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Bulletin critique

Dominique Allios, Le vilain et son pot. Céramiques et vie quotidienne au Moyen Âge

Anne Bocquet-Lienhard
p. 347-349
Référence(s) :

Dominique Allios, Le vilain et son pot. Céramiques et vie quotidienne au Moyen Âge. Presses universitaires de Rennes, collection « Archéologie et Culture », 2004, 189 p., format 21,5 x 28 cm (31 tableaux, 10 cartes, 62 figures et 100 photos), ISBN 2-86847-931-6.

Texte intégral

1L’ouvrage est une synthèse à propos des poteries en usage dans le sud-ouest de la France (Midi-Pyrénées, Aquitaine et Auvergne) de l’Antiquité tardive au Moyen Âge (du ive au xiiie s.).

2L’étude est divisée en deux grandes parties. La première partie est intitulée « Histoire, archéologie et céramique » (p. 17-85) et la seconde « Céramiques et civilisation » (p. 89-156). En fin d’ouvrage, on trouve une série de planches photos, de plans et de graphiques présentés en couleur, ainsi qu’une série d’annexes (p. 161-168) et un glossaire technique (p. 179-180).

3Ce travail a pour objectif – pour reprendre les termes de D. Allios – de « retranscrire une anthropologie de populations méconnues en raison de la rareté ou de l’inexistence de documents écrits ou figurés » et ce, en utilisant les données extraites de l’étude des poteries.

4La première partie se compose de trois chapitres. Après une introduction rappelant les différents points qui peuvent être abordés grâce à la céramique, l’auteur propose un état des lieux de la recherche en archéologie médiévale en général et dans le Sud-Ouest en particulier. Il présente les sites et les collections archéologiques étudiés et enfin l’étude proprement dite des céramiques.

5Douze collections de poteries issues de sites archéologiques (habitats, fours et ateliers, sites fortifiés, zones refuges, cimetières, sépultures et fosses dépotoirs) ont été sélectionnées à partir du dépouillement bibliographique et des dossiers de fouilles des Services régionaux de l’archéologie, fouilles antérieures à 1989 : grottes du Moulin de Corps (Aveyron), de Caussou (Millau, Aveyron) et de Sindou (Lot), habitats et sépultures de Cugnaux (Haute-Garonne) et de Saint-Laurens (Tarn), nécropole et habitat d’Olby (Puy-de-Dôme), de Couronde (Tarn-et-Garonne), de Lagrave (Troclar I à IV, Tarn) et de Vindrac (Tarn), habitat de Villeneuve-de-Rivière (Haute-Garonne) et de Sévillac (Gers), abbaye, habitat et artisanat de Saint-Genys de Lectoure (Gers) et fosses de Toulouse (Haute-Garonne).

6Ces collections comptent environ 20 000 pièces céramiques. Sept d’entre-elles (Corps, Caussou, Sindou, Cugnaux, Lagrave, Vindrac et Lectoure) ont fait l’objet d’une présentation détaillée (historique du site, nature, modalité de l’occupation, chronologie, mobilier et céramique) en raison du caractère inédit du site ou du caractère partiel de la publication dont il a fait l’objet (p. 27-59).

  • 1 Chaque objet ou groupe d’objets a été décrit en détail : morphométrie (dessin vectoriel et numéris (...)

7Un long chapitre (p. 61-85) est consacré à la présentation de la méthodologie utilisée en céramologie, à la synthèse des différentes données céramologiques1, et à la proposition d’une classification des poteries au cours du temps en fonction de l’usage, du mode de fabrication et des formes. Le vocabulaire de référence utilisé pour la description des poteries (terminologies morphologique et technique) est celui d’Hélène Balfet (Lexique et typologie des poteries, CNRS, Paris, 1989).

8L’auteur rappelle les différentes informations qui peuvent être déduites des observations : techniques de fabrication, choix technique particulier (corrélation entre inclusions et groupes morphologiques), usage de la poterie (destinée à la cuisson, au stockage de liquide, etc.), mise en relation entre les techniques de montage et l’évolution des formes par exemple.

