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Du mode d’existence des nouvelles technologies visuelles

Julie Peruch

Abstracts

Media studies that examine the relationship between media content and the materiality of media objects partly address the question of the logics of innovation in media tools. From a historical perspective, some focus on the specificity of media as meaning producers, while others emphasize the political dimension of media innovation. Media innovation logics make it possible to reveal the modes of intentionality embedded in media by actors of innovation. In anthropology, visual media are closely tied to ways of thinking about vision and scientific knowledge. Visual tools, therefore, carry intentionality in favor of these modes of thought. The anthropologist who undertakes a process of visual production must therefore remain attentive to these mechanisms in their media practices.

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Full text

« (…) la science (…) est rhétorique. Elle persuade les acteurs sociaux concernés que leur savoir fabriqué conduit à une forme désirable de pouvoir parfaitement objectif ».

(Haraway 2007:109).

Introduction

1L’anthropologie visuelle porte une réflexion importante sur les pratiques perceptives visuelles de l’anthropologue en situation d’enquête (Grasseni 2007; Pink 2006). Il est montré que le regard est une pratique socialement construite, et que le regard scientifique, en mobilisant l’imagerie, en fait partie (Sicard 1998). Pour interroger les enjeux liés aux modalités de production visuelle, il est pertinent d’adopter une démarche réflexive portant sur les outils visuels mobilisés par les anthropologues dans leurs pratiques d’enquête. Quels sont leurs rapports à l’innovation technique et quelles capacités d’action peuvent être conférées à un outil visuel ? Pour explorer ces questions, une réflexion sur l’étude des techniques et des savoirs scientifiques par la vue peut être heuristique.

2Si nous prenons comme point de référence historique le milieu du XXème siècle quand ont émergé des études sur les techniques en sciences humaines, on remarque que des philosophes et des anthropologues se sont penchés sur la question des techniques en tant que phénomène social, et se sont posés la question de savoir dans quelles mesures les objets techniques étaient en capacité de transformer le milieu où ils sont insérés (Simondon 2012), une partie de ce milieu étant le corps humain (Leroi-Gourhan 1964-1965). Une partie de la philosophie contemporaine puise dans ces savoirs pour approfondir l’idée selon laquelle les outils numériques seraient transformateurs de la société qui les utilise (Mersch et al. 2018).

3Dans une autre perspective, au cours des années 1990, des historiens, en particulier des historiens de l’art, ont étudié les images en tant qu’objets insérés dans une société, et ont élaboré l’idée que ces objets ne sont pas transformateurs de la société qui les utilise, mais qu’ils sont traversés, comme leurs usagers, par des dynamiques sociales et historiques. Ces historiens retiennent principalement que les usagers dotent les objets images d’une intentionnalité, et le propos de leur recherche vise à comprendre quelles formes d’intentionnalité sont attribuées aux objets images par leurs usagers. Ce phénomène d’attribution d’une intentionnalité ne s’applique pas seulement aux objets images.

4Aussi, les objets techniques scientifiques de vision (pour ce qui est de cet article, les outils de production visuelle) sont également pris dans des dynamiques sociales par lesquelles les usagers leur attribuent une intentionnalité. En ce qui concerne les anthropologues visuels, que comprennent-ils des outils visuels qu’ils utilisent et comment ces savoirs sur les outils, ou les savoirs sur ces techniques, donc une « technologie » (Coupaye 2022) forment l’attribution d’une intentionnalité à l’objet ? Et enfin, comment cette intentionnalité est-elle construite ? Qu’indique-t-elle sur les représentations scientifiques en anthropologie visuelle ?

5Dans cet article, je fais la proposition que les outils visuels industriels ne sont peut-être pas transformateurs de situations sociales, et dans ce sens, ils ne sont pas des acteurs sociaux. Mais les sociétés qui s’organisent autour d’elles (industriels de l’innovation, industriels de la production et sociétés de consommateurs) attribuent à ces objets techniques une intentionnalité souvent proche de celle des considérations qui façonnent leur constitution. Les outils visuels industriels sont pensés par les usagers en corrélation avec la production de la valeur marchande, et en corrélation avec la production de la preuve scientifique. Je cherche à montrer quelles relations les anthropologues entretiennent avec les outils visuels, afin de comprendre dans quels modes d’action et à quelles fins ceux-ci les utilisent.

6Les innovations technologiques actuelles sont autant des objets politiques que les plus anciennes. L’innovation dans les outils visuels et dans la production du savoir ne peut pas résoudre les questions qui se posent dans la rencontre entre un observateur et un observé, ni dans celle entre un support visuel et son spectateur. Dans quelle mesure les savoirs sur ces outils et le politique qui se construit à partir des représentations émergentes de ces savoirs participent à la construction d’un regard et d’un savoir scientifique ? Ou alors, comment les représentations scientifiques interagissent-elles avec les représentations des outils visuels ? A partir de la position de Simondon vis-à-vis du mode d’existence des objets techniques, cet article porte sur les modes de production d’une intentionnalité des outils visuels par leurs usagers.

