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Bulletin critique

Murielle Gaude-Ferragu, D’or et de cendres. La mort et les funérailles des princes dans le royaume de France au bas Moyen Âge

Armelle Alduc-Le Bagousse
p. 347-365
Référence(s) :

Murielle Gaude-Ferragu, D’or et de cendres. La mort et les funérailles des princes dans le royaume de France au bas Moyen Âge, Histoire et Civilisation, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2005, 395 p., ISBN : 2-85939-878-3, prix : 24 €

Texte intégral

1Ce livre au titre évocateur, préfacé par Colette Beaune, est l’aboutissement d’une thèse de doctorat soutenue en 2001 à l’université Paris X-Nanterre. Cette recherche, définie par l’auteur elle-même comme située à la confluence de l’histoire religieuse, anthropologique, sociale et politique, s’inscrit dans une double perspective historiographique, l’étude de la mort des princes du royaume de France et l’analyse des rituels des funérailles et de leur spécificité par rapport à la pratique commune à la fin du Moyen Âge.

2L’introduction générale installe précisément les cadres chronologiques et géographiques de l’étude et pose ses objectifs. Les princes considérés ici sont caractérisés à la fois par leur parenté avec le roi (issus de la lignée directe des Capétiens ou de la branche des Valois) et par leur puissance territoriale et politique : ils gouvernent des états patrimoniaux ou féodaux. L’enquête commence à la fin du xive siècle, quand la documentation écrite s’étoffe et autorise la constitution d’un corpus abondant. On suit ainsi l’évolution des pratiques funéraires sur plusieurs générations durant tout le xve siècle jusqu’au début du xvie siècle, lorsque les possessions princières sont progressivement rattachées au royaume de France.

3Les sources utilisées et confrontées sont de diverses. Les testaments permettent de connaître les élections de sépultures, les fondations de messe et les donations pieuses demandées par les défunts. Les comptes de funérailles énumèrent en détail le coût et la nature des divers accessoires des obsèques comme les épices et aromates utilisés pour la préparation du corps, la matière des draps funèbres, le nombre et le poids des cierges : celui du duc de Bourgogne Philippe le Bon (mort en 1467), édité intégralement en annexe, est particulièrement précis. Les chroniques, rédigées par des témoins directs ou d’après le recueil de témoignages oraux, et les récits de funérailles, relevant d’une commande de la famille du défunt et conservés dans les bibliothèques princières, relatent le déroulement et l’ordonnancement des cérémonies. Les traités d’armes intègrent également, à partir du xve siècle, des instructions sur la célébration des funérailles et particulièrement sur le cérémonial de l’offrande chevaleresque. Enfin, les livres liturgiques, les représentations iconographiques (dans les livres d’Heures, les chroniques, les cérémoniaux ou les récits de funérailles) et les monuments funéraires qui perpétuent le souvenir du défunt complètent cette vision des célébrations.

4L’ouvrage est divisé en douze chapitres répartis dans cinq grandes thématiques abordant successivement les élections de sépultures, les préparatifs mortuaires et le rituel des funérailles, la signification politique du cérémonial, les obsèques particulières, notamment celles des femmes et des enfants, et enfin les sépultures multiples et le traitement réservé au cœur.

5Entre ciel et terre : les élections de sépulture princières

6À la fin du Moyen Âge, alors que la plupart des chrétiens reposent dans des cimetières, tous les princes élisent sépulture à l’intérieur d’un édifice religieux. Ce choix résolu de leur dernière demeure est motivé par trois sortes de préoccupations étroitement liées – religieuses, politiques, dynastiques – que Murielle Gaude-Ferragu essaie d’analyser avec objectivité et nuances.

7L’élection de sépulture exprime d’abord la dévotion personnelle du prince pour une église ou un ordre religieux. Les ordres mendiants, trop populaires, rencontrèrent relativement peu de faveur, alors que les ordres traditionnels (cisterciens et surtout bénédictins) ou plus aristocratiques comme les chartreux accueillirent de nombreuses tombes princières, mais ce sont surtout les églises séculières (cathédrales, collégiales et secondairement Saintes Chapelles) qui furent à l’origine de véritables nécropoles dynastiques.

