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La mer en partage

“Il mare non bagna l’Etruria”. Doutes sur la vocation et l’activité maritimes des Étrusques

Il mare non bagna l’Etruria: Doubts concerning the Etruscans maritime engagement and activities
Vincent Jolivet
p. 21-28

Résumés

Le nombre restreint de textes attestant avec certitude de l’existence d’une flotte militaire étrusque, les doutes liés à la propriété des navires qui assuraient le commerce d’objets étrusques en direction du Sud de la Gaule à l’époque archaïque, l’ambiguïté des documents figurés relatifs au monde maritime, ainsi que l’absence presque totale de colonies étrusques en dehors de la péninsule italienne invitent à penser, au rebours de l’existence d’une improbable thalassocratie étrusque, que les cités étrusques côtières, à la différence des Phéniciens, des Grecs ou des Carthaginois, n’ont jamais développé de véritable politique maritime, qu’elle soit commerciale ou militaire – à l’exception, peut-être, de Caere, au lendemain de la fondation d’Aléria. Occupant une région fertile et riche en minerais, et pouvant se greffer sur des relations commerciales maritimes solidement établies par d’autres peuples à l’échelle de l’ensemble du monde méditerranéen, ils ont à rebours privilégié une politique de conquêtes terrestres, en concentrant leur politique coloniale en direction du nord et du sud de leur région d’origine.

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Notes de l’auteur

Ce texte est issu d’une communication présentée au colloque L’invention de la Méditerranée, organisé par Anca Dan les 26 et 27 octobre 2012.

Texte intégral

  • 1  Y compris auprès de peuples moins considérés par l’historiographie méditerranéenne, mais dont l’ar (...)

1Poser la question de savoir si le développement et l’équilibre de la civilisation étrusque ont reposé, pendant une bonne partie de son histoire, sur son rapport avec la Méditerranée, peut paraître aussi paradoxal, voire même absurde, que le titre du recueil de nouvelles de la Napolitaine Anna Maria Ortese Il mare non bagna Napoli, publié en 1953. On peut toutefois légitimement se demander si le rapport à la mer des Étrusques n’a pas été dans une certaine mesure contraint, plutôt que l’expression d’une vocation réelle qui semble se manifester d’emblée, bien plus tôt, au sein des autres grandes civilisations méditerranéennes préromaines1.

  • 2  Pallottino 1984, p. 111‑126. Le prototype de cet ouvrage, paru en 1939 à Rome sous le titre Gli Et (...)
  • 3  M. Cristofani, dans Cristofani 1985, p. 225‑241.
  • 4  En dernier lieu S. Bruni, dans Turfa 2013, p. 759‑777, qui comporte de très nombreux renvois aux t (...)
  • 5  Une nouvelle inscription apparentée à l’étrusque, comparable à la stèle de Kaminia, a récemment ét (...)
  • 6  La mer ionienne, l’Adriatique ou les eaux de Malte sont également considérées par certaines source (...)
  • 7  Sur la critique de cette hypothèse, en particulier à partir de la représentation de navires antiqu (...)

