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Dossier

L’emploi précoce du charbon de terre comme énergie. Exemples de sites du second Moyen Âge dans les Hauts-de-France

The early use of coal as an energy source. Examples of sites from the Late Middle Ages in the Hauts-de-France region
El uso temprano del carbón como fuente de energía. Ejemplos de yacimientos del Bajo Medievo en la región de Altos de Francia
Benjamin Jagou
p. 12-17

Résumés

Les fouilles préventives réalisées ces dernières années dans le nord de la France ont mis en lumière l’utilisation médiévale du charbon de terre comme ressource énergétique. Il a pu être démontré que cette utilisation précoce est due à un manque de bois sur ce territoire. Cette région connaît à cette période une importante expansion économique et démographique. Cet accroissement provoque des déforestations massives afin de gagner de nouveaux espaces habitables ou agricoles. Cela a eu pour conséquence d’occasionner un défaut en ressources sylvaines, un contrôle strict des coupes par les autorités et une augmentation des prix. Ce phénomène oblige les gros consommateurs en bois à se tourner vers le charbon de terre comme combustible alternatif.

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Texte intégral

1Depuis 2008, les fouilles préventives menées dans le nord de la France ont mis en lumière une utilisation précoce du charbon de terre comme source d’énergie [ill. 1]. Cette pratique a en particulier été observée lors d’opérations au cours desquelles des restes de ce combustible ont été retrouvés associés à des vestiges de forge. Ces découvertes ont démontré que de tels usages apparaissent dès le iiie siècle. Néanmoins, c’est clairement durant le second Moyen Âge que son emploi se développe réellement. Une recherche spécifique autour de la consommation de cette ressource énergétique a été lancée au début des années 2010 (Jagou 2025). Elle a eu pour but de comprendre les raisons qui ont poussé ces sociétés à se tourner vers ce combustible et a également tenté d’identifier les réseaux d’approvisionnement, ainsi que les conséquences de son utilisation.

1. Reste de charbon de terre retrouvé lors du diagnostic de la rue Aupick à Gravelines (Nord).

1. Reste de charbon de terre retrouvé lors du diagnostic de la rue Aupick à Gravelines (Nord).

B. Jagou/Inrap.

Une utilisation liée à un manque de bois

2Le terme « charbon de terre » désigne toute une famille de roches contenant du carbone et dont l’homme se sert comme source énergétique. Il est plus communément appelé « houille », mais le terme est erroné pour parler de cette famille de minéraux. En effet, la houille est une sous-catégorie des charbons de terre et son exploitation lors des xixe et xxe siècles dans les bassins miniers français a conduit à la mauvaise utilisation de ce mot, dans le langage courant, pour nommer ce type de combustible. Le charbon de terre est issu de l’enfouissement et l’altération de restes végétaux dans des milieux anaérobies. En fonction du temps sous terre et des phases de transformation, ces végétaux passent du stade de tourbe à lignite, puis de houille à anthracite. Ces éléments disposent de taux de carbone et de valeurs calorifiques différents [ill. 2]. De ce fait, hormis pour la tourbe, sans l’apport d’analyse de composition, il est difficile de caractériser la catégorie du charbon de terre retrouvé en fouille.

2. Catégorisation du charbon de terre en fonction du temps d’enfouissement, du taux de carbone et de sa valeur calorifique.

2. Catégorisation du charbon de terre en fonction du temps d’enfouissement, du taux de carbone et de sa valeur calorifique.

B. Jagou/Inrap.

  • 1 Fouille réalisée en 1996 par le service archéologique de la ville de Gand (Evynck, Laleman 199).
  • 2 Fouille réalisée en 2005 par K. De Groote du Vlaams Instituut voor het Onroerend Erfgoed.