8Les motivations politiques sont tout aussi importantes. Imitant le modèle royal, les princes créent à la fin du xive siècle des institutions administratives et financières qu’ils fixent dans la principale ville de leur territoire. Si quelques fondateurs de lignée « fils de France », tels Louis Ier d’Anjou ou Louis Ier d’Orléans, choisissent de grands sanctuaires royaux parisiens, leurs successeurs décident au contraire d’être inhumés dans la capitale de leur principauté, occupant ainsi physiquement le cœur de leurs possessions et perpétuant leur mémoire par l’édification de tombeaux monumentaux et l’inscription d’épitaphes qui rappellent à tous la condition du défunt en insistant sur sa filiation.

9Avant tout, les princes souhaitent disposer d’un lieu funéraire spécifique pour leur famille. À l’exception des ducs de Bretagne et d’Alençon, qui ont longtemps pratiqué l’itinérance sépulcrale, presque tous ont créé dans les deux derniers siècles du Moyen Âge des nécropoles dynastiques, dans des églises nouvellement fondées (à l’exemple des ducs de Bourgogne à Champmol) ou des chapelles funéraires destinées à célébrer leur mémoire, le prestige de leur sang et des alliances matrimoniales contractées. Ils exigent dans leurs testaments d’être inhumés près de leurs prédécesseurs et insistent sur la nécessité pour leur successeur de faire transférer leur corps s’ils mouraient loin de chez eux.

10De même, suivant les prescriptions de l’Église, la plupart des princesses ont leur sépulture auprès de leur époux. Toutefois certaines font des choix plus politiques comme Marguerite de Flandre, veuve du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, inhumée en 1405 dans la collégiale Saint-Pierre de Lille, auprès de ses parents, revendiquant ainsi son héritage patrimonial. D’autres sont inhumées par commodité près du lieu où elles meurent et quelques-unes renoncent volontairement à la nécropole familiale par dévotion envers un ordre religieux, mais dans l’ensemble, le regroupement dynastique prédomine. Imitant le modèle royal, certains princes exigent même l’inhumation dans leur nécropole familiale de leurs plus proches compagnons, serviteurs civils importants ou officiers morts à leur service.

11Les funérailles, reflet du rang et de la puissance des princes

12Les célébrations funèbres, bien que plus éphémères, mettent brillamment en scène le rang et la puissance du défunt. Cette deuxième partie très descriptive nous fait vivre de façon très concrète tout le faste et la pompe du rituel des funérailles proprement dites, dans ses différentes étapes et sa spécificité, depuis la dictée du testament, la mort publique, le traitement de la dépouille, l’organisation du convoi funèbre, la cérémonie liturgique jusqu’à la mise en terre chrétienne.

13À l’exception de ceux qui meurent assassinés ou sur le champ de bataille, les princes se préparent à une bonne mort selon l’idéal chrétien. Le rituel qui l’accompagne, décrit longuement par les chroniqueurs, mêle étroitement, dans toutes ses étapes, l’aspect politique et religieux. La dictée du testament, qui peut être très antérieure au décès, la confession et l’administration des derniers sacrements (l’extrême-onction, encore peu répandue, est systématiquement offerte aux princes) se font en public devant témoins.

14Dès le trépas constaté, on procède à la toilette funèbre en lavant le corps d’eau et de vin, puis la dépouille est présentée brièvement visage découvert, permettant ainsi à chacun d’identifier le prince défunt et de lui rendre un dernier hommage. Après cette première exposition, les chirurgiens de l’hôtel princier ou de la ville du décès procèdent à un embaumement interne destiné à retarder la décomposition du corps avant l’enterrement. Les livres de compte de funérailles apportent de multiples précisions sur la nature des produits utilisés et les traités médicaux décrivent les gestes techniques opérés. Cet embaumement, pas toujours très efficace, est une composante essentielle des funérailles aristocratiques : il distingue le prince du commun des mortels et le rapproche des saints. La dépouille, habillée d’apparat ou revêtue d’une simple coule monastique, est ensuite recouverte d’un suaire et déposée dans un cercueil de plomb hermétiquement scellé, rempli de sel et d’épices.

