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De la production au commerce

L’épave Cap Béar 3 (Port-Vendres) et les premières importations d’amphores d’Hispanie citérieure-Tarraconaise vers la Gaule

The Cap Béar 3 shipwreck (Port-Vendres) and the first imports of amphorae from Hispania Citerior-Tarraconensis to Gaule
Corinne Sanchez, Marie-Pierre Jézégou, Verónica Martínez Ferreras et Michel Salvat
p. 333-346

Résumés

Au sud de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales), l’épave Cap Béar 3 illustre la transition entre le commerce italique et nord-hispanique qui s’opère à partir du milieu du ier s. av. J.-C. Sa cargaison associe des amphores vinaires Dressel 1B, Tarraconaise 1 et Pascual 1 ainsi que des Dressel 12 dont certaines contenaient encore des restes de poissons. Une nouvelle étude de cet ensemble permet d’aboutir à la conclusion que les Dressel 1B et Dressel 12 sont des imitations produites dans le nord-est de l’Hispanie Citérieure. Les données archéométriques confirment et précisent que les amphores Dressel 1, Tarraconaise 1, Pascual 1 et Dressel 12 de ce chargement sont fabriquées dans divers ateliers de Léetanie ainsi que la prédominance des productions de cette région dans le commerce maritime vers la Gaule. La diversité des formes pour un même atelier est aussi à souligner.

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Texte intégral

Fig. 1 : Emplacement de l’épave Cap Béar 3 près de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) (C. Sanchez)

1L’épave Cap Béar 3 a été découverte en 1982 par 38 mètres de fond au sud de Port-Vendres (Liou, Pomey 1985 ; Colls 1986), près de la frontière pyrénéenne (fig. 1). Le navire a pour originalité de présenter une technique de construction associant des assemblages par tenons et mortaises pour les virures et par ligatures internes pour la liaison des membrures avec le bordé (Jézégou 2007, p. 640) et une cargaison rassemblant des amphores Dressel 1, Dressel 12, Tarraconaise 1 et Pascual 1 (fig. 2). Parmi les 26 épaves où sont recensées des amphores Tarraconaise 1 ou Pascual 1 (Nieto, Raurich 1998 ; Sciallano 2008), celle de Cap Béar 3 présente un intérêt particulier par rapport à la transition entre le commerce italique et nord-est hispanique qui s’opère à partir du milieu du ier s. av. J.-C. La présence d’un as d’Octave à la proue frappé en 40 av. J.-C. à Narbonne donne un terminus post quem. L’intérêt de ce chargement est rapidement souligné par les publications de Dali Colls : 148 amphores italiques Dressel 1B, une quinzaine d’amphores à salaisons de poissons provenant de Bétique accompagnées d’une série de bouchons, des amphores vinaires de Tarraconaise correspondant à 50 individus de Pascual 1, au moins 6 individus de Léetanienne 1/Tarraconaise 1 (Tar.1) et « quelques imitations de Dressel 1B » étaient identifiées (Colls 1986 ; Etienne, Mayet 2000, p. 124‑125 et fig. 22, p. 123). Cette association amenait les chercheurs à considérer cette cargaison comme hétérogène. Une cargaison hétérogène correspond à un chargement réalisé dans un port entrepôt qui a centralisé des marchandises de différentes origines (Nieto 1988 et 1997). Au cours du ier s. av. J.-C., entre l’Èbre et le Rhône, seule Narbonne assure ce rôle de grand port de redistribution, éclipsant Empúries (Nieto 1997). Dans cette configuration, l’épave Cap Béar 3 posait problème car, comme le soulignaient X. Nieto et X. Raurich (1998), les épaves comprenant des Pascual 1 sont généralement des cargaisons homogènes. Cet assemblage d’amphores de diverses origines au sein duquel se trouvaient des Pascual 1 laissait supposer que Cap Béar 3 constituait une exception : en raison de sa date haute, cette épave correspondrait à la fin de la prédominance du commerce du vin italique au nord-ouest de la Méditerranée, faisant partie d’un schéma de redistribution par Empúries (Nieto, Raurich 1998, p. 127). Or le réexamen typologique et archéométrique de cette cargaison a permis de requalifier les amphores présentes à Cap Béar 3 et de revoir l’origine et le schéma de distribution préalablement proposé.

Fig. 2 : Relevé de l’épave Cap Béar 3 (dessin D. Colls)

1. Réexamen du chargement de CAP BÉAR 3

2Afin d’actualiser les données typologiques et quantitatives du matériel céramique issu des fouilles de Cap Béar 3, un réexamen du mobilier a été mené.

