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Hors thème

Kevin, « médiateur covid » : Récit d’une vocation déçue

Kevin, “Covid health facilitator”: Story of a failed vocation
Alfonsina Faya Robles, Alexandra Soulier et Laurence Boulaghaf

Résumés

En pleine crise du covid-19, certaines initiatives locales ont amené des professionnels de santé à construire des dispositifs de médiation dans les quartiers populaires afin de transmettre des messages de santé publique à des populations qu’ils estimaient mal informées. En enquêtant sur l’un de ces dispositifs de « médiation covid » dans une grande ville de l’est de la France, nous avons rencontré Kevin qui a été médiateur pendant six mois. À travers le récit de son expérience, nous découvrons comment un dispositif « bricolé » en temps de crise peut tenter de concilier différents modèles préventifs et ainsi donner lieu à des utilisations contradictoires de la médiation pair en tant qu’outil de participation, d’émancipation et de légitimation institutionnelle. Cette étude de cas, analysée comme la rencontre particulière entre une personne et un dispositif, illustre aussi la tension entre la dimension vocationnelle, très présente dans les métiers socio-sanitaires et la précarisation du travail dans le champ de la santé publique.

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Notes de l’auteur

Cette recherche a bénéficié du soutien de l’ANR dans le cadre du projet ADDEME de l’IHPST (ANR/SAPS-RA-MCS 2021). Elle est partenaire du projet ADN-POP/IFERISS (GIP Droit et Justice).

Les trois autrices ont participé à parts égales à la conduite de l’étude et à la rédaction de l’article.

Texte intégral

Introduction

1En 2000, Lilian Mathieu écrivait à propos du sida : « Maladie épidémique inédite contre laquelle – au moins jusqu’à une date récente – les approches thérapeutiques se sont révélées inefficaces, le sida a nécessité la mise en place de démarches préventives innovantes et, par contrecoup, a suscité la création de nouvelles professions sanitaires aptes à les conduire. » (Mathieu, 2000 : 263). Depuis la publication de ce texte, qui traitait des animatrices de prévention en milieu prostitutionnel au sein d’associations luttant contre le sida, ces types de « métiers interstitiels » (Gerbier-Aublanc, 2020) n’ont cessé de se développer dans le champ sanitaire français. Ces nouveaux métiers font partie de ce que Jacques Ion (2005) nomme « les petits boulots du social » dont le caractère précaire les distingue des métiers institutionnalisés.

2La « médiation covid » s’inscrit dans cette évolution. Ce dispositif a été instauré lors de la crise sanitaire du covid-19, face à une épidémie inédite et dans une conjoncture générale de mise en œuvre de mesures préventives « contraignantes » (confinements, couvre-feux, pass sanitaire) (Dozon, 2020). Parallèlement à ces mesures, des dispositifs « d’aller vers » se sont aussi multipliés, reposant sur des acteur·rice·s de terrain qui y ont consacré leur temps entre autres missions et se sont focalisé·e·s sur la prise en charge des populations et des espaces dits à forte vulnérabilité sociale, comme les bidonvilles, les squats (Faya Robles & Nicaise, 2023) et les quartiers populaires. Certaines structures médicales ont ainsi reçu des financements dédiés à la gestion du covid-19, notamment via les agences régionales de santé (ARS), afin de développer de nouveaux dispositifs porteurs de nouveaux emplois, comme celui de « médiateur·rice de lutte anti-covid » (ci-après appelé·e médiateur·rice covid). N’ayant pas encore fait l’objet d’études dans la littérature, ces dispositifs posent de manière renouvelée, et en contexte de crise sanitaire, des questions déjà soulevées par la pair-aidance et la santé communautaire depuis plusieurs années (Fournier & Potvin, 1995 ; Jourdan et al., 2012 ; Mariette, 2021). Ils questionnent aussi, de façon plus structurelle, la façon dont la santé publique française peine à s’affranchir d’une vision individuelle et biomédicale de la prévention, et invitent à repenser l’organisation des actions socio-sanitaires à partir d’un territoire et de ses acteur·rice·s. Ce texte revient sur la mise en œuvre d’un dispositif de médiation covid dans un quartier populaire d’une grande ville de l’est de la France, en se focalisant sur l’expérience des « petites mains » du dispositif : les médiateur·rice·s.

3Ce dispositif de médiation covid a été étudié dans le cadre d’une recherche portant sur la médiation scientifique et sanitaire relative au covid-19. Le projet ADDEME (2022-2023) visait en effet à analyser l’hétérogénéité des pratiques d’information et les diverses réceptions, en milieu populaire, des discours scientifiques sur la prévention du covid-19 émanant du politique, du médiatique ainsi que des ressources locales paires. En examinant les interactions entre acteur·rice·s socio-sanitaires du quartier, médiations et contrôles territoriaux, l’enquête a permis d’étudier la mise en place et les effets d’un dispositif de médiation « anti-covid ». Nous mobilisons notamment ici des données issues de neuf entretiens avec des acteur·rice·s de terrain professionnel·le·s (institutionnel·le·s et/ou associatif·ve·s) impliqué·e·s dans le dispositif afin d’analyser l’offre sanitaire qui a été fournie dans le quartier entre 2021 et 2023, et de comprendre leurs pratiques et leurs représentations. L’analyse de documents internes relatifs à la construction et à la conduite du dispositif (carnet de bord de la chargée de mission ARS, organisation de la formation des médiateur·rice·s, etc.) a aussi permis de reconstituer le quotidien et les tâches concrètes des médiateur·rice·s covid. Cette étape a été nécessaire dans la mesure où notre enquête s’est déroulée après le terme du dispositif et à un moment où émergeaient des antagonismes entre différent·e·s acteur·rice·s. La relation conflictuelle entre certain·e·s médiateur·rice·s et la coordination de la maison de santé pluriprofessionnelle (MSP) du quartier, liée notamment à la non-poursuite des contrats, a compliqué notre travail de terrain mais alimenté nos analyses sur une profession émergente, révélatrice des tensions qui animent la santé publique.

4Nous nous interrogeons ainsi sur ce que la médiation covid et les activités qu’elle recouvre peuvent nous apprendre de la façon dont la prévention est conçue, construite et mise en œuvre aujourd’hui. Comme tout·e médiateur·rice en santé, le/la médiateur·rice covid n’a pas seulement pour fonction de « construire la liaison entre la santé publique et la communauté » : il/elle est ce lien (Lancman et al., 2007 : 108). En suivant la courte trajectoire de l’un d’entre eux, notre article prend donc le parti de mettre en évidence les limites de la conception communautaire de la santé à l’œuvre dans ce cadre, de souligner les enjeux liés à la catégorisation des populations ciblées par le dispositif et enfin d’analyser les usages contradictoires de la médiation covid, certes conçue comme outil de participation mais aussi instrumentalisée comme un « vecteur de légitimation des logiques institutionnelles » (Faget, 2008). Cette expérience locale éclaire ainsi le contexte paradoxal du système de santé français qui peine à appliquer les logiques de démocratisation sanitaire engagées depuis deux décennies et qui, en contexte de crise sanitaire, a pu recourir à des modèles et outils archaïques de la prévention (Dozon, 2020). Aux prises avec différents modèles de santé publique, la médiation covid se présente ainsi comme un dispositif hybride fondé à la fois sur des pratiques sanitaires relevant de la divulgation, de la transmission verticale et de la contrainte, et sur des principes propres à la co-construction, la pair-aidance et la santé communautaire. Il s’agit enfin d’un type de médiation qui a été adapté par les autorités à l’évolution de l’agenda sanitaire, en s’appuyant sur une organisation du travail extrêmement flexible, où la gestion de la masse salariale des médiateur·rice·s a été ajustée aux différentes décisions prises par les autorités de santé publique pour faire face à la crise.