7Le choix d’un outil dépend de la forme de socialisation de l’anthropologue et des enjeux liés à son projet de réalisation d’un média ethnographique. Les scientifiques ne sont pas des êtres neutres, ils sont insérés dans un réseau social de production des savoirs (Akrich et al. 1988). Aussi, avec quelles représentations des outils visuels travaillent les anthropologues ? Plus largement, quelles représentations des outils visuels circulent chez les théoriciens des techniques médiatiques ? Existe-il des formes d’échanges entre ces deux types de représentations ?

8Pour répondre à ces questions, cet article est organisé en deux parties. La première traite des modes d’objectivation des médias visuels et/ou numériques. Dans cette partie, il est question de discuter des théories sur les médias qui traitent de la médialité (Mersch et al. 2018) et des formes d’intentionnalité que des théoriciens des techniques et des médias attribuent aux objets techniques. La deuxième partie se penche sur la construction sociale du regard comme pratique scientifique et sur les modes d’intentionnalisation des outils visuels par les anthropologues. Ceci afin de contribuer à la compréhension de la place sociale des outils de prise de vue et de traitement de l’image dans la production de contenus visuels anthropologiques.

Les médias visuels et/ou numériques et leurs modes d’objectivation

Une approche à partir de théories sur les médias

9L’anthropologie du numérique développe des approches qui invitent les chercheurs à s’interroger sur la matérialité des outils numériques et sur la façon dont ces outils sont eux-mêmes appréhendés, voire naturalisés (Krischke-Leitao 2023). En effet, la technologie est une notion issue des sociétés industrielles modernes pour désigner l’étude des objets techniques et leurs applications dans un environnement social. Le terme implique certains savoirs, certaines techniques et certaines matérialités conçues par les sociétés occidentales industrielles modernes. Quand le terme technologie est employé, c’est pour faire référence à une cosmologie du progrès et en la croyance que les savoirs et les actions qu’on mobilise vont déboucher sur des matérialités qui concrétisent la vérité de cette cosmologie (Coupaye 2022). Aussi, la notion de technologie, le savoir sur l’outil et la technique employée, fait référence à des savoirs légitimes dans une société industrialisée. Les savoirs légitimes des communautés innovantes sur un objet prescrivent un rapport et un usage particuliers de cet objet. À travers l’emploi de la notion de technologie par les usagers des outils, l’outil devient acteur pour ceux-ci et participe à la réalisation d’une réalité en lien avec l’outil. À ce sujet, Grimaud and al. ont montré que les différentes orientations en faveur, en opposition ou en marge de la technologie se construisent à partir de visions et de rapports au monde, et dont le point de référence est la notion de technologie associée, par ceux qui s’en éloignent, à une dimension destructrice et exploitatrice par l’industrie occidentalisée (Grimaud et al. 2017).

10A partir des travaux de Kittler sur les médias (Kittler et Vargoz 2018), ses successeurs ont pris en compte la matérialité de l’objet médiatique et le pensent comme un objet technique en relation avec les sociétés humaines (Ernst 2013). C’est cette prise en compte de la relation entre les humains et la matérialité de l’objet qui permet de construire une analyse du médium dans la société et donc de comprendre le social dans le médium. De plus, ces théoriciens prennent en considération le fait qu’un média ne peut être analysé que dans le contexte où il rend forme et s’insère dans une société. Donc on doit exclure une analyse générale des médias (Mersch et al. 2018). Par le travail d’historicisation des théories des médias de Mersch, il apparait que la définition primaire (qui devient une définition par défaut) qui veut que la forme et la matérialité soient la même chose, se construit au cours du XXème siècle chez les théoriciens des médias de l’école canadienne et allemande. Pour se construire, leur approche va puiser dans la philosophie et les théories des techniques. Ces approches expliquent que les médias cachent leur propre matérialité. Le travail de ces théoriciens des médias est donc de comprendre comment se construit une médialité dans laquelle s’articulent le contenu médiatique et sa matérialité.

11Une autre approche de l’étude des techniques médiatiques se fait en écho aux approches sociales et politiques de l’innovation. Des études sur les innovations techniques tiennent compte des conditions sociales d’innovation et de fabrication d’objets techniques, mais aussi de leurs modes d’usage. Certaines d’entre elles révèlent que l’innovation dans un espace public se matérialise selon des motifs visant à faciliter l’accès à un espace pour une catégorie dominante de la population et en exclure une autre (Winner 1980). Les premiers appareils photographiques étaient chargés de cette même forme de discrimination, cette fois non pas par l’accès à un espace public, mais par la visibilisation et la sublimation d’une catégorie de personnes par rapport à une autre (Dyer 2015). Les deux théoriciens des techniques qui ont travaillé sur les techniques d’aménagement de l’espace public et les appareils photographiques indiquent que la démarche des inventeurs n’est pas d’être puissants sur l’environnement ou de substituer la technique manuelle de la peinture, voire de substituer la vision humaine selon une vision progressiste. L’idée de ces inventeurs et de leurs promoteurs était d’être puissants vis-à-vis d’autres personnes et de maintenir une domination raciale. Donc on voit bien que les démarches d’invention technique ne sont pas une volonté de puissance de l’humain dans l’absolu, un humain hors de tout contexte social, ou de délégation d’une activité humaine à une machine, dans les deux exemples, dont un concerne les techniques photographiques, il y a une volonté de domination d’un groupe sur un autre.