9Dominique Allios propose ensuite une répartition des groupes typologiques par période, sous la forme d’un graphique dans le cahier couleur (graphique 4). Les variations (évolution et modification de la lèvre, de la panse, de la taille de la poterie, de l’ouverture, du montage et des décors) par groupe typologique et par site archéologique sont ensuite détaillées : les formes ouvertes (jatte, bol, écuelle, plat à la fig. 33), les pots à la fig. 35, les conteneurs à liquide comme la cruche à bec étiré, cruche à bec ponté, cruche à bec tubulaire [fig. 40], jarre, gourde, bouteille [fig. 37]) et les éléments divers (couvercle, fusaïole, bouchon, trompe etc.).

10Les formes ouvertes dominantes aux viie et viiie s. sont inspirées directement des modèles de l’Antiquité tardive (DSP = dérivée de sigillée paléochrétienne) ; elles disparaissent à partir du ixe s. pour réapparaître au xiie s. sous une forme plus primitive (plat, couvre-feu, poêlon). Les pots sont la principale forme fabriquée à partir du viiie s. ; la panse s’arrondit et devient globulaire entre le ix et le xie s. Au xiie s., le diamètre d’ouverture augmente. Les bords en bandeau, associés à un col, indice d’ancienneté, tendent à diminuer au profit des bords ronds. Les bouteilles ou pots à col prononcé disparaissent après le viiie s., pour laisser la place aux cruches à bec étiré et aux gourdes. Les cruches à bec ponté et les jarres apparaissent à partir du xe s. L’auteur explique ces évolutions par le déclin de la tradition antiquisante jusqu’au début du ixe s. et une différenciation et diversification des formes (développement des productions de cruches) et des traitements de surface à partir du xie s. et particulièrement à la fin du Moyen Âge.

  • 2 Présentations de reconstitutions lors des journées de la céramique de Bellesta en 1992 et 1993 et (...)

11Dans la seconde partie (« Céramique et civilisation »), le premier chapitre est consacré à l’exposé des modes de fabrication des poteries médiévales. Cette approche est favorisée par la pratique expérimentale2, l’observation des pratiques des potiers contemporains ou traditionnels (Bangladesh, villages potiers de Chaker Kola et de Bamounia), et par la littérature ethnographique ou les ouvrages de technique céramique. Les observations obtenues sont ensuite confrontées aux données archéologiques afin de dresser un répertoire des techniques susceptibles d’avoir été pratiquées au cours du Moyen Âge dans cette région du sud-ouest. Ces techniques sont présentées depuis l’extraction de l’argile, la préparation de la pâte, le tournage (tour à pied ou tour à bâton autrement appelé roue), le montage, le modelage (colombin ou mixte), les traitements de surface (barbotine, lignes ondulées, incision, impression par matrice, roulette, polissage, cordons rapportés etc.) jusqu’aux différents modes de cuisson (cuissons en meule, en four à alandier et à sole). Plusieurs expérimentations de cuisson sont largement détaillées et diverses questions comme le mode de cuisson, la capacité de chargement, les besoins énergétiques et humains pour la construction et l’utilisation, le comportement technique et la durée de vie du four ont ainsi pu être abordés. Un dernier élément technologique traité concerne la productivité et l’auteur nous propose un classement des techniques de fabrication en fonction de la fréquence de production (occasionnelle, temporaire, fréquente, continue, permanente, tableaux 21 et 22), classement appliqué aux productions du Sud-Ouest et à la période chronologique considérée.

