Tous nos remerciements vont à Y. Barat (Service archéologique départemental des Yvelines), L. Bourgeois (université de Poitiers), L. Buchet (Cépam, UMR 6130, Valbonne), Y. Codou (université de Nice), C. Fossurier (Inrap), A. Frey (Römisch-Germanisches Zentralmuseum, Mayence), M. Jannet (Musée archéologique de Cimiez, Nice), R. Legoux (Association française d’archéologie mérovingienne), J.-M. Michel (INRAP), D. Minni (Inrap), R. Poulain (Archéologie-Cultures-Sociétés, UMR 5594, Dijon), O. Putelat (Pôle d’archéologie interdépartemental rhénan, Sélestat), B. Schnitzler (Musées de Strasbourg), F. Vallet (Musée d’archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye), qui nous ont apporté leur aide pour mener à bien cette enquête.
- 2 Poulain 2004.
- 3 Le terme « os » est souvent employé par les archéologues français comme un terme général, et non po (...)
- 4 Steiner et Menna 2000, p. 148-149, fig. 114.
- 5 Antonini 2002.
1Les plaques-boucles de type D d’époque mérovingienne découvertes en France sont généralement en alliage cuivreux, rectangulaires, à décor ajouré ou non, figurant des motifs géométriques ou à caractère chrétien2 : hippogriffe, croix, orants, etc. Elles sont plus rarement fabriquées dans des matières dures d’origine animale : os3 ou bois de cervidés. C’est le cas des sept nouveaux exemplaires mis au jour en France, à Bondy (Seine-Saint-Denis), fig. 1, n° 11 ; Châteauvert (Var), n° 15 ; Esclavolles-Lurey (Marne), n° 17 ; Ménerbes (Vaucluse), n° 22 et Vicq (Yvelines), n° 28, 29, 30. Leur recensement permet de compléter la dernière carte de leur répartition, établie en 2000 par Lucie Steiner et François Menna qui en dénombraient alors trente-cinq4. En 2002, Alessandra Antonini publiait deux nouveaux exemplaires découverts à Sion5 (Suisse, canton du Valais, Sous-le-Scex). Les plaques-boucles regroupées dans le présent corpus réactualisé sont classées par ordre alphabétique des pays, et à l’intérieur de ceux-ci, par celui des sites (fig. 1).
2Les quarante-quatre objets inventoriés à ce jour confirment la large diffusion des plaques-boucles à travers l’Europe (fig. 2) et permettent d’étoffer les connaissances sur ce type de mobilier rarement observé. L’ensemble de ces plaques-boucles est daté entre le ve siècle et le viie siècle et appartient, selon toute vraisemblance, à une tradition burgonde, comme le suggère une concentration importante de ces découvertes sur le plateau suisse et dans la région de Bâle. Néanmoins, les diverses incursions de ce peuple ont essaimé et/ou transmis des influences matérielles sur une très large aire géographique qui, si on en croit la diffusion de ces objets, pourrait aller de Trèves à Béziers et de Poitiers à Augsbourg.
- 6 Martin 1988 ; Id. 1991.
3Si leur identification comme plaques-boucles semble acquise, en revanche elles n’ont a priori pas toutes participé à la fermeture des mêmes objets. Les unes pourraient se rapporter à des ceintures, d’autres ont pu être fixées aux lanières de reliquaires ou encore avoir servi au bouclage de biens précieux, de sacoches, etc. Elles ont néanmoins pu être rattachées à la typologie établie par M. Martin6 (fig. 3), à partir de leurs dimensions, du nombre de rivets et de leur position ainsi que de la composition du décor de certaines d’entre elles.
4Les plaques-boucles sont présentées ci-dessous selon le classement adopté dans l’inventaire : ordre alphabétique, tout d’abord, des pays, puis à l’intérieur de ceux-ci, des communes.
Fig. 1 Tableau récapitulatif des diverses plaques-boucles connues à ce jour.
Fig. 1 (suite) Tableau récapitulatif des diverses plaques-boucles connues à ce jour.