3Parmi toutes les Dr.1B, aucune pâte de type italique n’a pu être mise en évidence. Elles présentent une pâte rouge ou marron assez claire, à dégraissants blancs avec parfois des paillettes de mica doré rappelant les pâtes des amphores de Tarraconaise. L’attribution des amphores Dr.1B de Cap Béar 3 à des productions nord hispaniques a été validée par des études archéométriques qui proposent comme origine deux ateliers différents situés en Léetanie. Cette origine tarraconaise s’accorde avec celle des amphores Léetanienne 1/Tarraconaise 1 et Pascual 1 qui font partie de la cargaison.

4À côté de ces amphores à vin, un lot d’amphores Dr.12 complétait le chargement. La présence de ces conteneurs renforçait l’hypothèse du commerce de redistribution dans la mesure où elles étaient considérées parmi les premières amphores à saumure et identifiées de fait comme originaires de la région de la baie de Cadix ou d’Algésiras où divers ateliers ont été identifiés (Bernal, Jiménez 2004 ; García, Bernal 2008). Leur pâte beige à rosée, moins dense, avec de nombreuses inclusions de grains blancs et de petits micas dorés ainsi qu’une surface extérieure blanchâtre les distinguait des amphores rougeâtres présentes dans le chargement ; néanmoins, elles ressemblent à quelques conteneurs du type Dr.1B. De plus, l’analyse pétrographique de leurs bouchons de terre cuite a semé le doute sur leur origine, car elle a mis en évidence qu’ils avaient été produits dans le nord-est de l’Hispanie… Il était alors difficile de considérer qu’une amphore en provenance du sud de l’Espagne soit bouchée loin de son lieu de production. Les analyses chimiques et pétrographiques ont confirmé que ces amphores étaient fabriquées au nord-est de la péninsule Ibérique. Ainsi, cette découverte permettait d’affirmer la réalité d’ateliers de salaison sur les côtes catalanes rarement attestés de Valence au Cap Creus. En effet, dans cette zone géographique, seules trois usines à salaisons sont connues avec Rosas (ive s. apr. J.-C.) (Nolla, Nieto 1982), Barcelone (iiie s. apr. J.-C.) (Beltrán de Heredia 2001) et Empúries (ier s. apr. J.-C.). Dans ce dernier cas, il s’agit d’une petite fabrique à salaison intra-muros sans doute en lien avec une production de Dr.8 ampuritaine (Tremoleda 2000, p. 262). Des amphores à saumure de type Dr.7/11 sont également produites dans plusieurs ateliers de la Tarraconaise (López, Martín 2008).

5La reprise de l’étude des amphores de l’épave Cap Béar 3, complétée par des analyses archéométriques, modifie l’image de ce chargement. L’assemblage reste une exception parmi les autres gisements à amphores de Citérieure-Tarraconaise car c’est le seul exemple d’épave associant les imitations de Dr.1B, les premières productions de Tarraconaise 1 et les Pascual 1 (fig. 3). La présence des Dr.12, qui sont aussi de la même région, contribue à fonder le caractère original de ce lot puisqu’elle laisse supposer l’existence d’ateliers à salaisons sur les côtes catalanes. Cap Béar 3 est un témoignage unique du début de l’exportation de ces amphores catalanes jusqu’en Gaule Narbonnaise et, au-delà, vers Saintes, où une estampille proche de celle de Cap Béar (MEVI) a été découverte (Lauranceau 1988, p. 271 et 272). Cependant, il s’agit de Q.MEVI pour Saintes et non de P.MEVI qui est connue seulement sur l’épave Cap Béar 3.

Fig. 3 : Vue d’ensemble d’une partie du chargement de l’épave Cap Béar 3 (cliché C. Sanchez)

6Les nouvelles interprétations justifiaient que la question de la typologie de ces amphores soit abordée sur de nouveaux fondements et méritaient une actualisation des dénominations des Léetanienne 1 devenues des Tarraconaise 1 (López, Martín 2006 et 2008). La première question qui se posait était d’ordre sémantique. Le terme de “Léetanienne” ne permettait pas de prendre en compte les productions en dehors de cette zone géographique. Mais le qualificatif de “Tarraconaise” pour une période antérieure à la création de la province de l’Hispania Tarraconensis en 27 av. J.-C. pouvait paraître anachronique. A. López Mullor et A. Martín Menéndez ont proposé de laisser « le nom de “Tarraconaise” aux conteneurs qui les ont remplacées progressivement à partir de c. 50 av. J.-C. puisque leur durée commerciale atteignit, au minimum, la première décennie du Principat, et donc, l’existence de la province de Tarraconaise » (López, Martín 2006, p. 441). La deuxième question à résoudre était celle des différences morphologiques existant entre les Dr.1 italiques et leurs imitations hispaniques. En conséquence, toutes les amphores ont été mesurées et pesées. La troisième question à prendre en compte était celle de l’homogénéité de la cargaison. Les données de la fouille montrent clairement la contemporanéité entre amphores Dr.1B, Tar.1, Pascual 1 et Dr.12. Il apparaît que les Pascual 1 étaient disposées au-dessus des Dr.1B (fig. 2 et Liou, Pomey 1985, p. 548).

