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Dossier

Un site d’exploitation saunière depuis la Protohistoire dans les Pyrénées. Le collège des Trois-Vallées et la Fontaine Salée à Salies-du-Salat

A Pyrenean salt-exploitation site occupied since protohistory. The Collège des Trois Vallées site and the Fontaine Salée at Salies-du-Salat
Un sitio de explotación salinera desde la Protohistoria en los Pirineos. El Collège de Trois vallées y la Fontaine Salée en Salies-du-Salat
Jean-François Chopin
p. 6-13

Résumés

La fouille du Collège des Trois Vallées permet d’aborder l’histoire de la Fontaine Salée de Salies-du-Salat dont l’exploitation a été dévolue tour à tour à la production du sel et au thermalisme. La source salée a fixé l’occupation humaine dès le début de la Protohistoire. Cette occupation est principalement caractérisée par la présence d’un vaste dépôt de récipients céramiques brisés, d’une structure de combustion et de fosses étanchéifiées à l’aide d’argile crue. Le sel a été fabriqué selon une technique de production ignifère qui a duré jusqu’au premier âge du fer, voire jusqu’à la romanisation. Le Haut-Empire marque en effet un arrêt de la production salicole, au profit d’une exploitation à vocation thermale, particulièrement prisée par les Romains. La fabrication du sel semble reprendre au haut Moyen Âge et se poursuivre jusqu’au XIIe siècle. Des structures de chauffe auxquelles sont associées des coulées de métal plombifère tendent à accréditer l’hypothèse d’une évaporation de la saumure à l’aide de poêles, comme c’était alors l’usage en milieu continental. Les textes attestent de la production du sel à l’emplacement de la Fontaine Salée jusque dans le courant de l’époque moderne. Mais, faute de rentabilité, la production tombe alors progressivement en désuétude. Au début du XIXe siècle, la fontaine est toujours exploitée mais uniquement dans le cadre d’activités thermales. Désaffecté depuis la fin du XXe siècle, le site fait actuellement l’objet d’un projet de réaménagement. Les terrains salifères pyrénéens permettent l'exploitation d'une matière première qui, outre la production salicole et le thermalisme, a servi également aux activités pastorales (prairies salées), certainement dès la Protohistoire. Ces implantations humaines sont en fait inhérentes à l’attrait instinctif qu’ont les mammifères vis-à-vis des terres salées. Ce déterminisme avait été sans aucun doute déjà observé par les chasseurs du Paléolithique.

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Texte intégral

  • 1 Technique utilisant le feu comme mode d’évaporation de la partie liquide d’une saumure.
  • 2 Les sondages réalisés par les Salins du Midi, vers la fin du XIXe siècle, ont révélé que la couche (...)
  • 3 Responsable d’opération : J.-F. Chopin, en 2000.

1« À l’exception de l’exploitation directe de dépôts salins, qui relève de techniques minières (sel gemme, lacs salés, sebkha), produire du sel consiste habituellement à l’extraire d’une substance salée, puis à le concentrer par divers moyens en nombre limité (…) » (Lemonnier, 1991). Sur le versant nord des Pyrénées, la fabrication du sel procède de l’exploitation de sources salées, selon une technique de production ignifère1. À Salies-du-Salat (Haute-Garonne), le sel n’apparaît pas en surface sous une forme solide, mais liquide. Les dépôts salifères (Trias supérieur) sont en effet profondément enfouis, jusqu’à plusieurs centaines de mètres de profondeur2 (Bureau de Recherches Géologiques et Minières, 1970). Ces dépôts évaporitiques n’ont pu ensuite gagner la surface de la terre qu’à la faveur du chevauchement frontal nord-pyrénéen. Ils ont été infiltrés par les eaux pluviales qui se chargent en sel avant de sourdre au niveau du sol actuel. Le site de la Fontaine Salée à Salies-du-Salat est jouxté par le collège des Trois-Vallées qui a fait l’objet d’une fouille archéologique3 [ill.1 et 2].

1. Plan de situation du site.

1. Plan de situation du site.

La Fontaine Salée est une source qui, depuis quatre mille ans, dévolue tour à tour à la production du sel et au thermalisme.

DAO : Jean-François Chopin, Inrap.

