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Dossier

Le projet dans le chantier roman de Paray-le-Monial. Le concept d’architecture clunisienne

A Romanesque building site at Paray-le-Monial. A Cluniac vision of architecture
El proyecto de la obra románica de Paray-le-Monial. El concepto de arquitectura cluniacense
Gilles Rollier
p. 66-73

Résumés

L’ancienne prieurale romane de Paray-le-Monial a fait l’objet, entre 1998 et 2005, de fouilles préventives et de campagnes de relevés d’élévations. Les résultats ont permis de mettre en évidence la difficulté des constructeurs à achever rapidement le bâtiment. Chantier commencé dans les premières décennies du XIIe siècle il ne s’achèvera, que dans les premières décennies du XIIIe siècle. Malgré plusieurs campagnes de constructions successives, les constructeurs de Paray-le-Monial restent extrêmement fidèles à l’esthétique et à l’architectonique romanes mises en place dans les débuts du chantier. Cela suppose, malgré de nombreuses vicissitudes, le respect d’un programme et une certaine conceptualisation du projet architectural.

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Texte intégral

1Dans son état actuel, l’ancienne église priorale romane de Paray-le-Monial est un bâtiment composé d’une nef avec deux bas-côtés et trois travées, d’un transept très débordant et d’un chevet profond comportant un déambulatoire donnant sur trois chapelles. Elle apparaît sous un aspect très homogène qui, au premier abord, laisserait supposer que le bâtiment a été mis en place rapidement dans un seul et même élan de construction, maintenu énergiquement, des fondations aux couvertures.

2Cependant, plusieurs caractéristiques architecturales, volumétriques ou esthétiques s’opposent à cette vision d’un édifice uniforme. Les travaux des érudits et des historiens de l’art ont pu, à différents degrés, aborder la question de la complexité de cet ouvrage. La partie qui semblait poser le plus de problème concerne la liaison entre la nef et le porche de l’église [ill. 1]. Dès le début du xxe siècle, les spécialistes envisagent que l’avant-nef est une construction antérieure à la nef romane. Cette hypothèse est actuellement vérifiée puisque le corps occidental a été, dans les faits, construit tardivement contre une première église établie dans les environs de l’an Mil puis raccordé à la nouvelle construction romane [ill. 2]. Plus récemment, les premières analyses purement archéologiques, notamment réalisées par Edson Armi (1983) et Minott Kerr (1994 a et b), laissaient fortement entendre que le chantier de l’église s’est étiré dans le temps pour se terminer, après un important arrêt, à la fin du xiie siècle et au début du xiiie siècle. Les interventions archéologiques opérées par l’Afan, puis l’Inrap entre 1998 et 2005 permettent d’aller beaucoup plus loin dans le séquençage du chantier de construction en mettant en évidence quatre campagnes bien distinctes aboutissant à l’établissement du bâtiment tel que nous le connaissons. Par ailleurs, contrairement aux hypothèses préalablement établies, l’église n’a pas été uniquement construite selon des phases de maçonneries horizontales, mais par modules bien précis. L’analyse a pu aussi montrer que les constructeurs ont progressé en adoptant le principe d’une destruction graduelle de l’église antérieure en envisageant, le cas échéant, le raccordement entre anciennes et nouvelles maçonneries, mettant ainsi en place pour un temps un bâtiment hybride.

1. Photographie de la façade de l’église, où l’on voit le décalage important entre l’axe de la façade de la nef, correspondant à l’alignement des deux fenêtres verticales, et celui qui génère l’avant-nef munie de deux tours en façade.

1. Photographie de la façade de l’église, où l’on voit le décalage important entre l’axe de la façade de la nef, correspondant à l’alignement des deux fenêtres verticales, et celui qui génère l’avant-nef munie de deux tours en façade.

Cette partie occidentale, actuellement le plus ancien corps architectural du site, a été construite vers 1080, contre une église construite dans les environs de l’an Mil et qui sera détruite progressivement au cours du chantier de la seconde église.

