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De l’Humanité, de l’amitié, de la science : Jean-Luc

Of Humanity, friendship and science: Jean-Luc
De la Humanidad, la amistad y la ciencia: Jean-Luc
Alain Bouet
p. 3

Texte intégral

15 décembre 2022, fin d’après-midi. Je sors de l’École française de Rome pour regagner l’hébergement de la place Navone. Il vient de pleuvoir mais le ciel s’éclaircit.

2Dieu, que cette place est belle !

319 h 21, le téléphone sonne : Didier Rigal m’annonce que Jean-Luc nous a quittés la nuit précédente. Je suis effondré. Je me réfugie à quelques pas de là à Sant’Agnese in Agone, pour une prière. Dieu n’est jamais très loin dans la Ville éternelle. Jean-Luc aurait bien été surpris et amusé de cette manifestation de désespoir, lui l’athée définitif. Je lui écris un SMS. Tu es parti pour un long voyage. Je suis dévasté. Je voulais te dire une dernière fois combien je t’appréciais et je t’aimais. Nous nous retrouverons. Je t’embrasse très fort. Ton ami.

4Jean-Luc n’était pas un ami de très longue date. Je ne l’ai connu qu’en 2009 alors que je venais d’être nommé professeur à l’université du Mirail à Toulouse, aujourd’hui Jean Jaurès, dans les turbulences du laboratoire TRACES alors en restructuration. Les tensions étaient contenues (nous sommes en milieu universitaire !), mais toutefois bien présentes. Alors que beaucoup quittaient le navire de l’axe Antiquité pour celui de la Protohistoire, Jean-Luc a été l’un des rares à rester. C’est, à l’origine, ce qui nous a rapprochés. J’ai donc connu et apprécié l’homme avant le scientifique. Physiquement, c’était un roc, inébranlable, une force de la nature impressionnante ; souvent l’idée m’a traversé l’esprit lors de réunions parfois un peu difficiles, qu’il était préférable de l’avoir avec soi, que contre soi ! Mais dès qu’il prenait la parole, c’était toujours avec bienveillance, toujours conciliant et constructif, ce qui n’empêchait pas que les choses soient dites ; mais toujours avec un ton posé et de sa voix douce si reconnaissable.

5Nous nous sommes moins vus après 2015 et mon départ pour l’université Bordeaux Montaigne, mais nous échangions régulièrement par téléphone ou lors de ses passages à Pessac. Ses appels, il les passait durant ses trajets en voiture, le téléphone coincé sur le tableau de bord — la pointe de la technologie comme il aimait à le dire non sans malice —, les seuls moments où il avait un peu de tranquillité, trop pris qu’il était par ses nombreuses responsabilités en tant que Directeur Adjoint scientifique et technique de l’Inrap pour Midi-Pyrénées.

6Ce qui caractérisait l’homme comme le scientifique, c’est la fidélité d’une part, la constance d’autre part. Fidélité à ses origines, sa région, — le Cantal, la région de Murat, un coin reculé comme il me l’a présenté —, fidélité à ses opinions, ses valeurs et ses engagements, fidélité dans ses amitiés, constance dans ses thèmes de recherches. Effectivement, dès ses premiers travaux, le chemin est tracé, les « temps obscurs » entre Antiquité et Moyen Âge. En témoignent son mémoire de DEA de Sciences politiques à l’Institut d’Études politiques de Toulouse sur Guerriers et paysans, Guerre et Société en Haute-Auvergne (iiiexie siècle), son mémoire de DEA d’Histoire et Civilisations à l’Université de Toulouse-Le Mirail sur Peuplement rural et occupation du sol dans le canton de Montsalvy (15) des origines à la fin du xve siècle, et surtout sa thèse soutenue en 1998, sous la direction de Pierre Bonnassie et qui portait sur Le Carladez de l’Antiquité au xiiie siècle : terroirs, hommes et pouvoirs.

7Jean-Luc était un historien au sens complet du terme. Excellent archéologue, il était également un fin philologue et un toponymiste rigoureux comme le montrent les dizaines de contributions scientifiques à des colloques, des ouvrages, des revues nationales ou régionales. Il a participé à quelques-unes des grandes découvertes archéologiques de Toulouse antique ou de sa région de ces quelques dernières dizaines d’années. Il est devenu au fil du temps l’un des meilleurs spécialistes du royaume wisigothique de Toulouse ; mais on pourrait également évoquer Rodez ou Cahors antiques ou sa chère Auvergne qui n’avaient guère de mystères pour lui.

8Jean-Luc avait également le sens de la pédagogie et de la vulgarisation. Ses interventions lors d’évènements scientifiques, comme ses conférences ou ses vidéos que le lecteur retrouvera sur internet, sont toujours d’une grande clarté et d’une limpidité (biblique !) : le goût de la transmission et le sens du service public. Je me souviens de ces trop brefs moments, entre deux cours, où alors que nous étions attablés à un restaurant sur la « dalle » du Mirail, il m’exposait ses dernières hypothèses sur l’église de la Daurade ou me relatait la découverte du podium du Capitole de Toulouse alors que nous préparions le séminaire de master sur le forum en 2010.

9Et puis il y avait ce nouveau challenge qui lui trottait dans la tête depuis longtemps et auquel il s’était attelé depuis quelques années : rédiger une habilitation à diriger des recherches dont il m’avait demandé d’être le garant et dont j’avais répondu avec enthousiasme par l’affirmative. Les Goths en Gaule (412-507) en était le titre. Elle s’appuierait tant sur les sources historiques et juridiques, qu’archéologiques. Il y serait notamment question des lois du royaume wisigothique. Les fouilles les plus récentes dont il avait connaissance par ses responsabilités apportaient de nouvelles données très intéressantes, les contacts qu’il avait eus avec Rémi Oulion, professeur d’histoire du droit et des institutions à l’université Clermont Auvergne et spécialiste de la période, l’enthousiasmaient. Telle a été la teneur de nos derniers échanges téléphoniques du printemps 2022. Nous nous étions promis de nous retrouver à Pessac en septembre pour commencer à évoquer la composition du jury. Il devait également intervenir à la journée d’étude que j’organisais avec Florence Verdin à Bordeaux le 6 octobre sur les Contes et légendes de l’archéologie. « L’histoire du duc Basolus (Mauriac, Cantal) » aurait dû ne plus avoir de mystère pour l’auditoire. La vie en a décidé autrement.

10Mais au travers de cette ultime communication : le Cantal.

11Fidélité toujours.

12Dieu, que cette place est triste…

13Rome, le 24 mars 2024

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Pour citer cet article

Référence papier

Alain Bouet, « De l’Humanité, de l’amitié, de la science : Jean-Luc »Archéopages, Numéro spécial | 2025, 3.

Référence électronique

Alain Bouet, « De l’Humanité, de l’amitié, de la science : Jean-Luc »Archéopages [En ligne], Numéro spécial | 2025, mis en ligne le 24 juin 2025, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/26441 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14h60

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