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1 - Dynamique de la recherche

La Bretagne du premier Moyen Âge. Du récit fantasmé aux traces tangibles

Brittany in the Early Middle Ages. From fantasized tale to tangible traces
La Bretaña de la Alta Edad Media. Del relato fantasioso a las huellas tangibles
Françoise Le Boulanger
avec la collaboration de Emmanuelle Ah Thon, Isabelle Catteddu, Françoise Labaune-Jean et Joseph Le Gall
p. 156-163

Résumés

Depuis une quinzaine d’années, nos connaissances sur la société rurale de la Bretagne au premier Moyen Âge sont totalement renouvelées par les découvertes archéologiques issues principalement de nombreuses opérations préventives.

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Index géographique :

Bretagne

Index chronologique :

Moyen Âge, haut Moyen Âge
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Texte intégral

1Depuis le début de ce siècle, les connaissances sur la société rurale du premier Moyen Âge (ve-xie siècle) en Bretagne ont profondément évolué. Alors qu’elles étaient fondées presque exclusivement sur de très rares sources écrites, leur renouvellement repose désormais sur les apports de la recherche archéologique, alimentés par les résultats d’opérations préventives et de quelques fouilles programmées.

Les données avant 2008

  • 1 L’essor récent d’un tourisme voué aux saints fondateurs de la Bretagne sur le site de la vallée des (...)

2Du xixe siècle au courant des années 1970, l’histoire de la péninsule armoricaine durant la première moitié du Moyen Âge est nébuleuse (Chédeville, Guillotel 1984). Non seulement le corpus des sources écrites est restreint, mais les fouilles archéologiques, toutes programmées, sont rares et concernent essentiellement des sites religieux et funéraires. En outre, la recherche sur la période subit une très forte influence idéologique, notamment à propos des migrations bretonnes en Armorique. De cette question épineuse, établie sur des réalités en lien avec les importants mouvements de population touchant toute l’Europe à la fin de l’Antiquité, est née une image fantasmée et magnifiée de la Bretagne : le récit qui l’accompagne, fondé sur des sources très incertaines et parfois mêlé de croyances, est autant la cause que la conséquence de cette approche (Bouget, Coumert 2019). Si cette période est aujourd’hui révolue pour la majeure partie des historiens et des archéologues, l’imaginaire collectif en garde encore d’importants stigmates1.

3De la fin des années 1970 au milieu des années 1990, les données archéologiques commencent à se diversifier, avec la fouille d’habitats ruraux et d’ateliers de potier. Les opérations, parfois préventives mais surtout programmées, sont menées sur des superficies réduites par des bénévoles dynamiques ou par des chercheurs du Cnrs, de l’université, de la direction régionale des affaires culturelles (Drac) ou encore de l’Afan. À partir du milieu des années 1990, avec une nette accélération depuis les années 2000, les données sur les occupations rurales en Bretagne au cours du premier Moyen Âge sont profondément renouvelées. Elles dévoilent un panorama très diversifié, parfois complexe, des territoires et des populations de la région.

  • 2 Responsable d’opération : I. Catteddu, Inrap, 2013.

4Ce tournant dans la recherche est essentiellement lié au développement de l’archéologie préventive [ill. 1]. Les surfaces explorées sont plus étendues, allant jusqu’à plusieurs hectares, voire plusieurs dizaines d’hectares comme à Châteaugiron (Ille-et-Vilaine)2 (Catteddu 2019). Les opérations sont effectuées principalement par l’Afan, puis par l’Inrap à partir de 2002, mais aussi par des services publics (départements du Finistère et du Morbihan) et des opérateurs privés. L’évolution de la carte des découvertes reflète celle de l’expansion économique. Le bassin de Rennes, capitale régionale, et les nouveaux axes de transport (autoroute A84, voies rapides, contournements d’agglomération, ligne à grande vitesse Rennes-Le Mans) concentrent d’abord la plupart des sites explorés. Puis, à partir des années 2008-2010, les interventions se multiplient dans la moitié occidentale de la péninsule. Le développement économique des agglomérations finistériennes de Brest, Quimper, Carhaix ou Morlaix ainsi que la mise en 2 × 2 voies de la RN164 dite « route du Centre Bretagne », qui traverse la région d’ouest en est, permettent l’exploration d’habitats de tailles variées et de quelques sites funéraires.