Photo : G. Rollier, Inrap.

2. Les fouilles réalisées entre 1998 et 2002 ont permis de retrouver les vestiges d’une première église détruite progressivement lors de l’établissement du second bâtiment roman.

2. Les fouilles réalisées entre 1998 et 2002 ont permis de retrouver les vestiges d’une première église détruite progressivement lors de l’établissement du second bâtiment roman.

La construction est composée d’une nef unique, d’un transept très débordant et d’un chevet tripartite. L’avant-nef est mise en place par la suite. Compte tenu de la différence entre les axes longitudinaux des deux églises, le raccordement de l’avant-nef à la nouvelle nef provoque un décalage important du portail occidental vers le nord.

Dessin : Inrap.

Quatre phases de construction

3La construction du chevet à chapelles rayonnantes amorce le chantier de l’église [ill. 3]. Dans ces parties orientales, la progression s’établit selon un avancement allant de l’enveloppe extérieure vers les piliers du carré du transept. La disparition de l’abside principale de la première église n’intervient qu’à la fin de cette étape dans laquelle il faut par ailleurs situer le raccordement des nouvelles maçonneries au transept du xie siècle.

3. Le chantier de l’église est complexe et peut se découper en quatre campagnes principales qui s’échelonnent entre les premières décennies du xiie siècle et les débuts du xiiie siècle.

3. Le chantier de l’église est complexe et peut se découper en quatre campagnes principales qui s’échelonnent entre les premières décennies du xiie siècle et les débuts du xiiie siècle.

L’église antérieure est progressivement démontée en fonction de l’avancement du chantier au xiie siècle. La troisième campagne apparaît comme une période de construction délicate et complexe, au début de laquelle les maîtres d’œuvre ont déjà prévu la réduction du projet à une nef courte de trois travées. À la fin de cette phase, les maçons laissent un chantier très inachevé.

Mise au propre : F. Gauchet, G.Rollier, Inrap.

4La seconde campagne permet la mise en place des premiers mètres de l’élévation du pignon et du mur occidental du croisillon nord du transept. Le chantier permet d’amorcer la base du mur gouttereau nord de la nef, sur la travée la plus orientale. Le portail nord du transept est totalement achevé. Au sud, en revanche, les travaux sont beaucoup moins avancés du fait, vraisemblablement, de l’existence des espaces du cloître. De ce côté de l’église, le chantier ne s’engage pas au-delà de l’établissement du montant oriental et des premiers voussoirs de l’archivolte du portail monumental sud.

5L’établissement du croisillon sud et la construction des murs de la nef de l’église sont réalisés dans une troisième phase que divers éléments de datation (monnaie, taille de pierre, évolution des modénatures et de la sculpture) placent déjà tardivement, dans la deuxième moitié du xiie siècle. De la même manière que pour le chevet, les constructeurs établissent, dans un premier temps, les murs extérieurs de la nef autour de celle de la première église avant d’envisager des destructions et la construction des grandes arcades. Les premiers mètres du mur gouttereau du collatéral nord sont construits, ainsi que l’amorce de la façade qui se termine en harpe verticale contre le mur nord de l’avant-nef. Au sud, le pignon du transept est construit jusqu’à permettre l’édification complète du portail. En revanche, le mur gouttereau de la nef est simplement implanté sur deux travées et demie et sur une élévation qui ne dépasse pas généralement 3 m de hauteur. Les travaux au sud sont de peu d’ampleur mais, nous le verrons plus loin, ils vont être à l’origine de rectifications complexes dans les diverses élévations de la nef. À la fin de cette campagne, l’édifice est loin d’être terminé. Le collatéral nord est la partie la plus aboutie, puisque l’espace est voûté. Les grandes arcades nord du vaisseau central sont elles-aussi construites cependant que les étages supérieurs ne sont pas encore établis. Les travaux sur le mur gouttereau n’évoluent pas, sinon pour le raccordement de la maçonnerie avec le revers de façade.