12En observant les innovations dans les outils visuels d’un point de vue historique, il est possible de remarquer qu’elles s’inscrivent dans des dynamiques sociales qui leur sont contemporaines et qui participent des processus d’innovation. L’invention de la photographie en tant qu’objet technique, en tant que contenu visuel et en tant que pratiques par la manipulation de l’objet et l’observation des contenus vient inscrire les usagers dans une nouvelle subjectivité et vient confirmer la modernité en tant qu’ordre et réalité visuelle (Crary 2016). Dans cette perspective d’investissement de la vision humaine, les groupes innovants des outils de prise de vue se rapprochent d’autres modes d’investissement de l’activité humaine, comme la guerre pour le cinéma (Kittler et Vargoz 2018; Virilio 1991), ou la production en série (Crary 1999; 2016). Les outils de prise de vue sont conçus pour percevoir l’environnement dans le cadre de plusieurs projets d’action sur l’environnement : organiser le visible, acquérir des connaissances sur l’environnement et agir sur celui-ci pour le contrôler et le normaliser. Dans cette perspective, la photographie sert à distinguer les populations entre elles, et à discriminer certaines au profit d’autres. Le racisme étant l’un des paradigmes prégnants dans le développement des outils photographiques (Hawley 2024) et de la technique photographique (Dyer 2015). Les premiers appareils photographiques sont fabriqués selon des paramètres de discrimination raciale visant à rendre plus visibles et lumineux les modèles blancs au détriment des modèles noirs. De plus, les techniques de mise en lumière s’accompagnent de ces formes de discrimination, en construisant « la blanchité comme produit de l’éclairage » (p. 26), c’est-à-dire une identité fictive fabriquée par des dispositifs visuels. Comme ces considérations politiques sont devenues des références esthétiques et techniques, les outils numériques ont été développés selon les mêmes principes de gestion spécifique de la lumière appliqués aux modèles blancs. Nous voyons bien là comment des dispositions idéologiques et politiques s’inscrivent directement dans des objets techniques (Winner 1980), et ceci même dans leurs mutations technologiques, comme c’est le cas du passage des outils analogiques aux outils numériques de prise de vue et de traitement de l’image. Aussi, quand il est question de transformations sociales et/ou sensorielles potentielles des médias sur les sociétés usagères, il faut se demander quels sont les fondements politiques qui conduisent à la matérialisation d’un média et si cette matérialisation a un effet réel sur les usagers. Suite aux études qui viennent d’être évoquées dans ce paragraphe, il est envisageable de se demander si les fondements de normalisation du sujet moderne, de productivité perceptive et raciste ont un impact (d'adhésion ou de réaction) sur les usagers des outils de production visuelle.

13Il faut également reconnaître que la diversité des approches des théoriciens de la médialité des médias, et donc de l’articulation entre le contenu médiatique et sa matérialité, réside dans la diversité des questions qu’ils se posent et des objets de recherche qu’ils construisent. Les objets d’investigation vont de la recherche des transformations langagières et/ou sensorielles à l’établissement des inégalités et des formes de discrimination à l’intérieur de la matérialité des objets techniques.

14Enfin, si les technologies médiatiques sont à envisager comme une articulation entre des savoirs légitimes contemporains et des techniques d’usage des objets médiatiques, il est possible de comprendre quelle forme d’intentionnalité est accordée à un objet technique par une communauté de technologues, c’est-à-dire de savants légitimes sur un objet technique. Les théoriciens des techniques et des médias adoptent des approches différentes quant à l’effet des techniques ou de la matérialité médiatique sur les sociétés humaines. L’attention portée à la matérialité des objets techniques, à la lumière des théoriciens des médias qui s’y penchent, est l’objet de cette première partie.

Les formes d’intentionnalité attribuées aux médias par des théoriciens des techniques et des médias

15Dans l’ouvrage Du mode d’existence des objets techniques (Simondon 2012), Simondon construit une théorie à partir de laquelle il attribue une autre forme d’intentionnalité aux objets. Il accorde une agentivité aux objets techniques et prend en considération les processus sociaux et les dynamiques propres à leur existence dans un environnement social. La façon dont Simondon emploie le terme « homme » par rapport à celui d’ « objet technique » laisse supposer que Simondon s’attache à situer son analyse des objets techniques depuis les logiques des objets eux-mêmes. En effet, la considération qu’il accorde aux objets techniques en tant qu’entités socialisées permet de rendre compte de la manière dont il attribue une forme d’intentionnalité aux objets, qui sont en mesure d’interagir entre eux, donc de construire un mode d’existence situé.