7D’après l’inventaire du dépôt de Port-Vendres, les amphores de Cap Béar 3 correspondent à :

  • Dressel 1B : 33 complètes, 86 bords, 44 sans col, 101 fonds, 4 avec 2/3 inférieur, 6 anses soit une estimation de 178 amphores Dr.1B ;

  • Dressel 12A : 5 complètes, 6 sans bord, 5 fonds, 2 anses et 32 bords ; la présence de 18 bouchons pour ces amphores confirme une bonne représentation de ces formes ;

  • Tarraconaise 1 : 11 bords, 11 fragments de lèvres, 2 fragments de panse ;

  • Pascual 1 : 5 complètes, 24 bords, 5 fonds et 22 fragments soit une estimation d’au moins 60 amphores Pascual 1. Toutefois, comme l’avait établi D. Colls, cet inventaire n’est pas exhaustif car une grande partie de la cargaison a disparu à la suite des chalutages dont elle a été victime (Colls 1982).

2. Les amphores Dr.1B citérieure

8Les amphores de type italique les plus anciennes produites en Hispanie citérieure sont datées vers 125 av. J.-C. (pâte ibérique) tandis que les plus récentes, à pâte léetanienne, s’inscriraient dans des années 65‑40 av. J.-C. (López, Martín 2006, p. 442 et 448). Elles apparaissent sur le territoire d’Iluro, dans les ateliers situés à Cabrera de Mar, où l’influence romaine est avérée au iie s. av. J.-C. Elles étaient aussi fabriquées à El Vila (Valls), sur le territoire de Tarraco (Tarragone) (Comas et al. 1998 ; López, Martín 2008 ; Járrega 2015).

9Les amphores Dr.1 découvertes dans l’épave Cap Béar 3 se rapportent toutes au type Dr.1B tel que l’avait défini A. Tchernia en 1986, c’est-à-dire une hauteur de lèvre supérieure à 5,5 cm. La plus grande hauteur est de 7,1 cm et la moyenne de toutes les hauteurs de bords des Dr.1B du Cap Béar est de 6,3 cm. La lèvre à bandeau présente une gorge interne assez marquée et une base concave. Des similitudes apparaissent entre les mesures des bords des Dr.1B de Cap Béar 3 et celles, italiques, de l’épave Dramont A, datée des environs de 50 av. J.-C., où les bords ont aussi une hauteur importante et une faible épaisseur (2,4 cm maximum). Aucune estampille n’est apposée sur ces amphores. Largement majoritaires, les Dr.1B ont un aspect massif avec des pointes et des parois épaisses (fig. 4). Elles mesurent en moyenne 118 cm de hauteur totale pour un volume moyen de 23,1 litres, ce qui les rapproche des Dr.1B de l’épave Plane 1 qui mesurent entre 116 et 119 cm pour 26 litres (Liou, Pomey 1985, p. 556). La plus petite Dr.1B mesure 114,2 cm et la plus grande 123,9 cm mais la majorité des formes complètes présentent une telle hétérogénéité que cela rend difficile une distinction volumétrique. De même, les hauteurs des Dr.1B italiques de l’épave Dramont A varient de 112 à 127 cm (Santamaria 1975, p. 186).

Fig. 4 : Amphores Dr.1B de l’épave Cap Béar 3 (dessins M. Salvat)

10La contenance moyenne des 30 amphores Dr.1B de Cap Béar 3, dont le volume a pu être calculé, se situe autour de 23 litres quand la mesure est prise sous le bord et de 21,9 litres à partir du rétrécissement dans le col. En ce qui concerne les écarts à cette moyenne le plus petit volume est de 19,6 litres alors que les plus importants peuvent atteindre 26,6 et 28 litres.

11Sur les 22 exemplaires d’amphores Dr.1B complètes qui ont pu être pesées, la moyenne est de 22 kg et les mesures extrêmes se situent entre 20,3 et 25,2 kg. D’après Peacok et Williams (1986, p. 52), une amphore Dr.1B suppose un coefficient de 0,88 litre de vin pour chaque kilo d’argile, donnant un rapport capacité/poids de 0,88:1. Ce chiffre est proche de la moyenne des volumes des Dr.1B de Cap Béar 3 qui présentent un rapport de 0,9:1 en considérant que le volume a été pris sous le bord et qu’il faudrait très certainement enlever en moyenne 1,2 litre.