Fig. 2 Carte de répartition des diverses découvertes (d’après Steiner et Menna 2000).
DAO Y. Lemoine
Fig. 3 Tableau récapitulatif des différents groupes typologiques.
D’après Martin 1988, Id. 1991
5La plaque-boucle et la boucle de Bondy ont été découvertes en 2005 à l’occasion de fouilles préventives (fig. 4) dans un vaste ensemble funéraire utilisé de la fin du Bas-Empire à la seconde moitié du xie siècle7. Elles se trouvaient dans la sépulture d’un homme âgé, inhumé dans un sarcophage de plâtre ; les données taphonomiques suggèrent qu’elles étaient portées, et non déposées, fait relativement rare dans cette nécropole. Si aucun autre objet n’a été découvert dans cette tombe, la position anarchique de certaines pièces osseuses au niveau du pectoral droit évoque la possible récupération d’un accessoire de type fibule.
Fig. 4 Bondy, opération « Cœur de ville » (Seine-Saint-Denis), plan général des fouilles.
Relevé C. Bertrand, Y. Fouvez, N. Mahé, L. Michel, S. Poignant
6La plaque-boucle, relativement bien conservée, a été cassée avant son dépôt dans la tombe (fig. 5). Ses mesures, boucle comprise, sont les suivantes : 72 mm de long, 50 mm de large et 8 mm d’épaisseur. La plaque-boucle seule mesure 49 mm. Il manque néanmoins son extrémité. L’ardillon est également absent. La boucle, décorée de stries et de points, est reliée à la charnière par une baguette portant une frise de chevrons. L’articulation à goupille est assurée par une tige de fer insérée dans les languettes de la plaque, également décorées de stries. Cette dernière est composée d’une seule pièce osseuse fendue dans le sens de l’épaisseur. La partie antérieure possède un décor ajouré et divisé en deux registres. Le premier, rectangulaire, est composé d’une frise de chevrons encadrant une croix à béquille dont les extrémités sont ornées d’ocelles. Il ne subsiste du second registre qu’une petite partie, ornée semble-t-il d’un motif discoïde ajouré contenu dans un possible fronton, également bordé d’une frise de chevrons. Le traitement de la partie postérieure de la plaque se résume à un simple polissage. Une tôle d’alliage cuivreux a été insérée dans la fente permettant de rehausser le rendu des décors, mais aussi de renforcer l’assemblage avec la ceinture, le tout étant maintenu à l’aide de rivets en alliage cuivreux.
Fig. 5 Plaque-boucle et boucle découverte à Bondy (Seine-Saint-Denis).
Dessin S. Eusèbe (Inrap), normalisation Y. Lemoine ; cl. S. Poignant
7La plaque et la boucle sont taillées, en section, dans la partie la plus dense d’un bois de cervidé, en l’occurrence de cerf compte tenu des dimensions de la pièce : soit le pédicule, soit la meule, soit la base située juste au-dessus de la meule (fig. 6). Cette partie du bois, limitée en volume et par conséquent assez précieuse, a des propriétés proches de l’ivoire, permettant une ornementation de qualité et, en particulier, des décors sculptés et ajourés.
Fig. 6 Différentes parties d’une ramure de cerf et ses dénominations (d’après Billamboz 1979).
DAO I. Rodet-Belarbi
- 8 Martin 1988, p. 168-169 ; Id. 1991, p. 284.
8La plaque-boucle de Bondy peut être rattachée au groupe A1 défini par Max Martin8 : elle répond en effet à ses caractéristiques : longueur comprise entre 52 mm et 73 mm, largeur entre 42 mm et 53 mm, trois tenons pour le passage de la goupille et des rivets servant au maintien de la sangle glissée dans la fente taillée dans l’épaisseur de la plaque-boucle (fig. 3). Les rivets n’ont en effet aucun rôle décoratif. Par ailleurs, le rapport entre la largeur et la longueur ne peut être calculé car cette dernière est incomplète. Ces plaques-boucles sont datées entre la seconde moitié du ve siècle et les deux premiers tiers du vie siècle.
- 9 Stutz 2005, p. 66, fig. 4, n° 5.