6Il faudra un ultime et conséquent effort pour terminer l’église, à la fin du xiie siècle et dans les débuts du xiiie siècle, avec l’achèvement du collatéral sud, du croisillon sud du transept, à peine amorcés, et des parties hautes de la moitié septentrionale de la nef et du transept [ill. 4].

4. Les tailles de pierre sur les élévations des murs du bras nord du transept.

4. Les tailles de pierre sur les élévations des murs du bras nord du transept.

Sur le document, les différences apparaissent clairement entre les maçonneries des trois premières campagnes, comportant un grand appareil élaboré au marteau taillant (en vert sur le document), un petit appareil en moellons équarris ou dressés au pic (en bleu et en orange) et la quatrième campagne qui systématise l’emploi de la taille à la bretture (en jaune). À la fin de la troisième campagne, l’élévation du bras nord est loin d’être totalement construite. Au début de la quatrième phase, qui va aboutir à l’achèvement du monument, des purges sont nécessaires pouvant indirectement indiquer les dégradations des harpes et faces d’attente lors d’un long arrêt de chantier.

Mise au propre : F. Gauchet, G. Rollier, D. Watts, Inrap.

Le projet dans le chantier

7Malgré la dilatation chronologique de la construction qui aboutit à un achèvement tardif, les bâtisseurs successifs ont constamment cherché à conserver le parti architectural inscrit dans les maçonneries du chevet du début du xiie siècle. Le langage des architectes parodiens, avec notamment l’utilisation du pilastre cannelé, la mouluration, le décor des arcades, l’emploi de la voûte en berceau brisé, est directement issu de celui mis en place par les concepteurs de l’abbatiale de Cluny [ill. 5]. Cette préoccupation apparaît assez remarquable, en particulier à la fin de la période où l’esthétique et le mode constructif romans ne sont plus guère usités. Le respect continu de la forme initiée à Cluny apparaît sans nul doute comme une volonté d’affirmer l’appartenance de la priorale de Paray à l’Ecclesia Cluniacensis. Cette tenue dans le temps suppose la mise en place, à l’origine, d’un véritable projet qui peut dépasser le cadre strict du bâtiment, en participant plus généralement à la manifestation de l’apologétique clunisienne, et les possibilités de maintenir les conditions de réalisation de celui-ci quelles que soient les difficultés rencontrées. Le chantier de Paray-le-Monial se dévoile comme un parangon particulièrement intéressant de développement difficile du projet architectural clunisien. Les analyses archéologiques montrent que le chantier de l’église a souffert de deux périodes assez longues d’abandon, avant et après la reprise de la construction, dans la deuxième moitié du xiie siècle. Les raisons de ces difficultés sont vraisemblablement à trouver dans la crise identitaire et la ruine économique qui menacent Cluny dans le courant du xiie siècle. Paray-le-Monial n’est pas la seule construction à supporter les conséquences de cette situation. À bien des points de vue, la fin problématique du chantier de l’abbatiale de Cluny s’avère tout aussi symptomatique des difficultés que rencontrent les moines noirs pendant cette période. Outre ces contraintes générales, les constructeurs ont dû aussi faire face à des changements de parti et à des rectifications au sein même du chantier de la priorale. L’adoption, dans le courant de la troisième campagne, d’un plan comprenant une nef très courte et le raccordement de cette dernière au bâtiment préexistant de l’avant-nef apparaissent comme les adaptations majeures d’un projet qui, à l’origine, devait être beaucoup plus ambitieux pour les parties occidentales. Aux dissymétries occasionnées par l’assemblage des deux corps architecturaux (en particulier l’important décalage du portail occidental par rapport à l’axe de la nef de l’église), il faut ajouter les différentes erreurs d’implantation du mur sud de l’église. Celles-ci sont suffisamment significatives pour avoir des incidences sur l’allure générale de la construction. Pour régler ces divers problèmes les bâtisseurs ont mis en place des dispositifs très ingénieux permettant d’atténuer les résultats de ces désordres et de garder à l’édifice sa grande homogénéité.