12La relative hétérogénéité morphologique des Dr.1B catalanes de l’épave pose la question de l’origine précise de ces amphores et de la localisation des ateliers qui ont pu participer à la constitution de l’ensemble. Les analyses réalisées par V. Martínez sur un peu moins d’une trentaine d’amphores Dr.1B de Cap Béar 3 mettent en évidence deux groupes principaux : l’un formé par des amphores de pâte rougeâtre avec un abondant dégraissant granitique de taille grossière (fig. 8a), proche des productions situées autour de Mataró (Iluro romaine) et plus particulièrement de l’atelier de Cabrera de Mar (Martínez 2014), l’autre par des amphores à pâte claire (fig. 8b), proche des productions des environs de Badalona (Baetulo romaine). Pour le moment, aucun atelier produisant des Dressel 1B n’a été mis en évidence dans l’aire de Badalona, où les Pascual 1 étaient largement produites. La présence de quelques Dr.1 dans les mouillages de Vilassar et de Mataró (Matamoros 1991, p. 95) pourrait indiquer leur diffusion par voie maritime (Miró 2016). Plusieurs Dr.1 sont signalées lors de découvertes sous-marines à Mataró, sur la côte catalane (Matamoros 1991 ; García, Gurri 1997) et à Les Sorres dans le delta du Llobregat (Izquierdo 1992).

3. Les “Léetaniennes 1”

13L’utilisation du terme “Léetanienne 1” (Laietana 1 : Étienne, Mayet 2002, p. 120) a été abandonnée au profit de “Tarraconaise 1” car les deux appellations renvoyaient aux mêmes amphores dont la géographie des lieux de productions s’étendait au-delà de la Léetanie. Le nom de “Tarraconaise 1” a donc été privilégié. Un point typologique a été proposé par López, Martín en 2006 dans les actes du congrès de la SFÉCAG et repris en 2008 (López, Martín 2008). Ils distinguent cinq variantes pour les Tarraconaise 1. Les Tarraconaise 2 et 3 correspondent à des centres producteurs comme Fenals, Lloret de Mar et El Vilarenc, Calafell.

14L’épave Cap Béar 3 est un rare exemple, avec celles de Cala Bona et des Illes Formigues, d’un chargement d’amphores Tarraconaise 1, mais aucune forme complète n’a été prélevée. Les bords se présentent comme des formes de transition entre Dr.1 et Pascual 1 mais elles se rapprochent des Pascual 1 par la rectitude du bord. Excepté deux exemplaires, l’ensemble des bords peuvent être identifiés comme des Tarraconaise 1E (fig. 5).

Fig. 5 : Pascual 1 et Tarraconaise 1 (n° 230, 231, 234, 235 et 459) de l’épave Cap Béar 3 (dessins M. Salvat, C. Sanchez)

15D’après les résultats archéométriques, quelques amphores Tarraconaise 1E et une 1C (no 231) proviennent du même atelier que les Dr.1B de pâte rougeâtre, ainsi que quelques Pascual 1 (fig. 8a), localisées autour d’Iluro. Un autre ensemble d’amphores Tarraconaise 1E de pâte marron-orangée (no 234, 235) se rapproche d’autres amphores Pascual 1 de la cargaison (fig. 8c). Elles présentent des pâtes plus calcaires, mais le dégraissant prédominant correspond aussi à des fragments de granites et des cristaux dérivés de ces roches. Bien qu’elles soient rattachables à des productions léetaniennes, l’atelier de production n’a pas été encore identifié (Martínez 2014, p. 195‑222).

16L’absence de formes complètes ne permet pas de comparer ce type d’amphores aux classiques Pascual 1. Il faut en conséquence se référer aux formes complètes découvertes à Empúries et sur l’épave des Illes Formigues à Palamós pour établir avec sûreté leur aspect général, lequel montre un corps quasiment cylindrique et des bords un peu hauts (Nolla 1987, p. 220).

17Les Tarraconaise 1E ont généralement un profil assez fusiforme. Elles sont encore proches des Dr.1 mais s’en distinguent par le rétrécissement de la base du bord. Elles précèdent les Pascual 1, mais avec un bord plus court générant l’apparition d’un ressaut intérieur. La distinction peut également être établie avec la hauteur des bords majoritairement inférieure à 6 cm.

4. Les Pascual 1

18Les amphores Pascual 1 de Cap Béar 3 sont peu nombreuses mais les cinq exemplaires complets et les 24 bords qui ont été découverts permettent d’en définir quelques caractéristiques (fig. 5 et 6).