  • 1 Le prénom a été changé dans un but de protection de la personne. Toutes les données identifiantes o (...)

5À partir du cas de Kevin1, médiateur covid d’août 2021 à janvier 2022, nous examinons comment s’élaborent, dans un contexte d’urgence sanitaire, les particularités d’un travail à la fois institutionnalisé, car rattaché à une MSP, mais aussi fortement précarisé. La rencontre entre la trajectoire de Kevin et le dispositif de médiation covid nous permet ainsi de revenir sur plusieurs dimensions du travail de médiation en santé qui ont été problématisées par la littérature – comme la précarité et les difficultés liées à l’emploi éclaté, redoublées quand il s’agit d’un travail sur autrui – et qui se trouvent encore renforcées dans le contexte pandémique, où la gestion de la masse salariale s’ajuste à l’agenda sanitaire. Liée à la crise, l’impossible « carrière » de médiateur covid met ainsi au jour une tension entre la dimension vocationnelle, très présente dans les métiers socio-sanitaires et la tendance à la précarisation du travail dans ce secteur. Cette rencontre entre Kevin et le dispositif de médiation éclaire aussi la conception instrumentale de la participation communautaire qui imprègne la santé publique (Fournier & Potvin, 1995).

Les réflexions proposées dans cet article s’appuient sur une étude de cas (Hamel, 1998) visant à saisir les logiques subjectives et des conditions objectives de l’expérience d’un médiateur covid comme porte d’entrée à l’analyse du dispositif. Issu de la communauté gitane, Kevin est évangéliste et âgé de 34 ans quand nous le rencontrons fin 2022. Il a été recruté pour six mois en tant que médiateur covid dans son quartier. Il est au chômage et perçoit le RSA au moment où nous écrivons cet article. Père d’un enfant de 8 ans qui vit avec son ex-compagne, Kevin habite, quant à lui, avec ses grands-parents qui l’ont élevé et dont il se sent responsable. Kevin a poursuivi sa scolarité jusqu’en troisième, en section d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), et il parle souvent de ses difficultés à l’écrit et à la lecture. Dans son parcours, il a fait des petits boulots (dont bagagiste à l’aéroport ou agent de sécurité) et a été bénévole pendant cinq ans dans des associations du quartier, où on lui promettait toujours « on va vous embaucher, on va vous embaucher ». Puis, en août 2021, il rencontre les coordinatrices du dispositif par l’entremise de l’une des premières médiatrices covid et signe son entrée dans la médiation, qu’il considère d’emblée comme une vocation. Dès lors, ses mésaventures avec le dispositif font émerger les divers enjeux exposés ci-dessus et dont nous amorçons ici une analyse.

La mission de médiateur·rice·s covid

Un dispositif « bricolé » en contexte d’urgence

6Pendant la pandémie, les quartiers populaires ont fait l’objet d’un traitement médiatique et politique fustigeant leurs habitant·e·s pour leur non-respect des mesures sanitaires et de restrictions de mobilité, de distanciation physique et de couvre-feux (Hivert & Spire, 2022). Notre terrain d’enquête se situe dans l’un d’entre eux : il s’agit d’un quartier prioritaire qui concentre des populations jeunes et issues de l’immigration ou migrantes, où les taux de pauvreté et de chômage sont les plus élevés de la commune. Au premier trimestre 2021, l’ARS est alertée par l’Éducation nationale du maintien à l’école d’enfants positifs au covid-19 dans le quartier. Cette alerte est étayée par le personnel de la MSP du quartier qui structure l’offre de soins primaires sur le territoire et qui, située à l’avant-poste de la gestion de la crise sanitaire, fait état du refus des habitant·e·s de se déclarer positif·ve·s pour continuer à travailler. Œuvrant à la gestion des équipements de protection prophylactique, à la diffusion et au partage d’informations entre professionnel·le·s ainsi qu’à la mise en place de centres de vaccination anti-covid-19, ces professionnel·le·s se font l’écho des représentations sur les comportements risqués des habitant·e·s et contribuent à renforcer l’idée selon laquelle le quartier requiert une intervention ciblée. L’infirmière coordinatrice de la MSP nous explique :

Nous, on était très stressés, on n’avait pas de matériel, on vivait des moments très difficiles, on savait pas comment s’habiller pour aller surveiller les patients. Et on voyait les gens se comporter d’une façon… on était un peu choqués, on se disait : nous on fait tout pour que les choses se passent bien et à côté de ça, les gens du quartier on dirait qu’ils vivaient sur une autre planète. [...] On entrait chez les gens, nous on portait les masques, personne ne portait de masque, c’est-à-dire qu’il y avait une incohérence entre ce que nous on faisait et la réponse des personnes en face.

7À l’écoute de l’appel des professionnel·le·s de la MSP, l’ARS décide alors de financer un dispositif de médiation covid porté par cette dernière et fondé sur l’introduction de médiateur·rice·s « pairs » comme agents de santé publique. Deux actrices jouent un rôle décisif dans la mise en œuvre de ce dispositif et sa légitimation auprès de l’ARS : l’infirmière-coordinatrice de la MSP et une chargée de projets de la direction départementale de l’ARS. Ces deux professionnelles se connaissent depuis longtemps et sont toutes deux chargées de mission à la lutte contre les inégalités sociales de santé au sein de l’ARS. La chargée de projets explique :

Et là, pendant cette réunion, j’ai proposé de travailler avec les habitants parce que le problème, c’est que les habitants n’ont pas accès aux mêmes messages, certains ne parlent pas le français, on a un vrai manque d’équipement… On s’est dit on va travailler sur l’équipement de protection et sur les messages de prévention. Et je me suis dit : on n’a qu’à faire une expérimentation médiation par les pairs. Tout le monde a eu l’air de dire que c’était une bonne idée, ma chef de pôle aussi, et du coup en interne ça a été un début d’acculturation. Déjà l’ARS travaillait sur la médiation en santé, donc c’était dans une continuité, et là, la médiation en santé par les pairs ça a été une acculturation en interne de notre direction de la santé publique, de notre directeur et tout.

8Tout en menant de front leurs autres missions et dans un contexte où la crise sanitaire a déjà alourdi leur emploi du temps, les deux initiatrices s’arment donc de bonne volonté et s’engagent dans ce projet qui se révèle rapidement « chronophage ». Il s’agit à la fois de convaincre les institutions d’intervenir autrement et de mettre en œuvre, à deux, un dispositif qu’elles espèrent innovant, en temps de crise et avec un budget limité. La chargée de projet à l’ARS, autoformée à la médiation par intérêt personnel, mène alors des recherches bibliographiques et sitographiques et mobilise un réseau de contacts dans le milieu de la médiation en santé. La coordinatrice de la MSP, professionnelle de santé de terrain, élabore quant à elle les outils de prévention des gestes barrières. À l’issue de ce travail préparatoire, elles conçoivent à destination des futur·e·s médiateur·rice·s des ateliers de formation inspirés de dispositifs en santé communautaire et de techniques d’éducation populaire, qui sont validés par les médecins de l’ARS. 