2En tant qu’objet d’étude, cette question n’apparaît que discrètement dans le manuel de Massimo Pallottino, Etruscologia, entre sa publication, en 1942, et sa septième et dernière édition, en 19842. Sa véritable affirmation remonte à 1983, lorsque Mauro Cristofani lui consacre une monographie, Gli Etruschi del mare (Cristofani 1983) ; deux ans plus tard, Michel Gras en traite, dans le cadre plus large de la Méditerranée centrale, avec ses Trafics tyrrhéniens archaïques (Gras 1985), et elle réapparaît, à la faveur des grandes expositions de l’« année étrusque » de 1985 (dans le catalogue de l’exposition générale de Florence)3, puis lors du colloque de Tarente de 1993 (Aut. div 1994). La multiplication des fouilles terrestres le long des rives du bassin méditerranéen et la découverte de nouvelles épaves ont apporté depuis tout un ensemble de données nouvelles : en 2001, l’ouvrage collectif dirigé par Giovannangelo Camporeale, Gli etruschi fuori d’Etruria (Camporeale 2001), y consacre une large place, et le thème est spécifiquement traité, pour la partie occidentale du bassin méditerranéen, dans les actes du colloque de l’Istituto di studi etruschi ed italici, Gli Etruschi da Genova ad Ampurias, en 2002 (Aut. Div. 2006), ainsi que dans les contributions réunies pour les expositions de Marseille, en 2002, Les Étrusques en mer (Long et al. 2002), et de Lattes en 2003, Les Étrusques en France (Landes 2003) ; en 2005, 2006 et 2007, trois colloques de la fondation pour le musée Claudio Faina d’Orvieto ont également largement traité de cette question (Della Fina 2006, 2007 et 2008), tandis que le vingt-huitième colloque international de l’Istituto di studi etruschi ed italici s’est plus particulièrement intéressé, en 2011, au rapport entre la Corse et Populonia (Aut. div. 2015). Confronté à ce matériel foisonnant, auquel ont été consacrées plusieurs synthèses4, je voudrais me concentrer brièvement ici sur les questions posées par le rapport entre les textes anciens et le dossier archéologique, entre lesquels le fossé semble s’élargir au rythme des découvertes archéologiques : il devient en effet de plus en plus problématique d’utiliser ces découvertes comme l’illustration directe de ce que Grecs et Romains nous ont transmis à propos de la civilisation étrusque en général, et de son rapport avec la mer, en particulier, qui relève très largement d’intentions idéologiques, et souvent de la reprise de topoi très anciens, relatifs à la piraterie et à un monde “tyrrhénien” qui peut selon les textes désigner, outre les Étrusques, les Lemniens5, les Sardes, les Corses ou les Latins6. C’est pourtant ce corpus de textes suspect qui a pu être utilisé non seulement pour définir les contours d’une “thalassocratie étrusque”7 et éclairer les données de l’archéologie, mais aussi comme clef d’interprétation de documents figurés ambigus.

  • 8  Mais le périple pouvait être beaucoup plus long, en cas de mauvais temps : parti de Portus le 31 o (...)

3La façade maritime de l’Étrurie représente, à l’évidence, une réalité importante (fig. 1) : 429 km de côtes, d’après l’Itinéraire d’Antonin, que l’on pouvait parcourir, selon le Pseudo-Scylax, en 4 jours et 4 nuits8, et qui comportaient une trentaine de ports ou escales au niveau des embouchures des cours d’eau, offrant des possibilités de mouillage sur les côtes basses au sud (de Caere à Vulci), dans les lagunes au centre (Vétulonia), et dans des anses rocheuses bien protégées au nord (Populonia).

Fig. 1 : Le mare inferum des Romains occupe une place centrale stratégique dans l’espace méditerranéen

Fig. 1 : Le mare inferum des Romains occupe une place centrale stratégique dans l’espace méditerranéen

(élaboration Julien Cavero)

  • 9  Voir p. ex. Della Fina 2012 ; Stopponi 2018 (bibliographie).
  • 10  En Étrurie padane, ce rôle de voie de communication majeure est tenu par le Pô.
  • 11  Ce qui n’est évidemment pas, en soi, un obstacle suffisant au développement d’une politique mariti (...)
  • 12  Le nombre d’objets d’importation ou d’imitation péninsulaire en Sardaigne entre la seconde moitié (...)
  • 13  Toutes les datations données ici s’entendent av. J.-C.
  • 14  Voir, en dernier lieu, Peña 2011, p. 189‑192.
  • 15  Horden, Purcell 2000, dont l’un des quatre case studies concerne précisément, mais d’assez loin, l (...)

