1Les nuraghi sont les monuments les plus emblématiques de l’âge du Bronze sarde. Ces édifices en blocs de basalte, de calcaire ou de granite, répartis sur toute l’île et au nombre de près de 7 000, sont des constructions turriformes en appareil de pierre sèche souvent massif, ne présentant pas de fourrage. Ce dernier aspect s’explique par une architecture complexe basée sur le report latéral des poussées par un système de voûtes simples (chambres) et d’ascendants hélicoïdaux (rampes), ces derniers jouant partiellement un rôle d’arcs-boutants. On distingue les protonuraghi (ou nuraghi à couloir), moins nombreux et vraisemblablement plus anciens, qui ignorent la voûte (remplacée par des linteaux allongés), des nuraghi classiques, où le faux encorbellement se base sur un équilibre des forces coactives, assise par assise, qui ne nécessite pas de coffrage en bois lors de la construction (Laner 2001). Le nuraghe typique, monotour1, constitue ainsi un volume tronconique avec chambre de plain-pied à couvrement voûté accessible depuis un couloir d’entrée [ill. 1 et 2]. De ce couloir part une rampe hélicoïdale à plafonnement voûté dont les marches coïncident souvent avec les linteaux d’une niche de la chambre. Au premier étage, la révolution complète de la rampe fournit l’accès à une seconde chambre voûtée, plus petite que celle de la partie inférieure du monument, puis la rampe mène au toit-terrasse, agrandi latéralement par un mâchicoulis sur corbeaux obliques. Le maintien des voûtes est assuré par la maçonnerie interne massive de l’édifice, qui redistribue les contre-poussées vers les volumes pleins, par le principe de coaction des blocs et, en dernier lieu, par le fruit régulier du parement externe, qui répartit les forces dans le sol. Les rares ouvertures répercutent en miniature cette organisation générale, notamment par l’aménagement de triangles de décharge évitant aux linteaux de supporter le poids des assises sus-jacentes dans leur partie neutre.
1. La tour tronconique du nuraghe Orolo (Bortigali, NU) conservée sur 14 mètres de hauteur.
Comme toujours, les premières assises incluent les blocs les plus volumineux.
Benjamin Jagou/Inrap.
2. Vue axonométrique d’un nuraghe monotour à deux chambres superposées.
Cette vue illustre le tracé de la rampe, qui s’ouvre dans 90 % des cas dans la partie gauche du couloir d’entrée, avant de mener à la chambre supérieur grâce à une révolution complète ; l’accès au toit- terrasse ne devait nécessiter qu’une demi-révolution ou un peu plus. Dans ce système, toutes les voûtes jouent un rôle de décharge des contre- poussées sur trois dimensions.
F. Cigni.
2La question de la méthode de construction des nuraghi, qui pouvaient atteindre 25 mètres de hauteur (élévation qui en fait les édifices préhistoriques les plus hauts de la planète), est ouverte depuis le xixe siècle, de même que celle de leur fonction (probablement polyvalente), sur laquelle on ne reviendra pas ici. Plusieurs archéologues et architectes ont ainsi tenté de comprendre comment des blocs lourds de près d’une tonne pouvaient être élevés à une telle hauteur avec les moyens disponibles au IIe millénaire. Si le sujet de la construction des premières assises, qui intègrent les moellons les plus volumineux, ne pose pas de difficulté particulière, c’est en effet celui des parties supérieures qui est sujet aux interprétations les plus variées. Giovanni Lilliu envisage la construction d’un plan incliné latéral et droit, hypothèse largement critiquée après lui en raison du volume mobilisé (terre, pierre et bois), qui dépasserait celui du nuraghe (Lilliu 1962). Selon Tonino Oppes, les ingénieurs nuragiques disposaient de grues à contrepoids équilibrées par une force collective (Oppes 1988)2. Cette possibilité se heurte toutefois aux limites verticales offertes par ce type de moyen de levée. Roberta Sanna reprend à son compte l’idée de rampe de G. Lilliu mais en imaginant un système de plan incliné tournant autour du parement du nuraghe, ce qui pose ici encore un problème de volume, car l’épaisseur de cet appui devait être au moins doublée à chaque révolution, et les fouilles ne livrent aucune trace d’un tel aménagement (Sanna 1986). Giacobbe Manca propose de résoudre ce problème en supposant la réalisation d’un échafaudage hélicoïdal externe en bois reposant sur des boulins (Manca 2013),ce qui a ensuite été contredit par Franco Laner, sur la base d’une estimation des masses engagées, qui auraient nécessité la mise en œuvre d’un (trop) important soutien de poteaux verticaux sous la rampe afin d’absorber le poids de cette dernière, des blocs et des ouvriers, sans compter que l’arrondi de la structure limite les longueurs de corde et donc les forces de traînée (Laner 2001). Ce même F. Laner décrit une méthode originale : les blocs auraient été montés jusqu’aux niveaux supérieurs non par l’extérieur, mais en utilisant la rampe en spirale interne (Laner 1995). Ce point de vue est assez convaincant pour les moellons de taille moyenne mais ne peut fonctionner pour les plus gros gabarits en raison de l’exiguïté du passage (Rassu 2021). Enfin, selon Massimo Rassu, l’ensemble des matériaux aurait été levé grâce à des plateformes externes, surélevées petit à petit par adjonction d’assises de pierre ou de bois sousle bloc, technique méditerranéenne vernaculaire pour les monuments de pierre sèche, mais extrêmement lente dans le cas des nuraghi, qui nécessite une masse considérable de blocs (Rassu 2021).Les délais nécessaires et la quantité de matériaux mobilisés, autant que l’instabilité de la structure porteuse, sont autant de limites à l’acceptation de cette hypothèse.