15Celui-ci est transporté vers un lieu consacré (église, chapelle castrale ou salle de deuil) où se déroule la veillée funèbre, de durée très variable, durant laquelle des religieux célèbrent continuellement des messes et récitent le psautier pour le salut de l’âme du défunt. À cette occasion, le prince est à nouveau exposé publiquement, mais seul le cercueil, recouvert d’un vaste poêle noir et entouré de grands cierges disposés aux quatre coins, est désormais visible.

16La deuxième phase du rituel est encore plus ostentatoire. Le convoi funèbre accompagne le défunt du lieu de son décès à sa nécropole. Le trajet est parfois court, à l’intérieur d’une ville, mais très souvent, lorsque la mort intervient lors d’un déplacement, les distances à parcourir peuvent être considérables. L’entrée triomphale dans la ville où vont se dérouler les obsèques est l’occasion d’exhiber une dernière fois la puissance princière.

17Le cortège funèbre comprend un nombre impressionnant de participants : clercs, nobles, notables et habitants de la cité. La place de chacun dans la procession est parfaitement définie et réglée par un « maître des cérémonies ». Les clercs ouvrent la marche : les dignitaires ecclésiastiques dans leurs vêtements liturgiques d’apparat, avec crosses et mitres, ont une position privilégiée, ils marchent à côté du corps, tous chantant des psaumes pour le salut du trépassé. Leur nombre et leur qualité renforcent le prestige du prince et la solennité de la cérémonie. À partir du xve siècle, des pauvres en livrée de deuil rémunérés par la famille marchent généralement devant les membres du clergé : ils prient pour l’âme du défunt et tiennent des torches allumées. Les membres de l’Hôtel princier au complet (serviteurs, officiers, et parfois les archers), tous vêtus de noir, marchent par ordre hiérarchique devant le cercueil. Celui-ci est surmonté d’un vaste poêle de drap d’or, symbole de gloire et de résurrection ; très onéreux, il est l’attribut indispensable du cérémonial funèbre princier.

18Le successeur du défunt marche directement après le corps, précédant les autres proches parents masculins. Les alliés et les vassaux participent également au cortège, portant le drap d’or et les pièces d’honneur du prince (armes, drapeaux, chevaux), ainsi que les notables des communautés urbaines, qui financent largement la participation de porteurs de torches. Par contre, à partir du milieu du xive siècle, les femmes sont presque toujours absentes des funérailles aristocratiques masculines (qu’il s’agisse de la veuve, des femmes de la parenté ou des pauvresses). Les princesses doivent rester cloîtrées à l’intérieur de leur palais, dans une chambre de deuil entièrement tendue de drap noir, sans lumière naturelle, pendant un temps qui varie en fonction de leur rang et de leur degré de parenté avec le défunt. Après la cérémonie, les parents du grand deuil s’y rendent pour présenter leurs condoléances à la veuve.

19Outre l’abondance et la qualité des participants, le convoi princier se distingue des cortèges funèbres du commun par plusieurs éléments essentiels : la profusion du luminaire, porté par les serviteurs et les pauvres, le riche poêle de drap d’or, l’importance du décor héraldique partout présent sur différents supports et l’exposition des pièces d’honneur, symbole de la valeur militaire et des vertus chevaleresques du défunt, qui seront ensuite offertes à l’église sépulcrale.

20L’assistance est plus réduite dans l’église où se déroulent les cérémonies liturgiques. Elle accueille néanmoins tous les grands de la principauté, les représentants des communautés urbaines et les membres de l’Hôtel du prince. Les murs sont recouverts de tentures noires ornées du blason ducal placés à intervalles réguliers. Des cierges disposés le long de la nef et autour du chœur, ainsi que sur les autels et chapelles latérales, forment un véritable mur de lumière. Conçue comme un reliquaire, la chapelle ardente, érigée au milieu du chœur devant le grand autel, sert d’écrin à la dépouille princière. Surmontée d’un décor héraldique considérable, elle sert de support à une profusion de cierges, parfois de taille démesurée, tous ardents durant le service funèbre, au point qu’il faut souvent déposer les verrières pour aérer et éviter l’étouffement.

