1Notre propos s’attache à la douzaine de sites monastiques occupés par les cisterciens dans les anciens diocèses de Clermont et du Puy [ill. 1] entre le premier tiers du xiie siècle et la Révolution française. Sur la base de prospections lato sensu, englobant tant l’observation de terrain que la recherche archivistique et archéologique, il sera possible de restituer tout ou partie des équipements hydrauliques ayant contribué à l’aménagement des sites et à leur approvisionnement en eau, en commençant par souligner les contraintes imposées par le relief et la nature des ressources hydrographiques.
1. Carte de répartition des sites cisterciens dans les anciens diocèses de Clermont et du Puy.
DAO : E. Bouvard, M. Foucault (Fond cartographique : Thomas Areal d’après Dom Dubois, « Les diocèses de France », Annales de l’ESC, tome IV, 1965 – Contour des diocèses de France avant 1317 – janvier 2010).
2« L’impossible tableau géographique de l’Auvergne » : tel est le titre consacré à cette région dans Identité de l’Auvergne édité sous la direction de Daniel Martin (2002). Il veut rendre compte d’une réalité en perpétuelle mutation. Si le Massif Central reste le socle géologique de cette entité territoriale, caractérisée par ses reliefs volcaniques, il revêt diverses formes qui sont aussi le fruit d’occupations particulières.
3Ces contrastes s’expriment tout d’abord par une forte amplitude altimétrique, les basses terres de l’Allier culminant à une moyenne de 200 m NGF, contre de hauts sommets au centre et au sud de la région (1885 m NGF pour le Puy du Sancy). Ces disparités topographiques se retrouvent à l’échelle des sites cisterciens, compris entre 314 et 1206 m d’altitude. Il faut aussi retenir les facteurs de risques dus à cet environnement naturel auxquels le climat, assez rude (on comptabilise volontiers 9 mois d’hiver par an) n’est pas étranger : ces contraintes ont orienté les modes d’anthropisation, dont les dispositifs hydrauliques.
4Les aménagements des sites sont donc à aborder à l’aune des particularités physiques micro-régionales, en faisant fi, dans un premier temps, des schémas classiques d’alimentation en eau connus pour cet ordre : les systèmes jusque-là étudiés se situent généralement dans des régions soumises à une morphogenèse moins contraignante (le berceau cistercien se caractérisant par des paysages de plaine, en Bourgogne et Champagne). Deux constantes cependant permettent de fixer un premier cadre physique à la recherche : la moyenne montagne et le « fond de vallée », implantation privilégiée des monastères cisterciens.
5L’ordre cistercien, fondé en 1098 par Robert de Molesme sur des terres marécageuses données par le duc de Bourgogne, entretient des liens étroits avec l’élément aqueux dès ses débuts. Ces rapports sont tout d’abord difficiles ; la communauté est contrainte d’abandonner son site primitif possiblement par manque d’eau. Cet épisode, engendré par des besoins très pragmatiques, scelle en fait un mythe identitaire. La filiation de cette première abbaye se réclame de ces premiers temps « héroïques ». Aussi, de nombreux établissements auront la réputation d’avoir pâti, l’un d’une inondation entraînant la destruction d’un premier établissement, l’autre d’une pénurie aboutissant à un transfert vers un autre site… Celui-ci est toutefois rarement confirmé par les sources manuscrites ou archéologiques (Coppack, 1998), comme à l’abbaye de Mègemont (Puy-de-Dôme) : selon la tradition historiographique, le site actuel serait le résultat d’un transfert découlant de l’anéantissement du premier monastère lors d’une rupture de digue. Or, la fondation de l’établissement intervient autour de 1206 d’après les sources écrites (Baluze, 1713, p. 249) ce qui est conforme à la datation (premier tiers du xiiie siècle : Fravalo, 2003) de l’abbatiale médiévale.