2. Coupe stratigraphique du site.

2. Coupe stratigraphique du site.

La stratification du site du collège des Trois-Vallées s’élève sur environ 2 m de hauteur avec des niveaux protohistoriques, antiques et médiévaux.

DAO : Inrap.

La question de la propriété et du contrôle de la Fontaine Salée

2Le bourg de Salies-du-Salat est dominé par un site de hauteur protohistorique (Boisseau, 1994 ; Jolibert, 2006), implanté sur un pointement ophitique, à l’emplacement du site castral. La relation entre la présence d’une source salée et celle d’un site de hauteur a été mise en évidence par O. Weller (Cnrs), pour les périodes néolithique et protohistorique, aussi bien en Franche-Comté qu’en Petite Pologne ou en Moldavie roumaine (Weller, 1996 et 2002). La question du contrôle des ressources salifères est primordiale pour les premières économies agropastorales, largement dépendantes du sel. En effet, la néolithisation se caractérise avant tout par l’aptitude à conserver la production alimentaire grâce au salage des produits, notamment ceux issus de l’élevage. On peut aussi extrapoler cette mise en relation, entre les sites de hauteur a priori fortifiés, d’une part, et les sources salées, d’autre part, vers les périodes historiques. Salies-du-Salat est le siège de la plus grande châtellenie du comté de Comminges et la terminologie de son château le « Castel de Salinas » (Portet, 1983), est suffisamment éloquente, pour apprécier toute l’importance qu’y revêt l’économie salifère.

3Plus globalement, Salies-du-Salat est situé sur l’un des gisements salifères les plus septentrionaux des Pyrénées, le plus proche de la vallée de la Garonne. Il est vraisemblable que la proximité des ressources salifères avec les voies de communication, notamment la confluence de la Garonne et du Salat, ait favorisé l’implantation humaine à Salies-du-Salat. Le volume important des couches de rejets, observé au travers de la stratigraphie, induit une grande production de sel, qui répondrait à un mode de production dépassant le simple cadre économique local. Cette production pourrait être qualifiée de « proto-industrielle ».

  • 4 Étude réalisée par I. Rodet-Belarbi, Inrap.
  • 5 L’un des plus riches établissements religieux du comté de Comminges.
  • 6 Le site castral est le siège d’un atelier monétaire au XVe siècle.
  • 7 Archives départementales de la Haute Garonne (ADHG-31), cadastre de 1825, Salies-du-Salat.
  • 8 Padère signifiant poêle.

4La fouille du collège des Trois-Vallées a révélé par ailleurs un grand nombre d’ossements tout à fait remarquables, appartenant à des espèces sauvages, notamment des cerfs, des chevreuils, des sangliers et des ours. La présence de ces espèces, chassées, révèle implicitement le statut social élevé des occupants du site, au cours des périodes médiévales, ou du moins de ceux qui le contrôlaient4. L’exploitation de la source salée était sans aucun doute alors sous le contrôle du pouvoir aristocratique, qu’il soit religieux ou laïque. L’activité saunière constitue au Moyen Âge une source de revenus importante qui profite aux religieux, en l’occurrence ceux de la commanderie de Montsaunès5 et de l’abbaye de Bonnefont, et aux laïques, le comte de Comminges, puis le roi de France6 Le site ecclésial de Saint-Pierre semble, lui aussi, étroitement lié à la Fontaine Salée du fait de sa proximité. L’observation des plans cadastraux du xixe siècle7 semblerait même indiquer que la Fontaine Salée s’inscrivait antérieurement dans le ressort territorial de l’église Saint-Pierre. On peut d’ailleurs supposer qu’à la suite de l’établissement thermal antique, un édifice cultuel a été érigé dès l’Antiquité tardive, sur les ruines des thermes. Cependant, les textes médiévaux ne précisent pas le propriétaire de la source. Appartenait-elle aux clercs de Saint-Pierre ou aux habitants ? Peu de documents nous renseignent sur l’histoire médiévale de la Fontaine Salée (Portet, 1983). Au xiiie siècle, on constate néanmoins qu’une partie des habitants s’est émancipée, étant donné l’instauration d’une administration consulaire et
la présence d’une halle de marchands qui atteste de la vitalité économique du bourg. Pour autant il demeure difficile de savoir si la Fontaine appartient de plein droit aux habitants ou s’ils en ont uniquement la jouissance. C’est seulement au début de l’époque moderne que la documentation nous éclaire un peu plus sur cette question, à partir de la lecture d’un recueil de plaintes, daté de 1539 (évoquant la fin du xve siècle), où l’on découvre que « Les manants et les habitants ont depuis toujours une source située au fond d’un puits duquel tous les jours une partie des habitants extrait du sel ; ils en font le commerce et payent (du moins ceux qui possèdent une padère8) tous les ans vingt-neuf liards au Roy notre sire » (Jolibert, 2006). Il semblerait donc que les habitants soient propriétaires de la source, à partir du xvie siècle, comme c’est le cas par exemple à Salies-de-Béarn (Pyrénées-Atlantiques). Enfin, on note que les plans et les matrices cadastrales de Salies-du-Salat, en 1825, confirment également la propriété publique de la source salée.