12Parmi les résultats présentés, on peut mentionner une distinction des pâtes au ive s. (Saint-Laurens) à partir des inclusions observées : les céramiques culinaires renferment des inclusions supérieures à 2 mm et les céramiques destinées au service présentent une pâte contenant des inclusions inférieures à 0,5 mm. Les productions de DSP (Caussou, Corps) sont plus fines et seraient produites dans des ateliers spécialisés et distribués à grande échelle par rapport aux céramiques communes produites dans des ateliers locaux. À partir du viiie s. (Troclar II), les céramiques fines disparaissent et toutes les terres cuites ont la même pâte. Au xie s., apparaissent les cruches à bec rapporté qui montrent un changement d’argile et de préparation de la pâte (plus fine et plus riche en mica et chamotte pour les cruches que pour les céramiques communes, contenant une proportion plus forte de quartz). Une différenciation des pâtes apparaît et repose selon l’auteur sur la technique de préparation de l’argile. D. Allios associe ces différences de pâtes à des ateliers, à une organisation du travail ou à un cadre économique différents. Son hypothèse est étayée par l’augmentation de la proportion de céramique à pâte affinée. Au xiiie s., toutes les productions sont réalisées à partir de cette pâte affinée, associée à une évolution technique et à une productivité accrue. À propos du montage, le tour, d’après les macro-traces, semble être la principale technique utilisée jusqu’au xe s. L’auteur examine longuement les différents types d’éléments de la poterie (lèvre, anse, bec) qui sont ou non montés au tour. Les techniques mixtes (tour et modelage) semblent de plus en plus fréquentes à partir du xie s. Les différents indices sont analysés à partir des céramiques des sites de Lectoure, Toulouse, Sindou, Vindrac et Lagrave (p. 101-102). On observe la même diversification dans les décors que dans les formes à partir du xie s., en particulier pour les cruches.

13Les corrélations entre les pratiques expérimentales de cuisson, les observations des traces de cuisson sur les poteries ou les observations des fours ont permis à l’auteur de confirmer que les potiers des xie et xiie s. utilisaient les modes de cuisson réducteur et oxydoréducteur dans une structure identique. Ils pouvaient pratiquer la cuisson en meule et en four selon leurs besoins (type de poteries) ou leurs moyens (four ou fosse).

14Le chapitre suivant traite de la place de la céramique dans la vie quotidienne, de sa fonction dans l’alimentation, dans l’art et la mort.

  • 3 La cuisson dans un conteneur semble la plus utilisée.
  • 4 Au mijotage des aliments s’ajoutent les cuissons par friture !

15L’auteur rappelle quelques ouvrages de référence en matière de sources écrites et iconographiques. Il présente également des expérimentations menées sur des céramiques culinaires. L’une d’elles concerne l’étude du comportement thermique de deux productions de pots3 fabriquées l’une au viie et l’autre au xiiie s. Il a constaté qu’il existait une spécialisation culinaire de ces deux pots. La forme plus ancienne est surtout destinée à la conservation et à la protection des aliments, la forme plus récente semble, quant à elle, plus appropriée à la cuisson des aliments et indique une amélioration de la cuisine quotidienne. Au xiiie s., réapparaissent des céramiques aux formes plus ouvertes qui semblent témoigner d’une diversification des modes de cuisson de l’alimentation4. D. Allios étudie également l’évolution du vaisselier de « table » (vaisselle destinée aux boissons ou aux aliments), sa relation avec les pratiques alimentaires, les conditions économiques (pénurie, abondance, essor de l’agriculture) et la différenciation sociale.

16D. Allios réserve une attention particulière aux poteries funéraires dont il essaie d’interpréter la fonction et la relation qu’elles entretiennent avec la nature du rituel. Il considère notamment le vase quadrilobé comme une fabrication spéciale pour un usage religieux ou liturgique (brûle encens, lampe à huile, bénitier), au contraire de beaucoup de poteries déposées dans les sépultures qui proviennent du quotidien du défunt.

17Le dernier chapitre est consacré à la culture matérielle et à son contexte historique français et européen. L’auteur découpe la production céramique du haut Moyen Âge, en trois phases : la première concerne la fin de l’Antiquité (iv-viie s.), la seconde correspond au haut Moyen Âge (viiie-xe s.), et la troisième est associée au début de l’expansion médiévale (du xie aux xiie-xiiie s.).

18Durant la première phase, la production céramique est dominée par les formes ouvertes, influencée par la tradition antique (trois zones sont indiquées sur la carte 6 dans le cahier couleur) mais témoignant d’un niveau de vie et d’une technicité qui s’affaiblissent.

19La seconde phase est caractérisée par une diminution de la quantité des poteries, une pauvreté typologique et technique mais avec des premiers signes de mutation dans les formes, les techniques et les usages. Les pots à pâte grise constituent la majeure partie du mobilier céramique en Midi-Pyrénées et dans tout le sud de la France. Le sud-ouest se distingue du dynamisme du nord-est de l’Europe (diversification des formes pour le stockage et les liquides, coexistence de pratiques de montage au tour et modelage) et du monde méditerranéen (arabe et byzantin).