3La majorité de ces chercheurs s’accorde sur le fait qu’il a pu exister une utilisation conjointe de différentes techniques, adaptées au mieux à la hauteur, à la masse et à la forme de l’élément à lever, ainsi qu’à sa localisation dans le monument.
4Comme on vient de le voir, il existe plusieurs paradigmes quant à l’organisation du chantier de construction d’un nuraghe, faisant considérablement varier le nombre d’ouvriers, les quantités de matériaux et la durée totale de la construction. Chacun d’entre eux présente des limites techniques que l’archéologie du bâti permet de documenter.
5Dans cette contribution, on envisage une autre hypothèse, inspirée des techniques médiévales de construction : l’utilisation de treuils à tambour (ou « cages d’écureuil ») afin de transformer et démultiplier la force humaine en énergie mécanique en jouant sur le déplacement différentiel des éléments qui composent le système [ill. 3]. Le principe, très simple, s’explique par la conservation du travail, en l’absence de frottement, et permet en outre de déplacer une charge dans une direction différente de celle de l’application de la force grâce à l’aménagement d’un treuil de levage. Ces « cages », d’un diamètre compris entre 4 et 5 mètres, étaient actionnées par un ou deux hommes. La force musculaire des jambes de ces « œuvriers » (terme médiéval générique), plus résistante et puissante que celle des bras, leur permettait de soulever des charges de 500 à 1 000 kilogrammes en une seule montée grâce à l’accumulation des poussées autour du moyeu et à leur transfert sur le sommet d’une chèvre par l’intermédiaire d’une élingue de traction, l’ensemble formant un treuil (Hatot 1999, p. 70). Le bloc était posé sur une plateforme quadrangulaire en bois, rattachée à l’élingue par les quatre angles afin de limiter les balancements.
3. Modèle de treuil à tambour d’époque médiévale, activé par une personne.
Lorsque le tympan tourne, l’élingue s’enroule autour de l’extrémité du moyeu et soulève lentement le bloc grâce à la transformation de la force humaine en énergie mécanique, optimisée par l’absence de force de frottement. Si l’utilisation d’une poulie au sommet du treuil est documentée par les enluminures du Moyen Âge, elle n’est pas directement documentée pour l’âge du Bronze, mais l’utilisation de roues à gorge en bois est probable.
Wikipédia (https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier :Grue_medievale.jpg).
6Ces machines, bien connues pour le Moyen Âge, ne sont évidemment pas documentées pour l’âge du Bronze, époque qui ignore a priori jusqu’à la poulie métallique. Néanmoins, il paraît pertinent de s’interroger, à titre hypothétique, sur la possibilité de représentation iconographique de ce type d’engin à l’âge du Bronze en Sardaigne où, en effet, plusieurs productions « artistiques » pourraient figurer des treuils à tambour dans une perspective transversale.
7Parmi les nombreuses catégories de supports portant des manifestations artistiques en présence dans l’artisanat sarde du IIe millénaire, deux types d’objets méritent peut-être une relecture au regard de la proposition énoncée ici.
8En premier lieu, il faut citer les pintadere (ou pintaderas ; Sebis, Deriu 2012). Ces productions constituent de petits artefacts en terre cuite formant un disque (ou un rectangle) d’environ 10 centimètres de diamètre, muni d’un « manche » cylindrique plus étroit collé à la facwe dorsale. Sur sa face ventrale, la pintadera porte toujours un décor géométrique. Cette ornementation est le plus souvent organisée de façon radiale, avec des rayons (quatre, cinq ou soléiformes) et des crans [ill. 4], plus rarement au moyen de cercles concentriques également crantés d’impressions. Toutes montrent un motif circulaire ombilical. Elles sont généralement datées du Bronze final et du premier âge du Fer, périodes lors desquelles les nuraghi sont toujours occupés mais pour lesquelles les constructions ne sont plus attestées. Certaines pourraient toutefois être plus anciennes. Ces pièces sont généralement interprétées comme des tampons à pains ou à galettes.