3La disponibilité des ressources en bois pour cette partie de l’Europe septentrionale a joué un rôle majeur dans la nécessité pour les populations, et plus particulièrement celle du comté de Flandre, d’utiliser le charbon de terre comme combustible. En effet, plusieurs éléments mettent très clairement en avant la diminution du couvert sylvestre tout au long du second Moyen Âge. Une période de déforestation dans ce territoire est attestée par les études paléoenvironnementales autour des xiie-xiiie siècles (Deforce 2017). Une première étude portant sur l’analyse de restes de bois et de charbons retrouvés lors de fouilles gantoises montre des changements importants dans les essences utilisées entre le xe et le xiie siècle à Gand (Belgique)1. Les échantillons récupérés dans les niveaux des xe et xie siècles sontdes charbons issus d’essences comme le bouleau (Betula), le hêtre (Fagus sylvatica) ou le frêne (Fraxinus excelsior), qui sont réputées pour produire des charbons de qualité et de bonne valeur calorifique. L’étude montre ensuite une diminution de leur utilisation et leur remplacement, au xiie siècle, par un emploi massif d’aulne (Alnus). Ce bois génère un charbon de qualité moindre et de valeur calorifique plus faible. Ce changement dans l’utilisation des essences est dû à la déforestation lourde que connaît la région de Gand à cette période. La surexploitation a pour conséquence le non-renouvellement des espèces exploitées et l’utilisation d’essences habituellement délaissées. Ce phénomène semble perdurer. En effet, ce processus de déboisement était encore en vigueur au cours du xive siècle. Une seconde étude anthracologiques sur des restes retrouvés lors de la fouille d’un puits à Audenarde (Belgique) atteste toujours l’emploi d’essences de qualité calorifique moindre, à l’instar de l’aulne2. Les conclusions de cette étude interprètent cela comme le signe d’un contrôle plus strict des espaces sylvestres par les autorités.

4Le déboisement des forêts flamandes est également signalé par la documentation écrite. Les études sur Nieppe (Nord) permettent par exemple d’avoir une idée très précise de son couvert sylvestre et de sa gestion durant les xive et xve siècles (Sommé 1986). Cette forêt, située dans la plaine de la Lys, avait, dès le début du xive siècle, une superficie à peu près semblable à l’espace occupé par la forêt actuelle. Elle a été en partie conservée du fait de son statut de réserve seigneuriale, mais malgré cela, elle a connu de nombreuses coupes très réglementées et gérées par un receveur nommé directement par le comte. Une révolution des coupes est réalisée entre 20 et 25 ans, ce qui montre une volonté concrète du pouvoir comtal de permettre un renouvellement des espèces et un désir de gestion de la forêt afin de contrôler de plus près un espace jugé économiquement très rentable. De même, la mise en place d’une tarification d’amende prouve l’ambition de la part du pouvoir d’endiguer les déforestations sauvages qui peuvent exister. Pour le Hainaut, le couvert forestier représente lui aussi une faible superficie tout au long du second Moyen Âge, mais les déboisements semblent plus tardifs. Une première réglementation forestière datant des dernières années du xive siècle et concernant les possessions forestières de l’abbaye de Marchiennes (Nord) témoigne d’une tentative de gestion similaire à celle observée pour Nieppe. La population de Douai (Nord) réalise régulièrement des coupes sauvages au sein de cette forêt. La mise en place de cette réglementation et de sa tarification d’amende a là aussi pour but de diminuer la destruction de ces zones sylvestres. Les différentes réglementations et systèmes de gestion de ces espaces flamands et hennuyers tout au long des xive et xve siècles montrent la volonté de la part des autorités d’assurer la fructification des revenus issus de la forêt sans que son exploitation nuise à l’entretien et à la survie de ces massifs forestiers. L’établissement précoce de ces modes de contrôle des forêts semble mettre en lumière un réel phénomène de déboisement pour ces territoires du Nord que les pouvoirs tentent d’endiguer en mettant en place des méthodes de gestion assez strictes et largement en avance par rapport aux autres régions.

5Ce manque de bois s’avère être une des conséquences du développement urbain que connaissent ces territoires. Le début du second Moyen Âge est marqué par un accroissement économique sous l’impulsion du commerce et de l’industrie textile. Cet essor industriel et commercial attire dans les centres urbains des populations nouvelles durant les xiie au xiiie siècle. Ces accroissements démographiques, associés à une forte production agricole, ont pour implication un besoin accru de superficies agropastorales et d’habitation. Une partie des villes absorbe le surplus démographique rural, avec pour conséquence une expansion des espaces occupés par ces agglomérations. La prospérité de l’industrie drapière et ses besoins en laine nécessitent également la création de nouveaux espaces. Pour y répondre, à la fin du xie siècle et au début du xiie siècle, les comtes de Flandre sont à l’initiative de travaux de poldérisation de la plaine maritime. Ces derniers ont permis la création de novae terrae, terres conquises sur les prés salés, désormais dévolues à l’agriculture et aux pâturages. Ces travaux ont fortement impacté le couvert forestier et à la fin du xiie siècle, les ressources en bois sont insuffisantes. Ces territoires se retrouvent dans l’obligation d’en importer depuis d’autres régions, comme l’Allemagne ou la Scandinavie.