6Pour autant, ce leitmotiv n’a pas échappé à la communauté scientifique contemporaine qui a fait de « l’eau cistercienne » l’une de ses problématiques centrales. D’autant que les monastères les mieux connus (car bien conservés), ceux de Bourgogne et de Franche-Comté, offrent de beaux exemples de complexes hydrauliques. Les nombreuses fouilles qui se sont succédé ces vingt dernières années, ainsi que les travaux de recherche (Chauvin, 2000 ; Pressouyre et al., 1996) ont montré la réalité d’aménagements hydrauliques mis en œuvre par les cisterciens et d’autres ordres monastiques (Benoit, 1994). Les études ont mis en lumière deux éléments essentiels : l’existence de ce type d’exploitation dès l’Antiquité (Brun, Fiches, 2007) et son utilisation à fins vivrières ou économiques par les moines (Rollier, 2010) ou les laïcs (Champion, 1996). Les cisterciens ne se distingueraient finalement que par un usage plus intensif de l’énergie hydraulique. Par rapport à la notion déterminante de « site », dans l’acception vidalienne du terme, l’appartenance à l’ordre cistercien semble finalement constituer un élément secondaire, offrant un cadre chronologique et un corpus de sites comparables pour leurs besoins en eau, leurs contraintes d’approvisionnement et de distribution hydraulique.
7Les quelques éléments sur les effectifs des monastères, récoltés çà et là au gré des sources archivistiques et de l’historiographie, autorisent à estimer un nombre de moines ou de moniales atteignant une moyenne de 30 individus au Moyen Âge (contre 3 à la veille de la Révolution). Une exception toutefois : l’abbaye féminine de L’Éclache aurait accueilli 200 moniales, chiffre non vérifiable dans les sources (Grélois, 2003). Moines ou moniales partagent un espace codifié, depuis le haut Moyen Âge, par la Règle de saint Benoit, révisée à l’époque carolingienne et adaptée à la liturgie cistercienne (Aubert, 1947). Ces divers héritages bénédictins ont abouti à un plan type du monastère, dont on se gardera de faire une constante, l’adaptabilité au terrain faisant loi. Cette répartition des espaces induit de fait une circulation déterminée de l’eau : elle doit sourdre dans le cloître, face au réfectoire, pour les ablutions pré-prandiales, dans les cuisines pour les besoins domestiques, mais elle doit aussi circuler à l’aplomb des dortoirs si ceux-ci sont pourvus de latrines pour des besoins évidents d’évacuation. À ce schéma, très générique peut s’ajouter un système d’évacuation des eaux lustrales depuis le chœur de l’abbatiale. Ce dispositif implique des canalisations enfouies ou ménagées dans le gros-œuvre où l’eau peut circuler par gravité.
8La seconde constante concerne la situation des monastères en « fond de vallée », lieu d’implantation partagé par les établissements du corpus, à l’exception de l’abbaye de Feniers : ce terme apparaît dans la littérature spécialisée comme le paradigme du site cistercien, mais il est assez peu adapté à une analyse topographique. Géomorphologiquement, cette définition n’existe pas (Joly, 1997 ; Ramade, 1998) ; c’est une appellation générique très floue, décrivant un point bas, près d’un cours d’eau. L’historiographie monastique oppose l’implantation « en fond de vallée » à l’implantation « sur terrasse alluviale » (Berthier, Rouillard, 1999). Cette bipartition constitue d’ailleurs la base de la typologie des sites cisterciens. Or, une terrasse alluviale fait partie intégrante d’un fond de vallée, à l’instar du lit mineur et majeur d’un cours d’eau, de ses berges, de sa plaine d’inondation et même du glacis de colluvionnement des versants encadrant la vallée. D’un point de vue physique, le fond de vallée (ou fond de vallon) englobe plusieurs unités morphologiques distinctes. À chacune correspondent des attributs sédimentaires et hydrologiques bien particuliers qui influent comme autant de paramètres sur la nature des aménagements anthropiques. Aussi, un établissement construit dans le lit majeur d’une rivière n’aura pas les mêmes contraintes hydrauliques qu’un monastère situé sur une terrasse alluviale. La nature des équipements visant à gérer l’eau au sein des bâtiments (apport, circulation, protections…) s’en ressentira. En revanche, et c’est ce qui fait toute l’originalité du corpus, l’étroitesse des vallons occupés constitue une réalité physique sur chacun des sites observés, entraînant l’immédiate proximité d’un versant plutôt prononcé [ill. 2.a et b], dominant l’un des flancs de l’ensemble monastique. De cette configuration vont émerger des systèmes d’alimentation en eau originaux [ill. 3].
2. Profils comparés des sites de Clavas (Haute-Loire) (a) et de Mègemont (Puy-de-Dôme) (b).
Levés topographiques : P. Boudon, E. Bouvard.
3. Données topographiques des sites cisterciens d’Auvergne et du Velay d’après les cartes IGN au 1/25 000. Les altitudes sont exprimées en m NGF.