- 10 Biton et Gaillard de Sémainville 1988, p. 293, fig. 5.
9L’exemplaire de Bondy présente des similarités – forme rectangulaire et boucle à barrette munie d’une profonde gorge de maintien de l’ardillon – avec l’exemplaire d’Arles, dit de Saint-Césaire9 (fig. 1, n° 7 ; fig. 7). Le thème décoratif est, quant à lui, plutôt comparable à celui de la plaque-boucle d’Issoudun10 (fig. 1, n° 19 ; fig. 8). On retrouve, en effet, la même organisation du décor en deux parties, entourées et séparées par une frise ; la croix occupant la totalité de l’une d’elles. En raison de la fragmentation de la plaque, il n’est pas possible de dire si le dernier motif est un fronton comme sur les exemplaires d’Issoudun et de Châteauvert (voir infra 2). En revanche, le traitement en ajour associé à une tôle cuivreuse constitue une originalité, peut-être en relation avec une fonction de reliquaire, conférée dans certains cas à ces accessoires.
Fig. 7 Plaque-boucle et boucle d’Arles, dite de Saint-Césaire (Bouches-du-Rhône). Soldats endormis devant le tombeau.
Cl. M. Lacanaud, musée d’Arles
Fig. 8 Plaque-boucle et boucle d’Issoudun.
Dessin d’après P. Morel dans Biton et Gaillard de Sémainville 1988, fig. 5 et cliché d’après Martin 1988, 170
- 11 La « chronologie normalisée du mobilier funéraire mérovingien entre Manche et Lorraine » a été étab (...)
10Les datations généralement admises pour les plaques-boucles de ce type situent leur production entre la seconde moitié du vie siècle et la première moitié du viie siècle (MA3, MR1 de la chronologie normalisée11). Néanmoins, les exemplaires en matériaux organiques du groupe A1, auxquels s’apparente celui de Bondy, semblent légèrement plus anciens (fin ve siècle-deux premiers tiers du vie siècle). Les données archéologiques bondinoises, encore incertaines à ce jour, tendraient à situer la sépulture en question dans la première moitié du vie siècle.
Fig. 9 Tableau normalisation des datations pour la période mérovingienne.
Legoux et al. 2006
- 12 Michel 1999.
- 13 Petitjean 1995, p. 190, n° 4.
- 14 Bérato, Michel et Rigoir 2003, p. 129.
11En 2004, l’ouverture d’une piste de débardage passant à l’intérieur du castrum de Châteauvert12 (fig. 10) a permis l’accès à un aven qui a servi de dépotoir. Le matériel qu’il contenait atteste de l’occupation du site depuis l’Antiquité tardive jusqu’au bas Moyen Âge. Il a été partiellement étudié dans le cadre de recherches réalisées par Jean-Marie Michel sur l’occupation du sol dans la zone du massif du Bessillon (centre-ouest du Var). Ce dépotoir contenait, outre la plaque-boucle, une barrette centrale de peigne rectangulaire composite en bois de cerf ornée d’un décor géométrique incisé qui se retrouve sur d’autres peignes mérovingiens13, et du mobilier céramique d’époque mérovingienne qui constitue le plus ancien témoignage de cet ensemble : dérivée de sigillée paléochrétienne (DSP)14, commune tardive, amphore africaine tardive.
Fig. 10 Châteauvert, castrum (Var). Plan général du site.
Relevé : géomètres-experts Giraudo et Roche (Cannet-des-Maures) / F. Laurier (Service départemental d’archéologie du Var), J.-M. Michel (INRAP) ; DAO F. Laurier
12Seule la plaque-boucle, archéologiquement complète (fig. 11), a été retrouvée. Elle a été taillée dans du bois de cerf. L’un des deux tenons composant la charnière et une partie du bord en contact avec cette dernière sont manquants. Il n’est pas impossible d’imaginer qu’il existait un troisième tenon au centre, là où le bord est cassé. Elle mesure 36 mm de long et, en raison de sa forme légèrement trapézoïdale, sa hauteur varie de 34 mm à la base à 29,5 mm à son sommet. Son épaisseur totale est de 7 mm.