4. Typologie des pintadere de l’âge du Bronze sarde.
A1 : circulaires à décor soléiforme ; A2 : circulaires à décor radial ; A3 : circulaires à décor concentrique. B : rectangulaires ; C : elliptique ( ?). L’hypothèse développée ici repose surtout sur les décors de type A2. L’origine des pièces est mentionnée dans l’article de référence sur la question (Sebis, Deriu 2012).
D’après Sebis, Deriu 2012 (fig. 1).
9L’autre catégorie est matérialisée par des blocs de parement de nuraghi sculptés portant sur leur face exposée des représentations tout à fait similaires, comme celles du nuraghe Nurdole d’Orani, qui demeurent toutefois très rares [ill. 5] (Fadda 1991). Ces éléments étaient disposés en file au sommet de la courtine reliant les tours de ce nuraghe tétralobé. Il faut ici souligner que ces motifs rotiformes sont souvent cerclés de registres en chevrons pouvant évoquer des alternances de torsion S et Z rappelant des cordages et associés à des figures rectangulaires rappelant des architectures.
5. Blocs de trachyte sculptés du nuraghe Nurdole (Orani, NU).
Tous portent des motifs rotiformes évoquant ceux des pintadere. Le bloc du haut porte, en association, des figurations de cordes.
Museo archeologico nazionale di Nuoro - Giorgio Asproni.
10Notre hypothèse repose sur l’identification de ces motifs, depuis toujours considérés comme géométriques abstraits, à des figurations de sections de « cages d’écureuil ». En effet, la structure architecturale de ces machines est caractérisée par la forme circulaire de leur tympan-tambour et par leur charpente cruciforme à deux pans, éléments présents sur toutes les pintadere radiales et les blocs gravés de parement. Le motif central rappelle en outre le moyeu de ces roues, prolongé d’ailleurs sur les pintadere par le manche cylindrique qui pourrait de fait en suggérer l’essieu. Notons à ce titre que l’usage de la roue à essieu est bien attesté à ces époques en Sardaigne pour le transport, comme sur les bronzetti de Santa Vittoria (Serri, CA) et de Lunghenia (Oschiri, CA) (Lilliu 2008), et donc, potentiellement, pour l’ingénierie grâce la mobilisation d’animaux de trait. Dès lors, les crans pourraient suggérer les mortaises d’insertion des traverses permettant aux ouvriers de mettre la roue en rotation afin de transformer leur énergie musculaire en puissance de traction. Il va de soi que cette proposition n’est présentée qu’à titre d’hypothèse, devant l’absence de solution idoine au problème posé par le levage des volumineux blocs constituant les architectures des parties supérieures des nuraghi. Elle présente en outre l’intérêt d’expliquer l’iconographie singulière de motifs présents uniquement sur deux types de supports toujours liés à l’habitat, voire directement au nuraghe, et par exemple absents de la riche ornementation céramique du premier âge du Fer nuragique.
11Durant l’époque principale de diffusion de ces représentations, le Bronze final et le premier âge du Fer, plus aucun nuraghe n’est élevé en Sardaigne, même si ce type d’édifice acquiert une position symbolique accrue au cœur de l’habitat. En effet, cette phase connaît un important phénomène de représentation du nuraghe dans l’art matériel, illustré par des modèles réduits en bronze, en pierre ou sur des fresques gravées, parfois stylisée par un procédé de verticalisation extrême, qui concourt à leur fournir un statut d’emblème ostentatoire probablement communautaire, au point quelques archéologues sardes les qualifient fréquemment de « symboles d’un symbole » (Campus, Leonelli dir. 2012 ; Perra 2017 ; 2021). En ce sens, le (léger) décalage chronologique entre les possibles figurations de machines de levage à tambour, également vectrices d’une symbologie liée aux savoir-faire architecturaux, n’apparaît pas comme une gageure. Plusieurs exemples de logographie plus ou moins récents illustrent ce principe, comme les emblèmes maçonniques ou communistes, ou la représentation de scies à main dans l’héraldique moderne des guildes d’industrie ligneuse.
12Quoi qu’il en soit, les groupes nuragiques disposaient des ressources et de la technicité nécessaires à l’élaboration de tels engins, qui n’ont laissé aucune trace archéologique mais dont, espérons-le, la mise en perspective proposée ici pourra apporter « une pierre à l’édifice » scientifique que constitue l’identification des modes de construction de l’âge du Bronze et participer au débat quant à la transformation de l’énergie musculaire humaine en force de travail architecturale et collective.