21Comme dans le convoi funèbre, les places à l’intérieur de l’église sont soigneusement ordonnées. Le successeur du défunt se tient dans l’oratoire ducal alors que les autres parents du grand deuil disposent d’une place privilégiée dans le chœur, non loin de la chapelle ardente. Cette partie du sanctuaire est également réservée aux prélats et clercs ainsi qu’aux grands seigneurs et notables de la principauté. Au plus près du corps, on trouve les hérauts d’armes et les chevaliers chargés de porter les pièces d’honneur. Le reste du public se répartit dans la nef.

22La liturgie funèbre débute par la célébration des vigiles où clercs et officiers veillent la dépouille toute la nuit. Dès l’aube, trois messes hautes sont célébrées, le prélat le plus prestigieux officiant lors de la dernière, celle de Requiem. Avant l’Eucharistie est pratiqué le rite de l’offrande, détourné de son sens canonique et transformé en cérémonie complexe, au cours de laquelle les armes, les bannières et même les chevaux du prince défunt sont successivement offerts à l’autel. À l’issue de cette démonstration chevaleresque, la prédication rappelle les vertus religieuses du défunt et appelle les assistants à prier Dieu pour son âme.

23Après une absoute, on procède enfin à l’inhumation ; le lourd cercueil est descendu par un treuil dans une fosse maçonnée, préparée longtemps à l’avance. Celle-ci est alors recouverte de planches et surmontée d’un monument provisoire recouvert des ornements funèbres reflétant le rang du défunt : drap d’or avec ses armoiries, ses armes, ses drapeaux.

24Un banquet funèbre regroupant les vivants autour du successeur, dans une salle attenante à l’église ou plus généralement dans le palais ducal, peut clôturer rituellement la cérémonie mais n’est pas systématiquement mentionné. Lorsqu’il a lieu, il représente souvent l’une des dépenses les plus onéreuses du budget consacré aux funérailles.

25L’évolution des funérailles princières : vers une cérémonie politique

26Comme son titre l’indique clairement, cette troisième partie analyse l’évolution progressive au cours du xve siècle des funérailles princières vers un rituel de plus en plus inspiré par le modèle royal. Le cérémonial s’approprie peu à peu des insignes nouveaux symbolisant le pouvoir politique du prince disparu et s’oriente clairement vers une cérémonie d’inauguration destinée à légitimer, par des gestes et des paroles, la transmission du pouvoir à l’héritier.

27Les funérailles de Philippe le Bon en 1467 à Bruges, puis son transfert à la nécropole familiale de la Chartreuse de Champmol en 1473, orchestrés par son fils Charles le Téméraire, sont exemplaires de cette appropriation. Le dais de drap d’or, emblème de souveraineté royale, soutenu par quatre grands seigneurs au-dessus du cercueil, l’épée portée derrière le corps par son premier écuyer et l’exposition du chapeau ducal couronné lors de la longue traversée des états manifestent l’autorité souveraine et la volonté d’indépendance des ducs de Bourgogne face au royaume. L’ostentation du chapeau couronné dans le convoi ou lors des cérémonies liturgiques fut imitée lors d’autres cérémonies funèbres au xvie siècle (Habsbourg, Savoie, Orléans-Longueville). Bien plus, lors des funérailles de François II de Bretagne en 1488, le duc est présenté au public non dans un cercueil mais à visage découvert, dans un habit d’apparat, comme les rois de France ; outre l’épée, on expose également les sceaux du duché, prérogatives régaliennes, dont les matrices sont réutilisées à chaque règne, montrant ainsi la continuité du pouvoir breton.

28À la fin du xve et au début du xvie siècle, quelques rares princes s’emparent, ou plutôt bénéficient, d’un autre privilège royal, l’effigie funèbre, représentant le défunt dans ses vêtements d’apparat et insignes de son pouvoir. René Ier d’Anjou en 1481, Pierre II de Bourbon en 1503, Jeanne de Berry en 1505, René II de Lorraine en 1508, ainsi que le cardinal Georges d’Amboise, proche conseiller du roi Louis XII en 1510, auront cet honneur. À l’inverse des précédents, il ne s’agit pas ici d’une manifestation d’opposition au pouvoir royal, mais d’une reconnaissance de leur titulature ou de leur fonction : ces cérémonies ont pour la plupart été organisées avec l’accord du roi.