Fig. 11 Plaque-boucle découverte à Châteauvert, castrum (Var).
Dessin et cliché Y. Lemoine
13La face supérieure est finement ouvragée. Elle est divisée en sept parties d’inégale superficie, chacune séparée de la précédente par une, deux ou trois lignes parallèles incisées. Les trois bandeaux proches de la charnière, isolés les uns des autres par deux lignes, ne comportent pas de décor. Un motif géométrique occupe toute la superficie du quatrième bandeau. Il est constitué d’une double rangée de triangles rectangles disposés alternativement par paire adossée. Le bandeau suivant, limité par deux incisions, ne comporte pas d’ornement. À partir de la zone suivante, la composition stricte, jusqu’alors exclusivement répartie en bandes parallèles, est bouleversée par deux espaces lisses disposés à 90°, formant un chevron et traversant le reste de l’agencement géométrique. La sixième bande porte à chaque extrémité un double cercle ocellé et, au centre, un motif qui s’apparente à un sablier encadré par deux motifs évoquant des entonnoirs allongés. Enfin, la dernière partie, qui occupe un peu plus de la moitié de la superficie, présente trois espaces triangulaires imbriqués tête-bêche, séparés par le chevron décrit précédemment. Le triangle central est décoré par une croix aux quatre branches de même longueur, pointée en son centre par un cercle ocellé, et entourée d’un double cercle. Les deux autres triangles sont décorés d’un double cercle ocellé incisé à chaque angle. L’extrémité externe comporte de fines incisions parallèles disposées sur la bordure.
14La face inférieure est lisse et ne présente plus d’os spongieux. Son décor, très sobre, possède une structure générale similaire à celui de la face supérieure. Il reprend, pour la partie près des tenons, le même agencement de doubles lignes séparant deux bandeaux sans motifs décoratifs, et pour la partie restante, celui d’un chevron divisant tout l’espace sans décor, en trois triangles.
15Entre les deux faces de la plaque, une fente, de 2 à 3 mm d’épaisseur, a été pratiquée horizontalement de manière à y glisser la lanière de cuir. Le tout était maintenu grâce aux rivets engagés dans les trois perforations réalisées dans le tiers inférieur de l’objet, sans tenir compte du décor géométrique.
- 15 Martin 1988, p. 168-169.
16Tout comme la plaque-boucle de Bondy, celle de Châteauvert peut être rattachée au groupe typologique A1 (fig. 3)15. Elle illustre les plus petits exemplaires de cet ensemble, avec une longueur inférieure à la limite minimale. Ainsi, le rapport entre la largeur et la longueur (89 %), qui a été estimé à l’aide d’une largeur moyenne de 32 mm, est supérieur à la valeur maximale de l’intervalle proposé par M. Martin. On retrouve également les trois rivets enserrant la sangle.
- 16 Biton et Gaillard de Sémainville 1988, p. 292, fig. 1.
- 17 Ibid., p. 293, fig. 5.
17Une partie de la composition géométrique du décor de la plaque-boucle de Châteauvert est similaire à celui ornant les exemplaires de Bierry-les-Belles-Fontaines16 (fig. 1, n° 10 ; fig. 12) et d’Issoudun17 (ib., n° 19, fig. 8). Dans les deux cas, on retrouve, dans la partie opposée à la boucle, une zone ornée d’un triangle isocèle interprétée comme un fronton qui abrite un décor inclus dans un cercle, une croix dans le cas de Bierry-les-Belles-Fontaines. De la même manière, la double rangée de triangles disposés successivement par paire adossée de la plaque-boucle de Châteauvert est proche du décor de « losanges alternant avec des sortes de triangles appariés » que l’on retrouve sur deux bandeaux encadrant le motif central de la plaque-boucle de Bierry-les-Belles-Fontaines. Enfin, la forme trapézoïdale rappelle l’exemplaire d’Issoudun.
Fig. 12 Plaque-boucle et boucle de Bierry-les-Fontaines.
