc à travers ces initiatives individuelles que le Burkina Faso va bénéficier dans les années à venir des premiers anthropologues essentiellement formés sur place dès le début de leur cursus universitaire. On assiste alors à une réappropriation d’une discipline longtemps considérée comme accessible seulement à ceux qui avait la chance d’obtenir une bourse pour l’étranger. Ces actions sont aussi soutenues par des cadres d’expression qui encouragent les jeunes chercheurs. C’est en cela que les colloques de l’APAD organisés au Burkina Faso, comme ce fut le cas en 2010, ou dans un pays voisin (Cotonou 2015) constituent des levains importants pour le développement de la discipline.

L’APAD et le Burkina Faso

22C’est justement après le colloque de Ouagadougou que l’idée de créer une rencontre mensuelle qui associe l’APAD à l’organisation d’un séminaire scientifique est née. Sous la coordination de chercheurs de l’IRD Ouagadougou, de l’université Joseph Ki-Zerbo et de l’INSS, il s’est agi de créer un cadre d’échanges qui privilégie la prise de parole par les jeunes étudiants. Ainsi, même lorsque des chercheurs seniors faisaient des présentations d’articles, la modération était généralement assurée par les étudiants. Ce cadre qui s’est installé dans la salle de lecture de l’Institut des sciences des sociétés (INSS) venait ainsi s’ajouter au séminaire mensuel (« les séminaires de l’INSS ») de cet institut, en ouvrant ses portes à tous ceux qui au Burkina Faso désiraient échanger sur les sciences sociales avec un accent particulier sur la socio-anthropologie.

23C’est ainsi que l’Institut des sciences des sociétés, dont les premiers chercheurs avaient participé aux réflexions pour la création de l’APAD (O. Kaboré, chercheur INSS aujourd’hui à la retraite, a participé à la réunion initiale organisée par J.-P. Olivier de Sardan en 1991 à Paris), relançait la visibilité de l’APAD grâce à ce cadre d’échanges. Cette initiative bimensuelle de rencontres scientifiques dénommée « 3SB » (séminaire des sciences sociales du Burkina Faso) organisée autour de présentations de projets d’articles et/ou de publications de chercheurs et d’étudiants a permis de mieux faire connaître l’anthropologie, car même dans le milieu de la recherche ce niveau de connaissance n’était pas évident.

24L’APAD contribue à donner du sens à l’expression de l’anthropologie et des sciences sociales voisines au Burkina Faso. Le service de documentation de l’INSS, qui depuis les années 1990 a reçu régulièrement les publications de l’association, peut témoigner de l’engouement que les étudiants ont pour celles-ci.

De nombreux étudiants viennent ici en disant que leur professeur leur a demandé de rechercher des numéros de la revue Anthropologie du développement pour préparer un dossier ou un exposé. C’est comme ça que j’ai moi-même découvert que la revue existe depuis longtemps et a changé de format. (entretien avec K.S., documentaliste, CNRST/INSS, Ouagadougou, 9 mai 2021).

25Les anthropologues qui participent de l’institutionnalisation de la discipline et de sa visibilité au Burkina Faso ont tous été adhérents à l’APAD à un moment ou à un autre de leur parcours académique et/ou professionnel. C’est un point positif à inscrire au compte des acquis de cette association trentenaire. Dans le tout premier Bulletin de l’APAD, l’ethnomusicologue O. Kaboré (1991 : 1) formulait le vœu suivant :

Si notre présente association prend corps et fait tache d’huile, sa démarche pourra impulser un nouveau courant de pensée, une philosophie nouvelle face aux problèmes de développement tels qu’ils se posent dans nos pays africains et singulièrement au Burkina Faso. Elle peut constituer une bouée de sauvetage qui aidera les chercheurs africains à valoriser et faire prévaloir leurs idées dans un dialogue franc avec les développeurs.

26Au vu de ce qui se passe sur le terrain on peut considérer que le pari est tenu. L’action menée par P. Toé, F. Ouattara, S. Hagberg, etc., depuis le colloque 2010 de l’APAD tenu à Ouagadougou, a permis de nouer de nombreuses collaborations de recherche qui renforcent l’engouement de nombreux jeunes chercheurs pour cette discipline.