4Pourtant, en dépit de cette position géographique a priori extrêmement favorable, le lien privilégié de la culture étrusque avec la terre plutôt qu’avec la mer ressort bien, aux origines de ce peuple, de la légende de l’enfant prodigieux Tagès, apparu dans le sillon d’une charrue aux environs de Tarquinia, et qui enseigna aux Étrusques les fondements de leur religion ; la relation entre microcosme et macrocosme, qui est l’un des éléments fondamentaux de structuration de la société étrusque au travers de sa disciplina, nécessite des limites, des repères qui ne peuvent être établis que sur terre. À l’époque archaïque, on chercherait d’ailleurs en vain en Étrurie un équivalent du Poséidon des Grecs : Nethuns n’y apparaît que tardivement (Pfiffig 1975, p. 285‑286), manifestement par l’intermédiaire du Neptunus latin, et, en dépit des oripeaux grecs dont l’affublent les graveurs de miroirs, il semble avoir toujours gardé sa fonction originaire de divinité des sources, lieux dont l’importance dans le cadre des croyances étrusques est soulignée, à rebours, par de multiples témoignages (Giontella 2006 et 2012) ; et c’est à un dieu purement grec, Apollon, qu’on confia plus tard le salut des marins (Cristofani 1983, p. 83). La métropole de la dodécapole étrusque, Velzna, à proximité de laquelle des fouilles assez récentes9 ont établi définitivement la localisation du fanum Voltumnae, où ses représentants se réunissaient périodiquement, est tournée vers le Tibre, et plus de 60 km la séparent de la rive tyrrhénienne. Dans l’économie de toutes les cités étrusques, les cours d’eau, en partie navigables, ont certainement joué un rôle important : le Tibre10 pour Véies, Tarquinia, Volsinies et Pérouse ; l’Arno, pour Arezzo, Fiesole et Pise ; le Marta pour Tarquinia ; le Fiora pour Vulci ; l’Ombrone pour Roselle ; le Cecina pour Volterra… Éloignées des principales voies fluviales, Cortone et Chiusi pouvaient cependant bénéficier de la proximité du lac Trasimène, tout comme Tarquinia, Vulci et Volsinies de celle du lac de Bolsena. Des principales métropoles étrusques, moins de la moitié ont été établies sur la mer, et toujours à une certaine distance de celle-ci11 : environ 4 km pour Pise, 4,5 km pour Caere, 8 km pour Tarquinia, plus de 10 km pour Vulci et Vétulonia. Seule Populonia se dresse sur un promontoire qui domine la mer de 150 m d’altitude, à la fois parce que cette position inexpugnable la mettait à l’abri des raids des pirates et parce que cette cité, qui contrôlait un riche district métallifère, tira très tôt sa prospérité des échanges avec le monde méditerranéen, en particulier avec la Sardaigne12. Sans doute ces grandes villes ont-elles eu des ports, mais ceux que nous connaissons par l’archéologie, dépourvus – en tout cas, en l’état de nos connaissances actuelles – de structures portuaires de quelque importance, sont bien tardifs par rapport à la constitution des cités-états étrusques, au début de la période orientalisante, durant laquelle l’échange de biens s’organisait autour de simples lieux de mouillage : pour Caere, la création de celui de Pyrgi, fréquenté par les Carthaginois, paraît remonter au début du vie s.13, et ses édifices sacrés connus sont postérieurs d’un demi-siècle ; pour Tarquinia, celui de Gravisca, fréquenté par des Grecs, ne semble pas antérieur à 58014 ; pour Vulci, la fouille de Fonteblanda permet de situer la création d’un établissement portuaire dans le second quart du vie s. (Jolivet 2015), tandis que le port principal de la ville se serait trouvé à Regae, et ne paraît pas antérieur au milieu de ce siècle. Aux antipodes de la corrupting sea15, c’est à la richesse de la terre étrusque, qui les aurait dispensés de tout effort, que les anciens attribuaient la décadence de son peuple, et sa fâcheuse inclinaison pour la tryphè (Diodore de Sicile 5.40).

  • 16  Mais ni Diodore, ni Eusèbe, ne mentionnent les Étrusques dans leur liste des thalassocraties médit (...)
  • 17  Cristofani 1983, p. 71. Ici aussi, la localisation de ces Étrusques habitant « autour du golfe ion (...)
  • 18  Auxquelles il faudrait cependant ajouter les deux cités campaniennes de Pontecagnano et de Fratte, (...)
  • 19  En dernier lieu, Jolivet 2021. On ignore encore à peu près tout de l’urbanisme de la colonie étrus (...)
  • 20  Sur ce dernier site, en dernier lieu, Gailledrat, Vacheret 2016 (bibliographie).