20La troisième phase est marquée dans la région Midi-Pyrénées par l’augmentation de la quantité de poteries présentes sur les sites et leurs caractères morphologiques et typologiques diversifiés (par exemple l’évolution et le perfectionnement de la cruche à bec ponté (forme, traitement de surface, cuisson). L’auteur présente également à la fig. 30 les critères de différenciation régionale des poteries de cette période chronologique d’après diverses études. La région semble être atteinte tardivement par les techniques musulmanes et byzantines.

21La conclusion met l’accent sur l’utilité de l’étude de la céramique favorisée par un contexte de rationalisation et d’homogénéisation de l’inventaire, des critères descriptifs et de diffusion des études afin de proposer de vraies synthèses comparatives. L’auteur rappelle brièvement les phases conduisant de l’homme antique à l’homme médiéval et les évolutions céramiques et techniques observées.

22Cet ouvrage, construit à partir de l’étude de collections de la région Midi-Pyrénées, enrichit notre connaissance des productions céramiques européennes.

23Le travail est agréablement présenté grâce à la qualité et à la diversité des illustrations (photos, graphiques et figures) dont un cahier couleur. On mentionnera cependant, au niveau de la présentation, une numérotation compliquée et différente suivant le type d’illustrations qui ne facilite pas toujours la lecture (et dont le renvoi est parfois erroné). En revanche, l’écriture claire favorise la présentation des données et l’articulation du propos. Le découpage des chapitres étaye judicieusement l’étude et permettra au chercheur travaillant sur d’autres régions de trouver rapidement des informations sur la technologie céramique, une description de cuissons expérimentales ou des données ethnographiques abondamment illustrées.

24On regrettera que D. Allios n’ait eu accès qu’à si peu de collections (12 sur environ 230 mentions identifiées par l’auteur), cependant les observations très complètes et les méthodes d’investigations utilisées (comme l’apport de l’archéologie expérimentale) ont permis de mettre en évidence de précieuses informations sur la production, l’évolution des poteries et le mode de vie des populations du haut Moyen Âge (mode de cuisson des poteries et des aliments par exemple). L’auteur aurait pu avoir recours, pour parfaire cette étude globale, à l’analyse minéralogique et géochimique afin d’aborder les échanges locaux ou à plus longue distance, en particulier pour les céramiques fines.

25Sur le plan méthodologique, on ne peut qu’adhérer au choix de l’auteur de privilégier l’utilisation d’un vocabulaire et de terminologies fondés sur la morphologie et la typologie des poteries développés par H. Balfet et l’observations rigoureuse de toutes les traces (décor, traces de tournage, de modelage, inclusions etc.) laissées par le potier et ce, afin d’approcher au plus près l’histoire des populations médiévales.

26Au-delà de ces quelques remarques, on retiendra l’intérêt de cet ouvrage et de ses conclusions pour la région du sud-ouest où les études sont encore peu nombreuses.

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Notes

1 Chaque objet ou groupe d’objets a été décrit en détail : morphométrie (dessin vectoriel et numérisation tridimensionnelle par scanner de l’objet), observation de la pâte et en particulier des inclusions non plastiques, des traces de montage, des différentes parties de la céramique, étude des décors, des traitements de surface et de la cuisson (voir un exemple de fiche en annexe 1b).

2 Présentations de reconstitutions lors des journées de la céramique de Bellesta en 1992 et 1993 et par l’atelier de recherche en poterie contemporaine de Colomiers (cuissons en meule notamment et réplique contemporaine du four 51 de Lectoure).

3 La cuisson dans un conteneur semble la plus utilisée.

4 Au mijotage des aliments s’ajoutent les cuissons par friture !

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Pour citer cet article

Référence papier

Anne Bocquet-Lienhard, « Dominique Allios, Le vilain et son pot. Céramiques et vie quotidienne au Moyen Âge », Archéologie médiévale, 36 | 2006, 347-349.

Référence électronique

Anne Bocquet-Lienhard, « Dominique Allios, Le vilain et son pot. Céramiques et vie quotidienne au Moyen Âge », Archéologie médiévale [En ligne], 36 | 2006, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 18 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeomed/47919 ; DOI : https://doi.org/10.4000/archeomed.47919

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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