1. Localisation des principaux sites du premier Moyen Âge ayant fait l’objet d’une opération de fouille archéologique en Bretagne. Évolution de la recherche entre 2008 et 2021.

1. Localisation des principaux sites du premier Moyen Âge ayant fait l’objet d’une opération de fouille archéologique en Bretagne. Évolution de la recherche entre 2008 et 2021.

Les sites indiqués sont mentionnés dans l’article.

J. Le Gall, Inrap.

L’exploration de nouveaux territoires : une politique volontariste

5Parallèlement aux grands travaux, la politique de prescription de diagnostics et de fouilles préventives du service régional d’archéologie (SRA) bénéficie également d’une attitude volontariste. Elle prend en compte des petites surfaces, en particulier le centre des villages, autour ou à proximité de l’église. Cette démarche, qui répond à une problématique scientifique nationale et qui ne peut qu’être encouragée et développée, apporte des informations inédites sur la création et le développement des centres villageois. Par ailleurs, des programmes de recherche (prospection puis sondages) sont mis en place dans des secteurs peu ou pas renseignés, pour atténuer la disparité géographique des données archéologiques issues des opérations préventives et des zones prospectées par voie aérienne ou terrestre. La partie centrale de la Bretagne a ainsi bénéficié de cette stratégie : cinq enceintes, dont quatre encore conservées, ont fait l’objet de sondages ou d’une fouille programmée.

6Depuis une douzaine d’années, la multiplication des fouilles de sites du premier Moyen Âge renseigne notablement la période (Catteddu, Le Gall 2020). Pour chaque site, l’archéologue collabore désormais avec de nombreux spécialistes : historien, archéogéographe, anthropologue, spécialiste des mobiliers, palynologue, carpologue, anthracologue, etc. La synthèse critique de ces différentes études contribue peu à peu à l’écriture de scénarios probants sur l’évolution des sites et des territoires, corrigés et complétés au fil des découvertes.

7L’importante quantité de données a généré en 2019 la création d’un projet collectif de recherche (PCR) intitulé « Formes, natures et implantations des occupations rurales en Bretagne du ive s. au xie siècle » (Ah-Thon et al. 2019). Il réunit une équipe pluridisciplinaire autour de deux ambitions principales : présenter de manière commune les caractéristiques des occupations rurales ; proposer des synthèses sur les axes de recherche qui découlent des nouvelles données. Les analyses comparatives des formes et des dynamiques d’évolution des habitats ruraux sont ainsi à l’ordre du jour, mais aussi celles des espaces funéraires, malgré leur nombre moins important. D’autres thèmes sont envisagés, comme l’évolution des paysages ruraux et des modes de production et de consommation, la circulation des biens et des techniques, etc. La réflexion est aussi engagée sur des thèmes plus spécifiques, comme la détermination et l’évolution des sites élitaires ou l’archéologie villageoise.

Synthèse des connaissances actuelles

De la fin de l’Antiquité au vie siècle

  • 3 Responsable d’opération : J. Le Gall, Inrap, 2012.
  • 4 Responsable d’opération : Bastien Simier, Inrap, 2019.
  • 5 Responsable d’opération : B. Simier, Inrap, 2020.

8Si les invasions et les troubles de la fin de la période antique sont bien réels, leur impact dans les domaines politique et économique est aujourd’hui relativisé. Dans les campagnes et les centres urbains, on observe souvent une continuité d’occupation. Cependant, dans le monde rural (le mieux renseigné), la structuration de l’espace et de l’habitat, les modes de construction, de production et de consommation ainsi que le choix des cultures évoluent. Ces constatations ne diffèrent pas du reste de la Gaule du Nord. Les espaces funéraires, avec leurs tombes renfermant des objets personnels et/ou déposés, sont plus facilement identifiés que les zones habitées. Dans ces dernières, l’archéologue peine à repérer des bâtiments, dont le mode de construction hérité des périodes antérieures (terre et bois sur sablières) laisse rarement des vestiges. Pourtant, l’accumulation d’indices provenant de multiples fouilles atteste de campagnes encore occupées. Des fermes modestes restent en place, comme à Trémeur (Côtes-d’Armor)3 où les morceaux de charpente découverts dans un puits sont les seuls témoins de nouvelles constructions au ive siècle et d’une occupation se poursuivant au ve siècle. C’est aussi le cas des villae, abandonnées ou non par leurs propriétaires. Si des équipements comme les thermes, coûteux à entretenir, sont rapidement délaissés ou reconvertis, d’autres bâtiments continuent d’être habités, changent d’usage ou servent de carrière, comme à Langrolay (Côtes-d’Armor)4. Parfois, des constructions en bois, souvent de dimensions réduites, et fondées sur des rangées de poteaux plantés en vis-à-vis (également de tradition antique), s’implantent dans des parcelles agricoles ou se concentrent autour des anciens domaines, comme à Saint-Grégoire (Ille-et-Vilaine)5.