5L’idée d’une thalassocratie étrusque, qui fait encore largement débat, repose sur le témoignage d’auteurs grecs et latins qui ont repris, notamment à partir de Denys d’Halicarnasse (1.11), une tradition probablement élaborée en milieu ionien dans le courant du vie s.16. La vision qu’elles nous en donnent est doublement déformée, puisqu’elle repose sur des sources grecques qui considéraient l’implantation solide d’un peuple potentiellement belliqueux au centre de la péninsule italienne comme un obstacle à leur expansion commerciale, et parce que les auteurs latins l’ont eux-mêmes reprise en fonction anti-étrusque. Significativement, dans l’épisode du rapt de Dionysos par les pirates (fig. 2), ceux-ci jouent un rôle de bouc émissaire que Grecs et Romains avaient tout intérêt à attribuer aux “Tyrrhéniens” – sans qu’il soit véritablement clair, dans ces récits mythiques, s’il s’agissait à proprement parler d’Étrusques. Sans doute la présence précoce de ces derniers en Campanie a-t-elle mis fin à la progression vers le nord de la colonisation grecque le long des côtes italiennes ; de fait, plusieurs sites étrusques, ou dans lesquels une composante étrusque est solidement attestée, se concentrent sur la mer, ou près de la mer, autour de la péninsule de Sorrente, de Pompéi à Pontecagnano, formant ainsi une tête de pont potentielle qui coupait Cumes et Neapolis de la Grande Grèce et de la Sicile. Mais c’est aussi leur présence à l’intérieur des terres qui constituait, à la différence de celle des autochtones du Sud de l’Italie, un obstacle important à la fondation de nouvelles colonies côtières, et à la définition de leur chora : en 524, c’est exclusivement par voie terrestre que se produisit une attaque conjointe d’Étrusques, d’Ombriens et de Dauniens contre Cumes17, ce qui semble indiquer que les cités étrusques de Campanie n’étaient pas en mesure de mobiliser une flotte importante de navires de guerre. Si les Étrusques étaient crédités d’une telle importance, c’est donc plus probablement, en dehors de l’ambiguïté fondamentale du terme de “tyrrhénien”, parce que la mer tyrrhénienne occupait une place centrale dans l’économie du monde méditerranéen, un espace maritime nécessairement emprunté, notamment par les navires phocéens, après la fondation de Massalia. Mais il est frappant qu’à la différence des Phéniciens, des Carthaginois ou des Grecs, les Étrusques, forts d’une expérience considérable et ancienne en termes de colonisation dans la plaine du Pô et en Campanie, n’aient jamais fondé de véritable colonie maritime, à une exception près18 : leur implantation à Aléria19 résulte en effet davantage de la pression des circonstances que d’une politique délibérée, la tête de pont installée sur le site corse par les Phocéens vers 565 menaçant les intérêts économiques carthaginois et étrusques en mer tyrrhénienne. La fondation d’une colonie étrusque au lendemain de la bataille d’Alalia, vers 535, obéit à des impératifs bien spécifiques, et pourrait avoir contribué au développement d’une flotte militaire et commerciale dans différentes cités côtières étrusques, en particulier à Caere. Ailleurs, la présence d’Étrusques est attestée, notamment par des inscriptions, dans différents sites côtiers de Méditerranée occidentale – on en a des témoignages en particulier à Gênes, Lattes20, Saint-Blaise ou Pech-Maho –, mais rien ne permet de penser à des colonies de peuplement massif : il semble s’être agi plutôt de groupes d’individus isolés, au mieux de comptoirs établis dans les villes contrôlées par des puissances étrangères, comme Marseille ou Carthage.

Fig. 2 : Hydrie étrusque à figures noires, fin du vie s. : les pirates “tyrrhéniens” changés en dauphins

Fig. 2 : Hydrie étrusque à figures noires, fin du vie s. : les pirates “tyrrhéniens” changés en dauphins

(Martelli 1987, fig. 130)

  • 21  Peut-être commandées par Velthur Spurinna, dont l’elogium trouvé près du temple de l’Ara della Reg (...)

6Sur le plan militaire, les sources ne mentionnent d’engagement maritime véritable des Étrusques que dans de rares cas, et toujours, semble-t-il, avec des effectifs assez réduits : vers 530, la bataille d’Alalia aurait opposé, selon Hérodote, cent vingt navires, pour moitié étrusques, pour moitié carthaginois, à soixante navires phocéens ; vers 500, à plusieurs reprises, les “Tyrrhéniens” attaquent Lipari, comme le rapportent différentes sources anciennes (dont Pausanias 10.16.7, qui mentionne une bataille qui aboutit à la prise de 20 navires “ tyrrhéniens”), et comme le confirment plusieurs inscriptions du Trésor des Lipariens à Delphes ; en 474, appelé en renfort par les habitants de Cumes, Hiéron de Sicile y envoie une flotte de trirèmes qui remporte une bataille sur des navires “tyrrhéniens” ; en 414‑413, participation de trois pentécontères étrusques au siège athénien de Syracuse21 ; en 339, l’Étrusque Postumius propose à Timoléon de Syracuse les services de ses 12 navires corsaires.

