Anne-Marie Flambard Héricher (sous la direction de), Les lieux de pouvoir au Moyen Âge en Normandie et sur ses marges
Anne-Marie Flambard Héricher (sous la direction de), Les lieux de pouvoir au Moyen Âge en Normandie et sur ses marges, Actes de la table ronde du Centre de Recherches Archéologiques et Historiques (Caen, novembre 2003), Publications du CRAHM, Caen, 2006, 245 p., ISBN 2-902685-32-7, prix 31,80 €.
Texte intégral
1Cet ouvrage rassemble les actes de la table ronde organisée par le Centre de Recherches Archéologiques et Historiques Médiévales de l’Université de Caen qui s’est réunie à la Maison de la Recherche en Sciences Humaines, en novembre 2003. Les travaux présentés s’insèrent dans la tradition de recherches développées au CRAHM, depuis sa fondation, sur le thème des lieux de pouvoir. Ces écrits ont en particulier le mérite de faire le point sur l’état des études consacrées aux centres de pouvoir en Normandie et dans les régions voisines.
2Après une introduction d’Anne Marie Flambard Héricher, qui présente le projet de la table ronde dans la séquence des recherches du CRAHM, et pose quelques questions encore en suspens concernant les lieux de pouvoir, l’ouvrage s’organise en trois parties.
3La première, « Où s’exerce le pouvoir ? La diversité des lieux », réunit quatre articles. Elle s’ouvre par l’étude d’Éric Van Torhoudt à propos de l’établissement de la famille des Néel dans le Cotentin. Après la recherche de L. Delisle qui, au xixe siècle, a présenté une possible généalogie de cette famille, E. Van Torhoudt reprend dans cet article l’histoire du lignage en proposant quelques possibles explications quant à son origine. Pour cela, l’auteur suit les indices de passage des Néel dans les différents endroits qu’ils ont occupés. Ensuite, Marie Casset consacre son article aux stratégies d’implantation de châteaux et manoirs des évêques normands du xie au xve siècle. La contribution de Marie Casset présente les différents motifs d’installation des évêques dans plusieurs endroits précis, mettant en cause l’ancienne explication simpliste de la seule distance de ces résidences par rapport à la métropole comme justification de ces installations. Révélant une réalité plus complexe, l’auteur montre que l’établissement des évêques dans certains lieux s’explique par la recherche d’un passé illustre et ancien de l’endroit, l’affirmation d’une possession éloignée ou menacée, ou encore les avantages naturels du site. Les marchés du xie au xve siècle en Normandie constituent le sujet de l’étude de Mathieu Arnoux et Isabelle Theiller. Les auteurs y analysent l’évolution du marché par rapport à la dynamique du pouvoir dans l’arc chronologique concerné. Par le biais de la manifestation du pouvoir sur le marché à travers les circonstances de fondation, de contrôle et d’administration du xie au xve siècle, l’approche de M. Arnoux et I. Theiller révèle les changements institutionnels du marché résultant des différentes modalités de pouvoir dans la période étudiée : seigneuriale et locale dans un premier temps, puis royale et régionale ensuite. Achevant la première partie de l’ouvrage, l’étude de Sophie Cassagnes-Brouquet traite du pont de Londres. Cet article analyse l’investissement du pouvoir sur un « lieu/monument » peu étudié.
