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Anthropolémiques

La gouvernementalité du désir : un chantier pour l’anthropologie de la santé

The governmentality of desire: a project for the anthropology of health
Elsie Mégret

Texte intégral

1Le 16 janvier dernier, lors d’une conférence de presse, Emmanuel Macron a présenté, en réaction à l’observation d’une forte baisse du taux de natalité en France, l’objectif national d’un « réarmement démographique ». Depuis, le gouvernement a annoncé la mise en place d’un « grand plan de lutte contre l’infertilité » comprenant un bilan de fertilité pour les femmes et les hommes à l’âge de 25 ans, remboursé par la Sécurité sociale, une revalorisation financière du congé parental (renommé congé de naissance), la possibilité d’un congé pour les couples en parcours de procréation médicalement assistée (PMA) ainsi que le financement d’études sur les perturbateurs endocriniens. Ces mesures ont été, dans l’ensemble, amenées comme une réponse étatique à l’identification par les pouvoirs publics des difficultés rencontrées par les personnes souhaitant s’engager dans un projet procréatif. Elles visent donc à « modifier les conditions d’exercice du choix individuel » (Dubuisson-Quellier, 2016) afin de favoriser la réalisation d’un désir, celui de procréer.

2Michel Foucault (2004) a montré qu’à partir du xixe siècle, le désir est conçu comme une réponse individuelle à une aspiration collective. Ce désir est perçu comme devant être façonné afin de rendre service à la population générale. Le désir individuel est alors orienté par le biais de mesures socio-sanitaires qui visent à favoriser ou à contraindre, à distance, les corps et les conduites. En partant d’un détour historique par les positions natalistes et familialistes du xxe siècle, cette contribution suggère que les mesures associées au « réarmement démographique » s’appuient sur une gouvernementalité du désir qui, en matière de santé reproductive, s’inscrit dans des logiques inégalitaires, en même temps qu’elles responsabilisent les femmes et naturalisent le désir d’enfant.

La reprise d’une rhétorique du déclin

  • 1 Papon S., « Depuis 2015, la mortalité infantile en France est supérieure à la moyenne européenne », (...)
  • 2 Larrère M., « Lâchez nos ovaires, ouvrez les frontières », L’Obs, 18 janvier 2024, www.nouvelobs.co (...)

3Dans son discours, le chef de l’État français a qualifié l’infertilité de « fléau ». Cette notion fait écho aux initiatives et rhétoriques de groupes hygiénistes et natalistes qui souhaitaient au début du xxe siècle lutter contre la dépopulation en s’attaquant aux fléaux causés par l’urbanisation et la société industrielle, tels que l’alcoolisme, la mortalité infantile ou la syphilis. Toutefois, face à la crainte de la dépopulation, le gouvernement actuel n’a pas fait le choix d’une lutte contre la mortalité infantile, mais bien celui d’une lutte contre l’infertilité. Pourtant, selon l’Insee, depuis 2015, le taux de mortalité infantile en France augmente et se situe aujourd’hui au-dessus de la moyenne européenne1. Dès 2019, la moyenne nationale est même dépassée en outre-mer, comme en Guyane ou à Mayotte, ainsi que dans certains départements métropolitains comme la Seine-Saint-Denis. Selon la démographe Magali Barbieri (2013), l’augmentation du taux de mortalité sur ces territoires peut être attribuée à un moins bon suivi de la grossesse ainsi qu’à un accès plus difficile aux soins obstétriques. Le département de la Seine-Saint-Denis accueille par ailleurs une population migrante précarisée, éloignée des soins et victime de traitements inégalitaires opérés sur la base des conceptions ethno-raciales (Niel, 2011 ; Virole, 2023). Les incessantes remises en cause de l’aide médicale d’État (Musso, 2017), loin de se saisir de ces constats d’inégalités, tendent au contraire à les renforcer en limitant un peu plus encore l’accès aux soins. Plus largement, l’Europe est traversée par des positions hostiles à l’immigration portées par des groupes politiques de droite et d’extrême droite. En France, ces positions sont légitimées par une rhétorique du risque, celui d’un déclin civilisationnel et culturel associé à l’accueil d’une population étrangère, notamment musulmane (Lans, 2021). Dans une tribune intitulée « Lâchez nos ovaires, ouvrez les frontières »2, l’historienne Mathilde Larrère souligne que ce « réarmement démographique » engage de nouveaux traitements différentiels sur la base de la citoyenneté, puisque le gouvernement encourage d’un côté la naissance d’enfants « français », tout en limitant de l’autre l’accroissement démographique du pays via l’immigration. À bas bruit, les lois et mesures qui entourent ce réarmement s’appuient donc sur une rhétorique du déclin national reproduisant, en certains points, des postures eugénistes de « race » et de « classe » qui se sont développées tout au long du xxe siècle (Stoler, 2005).

