1Ce premier numéro de l’année 2022 de RPPLSP, présente la particularité d’établir différents ponts : tout d’abord entre les thématiques des congrès Apliut d’Epinal « Sciences, neurosciences et apprentissage des langues » en 2019 et de Strasbourg « Les pédagogies innovantes en langues de spécialité » en 2022, puis entre les mondes de l’enseignement supérieur pré et post-confinement.
2Nous ne pouvons ignorer que beaucoup de choses se sont passées entre ces deux congrès. Dans le contexte particulier lié à la pandémie, les enseignants ont dû, bon gré mal gré, s’adapter à de nouvelles situations d’enseignement afin d’assurer une continuité pédagogique de qualité. L’enseignement à distance, la mise en place de dispositifs hybrides, l’utilisation d’outils numériques, etc., ont certes transformé leurs pratiques, mais ont également donné une impulsion à leur créativité. Pour autant, l’innovation pédagogique ne se résume pas uniquement aux progrès technologiques, à l’utilisation d’outils de plus en plus sophistiqués, elle repose également sur la réflexivité. En effet, l’adoption d’une démarche réflexive permet d’entrevoir les limites d’un enseignement dispensé et d’y apporter les changements et améliorations nécessaires.
3Définir l’innovation pédagogique n’est pas une tâche aisée, tant les définitions proposées sont nombreuses. En outre, la notion d’innovation a évolué au fil du temps. Tout d’abord considérée comme dangereuse puisqu’elle « remet en cause les choses établies » (Cros 129), elle est devenue un concept populaire à partir des années 1960 (Béchard). Pour Bédard et Raucent, toute innovation implique une modification des postures des acteurs impliqués, comme l’a justement rappelé Nicole Poteaux lors du congrès de Strasbourg. L’enseignant qui innove modifie sa pratique afin de répondre au mieux aux besoins et attentes des apprenants. L’étudiant lui-même doit tout autant s’adapter aux transformations réalisées que changer sa manière d’apprendre, en étant plus actif et plus autonome par exemple. Un travail d’ajustement est donc essentiel de la part des différents acteurs, afin que l’innovation introduite réponde au mieux aux besoins et attentes de chacun sans pour autant générer de nouvelles tensions.
4Tricot (§1) constate, quant à lui, que « les idées innovantes en pédagogie sont extrêmement rares (une ou deux par siècle, le reste relevant de redécouvertes d’idées anciennes) ». Il remarque qu’à l’inverse, « les situations innovantes en classe sont extrêmement nombreuses. » et que ce sont « les enseignants qui créent des solutions, c'est-à-dire des situations d'enseignement. » Ainsi, en concevant des situations d’enseignement innovantes en langues de spécialité, les enseignants contribuent à enrichir les ressources et pratiques pédagogiques. De plus, en faisant partager leurs expériences, compétences et expertises, ils sont une source d’inspiration pour un grand nombre de collègues.
5Ce numéro a pour objectif de faire découvrir des situations d’enseignement innovantes conçues par des enseignants de l’enseignement supérieur du secteur Lansad (langues pour spécialistes d’autres disciplines) en réaction ou réponse à des causes multifactorielles subies, imposées ou opportunes. On constate à la lecture de ces sept articles et quatre notes de pédagogie universitaire, la capacité d’adaptation, l’agilité et la créativité dont ces enseignants ont fait preuve face à des situations complexes et quelquefois inédites.
6Loin d’être purement descriptifs, ces textes suscitent une série d’interrogations auxquels les auteur.e.s ont tenté de répondre : comment penser l’apprentissage dans le secteur Lansad et les autres filières de langues de l’enseignement supérieur, tout en donnant toute leur place à l’innovation pédagogique ? Comment l’innovation peut-elle être introduite à l’échelle d’une formation en cours de langue ? Qu’apporte-t-elle en termes d’apprentissage ? Quels obstacles, limites et contraintes peut-elle engendrer pour les étudiants et les enseignants ?
7Christian Puren inaugure le numéro avec une réflexion sur les liens entre innovation durable et apprentissage. Pour lui, une innovation n’est pérenne que si elle se diffuse largement et durablement dans les pratiques enseignantes, en s’appuyant sur plusieurs critères. Tout d’abord, il doit y avoir convergence entre des facteurs didactiques et technologiques, c’est-à-dire adéquation entre les besoins des enseignants et les technologies du moment. Ensuite, des facteurs environnementaux sont à prendre en compte (soutien institutionnel, facilité d’accès à ces outils). Enfin, dans la lignée de Cros, l’auteur rappelle la nécessité d’adapter l’innovation introduite aux usages des enseignants et apprenants.
8C’est sous la forme d’un plaidoyer en faveur du journal d’apprentissage ou journal de bord revisité que Jean‑Rémi Lapaire aborde la question de l’innovation. Le journal, pour l’apprenant ou pour l’enseignant, comporte de nombreux avantages, parmi lesquels la réflexivité et l’esprit critique. Grâce à ces derniers, l’apprenant peut prendre la mesure de ce qui a été fait et reste à faire pour améliorer son apprentissage. Pour autant, cette faculté de distanciation et cette capacité à se remettre en question concernent également l’enseignant qui peut et doit prendre en compte la façon dont son enseignement est perçu et reçu par l’apprenant et éventuellement y remédier. Malgré certains désagréments inhérents à la tenue d’un journal, celui-ci est une véritable mine d’or pour celui et celle qui savent en faire bon usage.