9Les candidat·e·s au poste de médiateur·rice·s sont orienté·e·s vers les recruteuses par une association de distribution alimentaire située dans le quartier. Cette première phase de sélection repose sur un critère de double appartenance au quartier et à une communauté d’origine et de langue. La chargée de projet ARS et la coordinatrice de la MSP auditionnent à la mi-mai 2021 les candidat·e·s affichant une certaine aisance à l’oral. Huit médiateur·rice·s sont ainsi retenu·e·s sur deux phases de recrutement.

10Procédant d’une forme d’« aller vers », la mission des médiateur·rice·s covid consiste à informer le public des risques liés au covid-19 et des façons de s’en protéger, ainsi qu’à distribuer des masques, du gel hydroalcoolique et des autotests dans différents lieux publics. Leur mission principale est définie dans le périmètre de la « prévention covid » :

Vous sensibiliserez les habitants du quartier X aux gestes barrières, les informerez sur la COVID 19 et ses symptômes, et échangerez avec eux sur la vaccination lors des marchés, les après-midis, mais aussi lors de maraudes dans les quartiers X, ou auprès de vos proches, de vos amis, de vos clubs sportifs. Vous distribuerez également du matériel de protection (masques). (Extrait de la « Fiche mission », ARS)

11Les médiateur·rice·s accompagnent également les publics vers la vaccination – raison pour laquelle leur action se déploie autour de centres de vaccination éphémères implantés dans le quartier.

12Déployé dans le quartier entre juin 2021 et mars 2022, le dispositif de médiation est construit en relation avec l’agenda sanitaire officiel et soumis à son évolution. La mission des médiateur·rice·s dépend donc des stratégies développées par les autorités de santé, en fonction de l’évolution de la pandémie et de l’avancée des recherches biomédicales. L’ajustement de la médiation covid à l’ensemble de ces facteurs, de nature différente et à l’évolution variable au cours de la période étudiée, génère des formes de précarisation pour les agents de la prévention.

Kevin, un médiateur précaire 

13En sus de leur position ambivalente d’agents de santé publique et habitant·e·s du quartier (Faya Robles, 2013) ou de leur « double appartenance » à la fois paire et professionnelle (Laval & Gardien, 2020 : 189), rien ne signe plus l’inscription des médiateur·rice·s covid dans le champ de la médiation médico-sociale que leur précarité. Comme le souligne Sandrine Musso (2013 : 23), dans l’ensemble des travaux portant sur les travailleur·se·s des dispositifs de médiation, c’est « la précarité des conditions d’insertion professionnelle de ces acteurs [qui] est rituellement soulignée ».

14Kevin a été embauché lors de la deuxième vague de recrutements, en août 2021, avec un CDD de trois mois, renouvelé une fois. À l’issue de ce renouvellement, l’ARS, qui estimait que la campagne de vaccination était suffisamment implantée, n’a pas prolongé le dispositif. Kevin a perçu cet emploi à court terme comme une instrumentalisation : « je suis un peu déçu du fait qu’une fois qu’on se soit servi de nous, on nous laisse tomber. » La médiation covid a été courte et la mission rythmée par l’évolution de la pandémie et de sa gestion : après la prévention par les gestes barrières, l’accompagnement et la sensibilisation à la vaccination sont devenus les priorités des médiateur·rice·s covid et la fin des grandes campagnes de vaccination a signé la disparition de leurs postes.

15Ces missions ponctuelles existent à la fois dans les secteurs d’activité privés (Beaud & Pialoux, 1993 ; Avril, 2014) et dans le secteur public, en particulier en milieu hospitalier (Divay, 2010 ; Arborio, 1996) et dans le domaine sociosanitaire. Comme le souligne Sophie Divay (2010), les établissements de santé font depuis longtemps « appel à des travailleurs temporaires volants ». La gestion de la crise sanitaire semble avoir procédé selon cette même logique (David, 2022), en particulier dans les espaces où les décideurs s’inquiétaient de l’apparition de clusters du fait des conditions de vie des personnes (squats, bidonvilles, quartiers populaires). Ce travail précaire répond à une logique managériale qui conçoit la masse salariale comme une variable d’ajustement à la « demande sanitaire », comme l’explicite Kevin : « il y en avait encore qui voulaient se faire vacciner. Il y en avait encore mais après, le covid est descendu. On a fini notre contrat quand le covid était moins fort. C’est tombé pile au moment où il n’y avait presque plus de covid. » L’emploi des médiateur·rice·s covid s’inscrit aussi dans un processus plus large de composition d’un précariat (Castel, 2007) propre au secteur de la santé (d’Agostino et al., 2021). Cette précarité, aujourd’hui bien documentée, se caractérise notamment par le recours accru aux contrats à durée limitée. Ceux-ci se multiplient afin de faire face aux imprévus ou aux variations « saisonnières » qui, dans le domaine de la santé, concernent diverses activités localisées (Bornstein & Perdrizet, 2019).

16Si les contrats des médiateur·rice·s covid sont limités dans le temps, la durée de leur mission est quant à elle indéterminée, puisque le prolongement des missions dépend très précisément de « la demande sanitaire », c’est-à-dire de ce qui est estimé par les décideurs comme suffisamment urgent et risqué pour motiver un financement. Kevin, lui, est convaincu que son contrat aurait mérité d’être renouvelé. Son expérience du précariat prend la forme d’une insécurité permanente, alors même qu’il perçoit ce poste comme susceptible de constituer une voie d’insertion professionnelle. Quand il s’adresse à nous, il envisage toutes les directions que son métier de médiateur covid aurait pu prendre, dans un contexte où d’autres pandémies et risques écologiques menacent : « Le covid, c’était qu’un début… et il y aura pire. Par rapport aussi au réchauffement climatique… ça amène de nouveaux microbes… alors il y a ceux qui vont étudier ces choses-là, je leur dis “prenez des médiateurs, servez-vous d’eux car d’autres microbes vont venir”. » Si le métier de médiateur·rice covid lui semble aussi utile, voire nécessaire, c’est enfin parce qu’il perçoit son intérêt au-delà des quartiers populaires et des populations vulnérables, qui sont les cibles fréquentes des autorités publiques :

Quand on parle du métier de médiateur… si on avait mis des médiateurs dans les quartiers comme vous dites « aisés », on aurait pu rappeler les règles à ces gens-là. Et on aurait peut-être eu moins de malades. Ça fait que les médiateurs, c’est bien dans les quartiers de population pauvre, mais c’est bien aussi dans les quartiers de population riche.

17Une autre caractéristique de la précarité tient au rôle dévastateur que peut jouer le « travail sans qualité » (Sennet, 2000) dans la construction identitaire des individus, surtout quand ces postes se succèdent. Cette précarité biographique se dessine dans le parcours de Kevin par un cumul de « petits jobs » qui s’étalent sur la durée, de façon discontinue (alternance de moments de chômage ou de RSA, de postes de bagagiste à l’aéroport et d’agent de sécurité). Cette expérience de précarité professionnelle sur le long cours nourrit chez Kevin un sentiment de marginalisation, qu’il estime être l’effet de son appartenance à la communauté gitane et qu’il vit comme une déshumanisation :

C’est dommage car quand je fais quelque chose, je m’y mets à fond, je donne tout ce que j’ai et à la fin, la récompense, il y en a presque pas… À la fin, on est traités comme des animaux, quoi. Même un animal, en France, il est mieux traité que nous parce qu’on respecte plus les chiens que les gens du voyage, de nos jours !