7Parallèlement, l’Étrurie, qui n’a pas pris part à la bataille navale d’Himère, en 480, aux côtés de ses alliés carthaginois, semble adopter une position fondamentalement défensive par rapport à la mer ; les incursions syracusaines en Étrurie dont nous avons connaissance entre le milieu du ve et la première moitié du ive s. paraissent indiquer que les cités étrusques ne disposaient pas alors d’une flotte militaire importante qui fût en mesure de s’y opposer efficacement – même dans le cas d’une grande métropole traditionnellement tournée vers la mer, comme l’était Caere : en 453‑452, les Syracusains mènent des incursions sur les côtes étrusques ; en 384, à la faveur d’une expédition contre la Corse, forte de 60 trirèmes et de 40 navires de transport, Denys l’Ancien saccage les sanctuaires de Pyrgi et en rapporte un riche butin.

  • 22  Sur leurs différents types dans la documentation iconographique, S. Bruni, dans Turfa 2013, p. 768 (...)
  • 23  On en trouve des représentations en Grèce dès la première moitié du viiie s. : Pagès 2000, p. 11‑1 (...)
  • 24  Pomey 2006 ; S. Bruni, dans Turfa 2013, p. 766‑767.

8Pline l’Ancien (7.209) attribue à Pisaeus Tyrreni, entre autres inventions, celle des rostres22, évidemment en rapport avec la piraterie (prexis) qu’ils auraient exercée, mais aucun indice archéologique ne permet d’étayer cette indication : les navires grecs en ont été équipés très tôt23 – comme l’étaient par exemple ceux qui livrèrent bataille au large d’Aléria autour de 535 (Hérodote, 1.165). Par ailleurs, les études les plus récentes ont montré qu’il n’existe actuellement aucun moyen de distinguer dans les épaves connues, en termes de charpente navale, un navire étrusque d’un navire grec24.

9Le bilan est donc maigre pour un peuple qui aurait régné sur les mers : s’il y eut bien, à l’évidence, des navires de guerre étrusques, et des navires de commerce, on manque de témoignages de l’existence d’une “flotte étrusque” susceptible d’être intervenue sérieusement dans les grands conflits méditerranéens : l’initiative, le plus souvent déléguée aux alliés carthaginois, forts d’une tradition bien mieux documentée dans ce domaine, semble avoir été le fait de quelques cités côtières, non nécessairement solidaires, et probablement aussi de l’initiative individuelle de familles de l’aristocratie étrusque qui ne pouvaient, à leur échelle, mobiliser qu’un nombre réduit d’unités.

  • 25  En tout cas pour les artefacts – l’importation de métaux bruts, de céréales ou de sel, par exemple (...)

10Les recherches effectuées au cours de ces dernières décennies ont révélé l’importance considérable du trafic d’objets étrusques – en particulier, à l’époque archaïque, les vases liés au stockage et à la consommation du vin, les amphores, le bucchero nero et la céramique étrusco-corinthienne, mais aussi les objets en bronze –, et permettent de partager le bassin méditerranéen, en prenant pour centre l’Étrurie, en deux pôles opposés. À l’est, un pôle “négatif”, où les objets étrusques – armes ou fibules en bronze, bucchero, céramique étrusco-corinthienne – sont présents sur de nombreux sites, notamment dans les sanctuaires grecs, particulièrement entre la fin du viiie s. et le milieu du siècle suivant, mais toujours en faibles quantités, et sans réel impact apparent sur l’économie des régions concernées25 ; l’échange est déséquilibré du fait de la quantité considérable de mobilier importé en Étrurie entre la seconde moitié du viiie s. et le milieu du ve s., par les objets précieux transportés par les Phéniciens et par les céramiques grecques – successivement eubéennes, corinthiennes, ioniennes et athéniennes. À l’ouest, un pôle “positif” qui témoigne de la richesse des campagnes étrusques, pour lesquelles le commerce maritime constitue, à partir du début du vie s., et jusqu’au deuxième quart du siècle suivant, un débouché important, non seulement le long de la bande côtière, mais aussi, très profondément, vers l’intérieur des terres, en direction du Nord de l’Europe (Aut. Div. 1992) ; nous ignorons quel pouvait être le fret de retour des navires – métaux des Cévennes, esclaves ? Même alors, cependant, rien ne permet d’établir que tout ou partie du transport de ces objets ait été véritablement assuré ou contrôlé par des armateurs étrusques – on peut penser que les navires venus de Grèce chargés de céramiques, après avoir livré leur marchandise en Étrurie, poursuivaient leur route vers Massalia et la Méditerranée occidentale après avoir chargé à leur bord le produit des campagnes étrusques. Il n’est pas sûr, du reste, que les Étrusques soient parvenus immédiatement à maîtriser eux-mêmes les délicats processus de la viticulture et de la vinification (ou ceux de l’oléiculture) et à les porter à un niveau suffisant pour obtenir un produit susceptible d’exportation : comme on le constate pour la peinture ou la céramique, il est possible que Grecs ou peut-être plutôt Phéniciens – dans la mesure où la forme des amphores à vin étrusque créée à la fin du viie s. dérive de celle de ces derniers – établis en Étrurie y aient durablement contrôlé la production destinée à l’exportation. La qualité du vin a dû y chuter par la suite, puisque les crus étrusques, à l’époque impériale, n’intéressaient guère les Romains, plus sensibles aux traditions vinicoles helléniques de Grande Grèce (Tchernia 1986, p. 274).