Conclusion

27Les problématiques sociétales auxquelles fait face le Burkina Faso en pleine transformation rendent plus que nécessaire la pratique de l’anthropologie en tant que discipline holistique qui permet de saisir le sens des expressions sociales au plus près des réalités. Cette science, qui séduit par son exploitation des données empiriques, a certes eu un cheminement institutionnel difficile au Burkina Faso, faute d’avoir bénéficié d’un accompagnement conséquent, mais elle est sur la voie de l’affirmation de soi grâce à des engagements individuels et collectifs. Après avoir trainé pendant longtemps au pied le boulet de « science colonialiste », l’engouement d’une génération de chercheurs nationaux pour cette discipline démontre à souhait que « […] l’anthropologie peut être aussi une science sociale de l’actualité, de l’engagement et de la reconsidération éthique » (Copans, 2007 : 13). Les crises sociales diverses, les désirs de transformations sociales, la créativité d’une jeunesse de plus en plus nombreuse, etc. nécessitent une nouvelle forme de connaissance et de réflexivité afin de trouver des réponses adaptées au vécu des hommes.

28C’est pourquoi l’anthropologie est bien positionnée pour accompagner de tels défis au Burkina Faso à partir d’un ancrage institutionnel permanent. Les collaborations développées à travers des cadres associatifs comme l’APAD sont des opportunités pour renforcer les connaissances, peaufiner les méthodes et consolider des acquis qui produisent du sens. Les données empiriques conduisent nécessairement à l’autocritique et au renouvellement théorique. C’est face à une telle responsabilité que les anthropologues et socio-anthropologues burkinabè semblent fonder leur engagement, souvent dans un contexte de dénuement matériel pour la formation de jeunes apprenants. Cette génération d’anthropologues s’engage à déconstruire les idées reçues et à s’investir dans une « forme originale d’anthropologie, d’une forme africanisée par les premiers concernés, les chercheurs africains en sciences sociales » (Copans, 2007 : 13.).

  • 5 Slogan courant au temps du pouvoir révolutionnaire du président burkinabè Thomas Sankara (1984-1987 (...)

29La multiplication des formes d’usages sociaux de l’anthropologie donne de la matière à la génération des anthropologues formés dans les années 1990 en Occident, assez de tonus pour « oser inventer !5 ». L’anthropologue n’est plus vu comme « celui qui fait le travail du Blanc » (Tonda, 2012 : 9), mais comme celui qui aide à trouver des solutions aux problèmes multiples par réflexivité décomplexée. Ce nouveau départ est favorisé du reste par la naissance d’une nouvelle anthropologie du développement qui ne traîne pas les accusations d’une ethnologie classique (Olivier de Sardan, 2007) sur un continent qui veut tourner la page.

30La nécessité de s’approprier une discipline et de procéder à une réinvention théorique permanente est une intention qui anime cette nouvelle génération d’anthropologues made in Burkina Faso.

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Notes

1 Présentation de l’université : https://www.univ-ouaga1.gov.bf/presentation (consulté le 3 avril 2021).

2 Voir : http://www.cnrst.bf/index.php/historique/ (consulté le 3 avril 2021).

3 Ce premier directeur burkinabè est du reste arrivé après les mandats de G. Le Moal (1950-1962), G. Savonnet (1963-1966), M. Cartry (1966-1967) et enfin M. Izard (1968-1969) (Casajus et Viti, 2012 ; Gomgnimbou, 2013).

4 Voir : https://www.univ-bobo.gov.bf/presentation1 (consulté le 2 avril 021).

5 Slogan courant au temps du pouvoir révolutionnaire du président burkinabè Thomas Sankara (1984-1987).

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Pour citer cet article

Référence papier

Ludovic Ouhonyioué Kibora, « Pratiques de l’anthropologie au Burkina Faso »Anthropologie & développement, Hors-série | -0001, 247-258.

Référence électronique

Ludovic Ouhonyioué Kibora, « Pratiques de l’anthropologie au Burkina Faso »Anthropologie & développement [En ligne], Hors-série | 2021, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anthropodev/1265 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anthropodev.1265

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Auteur

Ludovic Ouhonyioué Kibora

Institut des sciences des sociétés, CNRST ; Burkina Faso ; ludovic.kibora[at]inss.gov.bf

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

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