Levés topographiques : P. Boudon, E. Bouvard.
9Les fonds de vallée sont soumis à une forte morphogénèse nourrie par les phénomènes d’érosion des sommets et de colluvionnement des versants. Ces contraintes physiques sont accentuées par la pression anthropique (essartage, activités agropastorales), mais aussi par des épisodes hydroclimatiques saisonniers : gel/dégel ; fonte des neiges, sécheresse, etc. (Allée, Lespez, 2006).
10Afin de préserver et de stabiliser le site élu par les communautés monastiques, plusieurs solutions ont été adoptées, qui participent à la construction d’un paysage particulier. D’aucuns sont caractérisés par la présence de terrasses et de rideaux de verdures parallèles aux coteaux, permettant de retenir les terres et de ménager des espaces plans pour la mise en culture, ou encore la construction des bâtiments nécessaires à la vie conventuelle. D’autres nous livrent des vestiges plus sibyllins, ou, à première vue, anodins, que seul un relevé topographique systématique permet d’éclairer. La gestion de l’eau à proprement parler s’exprime par des systèmes de drainage complexes, impactant généralement l’intégralité du versant dominant le monastère. Ils visent à canaliser toutes les sources et les ruissellements afin de viabiliser les terres, tout en alimentant l’établissement en eau courante. Le cas de Mègemont révèle des aménagements surprenants par leur ampleur et leur pérennité. Cette abbaye apparaît pour la première fois dans la documentation écrite en 1206, dans un texte de donation émanant du comte Dauphin d’Auvergne Guillaume VII (Baluze, 1713, p. 249). En raison de l’extrême rudesse du climat, les moniales demandent en 1610 qu’un échange soit fait entre l’abbaye de Mègemont et celle de La Bénisson-Dieu (dans la Loire), afin que les moines de ce monastère s’installent à leur place en Auvergne (Dodel-Brunello, 2000). L’église reste le seul bâtiment médiéval encore en élévation ; au nord de celle-ci, on peut toutefois encore distinguer l’espace du cloître, lisible dans le paysage entre l’ancienne salle du chapitre et le mur gouttereau nord de l’abbatiale.
11Le monastère est implanté à 855 m NGF en moyenne, au débouché d’un étroit vallon d’orientation est-ouest. Ce dernier est formé par la colline de Chassagne au nord, culminant à 950 m NGF, le ruisseau de Chassagne, coulant à une distance de 125 m par rapport au flanc septentrional de l’abbaye, et par la colline de Pramafort dominant le site à 980 m NGF. Les bâtiments sont installés sur une terrasse artificielle faisant la jonction entre la plaine d’inondation et le glacis colluvial du coteau méridional. Cette plate-forme offre un terrain plan aux constructions, sans que celles-ci soient trop proches du lit majeur et exposées à l’humidité ou à d’éventuelles inondations. Le coteau vient mourir à hauteur du monastère selon une pente de 13,79 % [ill. 2].
12N’était reconnue jusqu’alors qu’une seule alimentation en eau potable de l’abbaye, au moyen d’une dérivation établie sur le ruisseau de Chassagne. Un seul texte (1654) mentionnait explicitement le système d’alimentation en eau de l’abbaye (Archives Départementales du Puy-de-Dôme, 14 H 18). Le réexamen du terrain et à la relecture globale des archives et de l’historiographie ont permis de s’apercevoir d’un système hydraulique en réalité bien plus complexe. En effet, deux murs parallèles, construits à contre-pente, courent entre 880 m NGF et 875 m au sud de l’abbaye [ill. 4]. Ils matérialisent la limite entre une zone humide appelée La Vaisseyre et la parcelle sous-jacente. Ces deux murs débutent à 345 m au sud-est du monastère et se poursuivent selon une faible pente (1,91 %) jusqu’à rejoindre le cours de la source sus-citée, à l’aplomb du monastère. La morphologie en creux entre les deux parements évoque une canalisation. Cet ouvrage est divisé en deux segments isométriques parallèles à la pente, convergeant vers un troisième segment perpendiculaire courant sur 75 m selon une pente de 10,23 % jusqu’à rejoindre le monastère (longueur totale de l’ouvrage, 410 m). Sa largeur atteint 4,70 m hors-œuvre, pour 2,80 m de canal d’écoulement. À hauteur du monastère, les ruissellements sont alors canalisés par le conduit perpendiculaire à la pente, et tirant droit sur l’abbaye. D’après cette orientation, on peut aisément restituer à son débouché la fontaine dont il est fait mention dans le texte de 1654.