La production protohistorique

  • 9 Malheureusement recoupée à l’occasion des sondages et implantée en limite d’emprise. Sa fouille par (...)

5La séquence protohistorique se présente sous forme d’un dépotoir [ill. 3] (Prilaux, 2000 ; Laffite, 2002). Les aménagements sont constitués, d’une part, par une structure de combustion9 à laquelle est associé un niveau de sol recouvert par un vaste épandage de charbons de bois et de tessons céramiques ; d’autre part ils comprennent plusieurs structures en creux [ill. 4-6]. Le dépotoir est formé d’innombrables tessons de céramique, de fragments de terre cuite, de charbons de bois et de matériaux rubéfiés, sous la forme de multiples couches de débris, correspondant à autant de phases d’activité salicole. L’étendue et l’épaisseur de chacune de ces couches (résultant du rejet de plusieurs centaines, voire de milliers de céramiques brisées) manifestent une production particulièrement importante.

3. Vue de la stratification du site (au niveau du sondage diagnostic).

3. Vue de la stratification du site (au niveau du sondage diagnostic).

Le site de production protohistorique s’étend de l'âge du Bronze ancien au premier âge du Fer, sur 1,30 m d’épaisseur, et se présente principalement sous la forme d’un imposant dépotoir conservé sur quelques dizaines de mètres cubes. Ce type de dépotoir est tout à fait caractéristique des sites protohistoriques de production du sel, de même que les diverses structures qui ont été mises au jour à sa base.

Cliché : Inrap.

4. Vue en plan de la cuve St 85 (niveau supérieur remplissage).

4. Vue en plan de la cuve St 85 (niveau supérieur remplissage).

Les aménagements du site protohistorique sont représentés notamment par des structures en creux dont les parois ont été enduites d'argile et les remplissages incluent divers tessons céramiques.

Cliché : Inrap.

5. Vue en perspective de la cuve St 90 (base du remplissage).

5. Vue en perspective de la cuve St 90 (base du remplissage).

Les aménagements du site protohistorique comprennent des structures en creux avec des matériaux rubéfiés à la base du dépotoir.

Cliché : Inrap.

6. Vue de la cuve St 95.

6. Vue de la cuve St 95.

Les fosses étanchéifiées telles qu'elles ont été mises au jour sur le site, dont la capacité varie de quelques litres à plusieurs dizaines de litres, intervenaient dans la concentration de la saumure et dans son stockage.

Cliché : Inrap.

  • 10 Étude réalisée par F. Pons, in Chopin et al, 2000.
  • 11 La production du sel est écoulée soit sous la forme de pains de sel (dont les contenants périssable (...)

6Malgré le nombre considérable des tessons en place, pratiquement aucun remontage n’a permis l’obtention d’un profil céramique complet. Ce paradoxe résulte de la casse volontaire de poteries avant leur rejet et leur accumulation par couches. Les récipients appartiennent, dans leur très grande majorité, à des formes céramiques fermées, à profil peu galbé et à fond plat10. La quasi-totalité des tessons provient de céramiques recuites : les couleurs violacées, les cupules thermiques et l’aspect vacuolaire attestent particulièrement bien l’ampleur des dégradations causées par la chaleur. Une part non négligeable de ces objets a bénéficié de décors par impression qui pourraient avoir un lien avec la commercialisation d’une partie des pots à sel11.