9La fin de l’Antiquité ne signifie pas l’arrêt des routes commerciales. Dans toute la péninsule, la découverte d’objets dans les centres urbains ou les espaces funéraires attestent la poursuite des circuits d’échange sous la forme de produits transportés en amphores, de pièces de verrerie ou de métal provenant du Bassin méditerranéen, du Nord et de l’Est de l’Europe.

  • 6 Responsable d’opération : F. Le Boulanger, Inrap, 2008.
  • 7 Responsable d’opération : Stéphane Blanchet, Inrap, 2015.
  • 8 Responsable d’opération : Dominique Pouille, Inrap, 2011.

10Les liens se maintiennent avec les îles Britanniques, notamment par les échanges de matériaux comme le plomb, l’étain, le jais dans lequel sont façonnés des éléments de parure et de toilette. La céramique black-burnished, fabriquée dans le Dorset et largement répandue outre-Manche, apparaît régulièrement au sein des occupations établies à proximité des côtes armoricaines. Au ve siècle, des bijoux ornés selon le Quoit Brooch Style sont portés par des individus inhumés dans les nécropoles de Saint-Marcel (Morbihan)6 (Le Boulanger, Simon 2012), de La Mézière (Ille-et-Vilaine)7 [ill. 2] et de Rennes (Ille-et-Vilaine)8 (Labaune-Jean 2015). Ces objets, à ce jour seulement trouvés dans la moitié orientale de la péninsule bretonne, témoignent des échanges culturels privilégiés avec le sud de l’Angleterre.

2. Vue aérienne de l’espace funéraire du premier Moyen Âge mis au jour à La Mézière.

2. Vue aérienne de l’espace funéraire du premier Moyen Âge mis au jour à La Mézière.

Comme souvent en Bretagne, les ossements se font rares… Les bijoux portés par les personnes inhumées sont en revanche conservés et témoignent des circuits commerciaux.

H. Paitier, Inrap.

  • 9 Sondage à Crec’h Choupot, responsable d’opération : Yves Menez, SRA Bretagne et Inrap, 2012.

11Des contacts existent aussi avec le Nord de l’Europe, comme le prouve le lot de vaisselle métallique de Trédarzec (Côtes-d’Armor), associant des chaudrons de style norvégien à des contenants antiques plus classiques9.

Du vie au xie siècle

12Une césure semble exister à partir du vie siècle. Les anciens habitats sont progressivement abandonnés, et de nouveaux espaces sont lotis dans des zones cultivées. Cette mutation concerne l’ensemble de la région, mais elle n’est pas uniforme dans les façons d’habiter et de consommer. Les études de sites et de mobilier permettent de cerner deux grandes zones, de part et d’autre d’une ligne allant de Saint-Brieuc à Vannes. Côté est, l’influence franque est nette, tandis qu’à l’ouest, c’est l’ascendant breton qui prévaut, même s’il n’est pas exclusif.

  • 10 Responsable d’opération : F. Le Boulanger, Inrap, 2016.