Sur la voie des politiques familialistes

  • 3 UNAF, “Fort désir d'enfant, Fécondité en baisse, que se passe-t-il ? », dossier de presse, 14 janvi (...)
  • 4 Alliance nationale…, Programmes, Statuts, 1897 : 3, cité par De Luca Barrusse (2009).
  • 5 Journal officiel du 6 mars 1914, Sénat, rapport - suite de la 1ère délibération sur la proposition (...)
  • 6 Ces questions ont notamment été formulées par des femmes sur les réseaux sociaux et ont pour beauco (...)
  • 7 France Info, « Questions politiques », émission du 21/01/2024, https://www.francetvinfo.fr/replay-m (...)

4Certains discours politiques et médiatiques affirment que la baisse du taux de natalité en France métropolitaine serait majoritairement causée par l’existence d’obstacles concrets rencontrés par les individus et les familles dans la réalisation d’un désir d’enfant. Dans un rapport publié en 20213, l’Union nationale des associations familiales (UNAF), un réseau associatif et groupe d’intérêt proche depuis 1945 des pouvoirs publics, souligne à cet égard que « si les familles ont moins d’enfants, ce n’est pas par manque d’envie d’en avoir », mais en raison de conditions financières, matérielles et professionnelles défavorables à la réalisation de ce désir. La présidente de l’UNAF invite ainsi à une « relance de la politique familiale » permettant de mieux concilier vie familiale et vie professionnelle. La mesure d’un écart entre le désir d’enfant et sa réalisation effective sert ici à défendre des lignes politiques anciennes portées dès le début du xxe siècle par des associations et groupes d’influence familialistes ayant joué un rôle central dans la formation du droit de la famille (Lenoir, 1986). Dès sa création en 1896, le groupe politique et conservateur de L’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française porte dans son projet associatif le souhait « d’attirer l’attention de tous sur le danger que la dépopulation fait courir à la nation française et de provoquer des mesures fiscales ou autres propres à augmenter la natalité4 ». L’historienne et démographe Virginie De Luca Barrusse (2009) montre que la création de cette association par « l’élite républicaine méritocratique et patriotique » suscite l’émergence d’autres organisations locales et nationales regroupant des pères et mères de familles nombreuses et revendiquant une meilleure assistance de l’État. Sous l’influence de L’Alliance, le Sénat adopte en 1912 une loi visant à combattre la dépopulation par la natalité. Les modes d’action de cette loi seront débattus et donneront lieu à des positions en faveur du renforcement de la répression de l’« avortement criminel » et de la « propagande anticonceptionnelle »5. Certains membres des groupes familialistes les plus influents se retrouveront en 1920 au sein du Conseil supérieur de la natalité et participeront à la mise en place de mesures fiscales et sociales en faveur des familles de trois enfants ou plus. L’annonce récente d’une revalorisation financière d’un congé de naissance semble suivre la voie de ces politiques natalistes et familialistes dans la mesure où il s’agit de réengager l’État comme soutien aux familles avec enfants. Néanmoins, cette revalorisation financière s’accompagnerait d’une limitation à six mois. Une telle disposition viserait donc à remettre très vite les parents sur le marché du travail, et sans véritablement répondre à d’autres questionnements quant au mode de garde ou aux effets de la parentalité sur les carrières et le salaire des femmes6. Les références aux inégalités professionnelles de genre ne sont néanmoins pas totalement absentes du discours du gouvernement. La ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, a notamment affirmé à l’antenne de France Inter7, à propos du « réarmement démographique », vouloir en premier lieu combattre ces inégalités professionnelles afin que les femmes n’aient pas à « renoncer » ou à « retarder » leur désir de grossesse. Néanmoins, les mesures en faveur de l’égalité salariale sont ici moins pensées à travers l’acquisition de droits individuels qu’à travers une politique familiale. Il s’agit avant tout pour l’État de proposer de meilleures conditions matérielles à la réalisation d’un désir d’enfant, lequel s’articule, comme le montre l’anthropologue Nicoletta Diasio (2009) au « faire famille ». Toutefois, il semblerait que pour le gouvernement, tous les désirs de « faire famille » ne se valent pas. En témoigne la restriction du droit du sol et du regroupement familial dans la récente loi du 26 janvier 2024 pour « contrôler l’immigration et améliorer l’intégration ». De la même manière, à l’exception du congé pour les couples en parcours de PMA (désormais ouvert à toutes les femmes), les mesures prises dans le cadre du « réarmement démographique » ont jusqu’ici exclu toute réflexion relative à d’autres parentés ou d’autres modèles familiaux en dehors du couple hétérosexuel.

Le désir d’enfant, toutes responsables ?

  • 8 Ibid., 29 min 30 s.