29Enfin, les funérailles princières s’achèvent parfois par un rite particulier : la passation des pouvoirs à l’héritier, toujours présent, effectuée par une série de gestes (tels les bâtons brisés ou la remise de l’épée) et de paroles, minutieusement réglés et copiés sur le cérémonial royal, qui proclament publiquement la succession.

30Les funérailles « particulières »

31Dans les deux derniers siècles du Moyen Âge, quelques rares princes (Philippe le Hardi en 1386, Louis Ier d’Orléans en 1403, Pierre II d’Alençon en 1404 et Louis II de Bourbon en 1409) s’élèvent contre la pompe des cérémonies funèbres aristocratiques et formulent dans leurs testaments l’exigence d’humbles obsèques. Ils refusent les éléments spécifiques à leur rang – drap d’or, chapelle ardente, offrandes chevaleresques – au profit de messes, oraisons et aumônes, et demandent symboliquement la présence de pauvres autour de leur cercueil. Leur choix semble lié à l’influence de certains courants monastiques (chartreux, célestins) qui accordent une large place à la pauvreté, l’humilité et l’ascèse. Toutefois, même réduit, le cérémonial prescrit n’est pas totalement dénué d’ostentation : le luminaire demeure essentiel avec des cierges d’un poids conséquent et le décor héraldique de l’église souligne sans équivoque le statut du défunt. Ces volontés pénitentielles ne conviennent pas vraiment au prestige de la famille et ces prescriptions testamentaires n’ont pas toujours été respectées par les héritiers : Philippe le Hardi et Louis d’Orléans, assassiné en 1407, auront ainsi des funérailles fastueuses avec profusion de luminaires. Loin de ses exigences d’humilité, ce dernier, symbole du parti des Armagnacs dans la guerre contre les Bourguignons, bénéficiera même d’une seconde cérémonie, tout aussi grandiose, plus de sept années après son inhumation.

32L’organisation d’honneurs funèbres célébrés des mois ou des années après le décès se justifie donc pour des raisons politiques, la commémoration d’une mémoire particulière (comme celle du connétable Bertrand du Guesclin, célébrée à Saint-Denis neuf ans après sa mort au service de l’État), la volonté de rassembler les sujets d’une principauté disparate et d’affirmer publiquement la succession comme chez les Foix-Béarn, ou parfois des raisons purement pratiques liées à la conservation du corps (inhumation et obsèques distinctes). La cérémonie est dans l’ensemble identique à celle célébrée pour les funérailles classiques (vigiles et messes hautes), avec un faste tout aussi spectaculaire (chapelle ardente, luminaire, litres funéraires et décor héraldique), mais l’absence du corps renforce la théâtralisation du rituel : cavaliers armés vêtus de deuil représentant symboliquement le défunt ou présence de pleureuses professionnelles.

33Les obsèques des femmes et des enfants, souvent occultées par les chroniqueurs, sont cependant célébrées honorablement si l’on se réfère aux livres de compte et aux testaments. Les funérailles féminines sont organisées par le mari de la défunte si ce dernier lui survit, sinon l’héritier prend en charge l’élaboration du rituel. Si à la fin du xive siècle, les cérémonies funèbres des princesses sont encore extrêmement simples – l’important étant de leur permettre de bénéficier des services religieux indispensables à leur salut et généralement demandés dans leur testament – au xve siècle, elles bénéficient comme leurs époux de cérémonies fastueuses, incluant poêle de drap d’or, décor héraldique, chapelle ardente et luminaire à profusion. Toutefois, à la seule exception de Marie de France, comtesse de Bar en 1404, aucune pièce d’honneur n’est exposée dans le convoi funèbre ou dans l’église. Il faut d’ailleurs distinguer les obsèques des « simples épouses » de celles des princesses qui gouvernent un état patrimonial. Celles-ci disposent de funérailles imposantes au cours desquelles les insignes de leur pouvoir (chapeau ducal et dais) sont arborés sur le cercueil ou sur l’effigie. Les dépenses engagées sont importantes, à la fois pour l’enterrement proprement dit, mais également pour habiller de deuil l’ensemble de l’hôtel de la défunte. Le veuf ne pratique pas de rituel de réclusion et participe au convoi funèbre, vêtu de noir, tout comme les filles, les parentes et les dames d’honneur (alors qu’elles sont rituellement exclues des funérailles masculines).