13Les nombreux habitats mis au jour à l’est de la péninsule, surtout en Ille-et-Vilaine, correspondent à des unités d’exploitation agricole implantées dans des parcelles quadrangulaires régulières, de 1 000 à 3 000 m² de superficie, délimitées par des fossés bordés de talus plantés et desservies par des chemins. Cette structuration reprend souvent une trame parcellaire héritée de l’Antiquité, parfois de la Protohistoire. Elle est similaire à ce qui est observé dans une partie du monde franc, plus particulièrement dans l’Ouest de la Gaule. Ces fermes isolées ou regroupées en hameaux, dont l’extension maximale se déroule aux alentours des viiie-ixe siècles, présentent de multiples points communs. Le site de la zone d’aménagement concerté (Zac) Val de Sermon à Mordelles (Ille-et-Vilaine)10 est caractéristique de ce mode d’occupation. Les recherches conduites sur presque quatre hectares ont permis la caractérisation d’un hameau qui se développe sur la partie basse du versant d’une petite colline, dans une campagne structurée par cinq chemins en place dès l’Antiquité. L’habitat est installé dans un réseau fossoyé dense et complexe témoignant de réaménagements entre le début du viie siècle et la fin du ixe siècle. Un minimum de seize parcelles sont dénombrées. Les chemins, en partie empierrés, facilitent la circulation entre les parcelles habitées et celles réservées aux cultures, au pâturage ou à des activités spécialisées telles que la cuisson des aliments, le stockage des denrées ou le traitement des céréales. Les tranchées-foyers récurrentes – des fosses longues et étroites, au fond desquelles sont aménagés des foyers destinés au séchage ou grillage des céréales – sont aussi signalées dans d’autres sites du Nord de la Gaule. Toutefois, leur présence systématique est assez spécifique des sites de Bretagne orientale. Du vie au xe siècle, les éléments de chronologie relative témoignent de nombreux réaménagements et d’un phasage complexe dans la mise en place des parcelles qui subissent des modifications (agrandissement, etc.). Les bâtiments, quelles que soient leurs dimensions ou leurs fonctions, ont un plan quadrangulaire et sont fondés sur des poteaux rapprochés et disposés en vis-à-vis. Les murs sont en terre et la toiture végétale [ill. 3].

3. Simples ou complexes, les maisons et dépendances mises au jour en Ille-et-Vilaine se rattachent aux standards architecturaux du nord de la Gaule.

3. Simples ou complexes, les maisons et dépendances mises au jour en Ille-et-Vilaine se rattachent aux standards architecturaux du nord de la Gaule.

À Mordelles, une vaste construction à galeries domine l’habitat.

M. Levan, Inrap.

  • 11 Responsable d’opération : Laurent Beuchet, Inrap, 2016.

14Parmi tous ces habitats, les sites élitaires sont difficiles à repérer. La découverte d’objets particuliers (éperons, armes par exemple) ou de très vastes constructions dans certains d’entre eux nourrit la réflexion. Le cas du site de Chasné-sur-Illet (Ille-et-Vilaine)11, implanté au cœur du village actuel, est plus évident. La phase médiévale démarre par la mise en place, aux vie-viie siècles, d’un habitat et d’un petit espace funéraire. L’occupation se densifie et se structure aux viiie-xie siècles, avec la création de plusieurs parcelles auprès du cimetière toujours en fonction. Avant l’an mil, deux parcelles se distinguent par de profonds et larges fossés qui les délimitent. Au centre de l’une d’elles est installé un vaste bâtiment (150 m²) entouré de silos de très grande capacité (jusqu’à 15 m³) et des annexes domestiques et peut-être artisanales. Les datations au radiocarbone, l’étude documentaire et des objets particuliers, comme un fragment d’éperon, confirment qu’il s’agit du centre du domaine des seigneurs de Chasné. Une motte succède à cet édifice dans le tournant du xiie siècle. C’est aussi à cette période au moins que l’église est édifiée dans le cimetière, dont l’usage perdure.

  • 12 Responsable d’opération : F. Le Boulanger, Inrap, 2005.
  • 13 Responsable d’opération : F. Le Boulanger, Inrap, 2001, 2004, 2005, 2006, 2009.

15Le site de Chasné renseigne également sur la naissance et le développement du village. À ce jour, les interventions archéologiques sont plus nombreuses en Bretagne orientale. L’accumulation d’informations provenant d’opérations successives dans une même bourgade ou dans plusieurs villages et les études historiques indispensables qui les accompagnent alimentent lentement mais sûrement le dossier de l’émergence du centre paroissial dans ce secteur de la Bretagne. Elles posent notamment la question de la fixation précoce des lieux de sépulture à l’emplacement des futurs édifices religieux et soulignent le rôle majeur, à partir des xie-xiie siècles, des prieurés dans la formation des centres villageois actuels. Les sites de Bréal-sous-Vitré (Ille-et-Vilaine)12 et de Visseiche (Ille-et-Vilaine)13, actuellement les plus documentés, sont aussi des cas exemplaires (Colleter et al. 2012 ; Monteil et al. 2016).