Dessin d’après G. Depierre dans Biton et Gaillard de Sémainville 1988, fig. 2 et cliché d’après M. Bonneau dans Ibid., fig. 3
- 18 Direction de Vincent Marchaisseau (Inrap), février 2008.
18La plaque-boucle et la boucle d’Esclavolles-Lurey ont été découvertes en 2008, au cours d’une opération de diagnostic archéologique18. Les terrains sondés, d’une superficie de 2,5 ha, se trouvent sur la rive droite de la vallée de la Seine, à environ 1 km du fleuve, en bordure d’un petit cours d’eau s’écoulant au sud, le ruisseau de Bécheret ou ruisseau de la Pierre au Lavoir. La commune d’Esclavolles-Lurey est en limite du département de la Marne, au contact avec celui de l’Aube. La paroisse médiévale dépendait du diocèse de Troyes.
- 19 Détermination d’Isabelle Richard (Inrap).
- 20 Étude de Ludivine Huart (Inrap).
19Les inhumations mérovingiennes repérées semblent prolonger spatialement une occupation antique illustrée par un habitat gallo-romain appréhendé sur environ 1 ha ; il se manifeste par des fosses, des trous de poteau, des zones de démolition… et par un mobilier abondant en surface. Cet habitat est délimité au sud-ouest par un fossé reprenant le tracé sinueux du ruisseau (fig. 13). Entre les deux, une bande de 15 à 30 m de large a été dévolue à une première occupation funéraire ; contre le bord du fossé, deux dépôts céramiques contenaient les restes d’enfants morts en période périnatale19. Ces deux occupations antiques, domestique et funéraire, sont contemporaines et datées par la céramique du dernier tiers du iiie au début du ive siècle (sigillée d’Argonne, céramique fine et rugueuse régionale à pâte sombre)20.
Fig. 13 Esclavolles-Lurey, « La Pièce de Bécheret » (Marne), plan général du diagnostic avec la localisation des sépultures.
Relevé S. Lemeunier, DAO V. Marchaisseau
- 21 Des blocs de pierre semblent participer à l’aménagement et au marquage visuel de la troisième sépul (...)
- 22 Le défunt de la sépulture 20 a la tête au nord-nord-est ; c’est le contraire pour l’individu de la (...)
- 23 Il s’agit d’un homme de 30-35 ans, d’environ 1,72 m. Il a probablement été inhumé dans un contenant (...)
20Dans cette même bande de terrain, ont été trouvées trois sépultures du haut Moyen Âge21. Leur orientation est peu commune pour la période médiévale, puisque deux d’entre elles sont disposées selon un axe nord-nord-ouest/sud-sud-est22. Les tombes 20 et 21 ont pu être fouillées (fig. 14). Cette dernière, creusée selon une orientation plus traditionnelle sans toutefois être exactement est-ouest, est celle d’un jeune adulte de sexe indéterminé, inhumé avec une plaque-boucle et sa boucle. Le défunt repose en décubitus dorsal, les membres supérieurs et inférieurs en extension. Le crâne était manquant. La fosse fut bouleversée en grande partie par la mise en place de l’individu 2023, puisque sa tombe la recoupe perpendiculairement en son centre.
Fig. 14 Esclavolles-Lurey, « La Pièce de Bécheret » (Marne), relevé des sépultures 20 et 21.
Fouille et infographie Sandrine Fournand
21La plaque-boucle et la boucle étaient en position verticale, placées entre le coude droit et les côtes de l’individu 21. Elles constituent le seul mobilier retrouvé. En effet, aucun objet métallique, ni aucune céramique permettant d’avancer une datation précise ou une hypothèse sur le statut de l’inhumé n’ont été découverts dans cette tombe. En bon état de conservation, l’ensemble se compose d’une boucle en forme de « D », articulée sur une plaque carrée par l’intermédiaire d’une charnière (fig. 15). Une troisième pièce correspond à l’ardillon dont seule la base pivotant sur l’axe de la charnière est conservée. La plaque présente un angle fracturé. La pièce est ornée d’un décor géométrique en partie estompé.