18Ce cumul de « jobs » ou d’« emplois éclatés » peut devenir « durablement précaire » dans certains secteurs du tertiaire : dans les services administratifs et de soutien, dans la restauration et l’hôtellerie, mais aussi dans l’éducation, la santé et l’action sociale (Bornstein & Perdrizet, 2019). Ces secteurs se caractérisent aussi par des activités soumises à une forte variabilité des horaires et au morcellement des temps de travail (temps partiels, horaires variables), observables également dans l’organisation du travail des médiateur·rice·s covid : Lundi 15h-19h, mardi 9h-12h/16h-19h, mercredi 9h-12h, jeudi 9h-12h/15h-19h, vendredi 9h-12h (« Fiche mission », ARS).

Quelle formation pour les médiateur·rice·s covid ?

19Travaillant à temps partiel quatre jours par semaine à des horaires hachés, les médiateur·rice·s covid ont un salaire horaire modeste, corrélé à leur manque de qualification. Plusieurs auteur·e·s (Mathieu, 2000 ; Harris& Haines, 2012 ; Musso, 2013 ; Haschar-Noé & Bérault, 2019 ; Demailly, 2014, 2021) font état de l’enjeu que constitue la formation dans le processus de professionnalisation de la médiation en santé, et surtout dans celui de médiation par les pairs.

20La formation à destination des médiateur·rice·s covid ne donne lieu à aucune certification. D’une durée totale de douze heures réparties sur trois demi-journées, elle s’inspire des outils de l’éducation populaire, mais peine à proposer un cadre pédagogique alternatif. Outre la coordinatrice de la MSP et la chargée de projet ARS, d’autres intervenant·e·s comme le médecin de la MSP et la médiatrice de santé interviennent à différents moments de la formation. Après une première matinée où l’on « fait un petit jeu pour se connaître » (dynamique de groupe de présentation croisée à partir d’un « super pouvoir »), la formation est construite en forme d’entonnoir. Partant d’une session générale sur la définition de la santé selon l’OMS, les formateur·rice·s indiquent ensuite les sources fiables permettant de s’informer sur la santé et finissent par présenter, plus spécifiquement, l’état de leurs connaissances sur le covid-19. Deux premières sessions de 45 minutes chacune, proposées par l’infirmière coordinatrice, portent sur les thèmes suivants : « Connaître le virus, la maladie et les symptômes » et « Gestes barrières et diagnostic de la maladie (tests) ». Ces sessions mobilisent divers supports pédagogiques, comme le photolangage, et se terminent par un « quizz de fin de module » comportant trois questions simples sur le covid sous la forme d’un QCM (temps d’incubation, formes de transmission, vrai-faux sur le covid). Ces premières séances sont suivies d’une session de 30 minutes consacrée à « la vaccination » où le médecin de la MSP intervient. Une dernière séance de quatre heures conclut la formation : il s’agit alors de travailler la « posture du médiateur » en mobilisant des supports pédagogiques de type « éducation populaire ». Cette dernière séance comprend une rencontre avec la médiatrice de santé du quartier, « laquelle est revenue pendant une heure sur son expérience [...] l’objectif était qu’ils [les médiateurs] identifient X, s’ils avaient besoin de relayer des situations complexes, découvertes en faisant des maraudes » (Carnet de bord, document interne, ARS). Dans ce cours, la « posture du médiateur » est présentée à partir d’un double enjeu. Il est d’abord question du « savoir-être », qui consiste à cultiver trois qualités – « l’écoute bienveillante », « le non-jugement » et « l’aller vers » et « avec » les personnes. Le deuxième point traité concerne le « savoir-faire » de médiateur·rice covid et comprend trois pratiques : « la transmission de messages simples », l’adoption d’« un discours positif et motivant » pour changer les comportements des personnes et l’attention particulière à la « confidentialité » des échanges entre médiateur·rice·s et habitant·e·s (Carnet de bord et support PowerPoint de la formation, documents internes ARS). Cette formation est conçue pour simplifier le message préventif, tout en préservant un esprit scientifique. Ainsi, il s’agit à la fois de permettre aux médiateur·rice·s covid de transmettre aux habitant·e·s le message des autorités dans un langage « simple » – de faire des médiateur·rice·s des « diffuseurs d’information » (Carnet de bord, ARS) – mais aussi de garantir l’autorité scientifique des formateur·rice·s sur les médiateur·rice·s (à qui ils/elles délivrent un message simplifié) et, par cette formation imprégnée d’une rhétorique scientifique, de conférer une légitimité et une autorité sur le public aux médiateur·rice·s covid qui peuvent se référer à cette formation sur le covid-19, alors même que leur métier ne requiert pas de connaissances en santé.

21Les ateliers sont donc conçus pour des profils comme celui de Kevin, dont la trajectoire a été marquée par l’échec scolaire et qui entretient des rapports difficiles avec les formes scolaires d’acquisition des connaissances. D’ailleurs, comme le montrent les commentaires de la chargée de projet ARS dans son carnet de bord (document interne, ARS), le niveau de formation ou la capacité à apprendre par soi-même ne constituent pas des critères pertinents pour le recrutement des médiateur·rice·s covid. Après avoir fait l’éloge de Kevin, elle commente le profil d’un second candidat et note : « un homme, 40 ans aussi, plus diplômé, autodidacte, formation dans la vidéo. Très militant. Je pense que ce travail n’est pas pour lui. Pas assez de cadre, décalage avec les jeunes déjà en poste. »

22À plusieurs reprises, lors de nos rencontres, Kevin revient sur son faible niveau scolaire et sur ses difficultés concernant l’écrit et la lecture, mais aussi sur le fait que, selon lui, les compétences nécessaires pour le travail de médiation ne relèvent pas d’un diplôme :

Parce que j’ai connu beaucoup de gens qui travaillaient avec moi, qui avaient les diplômes et tout ce qu’il faut, et qui arrivaient en retard. Je suis jamais arrivé en retard dans aucun emploi ! J’étais toujours à l’heure alors que j’ai pas tant de diplômes que ça… Je m’adapte à mes handicaps de lecture et d’écriture mais franchement, il y a pas que ça dans la vie… faut pas juger les gens parce qu’ils ont un papier, un diplôme… pour moi, ça reste un papier.

23Les propos de Kevin font écho à la façon dont sa hiérarchie présente le travail de médiateur·rice covid : dans nos entretiens, tous reconnaissent que cette activité s’appuie moins sur des compétences professionnelles, telles que celles qui sont formalisées par des diplômes, que sur un « savoir expérientiel », qui met en avant l’intégration des médiateur·rice·s covid à un territoire et à un milieu socioculturel spécifique, dont les « professionnel·le·s établi·e·s » sont généralement éloigné·e·s. Ainsi, la fiche mission ARS annonce de manière explicite l’inutilité de compétences préalables pour exercer l’emploi de médiateur covid : « Vous n’avez pas de connaissance approfondie sur la santé, ni sur la Covid 19 ? Ce n’est pas grave, une formation complète vous sera délivrée sur la Covid 19 ainsi que sur la posture de médiateur en santé. »

24Quand Kevin revient sur le contenu de la formation, il évoque un enseignement superficiel qui doit permettre aux médiateur·rice·s de répondre de façon plus ou moins automatique à certaines questions fréquentes :

Ils nous ont appris par-dessus de ce qu’on savait déjà… comment aller parler aux gens… parce qu’ils nous ont à peu près dit tout ce que les gens allaient dire avant que les gens nous le disent ! Pour faire en sorte qu’on leur montre que ce n’est pas ça. Ils nous ont appris quoi dire… […] Le mot qui revenait le plus souvent, c’était « ce sont pas des vrais vaccins, ils sont sortis trop vite ». Et on a été formés à répondre à ça.