16Les mobiliers des habitats et des cimetières informent également de certains changements dans les circuits commerciaux. Les pratiques funéraires reflètent ce qui se passe dans le reste de la Gaule. Au vie siècle, les relations avec les îles Britanniques disparaissent au profit des ateliers d’Europe du Nord, des Balkans et de Syro-Palestine, d’où proviennent en partie les parures en verre. Si, après le vie siècle, presque tous les défunts sont enterrés sans objet porté ou déposé, le mobilier domestique éclaire sur les usages de la vie quotidienne. Les céramiques, pourtant peu abondantes, sont issues d’ateliers locaux et trouvent des correspondances directes avec les productions franques des régions voisines.

  • 14 Responsable d’opération : B. Simier, Inrap, 2017.

17Dans l’Ouest de la péninsule, du centre Bretagne au Finistère, les sites d’habitat, à ce jour les plus nombreux, ont des organisations et des formes diverses. Quelques-uns se développent dans des parcelles quadrangulaires, comme en Bretagne orientale et au-delà. Les autres sont installés dans des enclos circulaires, ovales ou en fer à cheval. Ils sont dispersés ou regroupés au sein de petits hameaux, se réappropriant souvent, ici aussi, le parcellaire et les chemins antiques ou plus anciens. Le site de la zone d’aménagement concerté (Zac) de Lavallot Nord à Guipavas (Finistère)14 est un bon exemple d’habitat groupé. Deux hameaux distants d’une cinquantaine de mètres sont créés vers le viiie siècle, atteignent leur développement maximal au cours des ixe-xe siècles puis sont abandonnés dans le courant du xiiie siècle. Les bâtiments servant de maisons (avec foyer central) ou d’annexes, à proximité desquels sont installés des fours, des silos et autres structures de stockage (cellier par exemple) sont regroupés dans un ou plusieurs enclos accolés. Un grand bâtiment servant de forge est isolé dans son enclos et distant des hameaux de 100 à 150 mètres. Les façons de construire sont variées : des constructions de plain-pied fondés sur poteaux côtoient de grands édifices légèrement excavés dont les murs en terre reposent parfois sur quelques assises de pierre (jusqu’à 60 m² de superficie). Si cette technique de construction est rare dans le reste de la Gaule, elle a par contre de nombreux points communs avec les sunken-featured buildings des mondes germanique et saxon. Des fours servant au séchage des grains avant stockage, équivalents des tranchées-foyers présentes en Ille-et-Vilaine, évoquent également les grain-drying kilns d’Angleterre et d’Irlande. Ils correspondent à des fosses profondes, longues et étroites, souvent bordées de pierres posées de chant ou de murets maçonnés : des dalles posées à plat sur ces installations servent de base au dépôt des grains à sécher ; le foyer est installé juste avant la tranchée au fond d’une fosse, ou directement au fond de la structure [ill. 4].

4. Dans l’ouest de la Bretagne, de nombreux séchoirs à grain conservent des aménagements en pierres sur lesquels étaient disposés des platelages en osier, en bois ou en pierre.

4. Dans l’ouest de la Bretagne, de nombreux séchoirs à grain conservent des aménagements en pierres sur lesquels étaient disposés des platelages en osier, en bois ou en pierre.

a. À Guilers (Finistère), des dalles de granite reposent encore sur des pierres posées de chant (responsable d’opération : Éric Nicolas, Inrap, 2021). b. À Paule (Côtes-d’Armor), de grands murets de schiste tapissent les parois d’un four, au fond duquel des braises étaient déposées.

Cl. 1 : E. Nicolas ; cl. 2 : J. Le Gall, Inrap ; restitution : étude B. Simier, Inrap, illustration S. Jean, Inrap.

  • 15 Responsable d’opération : J. Le Gall, 2012.