4. Levé des vestiges hydrauliques du coteau méridional dominant l’abbaye de Mègemont.
P. Boudon et E. Bouvard.
13Une fois l’eau arrivée au seuil du monastère, elle peut continuer sa course dans les bâtiments par gravité, dans des canalisations maçonnées enfouies dans la terrasse artificielle servant de socle aux bâtiments. Ce schéma est attesté à la célèbre abbaye d’Obazine (Barrière, 1996). Certains conduits ont été reconnus à la faveur de sondages archéologiques [ill. 5]. Leur appartenance à la période médiévale ne fait aucun doute : l’un traverse la nef de l’église, datée du premier tiers du xiiie siècle (Fravalo, 2003), pour déboucher sur le cloître au travers du mur gouttereau nord, au niveau de ses fondations ; il drainait très certainement les ruissellements des versants et/ou collectait l’eau déversée par la fontaine. L’autre lui est perpendiculaire, donc parallèle au mur gouttereau nord, et semble collecter l’eau amenée par la canalisation précédente pour la distribuer à travers les bâtiments ; ils mesurent tous deux 0,80 m de large. Là encore, il s’agit d’un ouvrage originel, sur lequel s’appuie l’un des contreforts du mur de l’abbatiale. Ce dispositif a été observé au revers de la troisième travée, mais on peut imaginer qu’il se répète sur les trois autres, mettant hors d’eau l’église, tout en apportant un volume d’eau conséquent au monastère. Cette eau sera rejetée en direction du ruisseau coulant en contrebas de l’abbaye par un réseau souterrain débouchant dans le mur de terrasse cernant l’extrémité septentrionale du monastère. Ce système souterrain devait vraisemblablement alimenter une fontaine ou un lavabo dans le cloître, selon l’usage, mais aussi les cuisines situées dans l’aile nord. Le remaniement du site aux époques modernes et contemporaines ne permet pas de préciser davantage ce cheminement.
5. Abbaye de Mègemont : conduits maçonnés médiévaux drainants les eaux de ruissellement sous les bâtiments abbatiaux.
Levé : E. Bouvard ; DAO : B. Passemard.
14Le système qui vient d’être décrit tient autant à la volonté de recueillir les sources à fin de consommation, qu’à une nécessité de se prémunir de ruissellements trop violents pouvant entraîner l’instabilité des terres jusqu’à les rendre inexploitables. Il est particulièrement adapté à l’hydrologie de moyenne montagne, mais aussi à son climat : la fonte des neiges peut ainsi être maîtrisée et mise à profit, car l’eau générée est, elle aussi, drainée au « chemin-canal » situé en rupture de pente.
15Les ruissellements dépendent des variations hydrographiques saisonnières. C’est pourquoi il faut exploiter d’autres points d’approvisionnement complémentaires. Les résurgences sont ainsi aménagées et sûrement entretenues systématiquement. On en connaît un exemple à Mègemont dont le captage se trouve sur le coteau sud. Son déversoir est orienté de façon à rejoindre le chemin-canal qui collecte déjà tous les ruissellements de pente. À Bellecombe, une seule source (associée aux ruissellements de versant) semble suffire à l’alimentation du monastère. Elle est captée au sud-ouest des bâtiments et débouche sur une dépression aménagée en plan d’eau formant réservoir (bassin de rétention). Son trop-plein alimente un dalot puis un canal maçonné à ciel ouvert courant jusqu’à l’abbatiale [ill. 7]. L’eau passe ensuite dans un conduit voûté en œuvre traversant la nef, et débouchant sans doute dans le carré claustral. Enfin, le recours au puits au sein même des bâtiments communautaires, en plus d’autres dispositifs d’adduction, est attesté à Feniers, abbaye de hauteur, la seule du corpus n’occupant pas un fond de vallon.
6. Pente des canaux d’alimentation des monastères comparées à celles des cours d’eau arrosant les sites.
Les altitudes sont exprimées en m NGF.
Levés topographiques : P. Boudon, E. Bouvard.
7. Levé topographique des vestiges bâtis et hydrauliques de l’abbaye de Bellecombe.
Levé topographique : P. Boudon, E. Bouvard.