7Sur le plan de la chaîne opératoire, il est possible de proposer la restitution suivante : une saumure naturelle a été prélevée dans l’environnement de l’actuelle Fontaine Salée, soit directement à l’endroit de la source salée, soit à partir d’un puits de captage. Dans un deuxième temps, cette saumure a fait l’objet d’une concentration de sa teneur en chlorure de sodium, vraisemblablement par lessivage, dans des fosses étanchéifiées. À l’issue de cette opération, la saumure concentrée a été versée dans des récipients céramiques. Ceux-ci ont été disposés sur un fourneau, calés entre eux par des boudins d’argile, afin d’évaporer la partie liquide de la saumure. Les récipients ont été enfin brisés pour récupérer le sel cristallisé.

La réorganisation au début de notre ère

  • 12 Son remplissage sédimentaire, très plastique et de couleur noire, rappelle ceux présents sur certai (...)

8Si les occupations protohistoriques du site du collège des Trois-Vallées attestent indéniablement des activités saunières, les occupations historiques sont en revanche plus difficiles à saisir dans ce domaine [ill. 7]. Malheureusement le caractère partiel de la fouille des niveaux antiques nous prive irrémédiablement de connaître les raisons et la date de la réorganisation du site avec abandon d’un puits. Celui-ci était-il dévolu au traitement de la saumure, en particulier de sa concentration12, ou visait-il plus simplement à capter l’eau salée ? Sa chronologie n’a pu être formellement déterminée pour les mêmes raisons d’intervention précitées. Sa date de construction pourrait remonter à la Protohistoire.

7. Vue du puits St 23.

7. Vue du puits St 23.

La stratigraphie comprend une séquence datée de l’Antiquité, peu structurée, mais qui n’en demeure pas moins importante car elle révèle une réorganisation du site. En effet, ce niveau vient tronquer le dépôt céramique protohistorique dans sa moitié supérieure et marque l’abandon d’un puits qui était certainement lié à la production du sel.

Cliché : Inrap.

9Quoi qu’il en soit, l’abandon de la production du sel, au début du Haut Empire, conduit à l’hypothèse d’une reconversion du site, renforcée par quelques observations archéologiques et par des témoignages oraux. Il est vraisemblable qu’un vaste établissement thermal gallo-romain, exploitant la source salée, ait été aménagé à la suite du site de production protohistorique, à l’emplacement de l’actuel collège (Sacaze, 1892).

Des activités saunières au cours des périodes médiévales ?

  • 13 Étude réalisée par J.-L. Boudartchouk in Chopin et al, 2000.
  • 14 Le sel se faisait dans des « padères de plomb » ou poêles en plomb (Tucoo-Chala, 1982).

10Les dernières occupations du site concernent le haut Moyen Âge et le début du Moyen Âge. Si l’une de ces séquences témoigne incontestablement d’activités de forge13, il semble aussi que des activités saunières ont vraisemblablement eu lieu au cours de ces mêmes périodes. Des constructions sur poteaux et sur solins ont été édifiées autour des vestiges d’un four ou fourneau qui pourrait avoir été utilisé pour l’évaporation de la saumure. Cette hypothèse repose à la fois sur l’observation des matériaux en ophite, intensément rubéfiés malgré leur excellente qualité réfractaire, sur la proximité de la source salée et surtout sur la découverte d’une coulée de métal plombifère. En effet, celle-ci résulte de la fusion lente et continue d’un objet métallique, comme une sorte de goutte-à-goutte. Or, l’évaporation de la saumure se pratiquait au cours des périodes historiques dans de grandes « poêles en plomb ». Le haut Moyen Âge constitue d’ailleurs une période transitoire durant laquelle s’est opérée « (…) le passage aux deux méthodes de production du sel qui se sont maintenues jusqu’à aujourd’hui : d’une part l’emploi de chaudrons métalliques à proximité des sources salées continentales à haute teneur en sel (…), d’autre part le marais salant médiéval » (Hocquet, 1994). À Salies-de-Béarn (Pyrénées-Atlantiques), pour prendre l’exemple le plus proche géographiquement, ce type de récipient a été utilisé depuis le Moyen Âge14 jusqu’à l’époque contemporaine. Il faut préciser que l’usage de ces poêles métalliques restait délicat, étant donné le point de fusion relativement bas de l’alliage plombifère et donc le risque de voir fondre le fond des poêles. D’autres coulées de métal plombifère, similaires à celle précédemment évoquée, ont été mises au jour dans les niveaux d’occupation suivants, datés du viiie au xiie siècle, dans des contextes caractérisés par la présence de structures de combustion. Ces dernières n’ayant pas livré d’autres éléments métalliques (objets ou rebuts d’activité métallurgique tels que des scories ou des battitures), l’hypothèse d’activités saunières a été une nouvelle fois privilégiée. La grande proximité de la Fontaine Salée et la documentation attestant de pratiques saunières dans ce secteur, notamment au cours du xiie siècle, nous y ont incités. Cependant, et afin de ne pas délibérément écarter l’hypothèse d’activités de forge, ou d’autres plus fortuites, on peut penser aussi qu’il a pu y avoir concomitance d’activités de forge et de saunerie. Ces activités métallurgiques et saunières auraient été entreprises de manière simultanée dans un souci d’économie de la matière première. Et, à cet égard, il faut noter qu’à partir du xvie siècle il y a pénurie de bois pour produire le sel à Salies (Jolibert, 2006). On évoquera enfin Montaigne, à l’occasion de son passage à Halle, qui tient bon de préciser que « (…) Pour le service de ce sel je vis là plus de bois ensamble que je n’en vis jamais ailleurs car sous plusieurs grandes poiles de lames de fer, grandes de trente bons pas en rond, ils font bouillir cet’eau salée, qui vient là de plus de deus grandes lieues, de l’une des montaignes voisines, de quoy se faict leur sel (…) » (Montaigne, 1774).