18Dans cette partie de la région, le type d’habitat élitaire connu à ce jour renvoie à des enceintes fortifiées occupées entre le viie et le xe siècle. Repérées essentiellement en centre Bretagne, elles ont un certain nombre de points communs. Installées sur des versants de plateau et à proximité de voies anciennes, elles sont cernées par de hauts remparts de terre et bois longés de fossés larges et profonds. Le site de Bressilien à Paule (Côtes-d’Armor)15, le seul fouillé intégralement, est emblématique (Le Gall 2014). Dans un vaste enclos de cinq hectares, l’enceinte ovalaire de 6 500 m² de superficie est dessinée par un large et profond fossé, suivi d’un rempart de terre et de bois. Les accès sont protégés, notamment par une tour-porche. L’espace interne se divise en deux parties séparées par un talus. La zone basse du site regroupe diverses activités artisanales et agricoles (dépendances, fours à sécher le grain, silos, etc.), tandis que le secteur le plus haut accueille les bâtiments résidentiels, une forge et des silos. Le mode de construction des édifices évolue au fil du temps [ill. 5]. Ils sont d’abord exclusivement en terre et bois et souvent un peu excavés. Puis, vers la fin du viiie ou au début du ixe siècle, les plus grands d’entre eux dans la cour haute sont remplacés par des vastes constructions maçonnées (de 60 à 115 m²). Des morceaux de verre à vitre, un fragment de coupe en verre décorée provenant d’ateliers du Nord de l’Europe ainsi que trois deniers frappés sous le règne de Charlemagne témoignent de la richesse et du rang élevé des occupants.

5. Édifices de terre, de bois, puis de pierre, sur le site de Bressilien à Paule.

5. Édifices de terre, de bois, puis de pierre, sur le site de Bressilien à Paule.

Les architectures excavées des maisons, spécifiques de l’Ouest de la péninsule, sont remplacées par de vastes édifices fondés sur d’épais murs en schiste.

J. Le Gall, Inrap.

19Si le monde des vivants est plus renseigné depuis une dizaine d’années dans cette zone, ce n’est pas le cas du monde des morts. Un seul espace funéraire a été fouillé dans le cadre préventif. Il s’ajoute aux deux autres cas (hors espace monastique) étudiés avant le milieu des années 1980. Le cimetière de 240 tombes mis au jour au sud des hameaux à Guipavas (Zac de Lavallot nord), à plus de 150 mètres de distance, a été étudié dans sa totalité. Comme souvent en Bretagne, les squelettes ont été totalement dissous par l’acidité naturelle du sol. L’absence d’objets ou de dépôt dans la tombe plaide pour un fonctionnement postérieur au vie siècle. En raison de la proximité des hameaux, il est vraisemblable que le cimetière leur soit contemporain. Son implantation à plus de 2 km de l’église du village actuel est originale par rapport à la Bretagne orientale, où il n’a pas encore été découvert d’espace funéraire aussi éloigné du cœur du village et à côté de hameaux importants en place au haut Moyen Âge.

20L’étude des mobiliers aboutit à un scénario différent de celui de l’Est de la péninsule armoricaine. Côté ouest, les liens avec les îles Britanniques se poursuivent après le vie siècle. Cela se voit par exemple dans les céramiques du Finistère. Elles sont locales, mais les formes présentent des correspondances évidentes avec les productions britanniques. Toutefois, les récipients identifiés semblent plus précoces qu’en Angleterre. La circulation des biens et des savoir-faire ne doit pas être considérée comme une simple diffusion unilatérale vers la Bretagne continentale, mais bien comme un véritable échange. En outre, la culture matérielle n’est pas homogène dans l’Ouest de la péninsule, et d’importantes disparités existent selon les secteurs occupés : une différence d’usage est ainsi notée entre le centre Bretagne où la céramique existe en quantité limitée, a contrario de ce qui apparaît dans une grande moitié nord du Finistère, surtout à partir des viie-viiie siècles.

21En parallèle, les objets de prestige mis au jour au sein des habitats élitaires traduisent la pérennité des liens entretenus avec les pays scandinaves, dans un circuit commercial transitant par l’Angleterre. C’est le cas de la coupe en verre du viiie siècle identifiée à Paule, sans doute produite aux Pays-Bas. Enfin, le mobilier liturgique révèle, quant à lui, des liens très particuliers avec l’Irlande. Outre les six cloches à main connues en Bretagne, c’est aussi le cas d’un petit élément de bronze doré agrémenté d’entrelacs découvert à Paule, sur le site de la chapelle de Saint-Symphorien (à 300 mètres de l’enceinte de Bressilien), qui appartenait à un reliquaire ou à une croix. Ce type de mobilier est à mettre en relation avec les usages religieux de l’Église bretonne, très proches alors des pratiques insulaires d’Irlande et de Grande-Bretagne.