Fig. 3 : Ce plat cérétain du milieu du viie s. illustre éloquemment les périls de la mer

Fig. 3 : Ce plat cérétain du milieu du viie s. illustre éloquemment les périls de la mer

(Martelli 1987, fig. 39)

  • 26  Selon Paléphatos (Peri apiston, 20), une trirème pirate « tyrrhénienne » portant ce nom aurait cro (...)
  • 27  Sur la place de la mer dans l’iconographie funéraire étrusque, Pizzirani 2014 ; pour le lien des r (...)
  • 28  Sur ce vase, en dernier lieu, Harari 2013.
  • 29  Petrarulo 2012. Dans la tomba della Nave I de Cerveteri, beaucoup plus ancienne (fin du viie s.), (...)

11L’iconographie, enfin, permet d’approcher directement le rapport des Étrusques à la mer. Or, il est rare que ces représentations soient pacifiques – elles font souvent plutôt planer la menace d’un danger : hydres, poissons géants, créatures inquiétantes (fig. 3) apparaissent, du reste plutôt rarement, dans le répertoire figuré de la céramique et des bronzes, tandis que Scylla26 ou le kètos figurent régulièrement, seul ou en couple, comme créatures psychopompes sur les sarcophages ou les urnes hellénistiques27. Lorsque des navires y figurent, c’est le plus souvent dans des scènes de combat naval où rien ne permet de distinguer un navire étrusque d’un navire grec, même si plusieurs hypothèses ont été formulées à cet égard, notamment à propos du plus célèbre des vases comportant ce type de représentation, le cratère d’Aristonothos (fig. 4) : probablement peint à Caere par un artisan grec dans le deuxième quart du viie s., il représente sur une face Ulysse dans la grotte de Polyphème, sur l’autre un combat naval. Si les deux navires, connotés l’un comme un navire de guerre (une pentécontère), l’autre comme un navire marchand, différents bien l’un de l’autre, aucun des deux ne présente de traits étrusques bien définis – que du reste ni l’archéologie navale, ni l’iconographie ne permettent de cerner ; les guerriers qui sont à leur bord pourraient passer en bloc d’un pont de navire à l’autre sans affecter la cohérence du récit. Plutôt que d’y voir la contraposition d’une scène de mythe et d’une scène d’actualité, on peut donc penser que ces deux représentations formaient un tout cohérent, et qu’Aristonothos se proposait d’évoquer ainsi les périls encourus et surmontés par Ulysse sur terre, grâce à sa mètis (le Cyclope) et sur mer, grâce à son aretè (le combat naval)28. Vers le milieu du viie s., le cratère de via d’Avack (fig. 5) figure un navire de commerce dont le précieux chargement de chevaux est placé sous la protection d’un homme en armes ; mais s’il ne fait aucun doute qu’il a été produit à Véies, représente-t-il pour autant nécessairement un navire véien ? Deux siècles plus tard, la tomba della Nave de Tarquinia offre également une image de grand navire apparemment moins liée à une réalité qu’à une référence symbolique : à l’interprétation initiale selon laquelle sa présence ferait allusion aux sources de la richesse de la famille titulaire de la tombe, on préfère aujourd’hui celle d’une métaphore des vicissitudes de l’existence qui met en scène deux vaisseaux dont l’un semble se fracasser contre un récif, tandis que l’autre aborde à la rive des bienheureux ; descendu du navire, le couple de défunts est conduit par une procession joyeuse au banquet des ancêtres29.

Fig. 4 : Le cratère d’Aristonothos, deuxième quart du viie s.

Fig. 4 : Le cratère d’Aristonothos, deuxième quart du viie s.

Un navire de guerre contre un navire de commerce bien défendu – mais rien ne permet d’établir que l’un soit grec, l’autre étrusque.