34Les cérémonies de funérailles des petits princes sont à caractère essentiellement religieux, avec messes et aumônes. Leur dépouille, surtout s’il s’agit de l’héritier, est traitée avec le même soin que celle des adultes : ils sont embaumés, ensevelis dans un suaire et déposés dans un cercueil de bois ou de plomb, veillés par des religieux, placés sous une chapelle ardente dans l’église sépulcrale décorée de tentures de deuil et illuminée, et après la célébration d’une messe haute de requiem, inhumés dans un sanctuaire prestigieux ou dans la nécropole familiale, où quelques-uns bénéficient de beaux monuments funéraires (Mahaut d’Artois fera exécuter des tombeaux à la mémoire de trois de ses fils). L’apparat funèbre semble plus développé pour les adolescents que pour les enfants morts en bas âge, mais le coût des célébrations reste toutefois très modique en comparaison de celui de leurs parents, surtout pour les enfants cadets.

35Le cœur du prince

36Cette dernière partie très complexe tente d’analyser l’imbroglio des diverses préoccupations conduisant au choix délibéré ou non des sépultures bipartites ou tripartites et se conclut naturellement sur la description du déroulement d’un rituel très spécifique : les funérailles de cœur.

37À partir de la seconde moitié du xiiie siècle, le cœur devient l’objet d’une valorisation à la fois médicale, politique, littéraire et religieuse, qui peut être à l’origine de la pratique de l’élection multiple de sépulture, fréquente dans le monde royal et princier aux xiiie et xive siècles, et ce malgré l’interdiction pontificale intervenue dès 1299. L’inhumation séparée (corps, cœur, entrailles) était pratiquée depuis longtemps pour faire face aux problèmes de conservation de la dépouille : lorsque le prince meurt loin de la nécropole dynastique, il est préférable d’ôter les organes les plus putrescibles pour ramener le corps. Dans le dernier quart du xiiie siècle et au cours du xive siècle, cette partition devient une décision volontaire, anticipée dans le testament, qui répond avant tout à des préoccupations religieuses (dévotion particulière pour une église) ou affectives (Mahaut d’Artois est enterrée selon son désir à Maubuisson près de son père, mais son cœur est déposé près de son fils Robert dans l’église des Cordeliers de Paris). Le xve siècle semble marquer une nette désaffection pour cette pratique : à l’exception de la famille d’Anjou qui opte pour la pluralité, l’analyse des testaments montre que peu de princes expriment le souhait d’une division et certains la réfutent ouvertement par humilité, comme un symbole d’orgueil funèbre incompatible avec leur salut, ou plus simplement par peur du dépeçage de leur dépouille. Pourtant elle reste fréquente au sein des dynasties les plus prestigieuses (Bourgogne, Bourbon ou Foix-Béarn), motivée par des raisons politiques et dynastiques.

38La division du corps permet en effet d’affirmer la présence princière dans des principautés souvent bipolaires : les ducs de Bourgogne Philippe le Hardi et Philippe le Bon ont ainsi leur sépulture de corps dans la nécropole dynastique de Champmol près de Dijon, mais l’inhumation de leurs viscères à Bruxelles et Bruges matérialise visuellement leurs possessions septentrionales grâce aux tombes et inscriptions commémoratives. Cette utilisation politique de la partition est tout aussi évidente pour les princes proches du pouvoir royal, à l’exemple de Dunois exigeant que son cœur soit inhumé dans la Sainte-Chapelle de Chateaudun qu’il avait fondée, soulignant ainsi son appartenance à part entière à la famille d’Orléans ; cette nécropole particulière accueillera par la suite les cœurs de tous les membres de la dynastie des Longueville.