  • 3 Diagnostic réalisé en 2017 sous la direction d’Alexy Duvaut-Robine (Inrap).

6D’autres solutions à l’échelle locale sont mises en place. La première alternative est l’utilisation de la tourbe. Cette dernière est très présente dans la région de la plaine maritime et semble avoir été exploitée dès le début du second Moyen Âge. Cependant, l’apport énergétique issu de sa chauffe n’est pas assez important pour certaines activités artisanales. Les métallurgistes et les chaufourniers principalement sont obligés de trouver une autre ressource. L’industrie drapière flamande s’inscrit, du xiie et xive siècles, dans un réseau d’échanges qui lui est indispensable à la fois pour se fournir en matières premières et pour exporter sa production. Ces échanges sont organisés au sein de hanses, villes flamandes et britanniques liées entre elles par des accords commerciaux. Ils concernent de nombreuses marchandises, parmi lesquelles le charbon de terre. Ce combustible anglais est mentionné dans les produits taxés par le tonlieu en 1163 dans le port de Gravelines (Nord) (Degryse 2005, p. 149). La découverte de fragments de charbon de terre lors du diagnostic de la rue Aupick à Gravelines dans des contextes de la fin du xiie siècle confirme sa présence en ville (Duvaut 2017)3. Ces indices textuels et archéologiques laissent penser que le savoir-faire relatif à l’utilisation du charbon de terre provenait probablement d’Angleterre. En effet, la pénurie en ressources forestières a également touché les îles Britanniques, mais ce phénomène semble y être apparu plus précocement, aux alentours du ixe siècle (Hatcher 1993). Le charbon de terre est affleurant et présent dans de nombreux secteurs des îles, et cette ressource a été très rapidement utilisée pour répondre aux besoins en combustible en l’absence de bois. Plusieurs centres urbains, comme Newcastle, se spécialisent dans l’extraction et le commerce de cette matière (ibid., p. 28‑29). La présence régulière de marchands flamands lors des foires anglaises dans des zones d’extraction comme celles de Bristol ou Berwick a pu faciliter l’arrivée du charbon de terre sur le marché flamand, mais également la mise en place de circuits commerciaux et d’approvisionnement.

L’approvisionnement de ces espaces en charbon

  • 4 Les échantillons ont été collecté principalement sur les sites de Béthune (Pas-de-Calais), faubourg (...)

7Actuellement, 190 mentions textuelles ou découvertes archéologiques éclairant la circulation du charbon de terre ont été recensées en Flandre [ill. 3]. Pour les sources textuelles, les données émanent de documents relatifs au commerce (comptes d’achats, registres de trafic, tonlieux…) (Espinas 1913 ; Degryse 2005). Dans certains cas, ils indiquent l’origine ou la destination du charbon de terre. Concernant les découvertes archéologiques, des analyses de composition ont permis d’amorcer des études de provenance à partir d’une quarantaine d’échantillons (Henton et al. 2011 ; Willot 2011 ; Henton 2014 ; Marcy et al. 2017 ; Marcy 2021)4. En associant les résultats de ces travaux archéométriques et les données présentes dans les sources textuelles, il a été possible de préciser deux réseaux d’approvisionnement : un britannique et un hennuyer.