16Le modèle de captage le plus couramment rencontré dans l’historiographie cistercienne consiste dans le détournement d’un bief ou de tout autre type de canal (dalot, par exemple) depuis le cours d’eau arrosant le monastère, en amont de celui-ci. La difficulté réside dans la gestion de la pente et de la distance séparant le point de captage au monastère. Si l’altitude des bâtiments conventuels avoisine celle du niveau d’étiage du cours d’eau à hauteur de ceux-ci, il faut alors chercher loin en amont une dérivation afin de ménager une pente suffisante à l’écoulement des eaux dans le monastère. Ce système est attesté et étudié pour trois abbayes de notre corpus : les abbayes féminines de Mègemont, Clavas et La Séauve-Bénite. Toutes trois bénéficient d’une canalisation alimentée par un barrage situé à l’amont du site [ill. 6].
17À Mègemont, jusqu’à présent, c’est le ruisseau de Chassagne qui avait retenu toute l’attention des historiographes. Or, un autre cours d’eau, le ruisseau de Gorgue, vient confluer avec lui à quelque 540 m en amont de l’abbaye. On ne peut considérer ce phénomène comme anecdotique dans la construction du site cistercien où toutes les ressources semblent mises à profit dans un seul système hydraulique. C’est en suivant cette piste que de nouvelles données sont apparues. Un barrage est installé sur le ruisseau de Gorgue juste avant la confluence. Une dépression longiligne débute depuis cet ouvrage, parallèlement au cours d’eau, au pied du versant sud. Nous proposons de l’identifier à un ancien bief. Il est confiné au nord, soit du côté du ruisseau, par un mur de soutènement en pierres sèches, et sa limite sud est encore matérialisée par quelques blocs de pierre et une rangée d’arbres. À 100 m à l’est du point de captage, cette dérivation débouche sur un éperon anthropique. Ce monticule de 6,75 m de hauteur s’interrompt brusquement à 175 m du barrage, à 876,67 m NGF. Néanmoins, Après un manque de 5,4 m (petite gorge entre l’éperon et le coteau méridional du vallon), quelques dalles de basalte alignées, ainsi qu’une levée de terre, prolongent le parcours initial du bief jusqu’à la hauteur du monastère, selon une pente de 3,8 %. La levée en question occupe un pré oblong et débouche sur le « chemin-canal » menant les eaux de ruissellement à la fontaine de l’abbaye. Cette succession d’aménagements autorise la restitution d’un probable aqueduc maçonné permettant de franchir une partie du vallon à son débouché ; le hiatus existant actuellement à son extrémité pourrait peut-être s’expliquer par un effondrement faute d’entretien. Aucune occurrence textuelle ne mentionne cet ouvrage. En revanche, la levée de terre occupant la longue parcelle située au sud-ouest du monastère pourrait s’apparenter au canal décrit dans le texte de 1654 qui mentionne une canalisation en bois traversant un « pré long ». L’alimentation en eau du monastère de Mègemont a été largement pourvue par cette dérivation longue de 510 m, séparée des bâtiments par près de 19,35 m de dénivelé.
18Le système hydraulique du site de Clavas (Haute-Loire) tient aussi à la réalisation d’un barrage en amont du monastère, sur le torrent de La Clavarine, afin d’en maîtriser le débit et d’apporter suffisamment de courant à un canal capté plus bas, en rive gauche, à 1103,08 m NGF. Ce dernier permet d’actionner un à trois moulins jouxtant immédiatement les bâtiments conventuels. En rive droite, une conduite tantôt à ciel ouvert, tantôt couverte, court en contrebas d’un chemin desservant le monastère et le hameau du xixe siècle qui s’y est agrégé. Elle débouche en contre-haut du monastère, à 1098,33 m NGF. Les ruissellements du coteau dominant, à l’instar du site de Mègemont, complétaient ce dispositif « en tenaille » : le monastère était entouré d’un canal de dérivation sur les deux versants du vallon, l’un pour les apports quotidiens en eau courante, l’autre, sur la rive opposée aux bâtiments conventuels, pour des machines hydrauliques [ill. 8].
8. Levé topographique des aménagements hydrauliques de l’abbaye de Clavas (Haute-Loire).
Levé topographique : P. Boudon, E. Bouvard.