4La deuxième partie du livre, intitulée « Comment s’exerce le pouvoir ? Pouvoir direct, pouvoir délégué ou relayé », rassemble trois études. Dans la première, Véronique Gazeau développe la vision des abbayes bénédictines comme lieux de pouvoir au Moyen Âge, à partir d’une fine analyse des diverses formes de pouvoir liées à ces centres de vie religieuse. Hormis celle de centre de culture au Moyen Âge, Véronique Gazeau met en évidence les autres fonctions remplies par les abbayes bénédictines – et suscitées par certains abbés – en Normandie : lieu d’inhumation de l’aristocratie laïque, centre d’écriture, lieu éventuel de rassemblement de la cour féodale dans la salle capitulaire. En considérant l’importance de ces fonctions dans la société médiévale, l’auteur élargit la conception du pouvoir, ce qui lui permet d’identifier et de lire l’expression de celui-ci au sein de ces centres religieux. Ensuite, Astrid Lemoine Descourtieux s’attache à la question du contrôle de la frontière de l’Avre (Eure) entre les xie et xiiie siècles. Son étude analyse l’évolution du contrôle frontalier à partir de la délégation de la région au pouvoir seigneurial, puis l’appropriation de ce contrôle par le pouvoir ducal avec la fondation des villes de Nonancourt et Verneuil, et enfin la concession partielle du pouvoir aux communautés locales. L’auteur montre ainsi clairement que cette évolution est intimement liée à la réorganisation du pouvoir royal lui-même tout au long de la période concernée, et qui se reflète dans la région de l’Avre. L’étude de Philippe Racinet, concernant la résidence aristocratique à Boves vient, ensuite, enrichir un domaine encore mal connu : celui des fortifications antérieures à l’an Mil. Philippe Racinet présente dans son article quelques hypothèses relatives à une fortification datée de la deuxième moitié du ixe siècle, et dont l’élément le plus original est une butte artificielle de la fin du ixe ou du début du xe siècle. L’auteur présente le site en mentionnant le contexte historique et archéologique, afin d’expliquer l’évolution du lieu jusqu’au milieu du xiie siècle, quand des modifications importantes sur le plan structurel du château pourraient mettre en évidence la création de la seigneurie. Le site de Boves constitue, à partir des hypothèses avancées par Philippe Racinet, une base de pouvoir qui illustre l’évolution de celui-ci depuis la fin de la période carolingienne jusqu’à l’entrée du site dans la sphère de la féodalité.
5La troisième partie de l’ouvrage, « Le pouvoir mis en scène », regroupe quatre études. La matérialisation du pouvoir de la famille d’Alençon est abordée par Isabelle Chave. Pour cela, l’auteur examine les modèles architecturaux adoptés par le lignage entre la deuxième moitié du xive et le premier quart du xve siècle, ainsi que le choix des matériaux pour la construction de ses résidences. Isabelle Chave va encore plus loin dans son approche, en considérant la recherche, de la part de cette famille, d’une proximité avec la maison royale, ceci dans le décor architectural mais aussi dans les pièces d’orfèvrerie et les éléments de sa documentation diplomatique. Également consacré au bas Moyen Âge, l’article d’Emmanuel Johans a comme sujet les résidences aristocratiques du Rouergue et des Cévennes. L’auteur se penche sur la diversité typologique des résidences aristocratiques dans ces deux régions, à partir d’une documentation qui les mentionne d’une façon assez schématique : ce caractère lui a permis de parler d’une « organisation typique de la maison noble » à la fin du Moyen Âge. Ainsi, pour un classement plus précis de cette diversité architecturale, Emmanuel Johans propose une analyse à partir du statut juridique et politique des détenteurs de ces résidences. Cette approche révèle, par conséquent, la place de ces dernières dans le Rouergue et les Cévennes, par rapport à l’organisation du pouvoir qui se met en place à partir du xiiie siècle. Jacques Le Maho contribue à cette table ronde en présentant quelques résultats importants des fouilles effectuées sur le site de la cathédrale de Rouen, fouilles qui ont fourni des données archéologiques à propos du palais archiépiscopal de l’époque carolingienne. Les conclusions de Jacques Le Maho permettent de constater que « la mise en scène du pouvoir » dans ce palais s’est appuyée sur quelques traditions. L’auteur a ainsi remarqué la création d’espaces qui ont prêté à ce bâtiment l’apparence d’un complexe palatial (corps résidentiel, grande salle de réception, galeries de liaison, espace réservé au logement des hôtes importants, édifice probablement destiné à accueillir les archives ou la bibliothèque) ; parallèlement, il pointe l’utilisation d’un matériel luxueux, notamment dans l’ornementation. Même l’adoption de principes architecturaux de la basse Antiquité, identifiés par l’auteur comme modèles pour la construction du complexe, a contribué à matérialiser le pouvoir au sein du palais. Dans le dernier article, la question de la manifestation du pouvoir, associé à un lieu précis, et de son entretien à travers une mémoire qui, à son tour, légitime l’autorité sociale d’un groupe, est abordée par Joëlle Quaghebeur. L’auteur livre une analyse concernant la continuité d’une mémoire du pouvoir associée à l’aspect symbolique en Cornouaille, du ixe au xiie siècle. La continuité de cette mémoire de la haute aristocratie, par rapport à la région qui a offert des ancêtres illustres, tout au long d’une période qui a connu une réorganisation sociale en Bretagne, fut, selon l’auteur, un élément essentiel de référence de l’identité du pouvoir dans la région.