22Si la relative homogénéité des occupations fait progressivement place, à partir du vie siècle, à des particularités microrégionales, la distinction entre les territoires de l’Ouest et de l’Est de la péninsule armoricaine doit être nuancée. En premier lieu, ces territoires ont aussi des éléments communs : l’analyse des sites permet d’identifier des pratiques agricoles identiques. Cela passe notamment dans le choix de certaines céréales cultivées, plus adaptées aux terroirs et au climat local, ce dont témoignent la surreprésentation de l’avoine et la présence originale de l’avoine sableuse, dont la culture est aussi attestée dans les pays scandinaves. Par ailleurs, l’Ouest de la région n’est pas hermétique aux échanges avec le reste de la Gaule et ne constitue pas un espace isolé du reste du continent. L’absence de monnayage mérovingien dans l’Ouest de la Bretagne pourrait traduire une certaine imperméabilité aux usages francs, mais ce n’est absolument plus le cas durant l’époque carolingienne. Par ailleurs, l’émergence, à partir des ixe-xe siècles, de bâtiments en pierre comparables aux résidences aristocratiques carolingiennes reflète une acculturation des élites aux modes de vie et d’organisation francs. Pour finir, des liens privilégiés avec les populations des îles Britanniques et des pays d’Europe du Nord sont clairement perceptibles. Il n’est toutefois pas aisé de distinguer, dans ce partage de biens, de savoirs et de techniques, ce qui relève des phénomènes de migration, des échanges familiaux, religieux ou politiques et des simples circuits commerciaux.

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Bibliographie

AFAM : Association française d’archéologie mérovingienne

Pour les opérations archéologiques citées dans cet article, les références, notices et documents liés des rapports sont consultables sur le catalogue des fonds documentaires de l’Inrap : https://dolia.inrap.fr, ou dans les SRA.

Ah Thon E., Le Boulanger F., Le Gall J., Labaune-Jean F., Beuchet L., Cahu D., Poilpré P., Catteddu I., 2019, « Formes, natures et implantations des occupations rurales en Bretagne du ive au xie s. Présentation d’un PCR en construction », in Henigfeld V., Peytremann É. (dir.), Un monde en mouvement : La circulation des hommes, des biens et des idées à l’époque mérovingienne (ve-viiie siècle). Résumés des communications des 40es journées internationales d’archéologie mérovingienne de l’Afam, Nantes, 3-5 octobre 2019, Nantes, Association française d’archéologie mérovingienne (coll. Bulletin de liaison de l’AFAM), p. 95-98.

Bouget H., Coumert M. (dir.), 2019, « Quel Moyen Âge ? La recherche en question ». Actes du colloque international « Enjeux épistémologiques des recherches sur les Bretagnes médiévales en histoire, langue et littérature » de Brest, 12-14 décembre 2017, Brest, Éditions du CRBC, Université de Bretagne occidentale (coll. Histoires des Bretagnes, 6), 551 p.

Catteddu I., 2019, « Archéologie du premier Moyen Âge en Bretagne : nouveaux objets et nouveaux scénarios pour “repenser” le premier Moyen Âge », in Bouget, Coumert (dir.), 2019.

Catteddu I., Le Gall J., 2020, Archéologie du premier Moyen Âge en Bretagne. État des lieux et perspectives, in Hernandez J., Schneider L., Soulat J. (dir.), L’Habitat rural du haut Moyen Âge en France, (ve-xie s.). Dynamiques du peuplement, formes, fonctions et statuts des établissements, Carcassonne, Centre d’archéologie médiévale du Languedoc (coll. Mémoires de l’Association française d’archéologie mérovingienne - Archéologie du Midi médiéval), p. 199-208.

Chédeville A., Guillotel H., 1984, La Bretagne des saints et des rois : ve-xe siècle, Ouest-France (coll. Université), 423 p.