16Simondon envisage la technique du point de vue des objets techniques. Pour lui, ceux-ci fonctionnent selon leur propre logique et l’humain vient s’y inscrire sans vraiment en comprendre le fonctionnement. Pour Simondon, l’objet a un fonctionnement propre qu’il faut analyser. La source de l’action vient plutôt des objets. Pour Simondon, la technique se définit par des objets techniques en fonctionnement et en relation. Dans sa démarche d’étude des logiques des objets techniques, on voit se dessiner l’attribution d’une intentionnalité à ces objets. Si l’objet suit ses logiques qui dépassent celles des humains usagers, c’est que l’objet est porteur de modes d’action autonome. L’objet technique possède donc un mode d’existence propre, mais dans la situation sociale où il est inséré. Aussi, Simondon attribue une intentionnalité aux objets en tant que sources de savoirs, et potentiellement de transformations sociales. Dans son étude sur les médias, Kittler rejoint les propos de Simondon en comprenant les objets médiatiques comme des entités qui ont des modes d’action autonome et qui fonctionnent en réseau en créant des relations entre les objets, ce qui rend l’action de l’individu superflue dans les systèmes techniques (Mersch et al. 2018). Kittler semble attribuer aussi une intentionnalité aux médias dans le sens où, pour lui, ils sont une des structures du pouvoir qui perturbent nos systèmes sensoriels (Mersch et al. 2018) et à l’intérieur de laquelle les humains doivent composer, comme on doit composer avec un langage qui nous est imposé. Les médias seraient acteurs de la domination sur les humains (Parikka et al. 2017). Pour Kittler, l’intentionnalité attribuée aux médias sous-tend l’idée d’un déterminisme dans le rapport des humains à ceux-ci.

17Depuis le début du XXIème siècle avec le développement d’internet, des débats émergent entre des théoriciens des techniques et du numérique sur la question du savoir dans l’espace numérique. Le contenu des débats touche à la promotion ou la remise en question des politiques des organisations gouvernementales et supra-gouvernementales vis-à-vis d’internet. Ces politiques sont en faveur de l’organisation d’une nouvelle société libérale fondée sur la formation autodidacte et permanente des individus. Les théoriciens qui remettent en question ces politiques se positionnent plus pour une prise en compte des savoirs locaux et indiquent que le savoir ne peut pas se distribuer de manière homogène dans les réseaux Internet, mais qu’il est situé dans des espaces sociaux, réels ou virtuels (Fassa 2002). De leur côté, les théoriciens en accord avec les politiques de la Société de l’Information considèrent que les outils informatiques sont dotés d’une intentionnalité capable de contrôler les actions des usagers, y compris celles des scientifiques qui les utilisent. Cette intentionnalité des outils numériques repose sur la confiance que ces théoriciens attribuent aux machines et les considèrent même comme des acteurs sociaux capables de résoudre les problèmes de l’humanité, dont l’accès au savoir universel. Le contrôle suprême des machines sur les individus obligerait donc ces derniers à s’adapter pour survivre dans une société de l’information irrévocable (Fassa 2002). Dans ce contexte, la notion de technique comme dynamique d’action, d’interaction et dynamique sociale prend une telle forme de neutralité qu’elle efface la question du politique qui la constitue.

18Les théoriciens des médias qui envisagent les liens entre les médias et les humains selon un principe de relation égalitaire, conçoivent la relation et la connexion comme totales et acritiques, surtout entre les humains. Ce qui pour Mersch (Mersch et al. 2018) ne permet pas de penser le positionnement critique d’une des entités dans la relation. De ce fait, l’emploi de la relation acritique implique un réductionnisme dans les formations sociales. Par exemple, si l’idée de connexion était appliquée à une situation médiatique sans comprendre la complexité d’une forme de relation sociale, la collectivité serait réduite à la connectivité, sans penser aux dynamiques relationnelles du collectif. Quelque part, le politique et la « civilisation » (p. 255) seraient réduits à la technocratie. En suivant la pensée de Mersch, il est déjà possible de supposer que les théories (pas forcément les théoriciens) de la relation posent les bases d’un fonctionnement social, ou de théories sociales, peu enclins à l’échange politique, voire à la démocratie, et qui font de la technique et de la technicité la vérité. A partir de cette considération, il est envisageable d’avancer que la technique ne peut pas expliquer tous les phénomènes sociaux. La primauté de l’étude de la technique selon une dimension techniciste, sur d’autres phénomènes sociaux (Mersch et al. 2018) met de côté ce qui importe dans l’étude des médias. Que voulons-nous étudier en sciences humaines dans le cadre de l’étude des médias ? A titre d’exemple, dans sa conférence sur les techniques du corps en 1934, Mauss mettait au centre de la technique le corps humain socialisé avant tout objet qui lui serait extérieur (Mauss 2023).

19Cette considération des médias en relation avec les sociétés usagères révèle deux questions récurrentes concernant les innovations et en particulier les innovations médiatiques et numériques. Ces questions touchent aux modalités de transformation sociale et sensorielle des sociétés usagères de médias. Il s’agit de déterminer les effets sociaux et/ou sensoriels des innovations médiatiques sur les sociétés et les corps humains. A ce sujet, de nombreux investissements sont fournis pour y répondre et peuvent être initiés par des projets politiques de transformations sociales, comme par exemple ceux impliquant des activités de production (Pias et Pakis 2017). Par ailleurs, Parikka (Parikka et al. 2017) fait état d’études sur la modernité qui soutiennent la forte participation de l’innovation médiatique à la transformation de la sensorialité moderne. La notion de transformation dans une société ou un groupe social peut prendre plusieurs formes, la question est de savoir sur quoi se penche le théoricien des médias et/ou de l’innovation. S’il est détecté des transformations sociales par les outils numériques, c’est parce que l’objet de la recherche porte sur les facteurs de transformation sociale, ce qui constitue un objet parmi d’autres envisageables dans une recherche.