3. Localisation des mentions textuelles et des découvertes archéologiques de charbon de terre dans le nord de la France.

3. Localisation des mentions textuelles et des découvertes archéologiques de charbon de terre dans le nord de la France.

B. Jagou/Inrap.

8Dans la recherche anglophone, l’utilisation du charbon de terre par les sociétés anciennes a davantage été discutée qu’en France. John Hatcher ou bien Harold Smith ont montré l’existence de grands centres d’exportation médiévaux de ce combustible vers le nord-ouest de l’Europe. C’est le cas de la ville de Newcastle et de la région du Northumberland (Angleterre). Les archives de la ville conservent plusieurs registres indiquant des exportations de charbon vers les ports flamands de Gravelines, de Dunkerque (Nord) ou de L’Écluse (Pays-Bas) tout au long du second Moyen Âge (Blake 1967). Ces importations de matières anglaises se retrouvent également dans la documentation traitant de ces ports flamands (Degryse 1992). Le charbon était soit vendu et consommé dans ces villes portuaires, soit transporté, grâce au réseau de canaux dont disposait le comté de Flandre, vers d’autres centres urbains, comme Bruges (Belgique) ou Saint-Omer (Pas-de-Calais). Les analyses de provenance montrent une origine anglaise pour les charbons découverts dans la partie occidentale de la Flandre. Ces données couplées aux sources textuelles laissent penser que l’Angleterre a très certainement fourni en combustible fossile cette partie du comté de Flandre.

  • 5 Diagnostic effectuée par Marceline Denis, SPW.
  • 6 Diagnostic effectuée par Alain Henton, Inrap.

9Concernant la partie orientale du territoire, les données archéologiques et textuelles témoignent que le comté du Hainaut, et plus particulièrement les affleurements situés le long de la Haine, a joué un rôle important. De nombreuses données textuelles y attestent des activités d’extraction durant le second Moyen Âge (Bruwier 1990). Ces mentions sont confirmées par des découvertes faites en 2014 à Élouges (Belgique)5. Les sources écrites indiquent que le charbon extrait circulait sur la Haine pour atteindre la confluence avec l’Escaut à Condé-sur-l’Escaut (Nord), avant d’embarquer sur d’autres bateaux. Avant le xvie siècle, en effet, une rupture de charge existait entre la Haine et l’Escaut. La confluence de ces deux cours d’eau était alors une chute d’eau de plus de 2 mètres. Des vestiges laissés par ces anciennes activités de transfert de marchandises ont pu être mis en évidence lors du diagnostic de la rue du Quesnoy en 2010 (Henton, Deschodt 2011)6. Un sondage profond dans les anciens niveaux alluvionnaires de la Haine a mis en lumière des fragments de charbon de terre associés à de la céramique des xiie et xive siècles. Ils étaient tombés dans la rivière lors du déchargement lié au passage de la confluence. À partir du xvie siècle et conformément à une ordonnance de l’empereur Charles Quint, des travaux de rehaussement et de modification de la confluence sont entrepris. Les sondages effectués dans ce niveau de rehaussement ont montré que ce dernier est constitué d’une succession de limon et de niveaux saturés en charbon de terre. Ces découvertes confirment l’importance que pouvait avoir le trafic du charbon dans cette ville. Une fois chargé, le charbon circulait tout le long de l’Escaut. En amont de Condé-sur-l’Escaut, les mentions sont rares pour la période médiévale et il est difficile de dire si ces marchandises remontaient le cours du fleuve. Si tel était le cas, la rupture de charge de l’Escaut au cours du second Moyen Âge aurait été située à hauteur de la ville de Valenciennes (Nord) et il est peu probable que des marchandises aient circulé sur le fleuve au-delà de cette ville. Concernant la partie aval de l’Escaut, entre Condé-sur-l’Escaut et son embouchure, les mentions et les découvertes archéologiques de charbon de terre montrent que cette marchandise poursuivait son chemin sur le fleuve et ses affluents, démontrant l’approvisionnement des villes comme Douai,Gand ou Lille (Nord).

La métallurgie du fer : un exemple bien documenté de cette utilisation précoce

10C’est par le biais de la métallurgie du fer qu’ont pu être appréhendées les problématiques en lien avec l’utilisation de cette ressource. En effet, sur les 44 découvertes archéologiques médiévales de charbon de terre faites sur cette partie du territoire, 30 étaient associées à des vestiges sidérurgiques. L’identification de ces forges a été facilitée par la reconnaissance d’un déchet spécifique à l’emploi de cette énergie [ill. 4]. Lors de sa combustion, des éléments constitutifs du charbon entrent en interaction avec la scorie et provoquent la formation de marqueurs visuels caractéristiques. Ces restes disposent d’un aspect assez boursouflé et sont riches en porosité du fait du dégazage important produit par la chauffe du charbon. D’un point de vue technique, l’emploi de ce combustible provoque de légers changements dans les savoir-faire des forgerons. Son usage implique principalement des modifications dans la conduite du foyer et dans la gestion des fumées. Sa combustion est plus lente que le charbon végétal et permet l’obtention de températures plus élevées. Ces très faibles modifications n’ont donc pas altéré en profondeur les techniques et les processus d’élaboration utilisés par les métallurgistes. De plus, les sites étudiés montrent que la transition dans l’emploi de cette énergie s’est faite progressivement tout au long du second Moyen Âge. Tout d’abord, une pratique concomitante des charbons de bois et de terre est observée dans les espaces de forge du xiie au xive siècle. Puis, à partir de la fin du xive siècle, l’usage du combustible fossile devient majoritaire par rapport au végétal. Enfin, à compter du xve siècle, les découvertes archéologiques montrent que le charbon de terre est l’unique combustible utilisé dans la région pour les opérations de forgeage.