(Martelli 1987, fig. 40)

Fig. 5 : Le canthare véien de la via d’Avack, du milieu du viie s., figure un transport de chevaux

Fig. 5 : Le canthare véien de la via d’Avack, du milieu du viie s., figure un transport de chevaux

(Arizza 2020, fig. 1)

12« Chez les Cyclopes, il n’est pas un navire aux flancs vermillons et pas un charpentier pour construire une flotte », écrit Homère (Od. 9.125‑127) : ce “paradoxe du Cyclope”, fils de Poséidon, insulaire, mais berger enraciné dans sa terre, pourrait donc être aussi celui du monde étrusque, protagoniste forcé des échanges méditerranéens du fait de sa large façade maritime et de la richesse de son sol, mais bien plus viscéralement attaché à un territoire garant de sa prospérité et sur lequel se fondait son rapport à la sphère céleste. Ce territoire aux immenses ressources agricoles et minières, auxquelles les mondes sarde, oriental, grec, carthaginois puis romain vinrent tour à tour puiser, a dispensé la plupart de ses habitants d’affronter les périls de la mer, tout en les mettant en contact très tôt avec des peuples moins favorisés par la nature et la géographie, mais qui contribuèrent ainsi profondément, dans tous les domaines, à forger son identité propre, ou plutôt celle, bigarrée, de ses différentes cités-États.

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Notes

1  Y compris auprès de peuples moins considérés par l’historiographie méditerranéenne, mais dont l’archéologie a montré l’importance du rapport avec la mer, comme les Sardes ou les Dauniens.

2  Pallottino 1984, p. 111‑126. Le prototype de cet ouvrage, paru en 1939 à Rome sous le titre Gli Etruschi, consacre déjà une quinzaine de pages au « dominio del mare » (p. 73‑87). Le thème est à peu près absent, en revanche, du manuel publié plus récemment pour s’y substituer : Bartoloni 2011.

3  M. Cristofani, dans Cristofani 1985, p. 225‑241.

4  En dernier lieu S. Bruni, dans Turfa 2013, p. 759‑777, qui comporte de très nombreux renvois aux textes anciens, ainsi qu’une bibliographie analytique.

5  Une nouvelle inscription apparentée à l’étrusque, comparable à la stèle de Kaminia, a récemment été découverte à Lemnos : Archontidou et al. 2009.

6  La mer ionienne, l’Adriatique ou les eaux de Malte sont également considérées par certaines sources comme « tyrrhéniennes » : S. Bruni, dans Turfa 2013, p. 759.

7  Sur la critique de cette hypothèse, en particulier à partir de la représentation de navires antiques, voir Jannot 1995. Sur la thalassocratie, en dernier lieu, Baltrusch et al. 2018.

8  Mais le périple pouvait être beaucoup plus long, en cas de mauvais temps : parti de Portus le 31 octobre 417, Rutilius Namatianus parvint à Luna le 11 novembre (J. Vessereau et F. Préchac (éd.), Sur son retour, collection des Universités de France, Paris, 1933, p. xv-xix).

9  Voir p. ex. Della Fina 2012 ; Stopponi 2018 (bibliographie).

10  En Étrurie padane, ce rôle de voie de communication majeure est tenu par le Pô.

11  Ce qui n’est évidemment pas, en soi, un obstacle suffisant au développement d’une politique maritime, comme le montre l’exemple du port d’Athènes – Phalère, puis le Pirée, aménagé au début du ve s. – que plus de 5 km séparent de la ville.

12  Le nombre d’objets d’importation ou d’imitation péninsulaire en Sardaigne entre la seconde moitié du ixe et le début du viie s. est très réduit par rapport à celui des objets d’importation nuragique dans la péninsule, comme en témoigne le récent corpus de M. Milletti (Milletti 2012, p. 25‑54 pour les premiers, p. 54‑195 pour les seconds, soit un rapport approximatif de 1 à 5 ; cf. aussi F. Lo Schiavo et M. Milletti, dans Turfa 2013, p. 216‑230). Ce dynamisme insulaire se traduit aussi par la présence d’objets sardes contemporains dans le Sud de la péninsule Ibérique : Botto 2013.

13  Toutes les datations données ici s’entendent av. J.-C.

14  Voir, en dernier lieu, Peña 2011, p. 189‑192.

15  Horden, Purcell 2000, dont l’un des quatre case studies concerne précisément, mais d’assez loin, l’Étrurie méridionale (p. 59‑65).