20Au sujet de la question des transformations de la société, les dynamiques sociales ne sont pas dépendantes des transformations technologiques, mais les transformations technologiques sont corrélatives de transformations sociales. Les transformations sociales corrélatives des transformations technologiques ne sont pas dues aux transformations technologiques, mais aux transformations sociales qui sous-tendent les transformations technologiques, ce sont deux processus qui s’articulent. La création de l’informatique est un bon exemple d’un projet politique de transformation du fonctionnement du travail, puis de la vie privée (Campbell-Kelly et Garcia-Swartz 2015). En parallèle de ces politiques, d’autres formes d’innovation sociale ont été mises en évidence dans l’émergence du numérique. Il s’agit en particulier de l’étude de Fred Turner qui a montré que les outils numériques, visuels ou non, sont contemporains de transformations managériales propres à la société industrielle du capitalisme avancé (Turner et al. 2021). Il est donc important, non pas de se pencher sur les effets directs des médias sur les usagers, mais sur les politiques qui les soutiennent.

21Au sujet des questions de la transformation de la sensorialité humaine, il faut noter que les objets techniques, dans leur matérialité, ne transforment pas les techniques du corps, mais c’est la projection que l’usager fait de l’objet et de ses usages potentiels, ainsi que son éducation à l’usage de l’objet, qui en sont vecteurs. C’est l’intention qui est attribuée aux objets qui a un impact sur l’usager, pas l’objet en lui-même. A partir d’une anthropologie des techniques, Sigaut indique que les transformations potentielles des techniques du corps se font en relation à la fois entre la façon dont l’usager comprend son corps (l’idée de corps est fortement variable selon les catégories sociales, les groupes sociaux et les périodes historiques), et entre la façon dont on comprend un certain usage de l’objet (qui peut être différent de ce pour quoi il a été conçu, d’où le phénomène de réappropriation technique) (Sigaut 2012).

22La question est donc de savoir quels changements cherche-t-on à observer. Ce que l’on cherche à observer, c’est si, par exemple, les modalités de production du savoir se modifient avec les médias numériques, et, si oui, par quels mécanismes ? Le regard sur l’autre, technique du corps majoritairement employée en anthropologie, semble suivre des dynamiques de transformations différentes, pas forcément liées aux usages des nouveaux outils visuels. La façon de voir et de penser d’un observateur vient de sa position sociale et historique, les objets techniques ne sont que des intervenants parmi d’autres structures plus larges. L’important est de comprendre la manière dont un usager comprend l’outil qu’il manipule, ce qui lui confère une forme d’intention.

23La désignation des outils médiatiques comme transformateurs de la société repose sur l’attribution d’une intentionnalité envers ces objets. Pour certains théoriciens des techniques, l’intentionnalité des objets consisterait à pouvoir transformer la société. Les objets auraient une existence propre qui transforme le milieu. L’intentionnalité attribuée aux outils correspondrait à la relation que ces théoriciens des techniques, comme Leroi-Gourhan et Simondon, ont élaborée entre le corps humain et les objets techniques (Parikka et al. 2017).

24Les théoriciens des médias qu’a étudiés Mersch projettent sur les médias des intentionnalités destructrices ou libératrices (Mersch et al. 2018). L’intentionnalité libératrice d’internet a été très présente chez les premiers développeurs d’internet (Turner et al. 2021). Cependant, les algorithmes qui fonctionnent dans les espaces numériques d’internet ne sont pas destinés à faciliter les pratiques des utilisateurs d’internet, comme l’expliquent les promoteurs de ces outils, mais servent avant tout à contrôler de larges parties de la population. (Boullier 2019; Zuboff et al. 2020). De manière plus élargie, il est compris aujourd’hui que le codage qui structure le langage d’internet et l’ensemble des activités de ses usagers est fortement marqué par une démarche de contrôle social (Boullier 2019; Zuboff et al. 2020).

25Les anthropologues ne sont pas des fabricants d’outils visuels. Mais, comme les groupes de fabricants, ils sont pris dans les discours et les politiques d’innovation technologique, dont ils cherchent à s’en défaire. Cependant, comme la maîtrise des discours sur les objets techniques qu’ils manipulent reste difficile, le travail des anthropologues tend à adopter une posture réflexive sur ces outils et sur les techniques de mise en visibilité qu’ils mobilisent dans une situation d’enquête, dans un sens, sur les modes d’intentionnalité qu’ils peuvent accorder aux outils visuels.