4. Exemple de scorie produite lors de l’emploi du charbon de terre comme combustible.

4. Exemple de scorie produite lors de l’emploi du charbon de terre comme combustible.

B. Jagou/Inrap.

  • 7 Fouille réalisée en 2008 sous la direction de Jean-Michel Willot, SDA 62.
  • 8 Fouille réalisée en 2009 sous la direction de Mathieu Lançon, Inrap.
  • 9 Fouille réalisée en 2006 sous la direction de Bénédicte Guillot, Inrap.
  • 10 Fouille réalisée en 2012 sous la direction de Christophe Colliou, Arkémine.

11Le dépouillement des sources textuelles et archéologiques a également permis de cerner les métiers du fer qui ont très vite privilégié l’usage de ce nouveau combustible (Jagou 2025, p. 291-292). Les travaux de maréchalerie prédominent parmi les données écrites et archéologiques. Des traces de telles activités au charbon de terre ont été mises en évidence lors des fouilles de la RD 44 à Guînes (Pas-de-Calais)7, du faubourg de Saint-Pry à Béthune8, ainsi qu’au cours des fouilles du château de Caen (Calvados)9. Le travail de clouterie utilisant du charbon a été observé pendant les fouilles menées sur le site du lycée Benjamin-Morel à Dunkerque10. De même, des comptes audomaroix indiquent l’achat de charbon de terre pour la confection de bombardes (Hermansart 1902).

  • 11 Fouille réalisée en 2016 sous la direction de Jean-Yves Langlois, Inrap.

12Les découvertes urbaines d’utilisation de ce combustible ont permis d’apporter de premières constatations concernant les nuisances induites par l’emploi d’une telle ressource énergétique. La quasi-totalité des sites de forge au charbon de terre découverts l’a été dans des contextes de faubourg. Seuls trois ateliers en plein cœur des centres urbains médiévaux ont pu être retrouvés. Néanmoins, il est important de nuancer ce constat, qui pourrait être lié à un éventuel effet de source : depuis les années 2010, les opérations d’archéologie préventive s’effectuent à l’emplacement de ces zones de faubourg et très peu dans les cœurs de villes anciennes. Cependant, il est possible qu’il y ait eu une volonté de regroupement de ces espaces métallurgiques avec d’autres artisanats polluants dans les secteurs extra muros. À Lille ou à Béthune, selon des opérations archéologiques menées entre 2009 et 2016, ces forges sont proches des brasseries ou des teintureries11. Cette implantation en faubourg pourrait être liée aux nuisances créées par l’utilisation du charbon de terre. Sa chauffe a pour conséquence la libération de soufre et de nombreuses matières volatiles. Cela aboutit à la formation de nombreux gaz et fumées plus ou moins polluants et malodorants.

13Les travaux de Philippe Lardin, à partir des archives de Rouen, ont permis d’appréhender les plaintes liées à la consommation de ce charbon dans les milieux urbains (Lardin 2019). Ils documentent un conflit opposant, en 1510, le curé de Saint-Maclou à un serrurier utilisant le charbon de terre dont l’atelier est situé près du presbytère. L’ecclésiastique se plaint auprès du pouvoir municipal de la puanteur des fumées qui s’en dégagent. Ce cas fait alors débat au sein des autorités. Certains sont pour l’interdiction de l’utilisation du charbon de terre en ville, d’autres pour un déplacement de ces ateliers en dehors de la cité afin d’atténuer les nuisances provoquées par les fumées tout en gardant ces artisans du fer à Rouen. Il est demandé aux artisans utilisant cette ressource de faire surélever les cheminées de leurs foyers.

  • 12 Roi d’Angleterre de 1272 à 1307.