19À la Séauve-Bénite (Haute-Loire), à 730 m à l’amont de l’ensemble conventuel, un ouvrage barre le cours de La Semène. Il est composite. Sa portion méridionale est étroite et forme une courbe du sud-ouest au nord-est. Elle n’est pas très élevée (1,50 m au maximum), mais elle est doublée immédiatement en aval par un glacis de gros blocs de pierre. Un déversoir est ménagé en son centre. Puis, un peu plus vers le milieu du lit, une petite chute coule entre cette digue et une maçonnerie très épaisse qui forme un L, la hampe dirigée vers l’amont, parallèle au courant ; elle devait rejoindre un tronçon de mur perpendiculaire à la rive droite, formant une chicane, dont il ne reste actuellement que quelques assises [ill. 7 a et 7 b]. Cette construction avait pour but de contrôler le débit de la rivière tout en contraignant son cours vers le sud afin d’alimenter un bief destiné à l’abbaye. Le glacis, situé en contrebas du point de captage du bief, permettait au trop-plein d’eau de ce dernier de se déverser dans le lit du cours d’eau [ill. 9].
9. Levé topographique des aménagements hydrauliques de l’abbaye de la Séauve-Bénite (Haute-Loire).
Levé topographique : P. Boudon, E. Bouvard.
20Quatre types d’implantation ont été établis par Karine Berthier et Joséphine Rouillard, dans le cadre d’un PCR de l’équipe d’Histoire des Mines et de la Métallurgie de Paris I (Berthier, Rouillard, 1999) pour les établissements cisterciens bourguignons et franc-comtois : 1. abbaye sur terrasses ; 2. abbaye de fond de vallée ; 3. abbayes alimentées par des sources ; 4. cas hybrides (alimentation mixte).
21Or, nous constatons que les trois premières catégories sont peu adaptées aux cas rencontrés sur le territoire auvergnat dont les systèmes d’alimentation sont hybrides, intimement liés à la valorisation et à la protection des versants dominants. Ces derniers se situent donc au centre des problématiques d’installation humaine en contexte de moyenne montagne (Pressouyre, 1995). La position relative des lieux de vie par rapport au cours d’eau apparaît secondaire au regard des contraintes d’érosion, de colluvionnement et de ruissellement des pentes.
22Cette situation n’exclut bien sûr pas une intense anthropisation des cours d’eau par les communautés monastiques (tant pour des activités économiques que pour l’alimentation en eau du monastère), y compris quand ils se situent à un point très bas par rapport aux bâtiments. La longueur des biefs dérivés, dépendante de la distance du point de captage au point d’arrivée, ainsi que les contraintes techniques inhérentes à un relief accidenté, n’est pas un frein, en témoignent l’ampleur des dispositifs rencontrés à l’abbaye de Mègemont. Par conséquent, nous pensons que l’alimentation unique par des sources (comme à Bellecombe, par exemple) ne dépend pas de la position initiale du monastère par rapport au cours d’eau, mais bien de la propension de ces sources à les alimenter en suffisance toute l’année.
23Subsiste la délicate question de la datation de ces aménagements. Leur mode de construction appartient à un vocabulaire vernaculaire dont les matériaux et les formes mises en œuvre valent pour toutes les époques (pierres sèches essentiellement). Les prospections menées alentours des domaines cisterciens de notre corpus ont mis en évidence de nombreux systèmes d’adduction d’eau semblables, hors contexte monastique, dont l’existence est attestée aux xviie et xixe siècles, au regard de la cartographie moderne et des dates inscrites sur les linteaux des bâtiments qu’ils desservent. Cependant, si l’ancienneté des vestiges matériels de ces systèmes peut être contestée, on ne peut guère remettre en cause la permanence des reliefs et des ressources hydrauliques impliqués : ainsi, il paraît légitime de faire remonter le tracé des aménagements hydrauliques en question au Moyen Âge, comme éléments intrinsèques à l’implantation monastique. Ces travaux d’ampleur remarquable participent de longue date à la valorisation du terroir. Un inventaire systématique s’intègrerait dans une recherche plus large sur l’anthropisation des cours d’eau en contexte de moyenne montagne. La mise en œuvre de sondages archéologiques et d’études archivistiques de grande ampleur (recherches sur les droits d’eau, sur les contrats d’abénévis…) au travers des chartriers, des fonds des eaux et forêts, des fonds notariaux d’Ancien Régime (entre autres) permettraient peut-être de proposer une ébauche chronologique tout en précisant les modalités d’exploitation et d’entretien de tels systèmes à l’échelle de la paroisse, de la seigneurie, etc.