25Pour Nadine Haschar-Noé et Florent Bérault (2019), la question de la formation des médiateur·rice·s « est une question centrale tant pour acquérir ou renforcer leurs compétences et savoir-être que pour une professionnalisation garantissant et reconnaissant leur expertise pour intervenir auprès de publics vulnérables ». Lise Demailly (2014, 2021) rappelle à son tour que les savoirs expérientiels ne suffisent pas à assurer une légitimité institutionnelle au travail de médiation, mais qu’il faut aussi pouvoir les transformer en « savoir-faire ». Cette professionnalisation suppose d’être en mesure d’expliciter et de justifier les modalités des interventions adoptées dans un dispositif de santé publique ainsi que les stratégies adoptées dans la présentation de soi ou encore dans les modes d’approche et dans la gestion de la distance vis-à-vis du public. Ces compétences, si elles ne sont pas acquises lors de formations initiales ou continues, requièrent a minima des médiateur·rice·s qu’ils/elles puissent exercer leur activité pendant plus de quelques mois, mais aussi acquérir un recul par rapport à leurs propres pratiques passant par une réflexion collective et/ou une systématisation réflexive des modalités du « faire » et de « l’être » (Demailly, 2021).

26Le manque de qualification des médiateur·rice·s covid et la formation minimale dont ils bénéficient peuvent écorner la légitimité de ces personnels et créer des tensions au sein du collectif de travail. Comparant le travail infirmier à celui des animatrices de prévention, Lilian Mathieu (2000 : 265) écrit : « [à] la compétence scolaire des premiers s’oppose ainsi la compétence incorporée – c’est-à-dire essentiellement pratique et non objectivée dans un titre, en garantissant la valeur sur le marché du travail – des secondes. » Or, les pratiques de transmission du savoir développées dans la formation et le dispositif étudié, tout comme l’application des compétences des médiateur·rice·s covid correspondent à un modèle de transmission vers le « bas » des savoirs scientifiques et sanitaires disponibles sur l’épidémie et sur sa prévention, qui ne permet pas de faire émerger une distinction entre savoir scolaire et expérientiel.

Kevin, médiateur en santé ou médiateur pair ?

27Les médiateur·rice·s en santé ont pour mission principale de mettre en lien des populations défavorisées et éloignées du système de santé avec les instances sanitaires et les professionnel·le·s de santé. Si la médiation en santé « classique » cherche à connecter deux sphères, celle des institutions et politiques publiques et celle des usagers, par l’intermédiaire d’un « tiers » qui ne fait partie ni de l’une ni de l’autre, la médiation covid présente une particularité puisqu’elle a été envisagée depuis la construction du dispositif comme relevant de la pair-aidance. Ce modèle de médiation par les pairs se fonde sur l’idée que les personnes partageant une même condition (sociale, culturelle, migratoire, marginale, etc.) ou une même maladie (ou addiction) sont à même d’accompagner les personnes vivant des situations semblables. Dans la pair-aidance, le savoir expérientiel prévaut donc sur le savoir rationnel acquis lors de formations diplômantes (Sarradon-Eck et al., 2012). 

28Mais cette volonté d’intégrer la pair-aidance à un dispositif de médiation en santé ne va pas de soi. Comme le rappellent Christian Laval et Ève Gardien (2020), si les médiateur·rice·s en santé ont pour objectif de réguler les échanges entre des parties aux intérêts et logiques différents, le but de la pair-aidance est quant à lui de soutenir « ses pairs », de mieux les aider à traverser des épreuves ou des situations difficiles, par la connaissance expérientielle qu’ils/elles ont de celles-ci. Le dispositif de médiation covid que nous étudions met donc au jour une tension entre ces deux orientations, qui se lit à la fois dans la définition vague donnée au statut de « pair » et dans la mise en œuvre limitée des actions des médiateur·rice·s covid.

29D’une part, donc, le statut de « pair » n’est pas clairement défini dans le dispositif. Il correspond plus ou moins au fait pour les médiateur·rice·s de partager le lieu de vie, une situation socioéconomique, des traits culturels, des compétences linguistiques ou des dispositions supposées communes avec certains groupes habitant dans le quartier. Kevin est explicite sur ce point lorsqu’il explique les raisons de son recrutement. Lors de son entretien d’embauche, il lui semble en effet évident que son atout principal réside dans son appartenance à la « communauté » gitane, appartenance d’autant plus précieuse pour les agents de santé publique que celle-ci leur semble difficile à pénétrer :

Je me dis « c’est bizarre s’ils me prennent pas », parce qu’elle [l’agente ARS] a dit « franchement, ça nous plaît parce que c’est rare qu’on ait des gens qui fassent partie des gens du voyage, on pourra interpeller aussi votre communauté ». C’est pour ça que ça leur a plu parce qu’ils avaient des gens qui étaient… des Gitans, ils en ont jamais eu alors là, ça leur a fait plaisir parce qu’ils se sont dit « il pourra aller parler à tous les Gitans de son côté ».

30Ce capital d’autochtonie supposé qui fonde le statut de « pair » repose cependant, comme nous le verrons, sur une confusion entre l’habiter et le connaître, et semble peu, voire pas exploité sous forme de savoir expérientiel.

31D’autre part, bien que les initiatrices du dispositif mettent en avant le registre de la santé communautaire, de la participation et d’une certaine légitimation des savoirs expérientiels dans les entretiens que nous avons menés avec elles, le dispositif de médiation covid s’inscrit concrètement dans une logique « descendante » d’éducation préventive et thérapeutique. Les actions décrites dans la fiche de mission susmentionnée – sensibiliser, informer, échanger, distribuer – ne laissent présager aucune initiative « ascendante » – bottom-up comme disent les spécialistes de l’action publique – qui aurait permis aux habitant·e·s de définir eux-mêmes les problèmes qui les concernent et/ou de développer des actions propres. Il ne s’agit donc pas pour les médiateur·rice·s covid d’accompagner leurs « pairs » face aux problèmes sociaux, économiques, relationnels, ou même aux difficultés de santé liées à la pandémie – et encore moins de les amener à une conscientisation politique de leur santé (Boulaghaf, 2021), mais bien de transmettre des connaissances « institutionnalisées », de faire de la divulgation scientifique (Bergeron, 2016) et de faciliter l’accès aux dépistages et à la vaccination anti-covid.

32Malgré leur position hybride d’« habitant·e·s » du quartier et d’« agent·e·s de la santé », le champ d’action des médiateur·rice·s covid est réduit par rapport à d’autres expériences internationales de « santé communautaire » (Faya-Robles, 2013 ; Kane et al., 2022) et procède plutôt ici d’une utilisation rhétorique et instrumentale de la « participation » (Fournier & Potvin, 1995). En suivant un agenda rythmé par différentes vagues de mesures sanitaires (confinement, gestes barrières, dépistage, vaccination), Kevin nous explique que son rôle « était de prévenir les gens contre la maladie du covid-19, de leur dire que c’était dangereux de se rassembler, de leur expliquer les règles de sécurité, le port du masque, de bien se désinfecter les mains, d’ouvrir les fenêtres chez eux dix minutes chaque heure, et tout ça. Pour qu’il y ait un bon respect des règles sanitaires ». Le recours à des dispositifs de médiation relève donc ici davantage d’une externalisation des stratégies sanitaires institutionnelles (Faget, 2008) destinées à lutter contre la pandémie que de la coconstruction locale de stratégies adaptées.