Fig. 15 Plaque-boucle et boucle découverte à Esclavolles-Lurey, « La Pièce de Bécheret » (Marne).
Dessin et restitution J.-F. Goret, normalisation Y. Lemoine ; cliché I. Turé (INRAP)
22La pièce s’inscrit dans un rectangle de près de 90 mm de long, 47 mm de large pour une épaisseur de 13 mm. La longueur de la boucle seule est de 31 mm (44 mm avec les tenons), celle de la plaque seule est de 44 mm (55 mm avec les tenons). La charnière est formée d’un axe en fer qui traverse quatre tenons. Deux, sur l’extérieur, forment le prolongement de la plaque. Les deux autres, appartenant à la boucle, encadrent l’extrémité de l’ardillon.
23La boucle présente une ouverture oblongue (37 mm x 7 mm), aux extrémités arrondies, ainsi qu’une gorge axiale destinée à recevoir l’ardillon. Elle est ornée de quatre registres d’incisions ; deux groupes de quatre et cinq lignes sur l’extrémité arrondie, de chaque côté du logement de l’ardillon, et deux groupes de cinq traits sur les angles opposés. Deux lignes d’ocelles complètent l’ornementation. Elles se composent de cinq cercles ocellés simples suivis par deux cercles ocellés doubles. Les lignes englobent les extrémités de l’ouverture et se terminent sur les tenons.
24Une fente a été pratiquée dans l’épaisseur de la plaque carrée à partir du bord opposé à la boucle. Elle mesure 20 mm de profondeur et 3 mm de large. Elle permettait d’insérer l’extrémité de la ceinture en cuir qui était maintenue par quatre rivets de fer traversant de part en part la plaque et disposés en rectangle. Le logement est oblique de sorte qu’il s’interrompt à quelques millimètres du revers de la plaque. Son prolongement aurait de toute évidence provoqué la fracture de la paroi. La plaque est ornée d’une rose à six branches. Le motif est composé d’une combinaison de six lignes en arc de cercle, gravées au compas, inscrites dans un trait concentrique. Des ocelles simples, par séries de deux, sont placés dans les branches et entre elles. D’autres ocelles, simples et doubles, complètent le décor à l’extérieur de la rose centrale.
25La plaque-boucle est en bois de cerf. Les revers des deux parties présentent de fines alvéoles de matière spongieuse caractéristique de ce matériau. Les éléments sont taillés en long, sur la merrain (tige principale du bois), dans l’épaisseur de matière compacte qui forme une enveloppe autour du cœur spongieux. Pour tirer des pièces épaisses, larges et plates, en composant avec le volume cylindrique du bois, l’artisan a utilisé la partie la plus large de la merrain entre la meule et l’andouiller basilaire (fig. 6).
- 24 Martin 1988, p. 168-169 ; Id. 1991, p. 284.
- 25 Biton et Gaillard de Sémainville 1988, p. 296.
26Les dimensions de la pièce d’Esclavolles-Lurey permettent de la rattacher au type A1 défini par M. Martin24, en la plaçant dans l’intervalle des mesures de ce type, avec un rapport largeur/longueur légèrement supérieur à la marge maximale (85 %). Par ailleurs, contrairement aux deux pièces précédentes, le décor de la pièce d’Esclavolles-Lurey est assez sommaire si l’on se réfère aux pièces contemporaines dotées de motifs sculptés, parfois à caractère chrétien, et ne permet pas de préciser sa datation. Les jeux d’ocelles et, dans une moindre mesure, les roses gravées sont communs à de nombreux objets fabriqués dans des matériaux divers (fusaïoles, peignes, pions de jeu, etc.) dès l’Antiquité et tout au long de la période médiévale. Le motif de la rosace ne peut être rapproché de celui de l’exemplaire mis au jour à Moingt (Loire)25 qui évoque déjà un chrisme stylisé. Par ailleurs, la forme arrondie de la boucle est originale.
- 26 Direction d’Isabelle Cartron (université de Bordeaux).
- 27 Cartron et al. 1991, p. 33 ; Id. 1992 ; Id. 1995.