6La diversité de sujets liés à la question du pouvoir et de l’espace, ainsi que les différentes approches historiques et archéologiques, constituent un des attraits de ce volume. Les études présentées à cette table ronde font également un bilan de l’état actuel de quelques tendances des recherches historiques et archéologiques qui concernent la problématique du pouvoir et de sa manifestation dans l’espace. Espace de l’aristocratie laïque, espace religieux et aussi espace communal et civique, toutes ces modalités ont été considérées lors de cette rencontre de Caen, ce qui témoigne de l’ampleur des sujets abordés par la recherche actuelle dans le domaine des études historique et archéologique. Dans cette vaste prospection, on remarque la reprise de quelques thèmes plus ou moins délaissés par les recherches antérieures : par exemple, l’étude de Sophie Cassagnes-Brouquet fait justice à l’importance du pont de Londres comme lieu chargé, tout au long du Moyen Âge, de la symbolique du pouvoir, lieu aussi où se rencontrent et se partagent différents types de pouvoir. Par le biais d’une approche anthropologique et historique, Sophie Cassagnes-Brouquet retrace les fonctions, les activités et la théâtralisation du pouvoir sur le pont de Londres. Le marché en Normandie est également remis au centre de l’intérêt de la recherche historique comme un lieu qui possède une histoire particulière et qui fut investi de pouvoir au long de cette histoire, comme l’ont montré Mathieu Arnoux et Isabelle Theiller.
7Le fait que, pour une rencontre tenue à Caen, à proximité du grand château ducal, aucun travail n’ait porté intérêt à la manifestation du pouvoir du duc sur l’espace, est noté par Mathieu Arnoux dans la conclusion. Nous pourrions signaler également qu’au milieu d’une table ronde qui a couvert un large éventail d’approches et de sujets concernant la thématique du pouvoir et sa relation avec l’espace, aucune étude ne s’est non plus intéressée à la question du genre dans sa relation à l’espace et au pouvoir : cette thématique, abordée dans les recherches anglaises, comme en témoignent les travaux de Roberta Gilchrist, semble, en revanche être bien moins présente dans l’agenda français.
8En revanche, des résultats d’une importance ponctuelle, dus à la rareté de travaux concernant le sujet, émergent des travaux de Jacques Le Maho, à propos du palais archiépiscopal de Rouen, et de ceux de Philippe Racinet sur la fortification de Boves. La faible connaissance que l’on a des palais du haut Moyen Âge s’enrichit énormément du travail de Jacques Le Maho. Dans cette même direction, les résultats du travail de Philippe Racinet devront rendre possible un débat dans le domaine de la castellologie, plus précisément en ce qui concerne l’établissement du féodalisme, son reflet dans la typologie des fortifications mais aussi la terminologie utilisée par les spécialistes de ce domaine : peut-on parler de « motte » pour une structure qui ne présente pas la traditionnelle forme tronconique et apparaît avant la fin du xe siècle ?
9Pour conclure, signalons le fait que des photos et des plans enrichissent la majorité des articles rassemblés dans l’ouvrage. Importante contribution pour l’étude du pouvoir et son rapport avec l’espace au Moyen Âge, ce livre devra constituer une référence pour tous ceux qui s’intéressent à cette thématique.
Pour citer cet article
Référence papier
Iris Maer De Souza Taveira, « Anne-Marie Flambard Héricher (sous la direction de), Les lieux de pouvoir au Moyen Âge en Normandie et sur ses marges », Archéologie médiévale, 36 | 2006, 347-365.
Référence électronique
Iris Maer De Souza Taveira, « Anne-Marie Flambard Héricher (sous la direction de), Les lieux de pouvoir au Moyen Âge en Normandie et sur ses marges », Archéologie médiévale [En ligne], 36 | 2006, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeomed/47930 ; DOI : https://doi.org/10.4000/archeomed.47930
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