14Les sources britanniques rapportent des cas similaires (Te Brake 1975). Elles montrent que le charbon de terre est utilisé à Londres au xiiie siècle par les métallurgistes et les chaufourniers présents le long de la Tamise. Cette utilisation massive et ses conséquences poussent les autorités royales à se pencher sur la question. Une commission royale établie en 1285 conclut ses travaux en affirmant que l’utilisation de ce charbon « infecte et corrompt » l’air de ceux qui fréquentent ces espaces et leur voisinage (ibid., p. 339). À partir de cette date, les plaintes des riverains de ces secteurs de forge ou de chaufournier se multiplient. Malgré des efforts consentis par les artisans, les problèmes atmosphériques londoniens ne cessent pas et, par conséquent, en 1307, le roi Édouard Ier interdit l’usage du charbon de terre aux chaufourniers, les plus gros consommateurs de ce combustible à Londres12. Il est possible de faire un parallèle avec le nord de la France où de tels conflits et réglementations de l’usage du charbon par les autorités ont probablement existé. Malheureusement, aucune source faisant état de ce type de conflit n’a actuellement été retrouvée pour la région.

15Le rapprochement des sources archéologiques et textuelles brièvement présenté ici permet de démontrer comment une société ancienne – et plus particulièrement ses artisanats du feu, gourmands en combustible – confrontée à un manque chronique de bois, a su s’adapter et modifier ses modes de consommation énergétique. Les échanges commerciaux entre marchands britanniques et flamands, le bas coût et les faibles changements techniques apportés par l’utilisation du charbon de terre ont facilité la transition vers cette énergie fossile. Malheureusement, sa combustion provoque de nombreuses nuisances que les sociétés médiévales avaient déjà perçues et qui seront exponentielles lors de la surexploitation de cette matière à partir de la révolution industrielle.

Espinas G. 1913, La vie urbaine de Douai au Moyen Âge, Paris, A. Picard, 4 volumes.

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Bibliographie

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Bruwier M. 1990, Charbonnages à Jemappes. Production et prix, d’après les comptes domaniaux, Annales du Cercle archéologique de Mons, 74, p. 71‑88.

Colliou C., Rivière F. 2014, Dunkerque (59), lycée Benjamin Morel : le site du lycée Benjamin Morel, le dépotoir d’un rassemblement d’ateliers artisanaux, Rapport de fouille, Arkemine, 2 vol. (205 p., 163 p.) p. [https://dolia.inrap.fr/flora/ark :/64298/0147271].

Deforce K. 2017, Wood use in a growing medieval city. The overexploitation of woody resources in Ghent (Belgium) between the 10th and 12th century AD, Quaternary International, 458, p. 123‑133.

Degryse R. 1992, « Les navires charbonniers de Dunkerque à Newcastle en 1513 », Revue historique de Dunkerque et du littoral, 26, p. 912.

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Duvaut A. 2017, Gravelines, rue Aupick, rue de Dunkerque et rue Léon Blum. Rue Aupick, parcelles AV 76 et 77, Rapport de diagnostic, Inrap, 205 p. [https://dolia.inrap.fr/flora/ark :/64298/0146910].

Hatcher J. 1993, The history of the British coal industry. Volume I : Before 1700. Towards the age of coal, Oxford, Clarendon Press, xvii + 624 p.

Henton A. 2014, Saultain, rue H. Barbusse  : résidence « Champ du Pont de Curgies ». Une nécropole à hypogées et un atelier de forge gallo-romains, Rapport de fouille, Inrap, 267 p. [https://dolia.inrap.fr/flora/ark:/64298/0134890].

Henton A., Willems S., Oudry S. 2011, Saultain (59), rue H. Barbusse, « Le Champ du Pont de Curgies » : occupations protohistorique et gallo-romaine en bordure d’un ancien talweg, rapport de diagnostic, Inrap, 46 p. [https://dolia.inrap.fr/flora/ark:/64298/0119123].

Henton A., Deschodt L. 2011, Condé-sur-l’Escaut (59), rue du Quesnoy : de la confluence naturelle Escaut/Haine aux fortifications de Vauban, Rapport de diagnostic, Inrap, 28 p. [https://dolia.inrap.fr/flora/ark:/64298/0118103].