27Lors des fouilles menées en 1991 à Saint-Estève (fig. 16)26, une plaque-boucle a été mise au jour dans un sarcophage (tombe 18B). « Celui-ci renfermait au moins deux individus, dont un en connexion et un second réduit […] Une plaque en os rectangulaire gravée de motifs en creux était placée sur le bassin du squelette en connexion27 ».
Fig. 16 Ménerbes, Saint-Estève (Vaucluse), plan général de la fouille.
D’après Cartron, Codou et Fixot 1991
- 28 La mauvaise qualité de la photographie prise dans l’urgence un jour de pluie ne permet pas sa publi (...)
28Cet objet, malheureusement non retrouvé à ce jour, possède un décor géométrique composé de triangles disposés sur les bords (information orale de Yann Codou). La plaque-boucle mesure entre 80 à 90 mm de longueur, estimation calculée à partir d’une photographie de fouilles28, d’après la longueur de l’ulna et du tibia de l’individu.
- 29 Direction d’Edmond Servat (archéologue bénévole).
- 30 13 sept 2008-30 avril 2009, bâtiment des Archives municipales, Service archéologique des Yvelines.
29Les trois boucles en matière organique d’origine animale découvertes en 1984 lors de la fouille partielle de la nécropole de Vicq29, en usage majoritairement au vie siècle, sont restées inédites comme une grande partie du mobilier. L’exemplaire le mieux conservé (n° 28) n’est connu que par sa présentation à l’occasion d’une exposition intitulée « Yvelines antiques : de Vercingétorix à Charlemagne » tenue en 2008-2009 à Montigny-le-Bretonneux (Yvelines)30. Le deuxième exemplaire est très incomplet : il ne reste que trois des quatre côtés de la boucle. Les oxydes ferreux marquent l’emplacement de l’ardillon. La surface est très érodée et tous les motifs décoratifs ont disparu. Le troisième exemplaire est encore plus lacunaire. Seul le bord extérieur de la boucle est conservé et son identification repose sur la présence de l’ardillon encore en place, soudé au bord de la boucle par les oxydes ferreux. Il n’est pas possible en raison du piètre état de conservation de ces deux pièces de les replacer dans la typologie. Elles ont semble-t-il subi des conditions taphonomiques différentes de la première qui est en bien meilleur état.
30Il s’agit d’un exemplaire de petites dimensions, de forme rectangulaire, présentant en son centre un évidement ovalaire portant les traces d’un ardillon ferreux (fig. 17). Les faibles dimensions de l’orifice (à peine un centimètre de haut) n’autorisent pas le passage d’une lanière de grande largeur. Le décor, relativement sobre, est formé par la dentelure bordant les quatre côtés et par deux séries d’ocelles disposées en arc de cercle de part et d’autre de la perforation centrale. Elles sont séparées les unes des autres par un sillon. Un cercle ocellé a été ajouté dans l’axe de l’ardillon, non loin du bord. Sa position est soulignée par deux sillons formant un triangle avec le bord, évoquant la tête d’un poisson avec son œil, le corps étant illustré par les sillons longeant la perforation. Bien éloignée typologiquement des autres boucles fabriquées dans le même matériau, cette boucle est ici présentée du fait de son caractère indubitablement rare, sinon inédit.
Fig. 17 « Boucle » découverte à Vicq (Yvelines).
Cliché Y. Barat (Service archéologique des Yvelines)
31L’identification de cet objet comme boucle de chaussure sur le cartel de l’exposition ne doit pas être retenue hâtivement. En effet, l’absence de données directement vérifiables sur le contexte exact de découverte ainsi que l’absence d’exemplaires similaires ouvrent le champ à d’autres interprétations, notamment celle de fermeture de sacoche ou autre objet similaire.
- 31 Martin 1988, p. 175.
- 32 Lerat 1972, p. 424.
- 33 Benoit 1964, p. 578.