5À partir des slogans de prévention et de lutte contre la consommation de tabac et d’alcool des années 1980, l’historien Luc Berlivet (2013) montre que les campagnes médiatiques et sanitaires d’éducation à la santé contribuent à rendre les individus « capables de reconnaître les risques qu’ils encourent et de les affronter, notamment en les verbalisant, avant de transformer leur pratique en conséquence ». L’annonce d’une possible généralisation d’un examen gynécologique et d’un spermogramme dès l’âge de 25 ans semble suivre cette logique de verbalisation des risques amenant à une rectification des pratiques individuelles de santé reproductive. Une nouvelle fois, lorsque la ministre Aurore Bergé affirme à l’antenne publique8 : « On a des femmes qui disent “En fait, je vais attendre deux, cinq, dix ans, et je vais attendre jusqu’à un moment où ce sera peut-être trop tard, car je ne serais plus en capacité d’avoir un enfant” », elle justifie les mesures du « réarmement démographique » par la nécessité d’une conscientisation, par chacun, et notamment par chacune, de ses capacités reproductives. Ainsi, si l’objectif de la mise en place d’un bilan de fertilité est que chaque femme désirant être mère puisse, sans obstacle, répondre à ce désir, une telle mesure risque toutefois de conduire à la naturalisation du désir d’enfant et de sa temporalité. Une telle politique tendrait également à renforcer une « norme gynécologique » déjà mise au jour par la sociologue Aurore Koechlin (2022), voire à constituer de nouvelles formes de normalisation de l’âge procréatif. Cela pourrait alors accroître la responsabilisation des femmes en la matière, lesquelles sont déjà soumises à de fortes pressions médicales et à des stigmatisations concernant leur âge, le déroulement de la grossesse ou la santé des enfants (Fournier & Jarty, 2019).

6Les mesures annoncées dans le cadre du « réarmement démographique » s’inscrivent donc dans une gouvernementalité du désir ancrée dans des logiques inégalitaires de genre et de race. Cette gouvernementalité gagnerait aujourd’hui à être investie par l’anthropologie de la santé pour étudier les pratiques préventives et de soin appliqués ou non, à soi et aux autres, dans le cadre de la santé reproductive et de ses normes. Un tel chantier permettrait de travailler, entre autres, à la dénaturalisation du désir et du non-désir d’enfant (Heti, 2019 ; Tillich, 2019) ainsi qu’à la compréhension des vécus subjectifs et collectifs de la PMA (Mathieu, 2017), et ceci, en articulation avec les politiques populationnelles, économiques et de santé (Gastineau & Adjamagbo, 2014 ; Jullien, 2019) qui s’y rattachent.

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Bibliographie

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Notes

1 Papon S., « Depuis 2015, la mortalité infantile en France est supérieure à la moyenne européenne », Insee focus, 301, www.insee.fr/fr/statistiques/7627069 (page consultée le 27/02/2024).

2 Larrère M., « Lâchez nos ovaires, ouvrez les frontières », L’Obs, 18 janvier 2024, www.nouvelobs.com/opinions/20240118.OBS83448/tribune-mathilde-larrere-lachez-nos-ovaires-ouvrez-les-frontieres.html (page consultée le 27/02/2024).

3 UNAF, “Fort désir d'enfant, Fécondité en baisse, que se passe-t-il ? », dossier de presse, 14 janvier 2021, www.unaf.fr/app/uploads/sites/3/2022/03/dossier-de-presse-desir-d-enfant.pdf (page consultée le 27/02/2024).

4 Alliance nationale…, Programmes, Statuts, 1897 : 3, cité par De Luca Barrusse (2009).

5 Journal officiel du 6 mars 1914, Sénat, rapport - suite de la 1ère délibération sur la proposition de loi relative à la dépopulation.

6 Ces questions ont notamment été formulées par des femmes sur les réseaux sociaux et ont pour beaucoup été reprises par les journalistes et personnes politiques invité·e·s à l’émission « C ce soir » du 18 janvier 2024.

7 France Info, « Questions politiques », émission du 21/01/2024, https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/franceinfo/questions-politiques/questions-politiques-du-dimanche-21-janvier-2024_6317781.html (page consultée le 04 mars 2024).

8 Ibid., 29 min 30 s.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Elsie Mégret, « La gouvernementalité du désir : un chantier pour l’anthropologie de la santé »Anthropologie & Santé [En ligne], 28 | 2024, mis en ligne le 07 mars 2024, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anthropologiesante/13205 ; DOI : https://doi.org/10.4000/vzgy

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Auteur

Elsie Mégret

UMR 7069, Laboratoire interdisciplinaire en études culturelles (LinCS)
Université de Strasbourg/CNRS
elsie.megret@gmail.com/e.megret@unistra.fr

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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