16  Mais ni Diodore, ni Eusèbe, ne mentionnent les Étrusques dans leur liste des thalassocraties méditerranéennes : S. Bruni, dans Turfa 2013, p. 759.

17  Cristofani 1983, p. 71. Ici aussi, la localisation de ces Étrusques habitant « autour du golfe ionien » demeure problématique.

18  Auxquelles il faudrait cependant ajouter les deux cités campaniennes de Pontecagnano et de Fratte, dont la physionomie apparaît aujourd’hui plus clairement grâce à des recherches archéologiques récentes : L. Cerchiai, dans Della Fina 2008, p. 404‑407 ; Pontrandolfo, Santoriello 2011.

19  En dernier lieu, Jolivet 2021. On ignore encore à peu près tout de l’urbanisme de la colonie étrusque.

20  Sur ce dernier site, en dernier lieu, Gailledrat, Vacheret 2016 (bibliographie).

21  Peut-être commandées par Velthur Spurinna, dont l’elogium trouvé près du temple de l’Ara della Regina de Tarquinia assure qu’il aurait été le premier Étrusque à conduire une flotte en Sicile ; mais cette interprétation est controversée.

22  Sur leurs différents types dans la documentation iconographique, S. Bruni, dans Turfa 2013, p. 768. Sur deux autres inventions prêtées à Pisée, voir aussi Pline, N. H. 7.201.

23  On en trouve des représentations en Grèce dès la première moitié du viiie s. : Pagès 2000, p. 11‑13.

24  Pomey 2006 ; S. Bruni, dans Turfa 2013, p. 766‑767.

25  En tout cas pour les artefacts – l’importation de métaux bruts, de céréales ou de sel, par exemple, n’étant évidemment pas quantifiable. Ces objets sont datés pour la plupart entre la fin du viie et le début du vie s.

26  Selon Paléphatos (Peri apiston, 20), une trirème pirate « tyrrhénienne » portant ce nom aurait croisé aux alentours du détroit de Sicile. Sur Scylla, en dernier lieu, Govers Hopman 2012.

27  Sur la place de la mer dans l’iconographie funéraire étrusque, Pizzirani 2014 ; pour le lien des représentations de navires avec les croyances liées à la mort, Chevalier 2020.

28  Sur ce vase, en dernier lieu, Harari 2013.

29  Petrarulo 2012. Dans la tomba della Nave I de Cerveteri, beaucoup plus ancienne (fin du viie s.), il est également probable que le navire représenté juste au-dessus du lit funéraire évoque davantage un voyage symbolique que les fondements de la richesse de ses titulaires (Steingräber 1985, p. 262).

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 : Le mare inferum des Romains occupe une place centrale stratégique dans l’espace méditerranéen
Crédits (élaboration Julien Cavero)
URL http://journals.openedition.org/archaeonautica/docannexe/image/4145/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,5M
Titre Fig. 2 : Hydrie étrusque à figures noires, fin du vie s. : les pirates “tyrrhéniens” changés en dauphins
Crédits (Martelli 1987, fig. 130)
URL http://journals.openedition.org/archaeonautica/docannexe/image/4145/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 721k
Titre Fig. 3 : Ce plat cérétain du milieu du viie s. illustre éloquemment les périls de la mer
Crédits (Martelli 1987, fig. 39)
URL http://journals.openedition.org/archaeonautica/docannexe/image/4145/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
Titre Fig. 4 : Le cratère d’Aristonothos, deuxième quart du viie s.
Légende Un navire de guerre contre un navire de commerce bien défendu – mais rien ne permet d’établir que l’un soit grec, l’autre étrusque.
Crédits (Martelli 1987, fig. 40)
URL http://journals.openedition.org/archaeonautica/docannexe/image/4145/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 908k
Titre Fig. 5 : Le canthare véien de la via d’Avack, du milieu du viie s., figure un transport de chevaux
Crédits (Arizza 2020, fig. 1)
URL http://journals.openedition.org/archaeonautica/docannexe/image/4145/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 234k
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Pour citer cet article

Référence papier

Vincent Jolivet, « “Il mare non bagna l’Etruria”. Doutes sur la vocation et l’activité maritimes des Étrusques », Archaeonautica, 22 | 2024, 21-28.

Référence électronique

Vincent Jolivet, « “Il mare non bagna l’Etruria”. Doutes sur la vocation et l’activité maritimes des Étrusques », Archaeonautica [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 16 septembre 2025, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archaeonautica/4145 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14o90

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Droits d’auteur

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