5. Dessin de l’élévation du revers de façade et du mur gouttereau sud, au niveau de la première travée.

5. Dessin de l’élévation du revers de façade et du mur gouttereau sud, au niveau de la première travée.

La troisième campagne correspond aux séquences de construction représentées en vert et en bleu ; la quatrième campagne, aux phases en jaune et orange. La mise au propre montre bien les décalages vers le nord du portail d’entrée à la nef et, au deuxième niveau, de la fenêtre ouvrant sur la chapelle haute de l’avant-nef. En revanche, les niveaux supérieurs de l’élévation, comportant arcatures aveugles et claire-voie, retrouvent un semblant de symétrie par rapport à l’axe longitudinal de la nef. Les corniches des étages hauts du revers de façade ne sont pas horizontales, conséquences du défaut d’implantation des éléments architecturaux dans le mur sud de la nef.

Dessin : G. Rollier, Inrap.

Les adaptations des bâtisseurs

8Le chantier de la seconde priorale romane s’établit par enveloppement de l’église construite dans les environs de l’an Mil. Cette technique a pour avantage, dans un premier temps du moins, de permettre à la fois la conservation de l’ancien chevet qui est toujours propre à accueillir les offices monastiques et l’édification du nouveau bâtiment. À Paray, le plan de la nouvelle église est généré à partir de la position intangible du sanctuaire et de l’axe du transept de la première église. Or, l’ancienne église dispose d’un plan où la nef n’apparaît pas perpendiculaire au corps du transept. Cette caractéristique aura une énorme incidence à partir du moment où est envisagée l’association entre l’avant-nef, construite dans les années 1080, et les maçonneries de la nouvelle nef qui sont générées par un plan orthogonal exemplaire. Au niveau du revers de façade, l’écart entre l’axe de l’ancienne église et celui de la nouvelle construction atteint 1,55 m vers le nord. Et, avec le raccordement à l’avant-nef, l’axe de l’entrée occidentale correspond nécessairement à celui du bâtiment antérieur. Au fort décalage du portail occidental vers le nord répond une première rectification de la symétrie du revers de façade avec un réajustement de la fenêtre ouvrant sur la chapelle de l’avant-nef. Cependant, l’erreur n’est pas totalement corrigée, puisque la fenêtre reste encore décalée de 0,85 m par rapport à l’axe de la nef. En effet, la présence d’un pilier permettant la retombée de la voûte de la petite chapelle occidentale empêche une rectification plus importante de la symétrie. Il faut attendre le troisième niveau de l’élévation, celui des arcatures aveugles pour que, enfin libérés de la contrainte de l’association avec le corps occidental, les constructeurs puissent mettre en place les éléments architectoniques de manière symétrique [ill. 5].

9Afin de garder un bâtiment homogène, les maîtres d’œuvre se trouvent dans la nécessité d’envisager des solutions qui permettent de réduire des erreurs d’implantation réalisées au début de la troisième phase de construction, avec la mise en place du mur sud de la nef. Ces défauts concernent l’implantation au sol de la maçonnerie et la position des éléments architecturaux dans le plan et l’élévation de cette dernière. Contrairement aux constructions établies antérieurement, le mur gouttereau sud et la moitié nord du mur occidental du transept ne suivent plus la logique, mise en place précédemment, d’une implantation établie selon un réseau rigoureusement orthonormal des maçonneries. L’erreur d’implantation n’est pas négligeable puisque le mur gouttereau dévie de près de 3° vers le sud-ouest par rapport à l’axe qu’il devrait théoriquement emprunter. L’écart entre les deux axes est important, puisqu’à l’extrémité sud-ouest du mur, il atteint 0,55 m.

  • 1 Cette dimension est proche de la celle de la travée de chœur.

10Une autre erreur s’observe dans la mesure des entrecolonnements. Dans le mur gouttereau sud, la distance entre chaque colonne engagée se situe entre 7 m et 7,10 m alors qu’en face à face dans le mur nord cette cote est de 7,20 m1.