Savoir voir et savoirs médiés

26Comme il a été question de la vie sociale des objets techniques dans la première partie de cet article, et plus précisément de la façon dont ils peuvent être chargés d’intentionnalité par les théoriciens et les communautés innovantes, de nouvelles questions peuvent émerger sur l’intentionnalisation des outils visuels des anthropologues en lien avec les idées sur la démarche scientifique. Existe-il des modes d’appropriation des théories des techniques et des médias par les anthropologues ? S’il en existe, quelles théories sont mobilisées et quels en sont les modes d’appropriation ? Enfin, ces appropriations s’accompagnent-elles de mise en intentionnalité des objets visuels en anthropologie visuelle ? Pour explorer ces questions, il est important de comprendre comment se construit le regard scientifique en anthropologie et comment se regard se construit dans sa rencontre avec les outils visuels de production de l’image en anthropologie visuelle.

La construction sociale du regard comme pratique scientifique

27Comme dans le secteur de l’innovation des outils visuels, l’anthropologie est un domaine d’activités qui produit des objets, donc des discours, se concrétisant dans un contexte historique, social et politique. C’est dans la pratique visuelle pour l’activité scientifique que le corps de l’observateur se façonne en un corps de scientifique. Ainsi, le corps de l’individu s’inscrit dans celui de la discipline scientifique. Classer et catégoriser par la vue est la définition de l’observation ethnographique, technique privilégiée de l’anthropologie (Grasseni 2007). Dans un processus dialectique, la perception visuelle comme pratique scientifique historiquement située (Haraway 1988; Sicard 1998; Simondon 2006), vient confirmer l’institution scientifique en tant qu’institution du regard. Et ce regard professionnel (Goodwin 1994) se construit dans les pratiques de production de la connaissance. Ce qui signifie que le regard est un positionnement social, il indique une place située dans un espace social. A partir de ces remarques, on peut se demander : pour qui produit-on du savoir en anthropologie visuelle ? Avec quels outils et dans quelles conditions (pas seulement celles de l’ethnographie) ?

28La perception visuelle dans un cadre professionnel est surtout une question de persuasion auprès d’un public. Et ce processus de persuasion concourt aux intérêts des professionnels dans une situation donnée. Deux exemples théoriques de construction du savoir permettent de justifier ces propos. Premièrement, dans le texte de Goodwin (Goodwin 1994), sur la construction professionnelle du regard dans le système judiciaire, les professionnels chargés de défendre des policiers à partir d’une vidéo de surveillance cherchent à convaincre du bien-fondé de l’action des policiers et pour cela, ils usent du langage verbal et corporel pour produire un encodage visuel spécifique d’un élément observable auprès d’un auditoire. Ils orientent la perception visuelle de leur auditoire. Deuxièmement, dans le texte de Latour sur les procédés européens d’inscription scientifique durant la Renaissance (Latour 2013), les explorateurs colons cartographient ce qu’il y a à percevoir sur un nouveau territoire en cours de colonisation pour favoriser le financement de nouvelles missions colonisatrices en Asie. La carte sert d’outil de visualisation, mais surtout de preuve pour les financiers. Dans ces deux cas, on cherche à montrer ou à inscrire une sélection dans un environnement visuel plus étendu.

29Le travail d’observation est un dispositif scientifique qui attribue des rôles entre des entités. L’étude des mécanismes d’innovation dans le domaine des médias et en particulier dans le domaine de la production de savoirs scientifiques visuels montre que la configuration des médias visuels inventés dans le courant du XIXème siècle sont la matérialisation du dispositif scientifique tel qu’il s’est institutionnalisé à cette époque. De ce fait, qu’est-ce que médiatiser ? La médiatisation vient renforcer un dispositif déjà existant de construction du savoir, avec toutes les dynamiques de pouvoir qu’il implique. Pour transformer le dispositif scientifique observationnel, il faut penser à des formes d’innovation en rupture avec la relation de pouvoir qu’implique la relation observateur/observé.

Le regard médié de l’anthropologue

30C’est chez Donna Haraway (Haraway 2007) qu’il est possible de trouver une manière différente de penser l’observation médiatisée. Haraway décrit que les objets techniques médiatiques (comme le microscope et le télescope) définissent l’observable et produisent une relation entre l’observateur et l’observé. C’est seulement parce qu’il existe un observateur qui se questionne sur un environnement à définir par rapport à sa position, qu’il imagine des réponses (construit des hypothèses), qu’il crée des outils d’observation, créant des entités observables et créant aussi la relation entre ces entités et lui-même. Haraway explique que le regard de l’observateur se situe à l’origine dans un système sensoriel incorporé. A partir d’une position moderne et scientifique, ce système sensoriel s’est détaché du corps humain socialisé pour devenir le savoir positiviste et objectif, doté d’ubiquité, capable de représenter même ce qui n’est pas observable par l’œil humain. Pour s’extraire de cette institutionnalisation du regard, elle propose de se réapproprier la vision : premièrement en retirant la séparation entre sujet et objet produite par le dispositif d’observation visuelle, et deuxièmement en recontextualisant la vision en tant qu’action incorporée et située. Elle précise que le fait d’attribuer une situation à une vision montre que cette vision est partielle, ce qui permet de saisir le contexte d’où on regarde et donc d’où on produit du savoir. Les médias ont la particularité de produire l’illusion d’un retrait de la dimension humaine et matérielle de ce qu’ils rendent visible (Mersch et al. 2018), ils construisent l’idée d’une vision décontextualisée, tout comme l’ensemble des dispositifs scientifiques de construction de connaissances positivistes. Et cette décontextualisation est un puissant facteur de domination pour la science :