De la production du sel au thermalisme

  • 15 ADHG-31, cadastre de 1825.
  • 16 À la même époque, une usine à sel est construite. Son exploitation a été abandonnée dans la seconde (...)

11Au-delà du xiiie siècle, la stratigraphie de la fouille du collège n’offre plus d’occupation significative. Il est possible que la production du sel se localise désormais à l’emplacement même de l’actuelle Fontaine Salée, c’est-à-dire dans la parcelle contiguë à l’emprise de la fouille. Au début de l’époque moderne, en 1539, le recueil de plaintes évoqué précédemment nous livre des informations relatives à l’exploitation salifère. Celle-ci devient de plus en plus difficile à rentabiliser à partir de la fin du xve siècle, date du rattachement du comté de Comminges au royaume de France. La pénurie de bois, combustible nécessaire à la production du sel ignifère, la pression fiscale, les restrictions commerciales et la concurrence extérieure affectent alors durement la production locale qui tombe progressivement en désuétude. Et, bien que la carte de Cassini fasse encore mention d’un « Puy sallé » implanté à l’ouest du château de Salies, dans la seconde moitié du xviiie siècle, la production du sel a semble-t-il déjà périclité. Le site n’est même pas évoqué dans l’inventaire des salines pyrénéennes dressé par le baron de Dietrich (Dietrich, 1786). Pourtant, au début du xixe siècle15, le site est encore figuré par une petite construction mentionnée « Salie ». En fait, la reconversion de la source salée est déjà engagée depuis l’Empire, dans le cadre du thermalisme. En 1809, la municipalité délibère au sujet des vertus thérapeutiques de l’eau de la Fontaine Salée ainsi que sur un projet d’installation de baignoires (Jolibert, 2006). Entre 1880 et 1885, l’État autorise l’exploitation de la source dans un but thérapeutique et un petit établissement thermal est édifié pour accueillir les curistes16. Cette exploitation salifère à but thérapeutique est alors en plein essor. À la fin du xixe siècle, un centre de rééducation fonctionnelle est aménagé à l’emplacement de l’actuel Hôpital de la Fontaine Salée et, en 1927, des thermes monumentaux sont construits en centre-ville.

  • 17 Projet de construction d’une crèche pour enfants.

12Aujourd’hui, un projet d’aménagement visant à la réhabilitation du site de la Fontaine Salée est toujours en cours17, à l’emplacement même de la source salée. La perspective de découvrir d’autres vestiges archéologiques en relation avec l’exploitation de cette source est donc forte.