Fig. 6 : Pascual 1 et Tarraconaise 1 (n° 238 et 178) de l’épave Cap Béar 3 (dessins M. Salvat, C. Sanchez)

19Elles présentent un profil assez effilé, des bords de 7,5 cm de haut en moyenne (6,1 à 8,7 cm pour les valeurs extrêmes), peu épais (1,8 cm) voire parfois très fins. La forme complète atteint 104 cm en moyenne pour des diamètres de 14 cm (12 cm pour le plus petit et 15,2 cm pour le plus grand). Les anses sont cylindriques et soulignées par un sillon. Un exemplaire incomplet de petite taille (no 461) peut être rapproché de l’amphore « Laietania 1 de transition » de l’atelier de Ca l’Arnau (ACM061) (Martínez et al. 2005, p. 393).

20Les amphores Pascual 1 de Cap Béar 3 présentent un profil caractéristique et surtout une épaisseur des parois très différente des Dr.1. Seuls quatre exemplaires complets ont pu être pesés, ils présentent en moyenne un poids d’environ 16 kg : le plus faible est de 15,6 kg et le plus élevé 17,6 kg. Le rapport entre le poids de ces amphores et leur capacité est plus favorable que pour les Dr.1B (16 kg au lieu des 22 des Dr.1B) et leurs volumes se répartissent en deux séries : l’une autour de 24 litres, l’autre atteignant ou dépassant les 30 litres. En comparaison avec les Dr.1B, le rapport poids/volume diminue puisqu’il est autour de 0,6 au lieu de 0,9.

21On signalera enfin la faible épaisseur et la diversité des hauteurs de ces bords, caractéristiques des Pascual 1 de ce chargement.

22L’étude archéométrique de quelques exemplaires de Pascual 1 de Cap Béar 3 souligne l’existence de plusieurs productions qui peuvent être liées aux groupes définis antérieurement. Un groupe peut être rattaché aux Dr.1B et Tarraconaise 1 de pâte rouge, riche en oxydes de fer et peu calcaire, présentant des inclusions granitiques grossières (fig. 8a). Cette partie de la cargaison d’amphores Pascual 1 provient donc du même ou des mêmes ateliers localisés aux environs de la ville romaine d’Iluro, comme l’indiquaient les analyses archéométriques.

23Les autres fragments d’amphores Pascual 1 présentent des matrices plus calcaires, de couleur orangée, rose ou marron. Les roches et cristaux dérivés des granites sont toujours présents et permettent de différencier divers groupes. Quelques amphores se rapprochent aussi des amphores Tarraconaise 1E plus calcaires (fig. 8c). La provenance proposée peut être circonscrite en Léetanie intérieure ou méridionale.

5. Les Dressel 12

24Les amphores Dr.12 de Cap Béar 3 renfermaient des maquereaux espagnols entiers, conservés en salaisons (Desse-Berset, Desse 2000). Leur poids à vide est de 17 kg environ, ce qui les rapproche du poids des Pascual 1. Un seul exemplaire atteint 19,2 kg pour une contenance entre 17,5 et 19,7 litres. Les amphores de Cap Béar 3 sont classées parmi les Dressel 12A1 (Panella 2001, p. 202 ; Étienne, Mayet 2002 ; González et al. 2016). Elles présentent une panse fusiforme et mesurent en moyenne 100 cm de hauteur pour un diamètre avoisinant les 19 cm (fig. 7). Elles sont caractérisées par un bord haut avec listel ainsi que des anses plates au profil en S (Quillon, Capelli 2016, p. 494). Le bord paraît cependant assez spécifique au point que l’on peut parler de Dr.12 de Cap Béar 3. Ce bord en amande, de 4 cm de hauteur environ, est redressé, souligné par un sillon de 2 cm marqué par une moulure inférieure. La partie interne du col présente un ressaut. Cette forme générale est comparable à celle des Dr.12B de l’épave du Titan (Benoit 1956, fig. 1, no 11‑14, 1958). Cette épave varoise qui contenait des amphores italiques, des monnaies datées de 89 av. J.-C. ainsi que des céramiques campaniennes et un “prototype” d’arétine, peut être datée après le milieu du ier s. av. J.-C. La cargaison de l’épave du Titan a fait l’objet d’une étude récente appuyée par des analyses pétrographiques sur les Dr.12 qui ont permis de proposer comme origine la région de Malaga (Quillon, Capelli 2016). Les formes de ces amphores sont les plus anciennes connues car aucun atelier ou phase d’atelier produisant des Dr.12 n’est recensé au milieu du ier av. J.-C.