« Les « yeux » que rendent accessibles les sciences technologiques modernes ruinent toute idée d’une vision passive ; ces prothèses nous montrent que tous les yeux, y compris nos propres yeux organiques, sont des systèmes de perception actifs, intégrés dans des traductions et des manières particulières de voir, c’est-à-dire, des manières de vivre. Il n’y a pas de photographie non médiatisée ou de chambre noire passive dans les descriptions scientifiques des corps et des machines ; il n’y a que des possibilités visuelles extrêmement spécifiées, chacune avec sa manière merveilleusement détaillée, active, partielle, d’organiser des mondes. Toutes ces images du monde ne devraient pas être des allégories d’une mobilité et d’une interchangeabilité infinies, mais d’une spécificité et d’une différence élaborées, et du grand soin dont on doit s’armer pour apprendre à voir fidèlement à partir du point de vue d’un autre, même quand cet autre est l’une de nos machines (Haraway 2007:118) ».

31Haraway ne condamne pas les « instruments de vision » (p. 122), elle propose des usages en relation avec un savoir situé. Il s’agit bien d’une réappropriation des savoirs, des regards et des outils.

32Si cette domination de la science persiste, c’est parce que les scientifiques eux-mêmes accordent une confiance en l’outil et au dispositif technique qu’il crée (c’est-à-dire la relation sujet/objet). La question de la confiance des usagers (producteurs et consommateurs) des outils visuels et des techniques prescrites, donc en la technologie, renvoie à une croyance en la capacité, l’intentionnalité, d’un outil visuel et d’un dispositif scientifique de perception à produire une vérité. Or, nous savons que ni les outils de prise de vue, ni les dispositifs, ni les savoirs scientifiques ne reproduisent de vérité, ils produisent un discours matérialisé sur un support visuel (Becker, 2007). Il est donc important de prendre en considération que les outils de fabrication de contenus visuels et les objets qui sont fabriqués à partir de ces outils contribuent à la production d’un discours scientifique. C’est cette forme de discours qui constitue une partie de l’intentionnalité des outils scientifiques par la communauté scientifique et ceux qui la reconnaissent.

33En photographie pour les sciences sociales, l’anthropologue observe l’environnement qu’il étudie en relation avec le discours produit à partir des outils qu’il mobilise. Dans le cas de l’action en relation avec des objets techniques, c’est agir avec l’objet, l’objet devient aussi un acteur pour l’usager et la praxis se manifeste dans la relation qu’entretient l’acteur avec l’outil visuel. Cette relation a un effet sur le regard du chercheur, et l’usage de l’outil transforme sa perception de son objet de recherche (Conord 2007). Son sens perceptif est refaçonné par les dynamiques discursives insérées dans l’objet technique. Les savoirs et les représentations de l’outil contribuent à la production d’une vision scientifique inscrite dans le regard de l’anthropologue.

34L’intentionnalité attribuée aux outils se retrouve dès le début de l’usage de la photographie. Dans sa conception à la fin du XIXème siècle, la technique de prise de vue photographique de mouvements s’articule entre des discours artistiques et des modes de compréhension modernes de la réalité (Brunet 2015). Les concepteurs des premiers modèles d'appareils photographiques visant à capturer le mouvement modifient les images qu'ils réalisent dans le but de rendre les photographies plus acceptables pour les observateurs qui ont une idée visuellement esthétisée du mouvement. Cette représentation collective imagée du mouvement d'animaux ou d'humains doit se voir sur la photographie. Les premiers concepteurs effectuent donc des retouches sur les supports afin de donner une légitimité à leur invention qu'ils cherchent à vendre (Sicard 1998). D’une part, la construction de la réalité se fait en rapport avec une esthétisation visuelle en vogue et adaptée au regard de l’observateur de photographie, et d’autre part, une intentionnalité est attribuée à l’appareil. En effet, l’appareil photographique est compris comme une machine qui produit d’elle-même la réalité, et on invisibilise les manipulations esthétiques des photographes. Dans le discours scientifique, la source de l’action de production scientifique se trouve dans l’objet technique. Avec les premières photographies s'accompagnent les premières mises en scène, une façon d'organiser la vision du spectateur de l'image. La connaissance que nous avons de ce qui est représenté sur une photographie ne dépasse pas ce que la photographie donne à voir. En tant qu'objet né de la science technique, l'appareil photographique et les autres objets de prise de vue ont acquis une légitimité dans leur capacité à produire du savoir parce qu'ils ont été perçus comme outils de reproduction de la réalité. Par ce processus de légitimation, le processus qui oriente et organise le regard de l'observateur, et donc sa façon de penser, est caché (Sicard 1998). Dans la réalisation de contenus visuels en anthropologie, il est important de prendre en compte l’histoire de ces pratiques de mise en scène aussi bien que l’histoire de la conception de la lumière sur les peaux des personnes prises en photographie (Dyer 2015). Les objets visuels portent la trace des modes d’intentionnalisation qui leur ont été conférés par les acteurs de leur innovation. Si l’objet technique porte dans sa matérialité une forme d’intentionnalisation qui rend compte de la situation historique de ses innovateurs, les modes d’appropriation, donc les techniques des usagers peuvent s’élaborer dans une diversité selon les enjeux dans les situations de mise en visibilité.