Perspectives

13Si l’on peut s’attendre à la découverte d’autres sites de production du sel dans les Pyrénées, il faut également envisager celle de sites salifères dont l’exploitation du sel n’était pas un objectif. Les prairies salées peuvent aussi servir de zones d’exploitation salifère à vocation pastorale. Le chlorure de sodium est en effet nécessaire au bon fonctionnement physiologique des mammifères. Que ce soit en milieu littoral (baie du Mont Saint-Michel ; Brouage en Charente-Maritime ; Camargue, etc.) ou en milieu continental (plateau du Bénou dans les Pyrénées-Atlantiques ; Limagne dans le Puy-de-Dôme ; vallée de la Seille en Moselle, etc.), ces prairies salées sont exploitées depuis parfois fort longtemps. On peut évoquer ici le cas du plateau du Bénou (Chopin, à paraître), pâturages emblématiques de la vallée d’Ossau (Pyrénées-Atlantiques). Ils correspondent à une zone d’implantation ancienne remontant au Néolithique et à la Protohistoire. Le pastoralisme y est attesté par les textes depuis le Moyen Âge. Or, ce plateau est recouvert par des dépôts morainiques, relativement peu épais, qui laissent pointer des terrains triasiques salifères sous-jacents. Les analyses d’eau, réalisées à partir de certaines sources du plateau du Bénou, ont révélé que certaines d’entre elles possèdent une teneur en chlorure de sodium comprise entre 0,5 et 2 g par litre d’eau, en moyenne. Cette quantité de sel répond opportunément aux besoins en sel du bétail. Il est donc probable que l’homme se soit adapté de manière empirique et pragmatique à ce type de milieu salifère, en développant ici des pratiques d’élevage, dès le Néolithique. La qualité de la production animale est relative à celle de son alimentation. Il se trouve que les vertus du sel sont connues pour améliorer la santé et la production de lait du bétail, au moins depuis l’Antiquité (Littré s.v. « Pline l’Ancien », 1850 ; Daubenton, 1810).

  • 18 À cet égard, on note aujourd'hui l’emploi de blocs de sel, par certains chasseurs, pour appâter leu (...)
  • 19 Autour de Salies-du-Salat, il faut mentionner en particulier les grottes préhistoriques de Marsoula (...)

14Enfin, on peut aller encore plus loin en considérant que ces zones salifères ont pu être attractives, dès le Paléolithique (Chopin, 2007). En effet, les mammifères sont instinctivement attirés par le sel (sources, prairies salées). Les troupeaux d’herbivores ont donc sans aucun doute fréquenté les terrains triasiques pyrénéens, de manière épisodique. Dès lors, rien n’empêche d’envisager que ces mêmes terrains aient été occupés périodiquement par les chasseurs du Paléolithique18. La présence d’affleurements salifères, relativement proches des grottes préhistoriques pyrénéennes19 permettrait même d’envisager une relation de cause à effet, de type sel-gibier-chasse. Cependant, il faut bien se garder d’affirmer que ces mêmes affleurements ont été l’unique élément fixateur de ces occupations. Dans le secteur de Salies-du-Salat, on peut observer aussi la présence de voies de passage naturelles, de réseaux karstiques ou de gîtes à silex comme autant de facteurs, traditionnellement admis, déterminants l’implantation humaine préhistorique. C’est au sein de ce faisceau d’éléments que le Trias salifère a pu contribuer à la fixation d’occupations paléolithiques dans ce secteur des Pyrénées.

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Bibliographie

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Notes

1 Technique utilisant le feu comme mode d’évaporation de la partie liquide d’une saumure.

2 Les sondages réalisés par les Salins du Midi, vers la fin du XIXe siècle, ont révélé que la couche salifère se situait aux alentours de 200 m de profondeur.

3 Responsable d’opération : J.-F. Chopin, en 2000.

4 Étude réalisée par I. Rodet-Belarbi, Inrap.

5 L’un des plus riches établissements religieux du comté de Comminges.

6 Le site castral est le siège d’un atelier monétaire au XVe siècle.

7 Archives départementales de la Haute Garonne (ADHG-31), cadastre de 1825, Salies-du-Salat.

8 Padère signifiant poêle.

9 Malheureusement recoupée à l’occasion des sondages et implantée en limite d’emprise. Sa fouille partielle a néanmoins livré de nombreux calages (de récipients) en argile cuite.