Fig. 7 : Amphores Dr.12 de l’épave Cap Béar 3 (dessins M. Salvat, C. Sanchez)

25Les analyses archéométriques des Dr.12 de Cap Béar 3 soulignent une origine de Léetanie méridionale. Leurs pâtes ressemblent au groupe d’amphores calcaires Dr.1B de Cap Béar 3 (fig. 8b). Plus précisément, la composition de ces amphores est très similaire à celle des amphores Pascual 1 produites dans les ateliers de la ville romaine de Baetulo, bien qu’aucun atelier fabriquant des amphores Dr.1B et Dr.12 n’ait été identifié pour le moment aux alentours de cette ville ou dans son territoire (Martínez 2014, p. 147‑175).

Fig. 8 : Photographies à 20x de fractures fraîches (en haut) et lames minces (en bas, lumière à polarisation croisée) d’amphores représentatives des trois grands groupes identifiés (clichés V. Martínez)

26L’épave Cap Béar 3 n’est pas la seule attestation de Dr.12 d’Hispanie citérieure-Tarraconaise. En effet, à Lyon, une Dr.12 portant l’estampille SEX DOMITI a d’abord été attribuée à l’atelier de Tivissa (Revilla 1993). Lors d’analyses chimiques ultérieures, l’origine de Tarraconaise semblait avérée mais sans précision d’ateliers (Desbat, Schmitt 1998, p. 355), conclusion remise en question au profit d’une production lyonnaise (Picon 2000). Il faut aussi citer la présence d’une amphore Dr.12 à Périgueux mais les analyses n’ont pas été réalisées (Berthault 1995). L’auteur insiste sur la pâte, « de couleur blanc-verdâtre », qu’il rapproche des productions de Bétique. L’amphore de Lyon mesure 1,10 m et celle de Périgueux 1,14 m (Desbat, Schmitt 1998, p. 349), dimensions jamais atteintes par celles de Cap Béar 3. D’autres types d’amphores à salaison originaires d’Hispanie citérieure-Tarraconaise, peu nombreuses il est vrai, ont été identifiées. Il s’agit tout d’abord des “Tarraconense 2”, appellation qui regroupe les formes d’amphores à sauces de poissons (Buxó, Tremoleda 2002, p. 183‑185) avec comme atelier reconnu, Fenals à Lloret de Mar. Un autre type, la Dr.21‑22, est attestée à Saragosse (Caesaraugusta) (Beltran 1970, p. 111, fig. 50, 2008, p. 276‑278, 2014). Cet exemplaire complet porte l’estampille IVLI.‘THE’O‘PH’IL bien connue à Port-la-Nautique à Narbonne. Enfin, rappelons la production d’amphores Dr.7/11 associées à des Pascual 1 sur les sites de Darró et Tivissa (López 1989).

27La présence de ces amphores à sauces de poisson n’est pas incongrue et reprend le modèle de la côte tyrrhénienne de la péninsule italique où, au ier s. av. J.-C., les productions d’amphores à salaisons et à vin se côtoyaient (Laubenheimer 2007, p. 77). Cette production reste cependant anecdotique si l’on considère le faible nombre d’attestations reconnues. Le cas de Saragosse est intéressant à la fois par le modèle, peu imité sur les côtes de Gaule et d’Hispanie, et la présence de l’estampille de Theophilus (Mauné 2012). Il montre également la diffusion de ces amphores qui ont sans doute remonté l’Èbre jusqu’à cette ville qui était un carrefour fluvial et routier majeur pour le nord de l’Espagne (Erice 2011).

28L’ensemble de ces résultats permet d’aboutir à la conclusion que ces amphores Dr.12 ont bien été fabriquées en Catalogne au même moment que les Dressel 1, Tarraconaise 1 et Pascual 1. Dans la typologie proposée par Alberto López Mullor et Albert Martín sur les amphores de Tarraconaise (López, Martín 2006, puis dans les hommages à Pascual i Guasch en 2008) une amphore Tarraconaise 1C (p. 453, fig. 7, no 2) et une Tarraconaise 3 (p. 453, fig. 7, no 11) présentent des bords proches des Dr.12 de Cap Béar 3. En revanche, la panse est ovoïde. Cette phase de « non-standardisation » semble marquer un tâtonnement ou plutôt une recherche de formes dans les ateliers. Elle pourrait s’inscrire plus particulièrement dans la décennie autour des années 50/40 av. J.-C.