11Le troisième défaut observé concerne le niveau d’établissement des élévations du mur sud qui se place à 0,12 m sous celui qu’il est possible de définir pour le mur nord de la nef et les parties orientales de l’église.

12Les raisons qui permettent d’expliquer les défauts d’implantation du mur sud ne sont pas évidentes à déterminer. À première vue, l’édification du mur sud cumule plusieurs erreurs qui jouent sur l’implantation du mur, sur l’alternance des travées et sur des questions de réglages altimétriques. Dans le domaine de l’architecture romane, les approximations observées à Paray-le-Monial ne choquent pas nécessairement. La première église clunisienne du site est un bon exemple d’un respect tout relatif de la perpendicularité et de la symétrie. Dans la région, il existe de nombreux cas d’églises rurales où les principes d’orthogonalité ne sont qu’approximativement respectés. En revanche, pour des raisons de statique, un bâtiment comme Cluny devait être construit selon une grille orthogonale stricte. La deuxième église de Paray-le-Monial, plus modeste, pouvait supporter quelques erreurs d’implantation. L’un des problèmes majeurs de l’implantation du mur sud tient à son non-respect d’une logique géométrique qui apparaît avoir été systématisée sur le chevet, le transept et le mur gouttereau nord de la nef. Il est possible d’envisager que la situation du mur ait été contrainte par la présence de constructions antérieures. Le développement de la nef de l’église vers le sud s’est effectué vraisemblablement au détriment d’espaces qui devaient appartenir au cloître du xie-xiie siècle. Cependant, de ce côté, la galerie n’apparaît pas, à première vue, comme un élément empêchant une construction correcte du mur. Par ailleurs, compte tenu de la distance entre le mur gouttereau de la première église et le nouveau, il n’est pas exclu que le chantier se soit en grande partie établi dans le préau du cloître. Une autre explication possible du cumul d’erreurs de ce côté de la nef est d’admettre qu’au moment de sa construction la base du mur gouttereau sud était isolée des autres maçonneries de la nouvelle église. Les maçons auraient, à ce moment-là, reporté de manière indirecte, finalement imparfaite, les différents paramètres engendrant le plan et l’élévation de l’édifice. Les fouilles ont en effet montré qu’à ce stade du chantier de construction, la nef et une partie du transept de l’église des environs de l’an Mil étaient encore en élévation, et vraisemblablement en cours d’utilisation.

13Ces différentes anomalies vont avoir d’importantes répercussions sur l’établissement des maçonneries de la nef. Elles amorcent un changement profond dans la logique du chantier qui était basée auparavant sur les réglages mis en place lors de la construction du chevet de l’église. Les bâtisseurs semblent avoir très rapidement pris en compte ce problème. En effet, à la suite de la construction de la base du mur gouttereau sud et la destruction de la nef de la première église, l’installation des premières piles portant les grandes arcades sud du vaisseau central permet déjà une rectification partielle de l’ouverture de la nef vers l’ouest. Pour ce faire, les maçons jouent à la fois sur deux paramètres, d’une part sur l’axe générant l’alignement des supports, celui-ci étant très légèrement décalé par rapport à l’axe sur lequel se placent les piliers du chœur et du carré du transept ; et, d’autre part, sur l’épaisseur des piliers dont l’augmentation permet soit de récupérer la totalité du décalage (pilier M27), soit de participer à réduire l’erreur pour le cas du pilier M28. Élément remarquable, si ces rectifications sont apparues lors de l’étude grâce à une analyse centimétrique de la position des maçonneries, elles restent visuellement peu perceptibles. Un autre intérêt est que les retouches effectuées sur la partie sud de la nef forment le début d’un enchaînement de corrections qui, du sud vers le nord, du sol au sommet des élévations, concourent à résorber du mieux possible les incidences de l’approximation de l’implantation du mur sud. Cette démarche de récupération des anomalies répond à une logique précise qui ne peut s’établir que dans le cadre d’une conceptualisation de l’architecture et d’un raisonnement sur la géométrie globale du bâtiment [ill. 6].