10 Étude réalisée par F. Pons, in Chopin et al, 2000.

11 La production du sel est écoulée soit sous la forme de pains de sel (dont les contenants périssables n’auraient généralement pas laissé de trace), soit au moyen des récipients dans lesquels elle a été élaborée.

12 Son remplissage sédimentaire, très plastique et de couleur noire, rappelle ceux présents sur certains sites sauniers littoraux (Edeine, 1970).

13 Étude réalisée par J.-L. Boudartchouk in Chopin et al, 2000.

14 Le sel se faisait dans des « padères de plomb » ou poêles en plomb (Tucoo-Chala, 1982).

15 ADHG-31, cadastre de 1825.

16 À la même époque, une usine à sel est construite. Son exploitation a été abandonnée dans la seconde moitié du XXe siècle, faute de rentabilité, par la Société des Salins du Midi. Cette dernière s’est également désengagée, depuis 2009, de la concession de Salies qui devrait dorénavant revenir aux collectivités.

17 Projet de construction d’une crèche pour enfants.

18 À cet égard, on note aujourd'hui l’emploi de blocs de sel, par certains chasseurs, pour appâter leurs proies.

19 Autour de Salies-du-Salat, il faut mentionner en particulier les grottes préhistoriques de Marsoulas et de Cassagne (Tarté), distantes de 2 km.

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Table des illustrations

Titre 1. Plan de situation du site.
Légende La Fontaine Salée est une source qui, depuis quatre mille ans, dévolue tour à tour à la production du sel et au thermalisme.
Crédits DAO : Jean-François Chopin, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/18424/img-1.png
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Titre 2. Coupe stratigraphique du site.
Légende La stratification du site du collège des Trois-Vallées s’élève sur environ 2 m de hauteur avec des niveaux protohistoriques, antiques et médiévaux.
Crédits DAO : Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/18424/img-2.png
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Titre 3. Vue de la stratification du site (au niveau du sondage diagnostic).
Légende Le site de production protohistorique s’étend de l'âge du Bronze ancien au premier âge du Fer, sur 1,30 m d’épaisseur, et se présente principalement sous la forme d’un imposant dépotoir conservé sur quelques dizaines de mètres cubes. Ce type de dépotoir est tout à fait caractéristique des sites protohistoriques de production du sel, de même que les diverses structures qui ont été mises au jour à sa base.
Crédits Cliché : Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/18424/img-3.jpg
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Titre 4. Vue en plan de la cuve St 85 (niveau supérieur remplissage).
Légende Les aménagements du site protohistorique sont représentés notamment par des structures en creux dont les parois ont été enduites d'argile et les remplissages incluent divers tessons céramiques.
Crédits Cliché : Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/18424/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 1,0M
Titre 5. Vue en perspective de la cuve St 90 (base du remplissage).
Légende Les aménagements du site protohistorique comprennent des structures en creux avec des matériaux rubéfiés à la base du dépotoir.
Crédits Cliché : Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/18424/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
Titre 6. Vue de la cuve St 95.
Légende Les fosses étanchéifiées telles qu'elles ont été mises au jour sur le site, dont la capacité varie de quelques litres à plusieurs dizaines de litres, intervenaient dans la concentration de la saumure et dans son stockage.
Crédits Cliché : Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/18424/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 828k
Titre 7. Vue du puits St 23.
Légende La stratigraphie comprend une séquence datée de l’Antiquité, peu structurée, mais qui n’en demeure pas moins importante car elle révèle une réorganisation du site. En effet, ce niveau vient tronquer le dépôt céramique protohistorique dans sa moitié supérieure et marque l’abandon d’un puits qui était certainement lié à la production du sel.
Crédits Cliché : Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/18424/img-7.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-François Chopin, « Un site d’exploitation saunière depuis la Protohistoire dans les Pyrénées. Le collège des Trois-Vallées et la Fontaine Salée à Salies-du-Salat »Archéopages, 31 | 2011, 6-13.

Référence électronique

Jean-François Chopin, « Un site d’exploitation saunière depuis la Protohistoire dans les Pyrénées. Le collège des Trois-Vallées et la Fontaine Salée à Salies-du-Salat »Archéopages [En ligne], 31 | 2011, mis en ligne le 19 août 2024, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/18424 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1271v

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Droits d’auteur

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