35A ce sujet, la découverte de photographies archivées durant la période coloniale du début du XXème siècle en Afrique subsaharienne montre des modes d’appropriation des techniques photographiques et des stratégies de mise en scène de soi par les populations colonisées (Foliard 2023). Foliard a travaillé à partir de l’étude des contenus visuels des photographies et des situations sociales dans lesquelles elles ont été prises. Les photographies prises par les membres des sociétés colonisées mettent en valeur les personnes photographiées, et certaines photographies prises par des colons et considérées comme non-scientifiques par le pouvoir colonial montrent la façon dont le colon a été exclu de certains espaces créé par des membres d’une société colonisée. Cette histoire en marge de la photographie en situation coloniale montre comment les représentations et l’intentionnalité attribuée à l’objet visuel se réorganise dans des situations de domination. XX Les acteurs de l’innovation de l’outil font porter à l’objet des attributs dans la production du savoir qui peut soit être intégré par certains usagers soit être rejeté ou réaménagé. La conception du savoir (et du rapport de pouvoir que le concept implique) est une construction permanente et dynamique qui se fait en relation avec la façon dont on comprend l’outil visuel et les techniques d’usage qu’on élabore à son propos.

36Il est donc nécessaire de s’interroger sur les modalités de mise en intentionnalité des outils de production visuelle en anthropologie visuelle. Quels pouvoirs ou capacités d’action sont-ils accordés aux outils visuels par les anthropologues ? La production visuelle rend majoritairement compte du rapport entre l’observateur et l’observé (Conord 2007), aussi c’est peut-être la dimension intentionnelle que j’attribuerais, en rejoignant Sylvaine Conord, à l’outil de prise de vue photographique, et cette capacité d’action n’est pas seulement dû à l’observateur, elle est aussi intrinsèque à l’observé.

Conclusion

37Les dynamiques d’innovation des outils de prise de vue photographiques et filmiques sont chargées de représentations, de projections et de logiques économiques. Ces dynamiques sont traversées par des savoirs sur la matérialité des médias et prennent régulièrement comme référence les savoirs techniques. Sans pouvoir rendre compte de l’ensemble des théories sur les médias, cet article avait pour visée de s’interroger sur les logiques d’objectivation des techniques médiatiques. L’une des premières questions liées à ces modes d’objectivation était d’explorer les formes d’attribution d’une intentionnalité aux médias, tant par des sociétés innovantes que par les théoriciens qui se penchent sur les techniques médiatiques.

38La deuxième question de l’article portait sur l’idée que la relation entre l’enquêteur et l’enquêté est un des lieux de la production de données, et en anthropologie visuelle, le dispositif médiatique y ajoute une nouvelle dimension. Les dynamiques d’innovation et les savoirs sur les outils scientifiques visuels qui leur sont associés entrent en jeu dans la construction du savoir scientifique et ce savoir repose en grande partie sur des techniques de vision façonnant un regard partagé et légitime. Cependant, ce regard est dynamique, dans la mesure où il interagit avec l’outil, et avec les formes de socialisation de l’anthropologue sur le terrain de recherche. Cet ensemble de réflexions met en avant la complexité des démarches de production des savoirs visuels. Elles renvoient au travail épistémologique et réflexif permanent auquel le chercheur qui se penche sur les formes de sacralisation de l’image doit être attentif.

39Pour objectiver l’image en anthropologie visuelle, il est envisageable de proposer l’idée que la démarche épistémologique visant à questionner les savoirs légitimes sur les technologies visuelles s’articule avec un positionnement réflexif sur le terrain d’enquête. Aussi, la question de savoir ce que représente un outil visuel pour la discipline anthropologique et ce que celui-ci représente dans une situation d’enquête mérite d’être plus approfondie. En effet, il semblerait important de comprendre plus amplement quelle est la place sociale que l’anthropologue attribue à un outil visuel avant de commencer à l’utiliser durant l’enquête, et de savoir quelle place sociale cet outil prendra durant les interactions avec les personnes qui composent le terrain. Cette position réflexive permettrait de mettre en place un dispositif d’enquête et de recueil de données capable de rendre visibles les modes opératoires de l’enquête telle qu’elle se pratique sur le terrain.

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Julie Peruch, “Du mode d’existence des nouvelles technologies visuelles”Anthrovision [Online], 11.2 | 2024, Online since 13 July 2026, connection on 16 August 2026. URL: http://journals.openedition.org/anthrovision/11327; DOI: https://doi.org/10.4000/16kgj

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Julie Peruch

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