33Si le champ d’intervention de la médiation covid est délimité par la séquence institutionnelle (prévention, dépistage et vaccination), le dispositif a néanmoins permis de diversifier quelques actions sur le terrain, notamment en ce qui concerne la facilitation de l’accès aux soins et l’inscription dans le droit commun des personnes du quartier qui ne disposaient pas de carte vitale et/ou de complémentaire santé solidaire (CSS). Ces réaménagements ne suffisent cependant pas à remettre en question le fonctionnement institutionnel de la médiation covid qui, malgré des idéaux affichés proches de la santé communautaire, de la participation citoyenne et de la promotion de la santé, s’avère, en contexte pandémique, profondément ancré dans une vision biomédicale et verticalisée de la santé publique et de la prévention (Gaudillière et al., 2021). Comme le rappelle Kevin : « Ma chef, c’était une infirmière, Madame X., et c’est elle qui nous disait quoi faire. » L’emploi de médiateur·rice covid correspond à une position subalterne et à faible légitimité, inscrite dans une structure hiérarchique, et ne procède pas dans le dispositif étudié d’une logique participative et émancipatrice.

Le travail relationnel des médiateur·rice·s covid

Être un médiateur covid gitan

34La littérature sur le métier de médiation fait état d’un « savoir expérientiel » qui constituerait le fondement des compétences requises. Mais quelles sont ces compétences « expérientielles » dans le cas de Kevin ? Tout d’abord, notons que ces compétences sont opérantes à la fois dans les représentations des recruteur·se·s et des salarié·e·s. Ainsi, dans la fiche de mission proposée aux médiateur·rice·s, on lit :

Profils recherchés : 1. Vous habitez au sein du quartier X et aimez aller vers les personnes, échanger avec les habitants de votre quartier. 2. Vous êtes intéressé·e par la thématique de la santé et voudriez agir à votre niveau sur l’épidémie de COVID 19. 3. Vous avez eu la COVID ou l’un de vos proches et vous aimeriez témoigner des conséquences sur la santé. 4. Vous parlez une ou plusieurs langues (français, anglais, arabe dialectal, espagnol). 5. Vous êtes disponible dès le mois d’août et jusqu’à fin octobre.

35Selon cette fiche, le fait d’être « habitant » est une condition nécessaire. Cela suppose que les médiateur·rice·s covid soient au fait des problématiques, des modes de sociabilité et de la langue des « pairs habitants » mais aussi qu’ils/elles disposent d’un capital d’autochtonie que Nicolas Renahy (2010) définit comme l’ensemble des ressources que procure l’appartenance à des réseaux de relations localisés. Le carnet de bord de l’agent ARS qui participe au recrutement de Kevin fait apparaître :

Un homme d’une quarantaine d’année, issu de la communauté manouche, vit à la X [quartier populaire], évangéliste. Il a passé un diplôme d’animation […]. Nous pensons qu’il va nous permettre de toucher le public des gens du voyage. Il nous a affirmé qu’il s’entendait très bien avec « les Arabes », comme il dit […].

36La légitimité de Kevin auprès des personnes ciblées par le dispositif repose sur sa connaissance présumée du territoire, des populations et des acteur·rice·s locaux. Or, nous apprenons dans notre entretien avec Kevin que c’est paradoxalement son expérience en tant que médiateur covid qui lui a permis une meilleure connaissance du quartier et un rapprochement « désaltérisant » avec certaines populations du quartier :

Moi, le Gitan, j’avais peur d’aller dans ces quartiers au début puis à la fin, je me suis dit « tout le monde dit, “les grands quartiers, c’est dangereux” mais en réalité, ils sont comme nous ». Parce que j’ai fait le tour, je parlais avec des gens-là et je me disais « mais pendant tout ce temps, je suis passé à côté d’eux ! »

37Par ailleurs, si le recrutement au sein du dispositif d’un médiateur covid, en tant que membre d’une communauté spécifique, peut permettre une familiarisation et une reconnaissance de vécus différents dans l’accompagnement des personnes du quartier, l’importance déterminante donnée à ce critère peut aussi accroître son altérité s’il est réduit à sa « catégorie » d’appartenance et non traité comme un autrui singulier. Comme les propos de Kevin l’indiquent, lui-même tente de jouer de cette caractérisation et de faire « profession » de son altérité (Musso, 2013). Alors que dans d’autres circonstances de sa vie, il a souffert de discriminations en tant que « Gitan » et qu’il a pu tenter autant que possible de cacher son appartenance, en tant que médiateur, il s’agit au contraire de retourner le stigmate (Goffman, 1963) en faisant valoir cette appartenance comme une compétence à part entière et, qui plus est ici, comme une compétence rare.

J’ai remarqué qu’avec les CV et ces choses-là, il y a du racisme et tout. Si les associations n’avaient pas parlé à ma place, j’aurais jamais pu faire ça. Et à la fin, je l’ai fait et je l’ai fait mieux qu’un autre, parce que j’ai été félicité de tous les côtés ! La couronne, je m’en fous, mais c’est pour vous dire qu’on est capables de faire un métier, mais on nous en empêche. On nous empêche de gagner notre argent… on a le droit de vivre, on est des êtres humains, qu’on soit gitans, arabes, noirs, chinois, américains.

38La reconnaissance obtenue auprès des acteur·rice·s professionnel·le·s lui permet ainsi d’affranchir la communauté des représentations qui lui sont attachées, mais également d’atteindre une distinction morale personnelle vis-à-vis de ses collègues médiateur·rice·s. Ce double mouvement peut être interprété comme relevant d’une quête de respectabilité (Skeggs, 2015) propre aux classes populaires et des populations stigmatisées.

39La proximité sociale avec les publics ciblés par le dispositif aboutit donc à un paradoxe pour les médiateur·rice·s covid. S’ils/elles peuvent s’en prévaloir lors du recrutement, cette proximité peut aussi être à l’origine de formes de stigmatisation et d’essentialisation, notamment lorsqu’elle n’est pas (ou peu) exploitée et valorisée en tant que compétence concrète lors des interventions sur le terrain. Notre analyse du dispositif montre que les médiateur·rice·s covid sont ainsi assigné·e·s à des propriétés sociales réelles ou supposées qui les relèguent à un statut subalterne et limitent in fine leur professionnalisation à des interventions ponctuelles de « diffusion » vers le bas.

Le cœur du travail relationnel de médiateur·rice covid

40Si l’appartenance des médiateur·rice·s covid à un groupe identifié est à ce point mise en avant dans le dispositif observé, c’est que celui-ci repose sur une conception du travail de médiation fondée sur la rencontre. Le travail concret du quotidien de médiateur·rice·s covid est d’aller à la rencontre des habitants du quartier et c’est cette rencontre qui fait le métier (Bautzer Rothier, 2016). Kevin met donc en avant ses compétences relationnelles et émotionnelles comme voie possible de qualification dans l’exercice de la médiation : ce sont ces compétences qui lui ouvrent l’accès à la communauté gitane et plus largement aux habitants du quartier.

Une anecdote : on était sur le marché de [quartier populaire] et je tombe sur un petit monsieur qui vend de la lessive. Mes collègues passent avec les affiches, on était là pour les distribuer et signaler qu’un centre de vaccins sans rendez-vous allait ouvrir le temps d’une journée. Et là, je tombe sur un monsieur qui nous traite de complotistes. Alors j’essaie de calmer les esprits en disant à ce monsieur de ne pas s’énerver. « Oui, vous êtes des complotistes », tout ça !!! Alors je lui raconte mon histoire. Je lui dis « je disais comme toi au début. Puis j’ai mon grand-père qui est tombé malade, qui a failli mourir » et tout ça. J’ai réussi à le redescendre un peu mais dans la tête, il avait toujours son truc.