6. Paray-le-Monial, les erreurs d’implantation et les rectifications.

6. Paray-le-Monial, les erreurs d’implantation et les rectifications.

Dans le projet initial, il est plus que probable que les maîtres d’œuvre aient envisagé une construction plus ambitieuse avec une nef comportant plus de trois travées (en jaune sur le document). Dans la deuxième moitié du xiie siècle, les erreurs d’implantation du mur gouttereau sud nécessitent des rectifications dans le plan et dans l’élévation de l’édifice. Dans le plan, les constructeurs dévient légèrement les axes des grandes arcades tout en augmentant légèrement l’épaisseur des piliers. Une légère rotation du premier pilier au nord, qui est le dernier à avoir été implanté, permet d’éviter que l’arc doubleau du bas-côté ne retombe en partie à l’extérieur des tailloirs.

Mise au propre : P. Gerbet, G. Rollier, Inrap.

Conclusion

14Pour la construction, il est possible de mettre finalement en évidence deux ensembles architecturaux qui correspondent à deux projets distincts dans le bâtiment. Le premier projet est visuellement perceptible dans le chevet, une partie du transept de l’église et, de manière partielle, à la hauteur du collatéral nord de la nef. Il respecte un programme précis qui est inspiré de la conception de l’église abbatiale de Cluny, au niveau du vocabulaire formel (utilisation du pilastre, place faite au grand appareil, corniche…), mais aussi du point de vue architectonique. Il est plus que probable que, à Paray-le-Monial, le projet initial envisageait un développement plus important de la partie occidentale de l’église avec notamment une nef beaucoup plus longue dont le chantier aurait eu comme conséquence une disparition complète des maçonneries antérieures de l’avant-nef de l’église. Après le milieu du xiie siècle, à la suite d’une période d’arrêt de chantier, la reprise de la construction amorce une autre manière de concevoir l’architecture qui est basée sur des adaptations du projet initial avec une réduction de la longueur de la nef courte et la rectification d’erreurs d’implantation. Cependant, ce nouveau déroulement du chantier obéit à un véritable programme architectural qui permet la construction d’un ensemble de maçonneries devenues accidentellement autonomes de la partie orientale tout en garantissant au final l’unité du bâtiment.

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Bibliographie

Edson Armi C., 1983, Masons and Sculptors in Romanesque Burgundy : the New Aesthetic on Cluny III, University Park.

Minott Kerr J., 1994, The Construction history of the Romanesque Church at Paray-le-Monial Reconsidered, Society of Architectural historians.

Minott Kerr J., 1994, « The Former Cluniac Priory Church at Paray-le-Monial : A Study of Its Eleventh- and Twelfth-century Architecture and Sculpture », Ph. D. Dissertation, Yale University. Texte disponible sur http://www.reed.edu/~mkerr/papers/thesis/t-list.html