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Notes

1 L’essor récent d’un tourisme voué aux saints fondateurs de la Bretagne sur le site de la vallée des Saints à Carnoët (Côtes-d’Armor) témoigne, entre autres, de la persistance de ce récit mêlant croyances et régionalisme.

2 Responsable d’opération : I. Catteddu, Inrap, 2013.

3 Responsable d’opération : J. Le Gall, Inrap, 2012.

4 Responsable d’opération : Bastien Simier, Inrap, 2019.

5 Responsable d’opération : B. Simier, Inrap, 2020.

6 Responsable d’opération : F. Le Boulanger, Inrap, 2008.

7 Responsable d’opération : Stéphane Blanchet, Inrap, 2015.

8 Responsable d’opération : Dominique Pouille, Inrap, 2011.

9 Sondage à Crec’h Choupot, responsable d’opération : Yves Menez, SRA Bretagne et Inrap, 2012.

10 Responsable d’opération : F. Le Boulanger, Inrap, 2016.

11 Responsable d’opération : Laurent Beuchet, Inrap, 2016.

12 Responsable d’opération : F. Le Boulanger, Inrap, 2005.

13 Responsable d’opération : F. Le Boulanger, Inrap, 2001, 2004, 2005, 2006, 2009.

14 Responsable d’opération : B. Simier, Inrap, 2017.

15 Responsable d’opération : J. Le Gall, 2012.

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Table des illustrations

Titre 1. Localisation des principaux sites du premier Moyen Âge ayant fait l’objet d’une opération de fouille archéologique en Bretagne. Évolution de la recherche entre 2008 et 2021.
Légende Les sites indiqués sont mentionnés dans l’article.
Crédits J. Le Gall, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/12447/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 708k
Titre 2. Vue aérienne de l’espace funéraire du premier Moyen Âge mis au jour à La Mézière.
Légende Comme souvent en Bretagne, les ossements se font rares… Les bijoux portés par les personnes inhumées sont en revanche conservés et témoignent des circuits commerciaux.
Crédits H. Paitier, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/12447/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 648k
Titre 3. Simples ou complexes, les maisons et dépendances mises au jour en Ille-et-Vilaine se rattachent aux standards architecturaux du nord de la Gaule.
Légende À Mordelles, une vaste construction à galeries domine l’habitat.
Crédits M. Levan, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/12447/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 634k
Titre 4. Dans l’ouest de la Bretagne, de nombreux séchoirs à grain conservent des aménagements en pierres sur lesquels étaient disposés des platelages en osier, en bois ou en pierre.
Légende a. À Guilers (Finistère), des dalles de granite reposent encore sur des pierres posées de chant (responsable d’opération : Éric Nicolas, Inrap, 2021). b. À Paule (Côtes-d’Armor), de grands murets de schiste tapissent les parois d’un four, au fond duquel des braises étaient déposées.
Crédits Cl. 1 : E. Nicolas ; cl. 2 : J. Le Gall, Inrap ; restitution : étude B. Simier, Inrap, illustration S. Jean, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/12447/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 658k
Titre 5. Édifices de terre, de bois, puis de pierre, sur le site de Bressilien à Paule.
Légende Les architectures excavées des maisons, spécifiques de l’Ouest de la péninsule, sont remplacées par de vastes édifices fondés sur d’épais murs en schiste.
Crédits J. Le Gall, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/12447/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 769k
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Pour citer cet article

Référence papier

Françoise Le Boulanger, « La Bretagne du premier Moyen Âge. Du récit fantasmé aux traces tangibles »Archéopages, Hors-série 6 | 2022, 156-163.

Référence électronique

Françoise Le Boulanger, « La Bretagne du premier Moyen Âge. Du récit fantasmé aux traces tangibles »Archéopages [En ligne], Hors-série 6 | 2022, mis en ligne le 03 août 2023, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/12447 ; DOI : https://doi.org/10.4000/archeopages.12447

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Auteur

Françoise Le Boulanger

Inrap, UMR 7324 « CITERES »

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Collaborateurs

Emmanuelle Ah Thon

Inrap

Isabelle Catteddu

Inrap, UMR 7041 « ArScan »

Françoise Labaune-Jean

Inrap, UMR 6566 « CReAAH »

Joseph Le Gall

Inrap

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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