39Même si l’exérèse du cœur apparaît peu dans les dispositions testamentaires, l’embaumement interne, coutumier dans les funérailles princières, aboutit de toute façon à une double ou triple sépulture : aussitôt retirés les entrailles et le cœur sont généralement inhumés sans grande cérémonie et sans dépense autre que le cercueil qui les contient. En revanche, lorsqu’il s’agit d’un choix clairement exprimé comme pour les ducs d’Anjou ou de Longueville, les proches du défunt organisent des obsèques importantes en leur honneur. Au xive siècle, les cérémonies sont surtout religieuses : une procession solennelle accueille le cercueil recelant l’organe à l’entrée de la ville et l’accompagne jusqu’à la nécropole, où vigiles et haute messe sont célébrées dans une église soigneusement parée. À la fin du xve siècle, quelques éléments nouveaux apparus dans le convoi donnent encore davantage d’ampleur politique aux célébrations : ainsi le cœur de René Ier d’Anjou, enchâssé dans un écrin d’argent, précieusement porté sur un carreau de drap d’or et surmonté d’un dais, est au centre de l’attention, assimilé à une relique sainte. La comparaison s’arrête toutefois à la cérémonie des funérailles, car si les cœurs sont l’objet de commémorations religieuses, leurs tombes ne devinrent jamais un lieu de vénération pour les fidèles. Parfois surmontées d’un mausolée aux représentations spécifiques selon qu’il s’agit de tombes de cœur ou d’entrailles, accompagnées d’épitaphes, elles entretiennent la mémoire du prince au même titre que la tombe de corps.

40D’or et de cendres ! Au travers de cette enquête minutieuse et foisonnante, dont chaque chapitre est parfaitement maîtrisé, Murielle Gaude-Ferragu explore les arcanes de la vie et de la mort des grands du royaume de France. Car ici, l’une est toujours le reflet de l’autre. La vie des princes de la fin du Moyen Âge se construit autour du lien complexe qui les unit au roi, leur modèle en toutes choses et le principal obstacle à leur autonomie. Si de leur vivant, ils gouvernent leurs états en imitant le modèle d’administration régalien, leur mort est aussi pour eux, et surtout pour leurs successeurs, le moyen de s’approprier un peu plus les rites de la souveraineté. La fondation des nécropoles dynastiques, la tripartition, l’embaumement du corps et l’ensemble du cérémonial des funérailles, empruntant progressivement les insignes, la gestuelle et les paroles jusqu’alors réservés aux obsèques royales, sont autant de manifestations ostentatoires du pouvoir souverain des princes et de leurs velléités d’indépendance.

41Comme les badauds massés sur le passage du convoi, le lecteur reste impressionné par la magnificence du faste funèbre déployé et étonné par les désirs d’humilité, toute relative, de quelques-uns. L’étude est remarquable aussi dans son souci d’éclairer certains aspects méconnus des comportements nobiliaires comme l’exclusion rituelle des femmes aux funérailles masculines, les règles non dites du veuvage si différentes entre les hommes et les femmes, ou les diverses motivations présidant à l’élection des sépultures féminines.

42La seule réserve que l’on pourrait exprimer concerne l’aspect monographique de la documentation utilisée : l’abondance des multiples sources textuelles disponibles pour cette fin du Moyen Âge a totalement occulté l’apport des sources matérielles susceptibles d’étayer le récit. Ainsi, les résultats des investigations archéologiques et paléobiologiques menées en 2001 dans le caveau royal de Louis XI et la chapelle funéraire de Dunois à Cléry-Saint-André auraient au moins mérité d’être mentionnés, d’autant que la destinée funèbre des Orléans-Longueville y est évoquée à plusieurs reprises. Quoi qu’il en soit, on ne peut que conseiller la lecture intégrale de cet ouvrage passionnant et flamboyant. Elle permettra à chacun de mieux saisir la diversité des situations rencontrées au cours de ces deux siècles, ce dont un résumé, à l’aspect forcément réducteur, ne peut rendre compte.

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Pour citer cet article

Référence papier

Armelle Alduc-Le Bagousse, « Murielle Gaude-Ferragu, D’or et de cendres. La mort et les funérailles des princes dans le royaume de France au bas Moyen Âge », Archéologie médiévale, 36 | 2006, 347-365.

Référence électronique

Armelle Alduc-Le Bagousse, « Murielle Gaude-Ferragu, D’or et de cendres. La mort et les funérailles des princes dans le royaume de France au bas Moyen Âge », Archéologie médiévale [En ligne], 36 | 2006, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 18 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeomed/47945 ; DOI : https://doi.org/10.4000/archeomed.47945

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Armelle Alduc-Le Bagousse

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