32Tout comme la presque totalité des plaques-boucles en matière dure animale retrouvées, six des sept exemplaires inédits présentés dans cette étude ont été découverts en contexte funéraire. Cependant, l’absence d’autre mobilier associé aux plaques-boucles et boucles dans les tombes de Bondy et d’Esclavolles-Lurey ne permet pas de déterminer précisément le statut de l’inhumé qui ne semble cependant pas être très élevé. Ce constat tranche avec ce qui a pu être observé sur d’autres sites comme à Zurzach (Suisse ; site n° 41) où la tombe a accueilli le corps d’un ecclésiastique31, à Chassey-lès-Montbozon (Haute-Saône ; sites n° 13 et 14), où les autres objets contenus dans la tombe sont variés32. Le cinquième exemplaire, celui du castrum de Châteauvert, est issu d’un dépotoir, où il a été mis au jour au milieu de céramiques fragmentées et d’une portion de barrette centrale de peigne composite en bois de cerf. Ce contexte de découverte est le seul cas actuellement connu, hormis peut-être à Jouques (Bouches-du-Rhône ; site n° 20) où la plaque-boucle a été collectée dans « une couche très riche du ive siècle » qui contenait également de la « céramique sigillée claire C et grise estampée, une bague en bronze décorée de rouelles, des monnaies de Constance II et Décence33 ».
33En outre, à l’exception de l’exemplaire marnais, les plaques-boucles présentées se situent en périphérie de l’aire géographique dessinée par les exemplaires précédemment recensés. En effet, la pièce découverte à Bondy et celles de Vicq, les seules répertoriées en Île-de-France à ce jour, se trouvent en bordure nord-occidentale de la zone de répartition, tandis que les plaques-boucles de Ménerbes et Châteauvert sont les plus orientales en France méridionale.
34Les dimensions, les rivets, les motifs géométriques et les croix ornant les plaques-boucles de Bondy et de Châteauvert sont des éléments les rattachant au groupe A1 de M. Martin, pour lequel la datation s’inscrit entre la fin du ve siècle et les deux premiers tiers du vie siècle, datation qui peut-être resserrée à la première moitié du vie siècle pour l’exemplaire de Bondy. La plaque-boucle et la boucle d’Esclavolles-Lurey appartiennent également à ce type A1, tandis que l’exemplaire (n° 28) de Vicq ne s’apparente à aucune des catégories déjà répertoriées. La répartition spatiale de ces nouvelles pièces confirme la large diffusion de ces objets, en particulier le type A, tout en renforçant la concentration des exemplaires du type B connus à ce jour sur le plateau suisse.
- 34 Identification respective par J.-F. Goret et I. Rodet-Belarbi.
- 35 L’identification du matériau (bois d’élan probable) de la plaque-boucle d’Yverdon-les-Bains (n° 40) (...)
- 36 L’identification du matériau a été faite par J.-F. Goret chargé de l’étude de ces trois exemplaires (...)
35Par ailleurs, le matériau utilisé pour le façonnage de trois des plaques-boucles est le bois de cervidé. Il est possible d’exclure de la liste le chevreuil (Capreolus capreolus), compte tenu du diamètre peu élevé de leurs merrains, incompatible avec les dimensions des objets fabriqués (fig. 6). Il est fort probable que ces derniers ont été extraits de la ramure de cerfs élaphes (Cervus elaphus), animaux fréquents à cette époque dans les forêts françaises. Cependant, nous ignorons tout des ateliers où ces pièces sont produites, de leur localisation ainsi que des circuits de diffusion. Aussi, mis à part pour les exemplaires d’Esclavolles-Lurey et de Châteauvert pour lesquels l’identification du matériau comme bois de cerf élaphe semble assurée34, l’utilisation du bois d’élan (Alces alces) ne peut être exclue si l’on se réfère aux plaques-boucles suisses (fig. 1, n° 34, 38 à 4135) pour lesquelles ce matériau semble avoir été employé : les trois exemplaires de Chassey-lès-Montbozon ont été fabriqués dans des os de cétacés36.
36Ce nouveau corpus, qui ne demande qu’à être augmenté, témoigne de la cohérence stylistique et chronologique de ces plaques-boucles dont l’aire de diffusion pourrait s’avérer encore plus large.