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Marcy T. 2021, Dunkerque, Nord, rue des Fusillers [sic] Marins, boulevard Alexandre III. Les « Allées de l’Arsenal »  : développement du secteur sud de Dunkerque aux périodes médiévale et moderne, Rapport de fouille, Inrap, 4 vol. (1092 p.) [https://dolia.inrap.fr/flora/ark :/64298/0164057].

Marcy T., Vincent V., Lançon M., Delmont E. 2017, Dunkerque, rue des Fusillers [sic] Marins, boulevard Alexandre III. Le « Projet Parc Marine » : un faubourg sud de Dunkerque aux périodes médiévale et moderne, Rapport de diagnostic, Inrap, 236 p. [https://dolia.inrap.fr/flora/ark :/64298/0148398].

Sommé M. 1986, La forêt de Nieppe et son exploitation au xve siècle, in Groupe d’histoire des forêts françaises (dir.), Hommes et terres du Nord. Actes du colloque « Du pollen au cadastre », 10-12 octobre 1985, Lille, Société de géographie de Lille, p. 177‑181.

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Te Brake W. H. 1975, Air Pollution and Fuel Crises in Preindustrial London, 1250-1650, Technology and Culture, 16‑3, p. 337‑359.

Willot J.-M. 2011, Guînes (Pas-de-Calais), RD 244, Rapport de fouille, Conseil général du Pas-de-Calais, 346 p. [https://dolia.inrap.fr/flora/ark :/64298/0128559].

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Notes

1 Fouille réalisée en 1996 par le service archéologique de la ville de Gand (Evynck, Laleman 199).

2 Fouille réalisée en 2005 par K. De Groote du Vlaams Instituut voor het Onroerend Erfgoed.

3 Diagnostic réalisé en 2017 sous la direction d’Alexy Duvaut-Robine (Inrap).

4 Les échantillons ont été collecté principalement sur les sites de Béthune (Pas-de-Calais), faubourg de Saint-Pry (RO  : Mathieu Lançon, Inrap), Guînes (Pas-de-Calais), RD 244 (RO  : Jean-Michel Willot, SAD 62), Saultain (Nord), rue Henri-Barbusse (RO  : Alain Henton, Inrap), Dunkerque (Nord), rue des Fusilliers-Marins (RO  : Thierry Marcy, Inrap).

5 Diagnostic effectuée par Marceline Denis, SPW.

6 Diagnostic effectuée par Alain Henton, Inrap.

7 Fouille réalisée en 2008 sous la direction de Jean-Michel Willot, SDA 62.

8 Fouille réalisée en 2009 sous la direction de Mathieu Lançon, Inrap.

9 Fouille réalisée en 2006 sous la direction de Bénédicte Guillot, Inrap.

10 Fouille réalisée en 2012 sous la direction de Christophe Colliou, Arkémine.

11 Fouille réalisée en 2016 sous la direction de Jean-Yves Langlois, Inrap.

12 Roi d’Angleterre de 1272 à 1307.

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Table des illustrations

Titre 1. Reste de charbon de terre retrouvé lors du diagnostic de la rue Aupick à Gravelines (Nord).
Crédits B. Jagou/Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/25148/img-1.png
Fichier image/png, 526k
Titre 2. Catégorisation du charbon de terre en fonction du temps d’enfouissement, du taux de carbone et de sa valeur calorifique.
Crédits B. Jagou/Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/25148/img-2.png
Fichier image/png, 511k
Titre 3. Localisation des mentions textuelles et des découvertes archéologiques de charbon de terre dans le nord de la France.
Crédits B. Jagou/Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/25148/img-3.png
Fichier image/png, 327k
Titre 4. Exemple de scorie produite lors de l’emploi du charbon de terre comme combustible.
Crédits B. Jagou/Inrap.
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Pour citer cet article

Référence papier

Benjamin Jagou, « L’emploi précoce du charbon de terre comme énergie. Exemples de sites du second Moyen Âge dans les Hauts-de-France »Archéopages, 50 | 2025, 12-17.

Référence électronique

Benjamin Jagou, « L’emploi précoce du charbon de terre comme énergie. Exemples de sites du second Moyen Âge dans les Hauts-de-France »Archéopages [En ligne], 50 | 2025, mis en ligne le 17 juin 2025, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/25148 ; DOI : https://doi.org/10.4000/146og

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Auteur

Benjamin Jagou

Inrap, UMR 7065 « IRAMAT »

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