41Dans cet extrait, l’expérience personnelle de la maladie (ou celle d’un proche) est mobilisée comme une ressource professionnelle. Néanmoins, contrairement à d’autres formes de médiation et de pair-aidance, il s’agit ici de faire appel à cette expérience pour établir la preuve de la réalité de la maladie – telle qu’elle est construite et prise en charge par les autorités médicales –, sans laisser d’espace au questionnement, à la reformulation ou à la contradiction des savoirs biomédicaux. Le registre de l’intime est ainsi strictement subordonné au registre institutionnel sanitaire. Par ailleurs, ce recours à l’expérience personnelle de la maladie (qu’elle concerne l’individu lui-même ou sa famille) dans la diffusion de pratiques préventives est incité et cadré par les coordinatrices du dispositif : « Nous avons donc insisté tout le long de la formation à prendre des exemples de contaminations qui avaient eu lieu entre les familles, les proches. » (Carnet de bord, document interne, ARS)

42Kevin, qui convoque régulièrement l’expérience d’un drame personnel dans son travail, reconnaît une composante émotionnelle substantielle dans son travail :

Je connais des gens qui sont médiateurs, ils ont tous les diplômes, mais ils ont pas ce côté humain, ce bon cœur… il y en a, ils sont médiateurs mais on dirait presque des inspecteurs de police : ils ont pas le parler avec les jeunes. C’est pas un diplôme qui fait que vous êtes médiateur : c’est un travail qu’on apprend sur le terrain. Il faut déjà avoir le vécu des quartiers.

43Kevin revendique ce « parler » qui requiert également un « bon cœur ». Ce travail émotionnel procède d’un double effort : un travail sur ses propres émotions et un travail de gestion des émotions des personnes rencontrées (Hochschild, 2003). Mais dans le cadre du dispositif étudié, le travail émotionnel de médiateur·rice·s covid revient à comprendre, à gérer et à mobiliser ses propres émotions et celles d’autrui afin d’obtenir un changement des comportements individuels selon des normes biomédicales de santé (Kane et al., 2022). Pour Kevin, cette capacité ne saurait être réduite à un attribut naturel (Lhuillier, 2006 ; Loriol, 2013) : elle est liée (et valorisée ainsi par lui) à sa socialisation religieuse et à son engagement missionnaire. Les dispositions singulières de Kevin sont à l’origine d’une compréhension très personnelle de la mission de médiateur·rice·s covid, qui met au jour la violence de la précarité des « petites mains » du travail sociosanitaire.

Les ressorts individuels et sociaux de la médiation covid comme vocation dans le parcours de Kevin 

De la révélation à la conversion de Kevin

44Si au moment où nous lui parlons, l’expérience de Kevin en tant que médiateur covid s’inscrit dans la continuité de tous ces petits jobs alimentaires pour lesquels il dit s’être « donné à fond » tout en ayant eu le sentiment d’avoir été maltraité, voire nié dans son humanité, il faut souligner que ce constat s’oppose distinctement au récit qu’il nous offre de son entrée dans le dispositif et de l’espoir qu’il nourrissait alors d’avoir trouvé sa voie. L’amertume et la déception de Kevin sont à la hauteur de ses attentes envers un dispositif « bricolé » en période de crise, certes, mais s’adossant à des institutions pérennes et au sein duquel ses qualités et la rareté de son profil ont pu lui apparaître comme messianiques.

45Pour comprendre comment Kevin en est venu à considérer ce contrat de trois mois renouvelable en une opportunité professionnelle relevant de la vocation, il convient d’analyser le récit de son entrée en médiation. Celui-ci débute par une « révélation » concernant l’existence du covid : « Pour moi, c’était un complot pour arrêter les gens ou… j’y croyais pas du tout. Mais j’ai mon grand-père qui a chopé le covid et il a failli mourir. » Il essaie alors de convaincre ses proches, de « convertir » les membres de sa communauté à la réalité de la maladie : « Et là, j’ai été vraiment touché [...]. Alors chaque fois que les gens me disaient que ce n’est pas vrai, j’avais les larmes aux yeux en disant “vous dites que c’est pas vrai ? J’ai failli y perdre mon grand-père !”. »

46Quand il raconte cette première rencontre avec la maladie, il fait le récit d’une expérience décisive, d’un moment de bascule qui le fait changer de camp. Dès lors, les événements qui lui arrivent le confortent dans cette nouvelle croyance.

J’ai vu une femme de l’église évangélique aussi, ça me revient, qui est décédée. À soixante et quelques années ! Elle était jeune. C’était l’épouse du pasteur responsable de l’église Vie et Lumière du [quartier], et elle est décédée du covid. Elle croyait que c’était pas grave, elle était pas vaccinée et elle est décédée. Alors tous ceux qui croient que c’est un complot… ce n’est pas un complot, cette maladie existe vraiment, et il faut vraiment y faire gaffe...

47Loin d’être anecdotique, ce récit fait écho à la conversion évangélique qui est au cœur de la pratique religieuse de Kevin. La Mission évangélique tsigane (Met), introduite en France en 1952 (Willaime, 1998), se caractérise par un récit fondateur qui s’est construit avec une tradition à la fois orale et écrite au sein des populations converties. Cette conversion est ritualisée par le baptême de l’eau administré aux adultes et par l’immersion, signifiant la nouvelle naissance de l’individu. Ce rite qui repose sur le récit individuel de conversion et met en scène un changement de vie constitue un événement symbolique décisif dans la carrière du croyant qui permet « l’accès à un nouveau statut, la reconnaissance du sujet dans sa nouvelle foi et a donc valeur d’intégration dans la communauté spirituelle » (Faure, 2010 : 84). Mais ce récit n’est pas seulement nécessaire à la construction identitaire du croyant, il a aussi force de témoignage. Il articule en ce sens l’expérience la plus intime du croyant à un processus de cohésion de groupe. Chez Kevin le médiateur covid, on retrouve l’importance de recourir à cette histoire personnelle, à ce récit fondateur, pour convaincre les membres de sa communauté : « alors quand j’ai fait ce travail après, chaque fois que les gens n’y croyaient pas, je parlais de mon grand-père. Parce que je l’ai vécu ! »

48En devenant médiateur covid, Kevin, d’ailleurs, ne se contente pas de prêcher la bonne parole que lui ont apprise les autorités de santé publique comme le dispositif le prévoit : il a à cœur de redonner de l’espoir à sa communauté à un moment où « pour les gens de l’église, franchement, c’était aussi l’apocalypse sur Terre. Parce qu’eux voyaient ça comme la fin des temps… ils se disaient “on n’a jamais vécu ça” ». Kevin explique en quoi la mission qu’il entend mener excède le cadre strict de diffusion d’information que sa fiche de poste mentionne :

Ce sont des personnes qui aimaient bien qu’on leur parle, ça les rassurait. Elles disaient « je suis content de vous voir ici, monsieur ou mademoiselle » [...] « parce que vous nous rassurez, vous nous donnez un petit espoir ! On sait que si vous êtes là, ça veut dire que ça va passer, toute cette chose-là ! » Et nous, on était contents de faire ça ! On était vraiment là pour aider les gens et moi, je me sentais bien. Quand on aide l’autre, on se sent toujours mieux !