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Notes

1 Cette dimension est proche de la celle de la travée de chœur.

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Table des illustrations

Titre 1. Photographie de la façade de l’église, où l’on voit le décalage important entre l’axe de la façade de la nef, correspondant à l’alignement des deux fenêtres verticales, et celui qui génère l’avant-nef munie de deux tours en façade.
Légende Cette partie occidentale, actuellement le plus ancien corps architectural du site, a été construite vers 1080, contre une église construite dans les environs de l’an Mil et qui sera détruite progressivement au cours du chantier de la seconde église.
Crédits Photo : G. Rollier, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/17448/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 620k
Titre 2. Les fouilles réalisées entre 1998 et 2002 ont permis de retrouver les vestiges d’une première église détruite progressivement lors de l’établissement du second bâtiment roman.
Légende La construction est composée d’une nef unique, d’un transept très débordant et d’un chevet tripartite. L’avant-nef est mise en place par la suite. Compte tenu de la différence entre les axes longitudinaux des deux églises, le raccordement de l’avant-nef à la nouvelle nef provoque un décalage important du portail occidental vers le nord.
Crédits Dessin : Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/17448/img-2.png
Fichier image/png, 113k
Titre 3. Le chantier de l’église est complexe et peut se découper en quatre campagnes principales qui s’échelonnent entre les premières décennies du xiie siècle et les débuts du xiiie siècle.
Légende L’église antérieure est progressivement démontée en fonction de l’avancement du chantier au xiie siècle. La troisième campagne apparaît comme une période de construction délicate et complexe, au début de laquelle les maîtres d’œuvre ont déjà prévu la réduction du projet à une nef courte de trois travées. À la fin de cette phase, les maçons laissent un chantier très inachevé.
Crédits Mise au propre : F. Gauchet, G.Rollier, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/17448/img-3.png
Fichier image/png, 283k
Titre 4. Les tailles de pierre sur les élévations des murs du bras nord du transept.
Légende Sur le document, les différences apparaissent clairement entre les maçonneries des trois premières campagnes, comportant un grand appareil élaboré au marteau taillant (en vert sur le document), un petit appareil en moellons équarris ou dressés au pic (en bleu et en orange) et la quatrième campagne qui systématise l’emploi de la taille à la bretture (en jaune). À la fin de la troisième campagne, l’élévation du bras nord est loin d’être totalement construite. Au début de la quatrième phase, qui va aboutir à l’achèvement du monument, des purges sont nécessaires pouvant indirectement indiquer les dégradations des harpes et faces d’attente lors d’un long arrêt de chantier.
Crédits Mise au propre : F. Gauchet, G. Rollier, D. Watts, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/17448/img-4.png
Fichier image/png, 1,3M
Titre 5. Dessin de l’élévation du revers de façade et du mur gouttereau sud, au niveau de la première travée.
Légende La troisième campagne correspond aux séquences de construction représentées en vert et en bleu ; la quatrième campagne, aux phases en jaune et orange. La mise au propre montre bien les décalages vers le nord du portail d’entrée à la nef et, au deuxième niveau, de la fenêtre ouvrant sur la chapelle haute de l’avant-nef. En revanche, les niveaux supérieurs de l’élévation, comportant arcatures aveugles et claire-voie, retrouvent un semblant de symétrie par rapport à l’axe longitudinal de la nef. Les corniches des étages hauts du revers de façade ne sont pas horizontales, conséquences du défaut d’implantation des éléments architecturaux dans le mur sud de la nef.
Crédits Dessin : G. Rollier, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/17448/img-5.png
Fichier image/png, 639k
Titre 6. Paray-le-Monial, les erreurs d’implantation et les rectifications.
Légende Dans le projet initial, il est plus que probable que les maîtres d’œuvre aient envisagé une construction plus ambitieuse avec une nef comportant plus de trois travées (en jaune sur le document). Dans la deuxième moitié du xiie siècle, les erreurs d’implantation du mur gouttereau sud nécessitent des rectifications dans le plan et dans l’élévation de l’édifice. Dans le plan, les constructeurs dévient légèrement les axes des grandes arcades tout en augmentant légèrement l’épaisseur des piliers. Une légère rotation du premier pilier au nord, qui est le dernier à avoir été implanté, permet d’éviter que l’arc doubleau du bas-côté ne retombe en partie à l’extérieur des tailloirs.
Crédits Mise au propre : P. Gerbet, G. Rollier, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/17448/img-6.png
Fichier image/png, 163k
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Pour citer cet article

Référence papier

Gilles Rollier, « Le projet dans le chantier roman de Paray-le-Monial. Le concept d’architecture clunisienne »Archéopages, 33 | 2012, 66-73.

Référence électronique

Gilles Rollier, « Le projet dans le chantier roman de Paray-le-Monial. Le concept d’architecture clunisienne »Archéopages [En ligne], 33 | 2011 [2012], mis en ligne le 05 avril 2024, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/17448 ; DOI : https://doi.org/10.4000/archeopages.17448

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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