6. Les estampilles

29Les estampilles appliquées sur les Tarraconaise 1 ou les Pascual 1 ne sont pas nombreuses sur l’ensemble de Cap Béar 3 (fig. 6). Les timbres identifiés parmi les amphores Tarraconaise 1 de Cap Béar 3 conservées sont : BL ou LB sur un fond (no 178) et P.MEVI sur un col (CB93.3.179). Deux autres estampilles ont été identifiées sur deux bords d’amphores Pascual 1 : ]EMPR et LICIV(S?) ou LICIN. Le développement de l’estampille ]EMPR tel qu’il a été proposé est : (S ?)EMPR(ONI ?) (Colls 1986, p. 211, fig. 41, no 13). Ce nom est connu essentiellement sur des Dr.20 et une seule autre (SEMPRO) est attestée sur une Pascual 1 à Saragosse (CEIPAC nº 13776). Aucune Dr.1B n’est marquée alors qu’elles sont bien représentées dans ce chargement et que des Dr.1B citérieure estampillées sont connues par ailleurs (Comas 1991, p. 226).

30Dans le détail, le fond no 178 de Tarraconaise 1E avec l’estampille BL ou LB liés (cf. Colls 1986, p. 212, no 17) présente la pâte caractéristique du premier groupe macroscopique identifié parmi les amphores Tar.1 de Cap Béar 3, correspondant aux productions rougeâtres de l’aire d’Iluro. En effet, le timbre BL est également attesté dans la ville romaine de Mataró (Pascual 1991, p. 37, 37.1 ; Revilla 1995, p. 251) et dans la villa voisine de Torre Llauder (Pascual 1977, p. 87, fig. 14, no 12). Au même groupe s’associe l’estampille LICIV(S?) ou LICIN sur Pascual 1, pour laquelle aucun autre parallèle n’est connu en Catalogne.

31L’estampille P.MEVI (CB93.3.179) se situe sur le col alors que toutes les autres attestations de MEVI sont sur la lèvre. Le bord de cette amphore de Cap Béar 3 a disparu mais il s’agit probablement d’une Tarraconaise 1. Le P, bien plus petit et moins marqué que la suite de l’estampille, se trouve positionné au-dessus du M du nomen. Ce fragment associe la marque PMEVI, que l’on peut développer en P(ublius) Mevi(us) et un graffiti après cuisson à la base du col (Colls 1986, p. 209, fig. 39, no 5). M. J. Peña et A. Barreda avaient souligné que ces premières estampilles sur amphores de Tarraconaise étaient sans doute en lien avec des personnages d’origine italienne (Peña, Barreda 1997, p. 51‑73 ; Peña 1998, p. 305‑318, 2000). Si l’estampille MEVI est bien attestée, on remarque que QMEVI se trouve uniquement sur des Tarraconaise 1 et principalement sur les Tarraconaise 1E et que PMEVI reste un exemplaire unique. Il semblerait qu’il y ait une association entre l’estampille et la forme : P.MEVI (vers 40 av. J.-C.) et Q.MEVI sur Tarraconaise 1 (vers 40/30 av. J.-C.) et MEVI sans initiale du praenomen sur Tarraconaise 1 et Pascual 1 (Auguste/Tibère). Sur l’épave Cala Bona I, les deux estampilles MEVI et Q.MEVI, sont sur des Tarraconaise 1A.

32La majorité des attestations du nom MEVI se trouve à Badalona (Comas 1985, p. 132, n. 29 ; p. 134, n. 40 et p. 148, fig. 61, 1‑3 ; Nolla 1987, p. 217‑223), et la variante QMEVI a été aussi repérée dans la fouille de la villa de Can Peixau (Padrós 1998).

33Néanmoins, l’analyse archéométrique de trois exemplaires de Badalona – deux Q.MEVI de Can Peixau et la marque MEVI trouvée dans une domus sur Pascual 1 – suggère des origines diverses entre les deux variantes (Comas, Martínez 2015). Le premier semble s’associer aux productions amphoriques de la Léetanie intérieure (Carreras et al. 2019 ; Martínez 2019), le deuxième se rapproche des amphores de la basse vallée du Llobregat. Néanmoins, aucun exemplaire de cette marque n’a été trouvé dans les figlinae de ces zones de production amphorique pour le moment (Martínez 2014). Il s’agit d’un nomen peu fréquent (Járrega 2015, p. 86).

34La diffusion de cette estampille montre la présence de cette production de Mevius à date haute vers l’Atlantique. Elle serait présente sur une Dr.1 du Mas d’Agenais, attribuée à une origine italique (Gruat 1994, p. 194). Elle est signalée à Saintes, dans un contexte augustéen précoce, sur une Tarraconaise 1 (Lauranceau 1988, p. 271 et 272), mais avec le praenomen Q(uintus). Elle se retrouve dans des contextes plus récents comme la Nautique sur des Pascual 1 (Bergé 1990, p. 161). Les Mevii sont connus aussi en dehors de la Tarraconaise car leur nom apparaît sur des amphores de Bétique Dr.20 et se retrouve à Alexandrie, Pouzzoles et Rome. Pour R. Rovira, il s’agit d’une famille de commerçants opérant dans l’ensemble de la Méditerranée au ier s. apr. J.-C. (Rovira 2008).