9L’article d’Henri Le Prieult vient précisément illustrer les propos de Christian Puren. Se fondant sur des facteurs didactiques (volonté de promouvoir l’autonomie et l’engagement des apprenants) et technologiques convergents (développement des plateformes d’applications, digitalisation massive des ouvrages de référence), il propose la création d’une e-grammaire de l’anglais et suggère plusieurs pistes afin que la diffusion de cet outil soit la plus large et la plus accessible possible.
10Virginie Privas-Bréauté expérimente, quant à elle, un dispositif innovant, l’utilisation d’avatars, véritables métaphores du corps de l’acteur/apprenant, en 2e année de Master aux Métiers de l’Enseignement, de l’Éducation et de la Formation (MEEF). Son article vise à comprendre comment la réalité virtuelle, à travers l’utilisation d’avatars, peut articuler théorie et pratique et faire émerger des questions phénoménologiques quant à la valeur ajoutée des environnements virtuels immersifs dans le cadre de l'enseignement/apprentissage des langues.
11Nous changeons d’environnement avec Aude Labetoulle qui a mis en place une étude visant à évaluer les besoins et objectifs des apprenants afin de mieux contextualiser la formation en anglais d’étudiants en licence de musique. L’analyse des données révèle une hétérogénéité des besoins et attentes qui a conduit l’auteure à s’orienter vers un dispositif de formation hybride pour développer l’autonomie des apprenants. La spécialisation des contenus ainsi que l’individualisation des activités, notamment l’approche par projets et par tâches, sont ici privilégiées. D’après l’auteure, les résultats, suite à la mise en place du nouveau dispositif, paraissent positifs.
12Susan Birch-Bécaas, Laüra Hoskins et Mélanie White s’intéressent également dans leur étude à un dispositif hybride innovant mis en place auprès d’étudiants en troisième année de licence en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives et cherchent à en évaluer le degré d’incidence. L’analyse des retours des étudiants ainsi que des enseignants montre que cette transformation a influé positivement sur la motivation et la participation orale des apprenants. Les auteures prévoient d’autres expérimentations sur ce même modèle dans un proche avenir afin d’en mesurer les gains en termes d’apprentissage.
13Nous restons dans le cadre de l’enseignement de l’anglais de spécialité, avec l’introduction d’une étude de cas revue et adaptée aux besoins d’étudiants en psychologie, tant en termes de compétences langagières que transversales, et qui peut être considérée, selon Evgueniya Lyu, comme une technique pédagogique innovante. En s’appuyant sur les quatre caractéristiques de l’innovation pédagogique (Lacroix et Potvin), l’auteure rend compte de la mise en place d’une étude de cas dans ce contexte et souligne le potentiel d’une telle pratique sur la motivation des apprenants.
14La motivation des apprenants est également un des objectifs de ce compte rendu d’expérience pédagogique. Carole Maserati, Philippe Millot et Angelica Torrealba-Ortigoza s’attachent à démontrer dans quelle mesure le badge numérique, certifiant d’un niveau B2 et conçu en interne, reflète et valorise la formation en anglais de spécialité d’étudiants du secteur Lansad. Les auteur.e.s. relèvent certaines avancées pédagogiques non négligeables liées à ce projet innovant. Pour ce qui concerne les enseignants, Maserati et al. notent davantage de coopération, de clarification des objectifs, de facilitation dans la conception de cours et pour les apprenants, plus de motivation et la prise de conscience que l’obtention du badge est un véritable atout pour la suite de leurs études.
15En mettant en lumière les enjeux d’un espace pluridimensionnel innovant pour l’apprentissage du français sur objectifs universitaires (FOU), Véra Delorme, quant à elle, s’est intéressée plus spécifiquement à l’adaptation et à l’engagement des apprenants via la visioconférence pour la préparation d’un exposé oral. L’analyse des résultats laisse entrevoir une relation possible entre les spécificités inhérentes au contexte (exposé via la visioconférence) et l’implication des étudiants.
16Pour leur projet pluridisciplinaire, Alina Castellanos-Rubio, Daniel Garvin, Émilie Lumière, Gabrielle Massol, Agatha Mohring et Gabriella Serban ont mis en place un dispositif innovant afin de mieux articuler apprentissage de la langue et acquisition de connaissances culturelles et théoriques, tout en s’interrogeant sur les pratiques de réception, de réflexion, d’interaction et de création. Ce nouveau dispositif a l’avantage de prendre en compte la spécialisation des enseignements, de favoriser les pratiques authentiques et de permettre aux étudiants de travailler en autonomie.
17Pour clore ce numéro, Anne-Laure Dubrac a rédigé une recension de l’ouvrage de Dana Di Pardo Léon‑Henri et Bhawana Jain, Contemporary Research In Foreign Language Teaching And Learning. Ce panorama international de la pédagogie des langues à des fins spécifiques, professionnelles ou générales sera très utile à tout enseignant débutant ou confirmé désirant développer ou améliorer ses pratiques en classe de langues.