49Kevin, en devenant médiateur covid, travaille donc à la fois à son salut et à celui de la communauté : « c’était du travail mais un travail passionnant car on travaillait pour sauver des gens. »

Kevin, médiateur missionnaire

50Dans le discours de Kevin, le métier de médiateur prend un sens religieux et vocationnel. Kevin, en devenant médiateur, s’est ouvert à des activités professionnelles pour lesquelles il a eu la conviction « d’être fait », des activités qui ont entraîné un travail de reconstruction de soi mais qui, dans son cas, n’ont pas mené à une reconnaissance institutionnelle sur le long terme. La littérature socio-anthropologique sur la vocation religieuse, artistique ou sportive, montre qu’un métier n’est pas « vocationnel » en soi et qu’il ne peut l’être qu’à la condition d’être codé ainsi par une organisation ou une institution, comme dans le cas de la vocation sacerdotale (Dubois, 2013). Pour François Aubry (2012), cité par Suaud (2018: 33), l’engagement de type vocationnel peut notamment servir « à assumer positivement l’accès à des métiers socialement bas », en permettant aux acteur·rice·s de se réapproprier leur histoire par un processus complexe qui convertit des propriétés sociales en qualités naturelles distinctives.

51Ainsi, Kevin insiste sur ses qualités relationnelles qui font de lui un bon médiateur, mais aussi sur son éthique personnelle qui fait de lui un bon professionnel.

Il y a peut-être pas les diplômes mais il y a la vaillantise ; alors qu’il y en a qui ont les diplômes mais pas la vaillantise. Et ce qui compte, c’est de se lever le matin et d’y aller, au boulot. Parce que j’ai connu beaucoup de gens qui travaillaient avec moi, qui avaient les diplômes et tout ce qu’il faut, et qui arrivaient en retard. Je suis jamais arrivé en retard dans aucun emploi ! J’étais toujours à l’heure alors que j’ai pas tant de diplômes que ça…

52Pour Kevin, la reconnaissance de dispositions personnelles, en termes de savoir-être et de savoir-faire, est redoublée par son rejet des compétences professionnelles institutionnelles. Kevin insiste donc sur la légitimité de son engagement : non seulement il dispose de qualités professionnelles et personnelles rares – il critique notamment d’autres médiateurs qui parlent arabe entre eux en sa présence  et c’est pas poli ») ou qui arrivent « en retard » –, mais il est lui-même rare, du fait de son appartenance communautaire. D’ailleurs, lors de son recrutement, il est d’emblée considéré comme un atout précieux du dispositif. Les personnes qui l’ont recruté insistent sur le fait que sa capacité à aller vers les gens compte plus que des compétences scolaires classiques. Mais si la qualité de son travail et l’importance de son engagement lui valent d’être reconnu, Kevin se plaint, au moment de notre entretien, que ses interlocutrices institutionnelles ne répondent plus à ses appels. Dans la communauté gitane où le respect de la parole donnée est un principe structurant de la cohésion du groupe (Faure, 2010), Kevin vit l’incapacité de l’institution à le transformer en médiateur de longue durée comme une parole dévoyée, une promesse non tenue, particulièrement difficile à vivre sur le plan personnel.

53Les dispositions notamment religieuses de Kevin ont ainsi rencontré un cadre propice à son investissement en tant que médiateur covid : Kevin se sent « fait » pour ce métier ; on le lui a dit ; il s’y est reconnu. Mais le métier de médiateur covid n’existe pas (encore). Cet emploi ponctuel a donc créé une désillusion douloureuse chez Kevin, en raison de l’ascension symbolique qu’il a cru opérer en termes de carrière avant d’être renvoyé à sa condition antérieure. Notre rencontre avec lui, à ce moment particulier de son histoire, fait écho à sa croyance durable en sa vocation de médiateur covid, malgré le désinvestissement de l’institution. Avant de rencontrer l’une d’entre nous pour un ultime entretien, il espère en effet encore pouvoir profiter de cette opportunité pour pérenniser son emploi. Exprimant un sentiment d’instrumentalisation et d’abandon, Kevin est à la fois victime d’un contexte d’urgence, d’où émergent des dispositifs ponctuels qui fabriquent du travail sans profession, sans « qualités » et sans avenir.

Conclusion

54Le récit de Kevin en tant que médiateur covid nous permet de revenir sur plusieurs paradoxes des dispositifs et politiques sanitaires, exacerbés en temps de pandémie. En premier lieu, remarquons que les politiques sanitaires censées s’appliquer à tou·te·s, sont assortis de dispositifs ciblant certaines populations. Ces dispositifs spécifiques, même quand ils s’inscrivent dans une visée d’innovation et de santé communautaire, se heurtent à une culture sanitaire ancrée dans une approche biomédicale, descendante et instrumentale de la dimension « participative ». Ils courent ainsi le risque de sombrer dans le culturalisme et d’encourager des politiques qui, tout en revendiquant de se conformer aux principes de la santé communautaire, mettent en place des pratiques de santé publique qui visent avant tout la régulation des comportements de santé des habitant·e·s des quartiers populaires.

55Ainsi, un deuxième paradoxe tient à ce que le dispositif que nous avons observé et dont Kevin fut partie prenante, emploie des individus en situation de précarité afin de mettre en place une régulation horizontale – entre « pairs » – des comportements de populations « vulnérables », mais ce faisant, perpétue le processus de précarisation de ces individus. 

56Enfin, le récit de Kevin insiste également sur les difficultés liées au défaut de « carrière » dans le métier de médiateur·rice, et nous invite à souligner l’importance de développer une analyse des enjeux subjectifs des formes de précariat contemporain, notamment dans le secteur sanitaire, qui recourt largement au travail relationnel et émotionnel, propre à jouer sur le registre vocationnel. Au cœur de ces considérations, il s’agit de prendre en compte les attentes des médiateur·rice·s de santé en termes d’ascension sociale et de développement de leur légitimité professionnelle, mais également de prendre la mesure de l’investissement subjectif dans ce type de métier.

57Cette étude du cas d’un médiateur covid souligne la tension entre l’intensité de l’engagement personnel exigé par ce « métier sur autrui » et la précarité de la position, due en grande partie aux faibles moyens accordés aux street level bureaucrats (Lipsky, 1980) dont dépendent ces initiatives. Si la médiation est aujourd’hui mise en avant par les autorités publiques, on peut s’interroger sur l’écart entre les faits et les discours.

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Notes

1 Le prénom a été changé dans un but de protection de la personne. Toutes les données identifiantes ont été anonymisées. 

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alfonsina Faya Robles, Alexandra Soulier et Laurence Boulaghaf, « Kevin, « médiateur covid » : Récit d’une vocation déçue »Anthropologie & Santé [En ligne], 28 | 2024, mis en ligne le 30 mai 2024, consulté le 03 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/anthropologiesante/13605 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11r32

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Auteurs

Alfonsina Faya Robles

IHPST-Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (UMR 8590), 13 rue du Four (75006) Paris / CERPOP-Centre d’Épidémiologie et de Recherche en santé des Populations (UMR1295)
Orcid : 0000-0002-8277-8320
alfonsinafaya@hotmail.fr

Alexandra Soulier

IHPST-Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (UMR 8590)
Orcid : 0000-0002-2365-1784
alexandra.soulier@gmail.com

Laurence Boulaghaf

IHPST-Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (UMR 8590) / CRESPPA-Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (UMR 7217)
laurence.boulaghaf@orange.fr

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