7. Conclusion

35L’épave Cap Béar 3 apporte des éléments de discussions sur le début du commerce maritime de différents types d’amphores fabriquées en Hispanie citérieure-Tarraconaise et son devenir. Le point de départ de la fabrication des amphores pour le conditionnement du vin en Hispanie citérieure est daté vers 125/75 av. J.-C. à Cabrera de Mar (López, Martín 2006, p. 448) et l’apogée de cette série (Dr.1A et 1C) est situé entre 75‑50 av. J.-C. La fabrication des imitations de Dr.1B commence à partir du milieu du ier s. av. J.-C. et perdure dans le troisième tiers du ier s. av. J.-C. (López, Martín 2006, p. 455). Pour Cap Béar 3, datée des années 40‑30 av. J.-C., l’association de différents types d’amphores prouve la contemporanéité entre des imitations de Dr.1B, des Tarraconaise 1 (essentiellement 1E et quelques 1C) et des Pascual 1 mais également avec des Dressel 12. Dans ce chargement original et précoce, les Dr.12 ne seraient pas des productions de Bétique mais de Tarraconaise. Il s’agit cependant là d’une exception car aucune autre attestation du commerce maritime du vin et des saumures de Citérieure-Tarraconaise ne semble pour le moment connue en dehors de Cap Béar 3. Cette cargaison présente également comme spécificité d’être représentative d’un moment de transition où les Dr.1B et les Dr.12 sont imitées, alors que les formes Tarraconaise 1 et Pascual 1 sont créées. L’étude archéométrique indique que les amphores étaient fabriquées dans divers ateliers de potiers, mais tous situés dans la région de Léetanie. Il montre également que des amphores de types différents proviennent du même atelier, comme c’est le cas du groupe à pâte rougeâtre, composé des Dr.1B, des Tarraconaise 1 et des Pascual 1, celui à pâte claire formé par des Dr.1B et Dr. 12, ou celui à pâte marron-orangée composé des Tarraconaise 1 et des Pascual 1.

36Cap Béar 3 est un cas unique qui montre le début de l’exportation commerciale de produits de la Léetanie, principalement du vin, mais aussi d’autres produits secondaires, dans le contexte économique, politique et social de la Méditerranée occidentale vers 40‑30 av. J.-C. Cette cargaison confirme la prédominance des productions d’amphores léetaniennes dans le commerce maritime vers la Gaule. Elle est hétérogène, et comparable à celle des épaves contemporaines, comme Port-Vendres 4 (Port-Vendres) (Martínez et al. 2015). Inversement, les épaves de chronologie augustéenne étaient constituées de cargaisons homogènes, formées d’amphores Pascual 1 de la même origine, comme témoignent Cap del Vol (Port de la Selva) et Els Ullastres I (Palafrugell) pour l’exportation d’emballages produits à Badalona (Martínez et al. 2013 ; Geli et al. 2024). La diversité des types d’amphores et de leurs origines pour Cap Béar 3 et pour d’autres épaves pourrait suggérer l’existence d’un port en Léetanie, qui concentrait les amphores et marchandises du proche territoire à des fins commerciales. Cependant, il ne faut pas exclure le rôle que le port d’Empúries pouvait encore entretenir entre les années 40‑30 av. J.-C. dans le regroupement de produits générés dans la province dont la destination principale était la Gallia Narbonensis.

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Pour citer cet article

Référence papier

Corinne Sanchez, Marie-Pierre Jézégou, Verónica Martínez Ferreras et Michel Salvat, « L’épave Cap Béar 3 (Port-Vendres) et les premières importations d’amphores d’Hispanie citérieure-Tarraconaise vers la Gaule »Archaeonautica, 22 | 2024, 333-346.

Référence électronique

Corinne Sanchez, Marie-Pierre Jézégou, Verónica Martínez Ferreras et Michel Salvat, « L’épave Cap Béar 3 (Port-Vendres) et les premières importations d’amphores d’Hispanie citérieure-Tarraconaise vers la Gaule »Archaeonautica [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 15 septembre 2025, consulté le 03 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archaeonautica/5545 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14o9o

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Auteurs

Corinne Sanchez

CNRS, UMR5140-ASM, Montpellier (corinne.sanchez[at]cnrs.fr)

Marie-Pierre Jézégou

Ministère de la Culture, DRASSM, Marseille (marie-pierre.jezegou[at]culture.gouv.fr)

Articles du même auteur

Verónica Martínez Ferreras

Université de Barcelone (vmartinez[at]ub.edu)

Michel Salvat

Mairie de Port-Vendres (michelsalvat[at]orange.fr)

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