- 1 Cf. la thèse de doctorat de Jean-Louis Augé La cadastration antique dans la haute vallée de la Garo (...)
1La fouille de sauvetage urgent des sites de « Saint –Pierre » et « La Chapelle » situés sur la commune de Villeneuve-de-Rivière, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Toulouse a eu lieu dans le cadre d’une intervention archéologique réalisée en 1994 (Arramond et al. 1994). Dans ce secteur, la cadastration antique n’est plus perceptible : elle a probablement disparu lors des remembrements médiévaux accompagnant la structuration du village de Villeneuve-de-Rivière qui, comme son nom l’indique, est une création des xiie-xiiie siècles1 [ill. 1].
1. Environnement archéologique du site et restitution sur le cadastre napoléonien du ruisseau de St Pé à partir du compoux du xiie siècle.
L. Grimbert, Inrap.
- 2 Afin de simplifier la lecture, on considérera que le bâtiment est orienté sur les axes cardinaux, l (...)
2La première occupation du site se manifeste par la construction d’un édifice rectangulaire orienté nord-est/sud-ouest2, d’une emprise totale de 62 m² [ill. 2]. La fondation, d’une hauteur moyenne de 0,70 m, est implantée en tranchée pleine dans le substrat de graves. Elle est composée de galets de Garonne d’un module variable, liés au mortier de chaux, à l’exception de l’angle sud-est, bâti à l’aide de fragments de dalles calcaires ; il ne s’agit pas d’un réaménagement, mais plutôt d’une utilisation différentielle des matériaux. Elle est nettement débordante de l’élévation, principalement au niveau du parement externe. Le parement interne du mur nord présente la particularité d’être débordant de la fondation. L’élévation présente des parements de blocs calcaires parfaitement équarris et un blocage interne de fragments de calcaire, l’ensemble étant lié au mortier de chaux. La hauteur conservée de cette élévation est différente suivant les façades. Le mur sud-est le mieux conservé notamment dans sa moitié est où trois assises subsistent [ill. 3]. L’entrée est matérialisée par la présence, dans la partie centrale extérieure du mur nord, d’un socle de galets et de mortier de chaux, parfaitement lié à la fondation de l’édifice. Sa hauteur moyenne est de 0,60 m et correspond à la base de la fondation de ce même mur. Il s’agit vraisemblablement du support d’une élévation bâtie, peut-être un porche. La qualité de l’opus quadratum, l’existence d’une entrée architecturée et la découverte, dans le remblai de démolition, d’une base de pilastre de type attique montrent sans conteste qu’il s’agit d’un bâtiment que l’on a voulu « monumental » [ill. 4].
2. Saint-Pierre : plan du bâtiment.
L. Llech, L. Grimbert, Inrap.
3. Saint-Pierre : angle sud du bâtiment en fin de fouille.
L. Grimbert, Inrap.
4. Saint-Pierre : vue générale du bâtiment en fin de fouille.
L. Grimbert, Inrap.
- 3 On nous a cependant signalé la présence, dans un champ voisin, de vestiges d’une villa ( ?) aperçue (...)
- 4 Signalons, au nord-est de l’édifice, plusieurs fosses comblées par un remblai hétérogène de galets, (...)
3Des tessons de céramiques sigillées (Drag.27 et Drag.24/25) dans les niveaux d’abandon et l’analyse de la mise en œuvre de l’édifice permettent de situer son installation entre le ier et le iie siècle. En l’état, sa dévolution est difficile à préciser : les perturbations occasionnées lors de la réutilisation en espace funéraire du site à partir du haut Moyen Âge ont totalement détruit ses niveaux d’utilisation originels. Cependant, la découverte de pots à offrandes dans le remblai d’abandon suggère que ce bâtiment avait dès l’origine une fonction cultuelle, qu’il est cependant difficile d’intégrer dans un ensemble contemporain plus important3. Sa destruction intervient postérieurement à la seconde moitié du iie siècle, datation étayée par la découverte dans le remblai de démolition d’un as posthume de Faustin frappé à Rome en 1414. Le site connaît par la suite une longue phase d’abandon.
4Au début de la période carolingienne, le bâtiment est réoccupé vraisemblablement comme chapelle autour de laquelle se développe une nécropole. Des sépultures sont installées tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’édifice. Les inhumations intérieures sont parallèles aux murs des longs côtés de l’édifice et sont implantées dans le substrat de graves. Des cordons de galets entourent chaque sujet. Leur rôle de calage dans le maintien d’un élément de coffrage en bois ne fait aucun doute bien qu’aucun vestige de ces coffres n’ait été identifié lors de la fouille ; cela est confirmé par l’analyse des espaces de décomposition qui correspondent à des espaces vides [ill. 5]. Le fait qu’aucune de ces sépultures ne se recoupe traduit nécessairement la présence de dispositifs de signalisation de surface dont nous n’avons relevé aucune trace [ill. 6 et 7a]. S’il est difficile d’attribuer une destination précise au bâtiment antique (sanctuaire ?), à l’époque carolingienne la présence de tombes dans et autour de l’édifice permet de lui assurer une fonction religieuse. Ceci est confirmé par le toponyme de lieu, Saint-Pierre, vocable qui s’accorde bien avec une création du haut Moyen Âge. À l’extérieur du bâtiment, il a été impossible de distinguer les tombes carolingiennes des tombes du Moyen Âge classique à cause de la similitude de leur mise en œuvre (dans la majorité des cas, coffre en bois à calage de galets) [ill. 7b]. L’extension réelle du cimetière carolingien est donc difficile à cerner, et ceci d’autant plus que le creusement des sépultures dans le remblai de démolition de l’édifice antique n’a permis qu’exceptionnellement une lecture cohérente des fosses funéraires. Deux exemples de tombes avec logette céphalique formée de galets ont pu être observés (SP13 et SP96). Dans quelques cas, des fragments de tegulae ou de calcaire disposés sous le crâne jouaient également un rôle dans le maintien de la tête du sujet.
5. Saint-Pierre : modes d’inhumation et données anthropologiques.
P. Semelier, L. Grimbert, Inrap.
6. Saint-Pierre : plan du bâtiment et des sépultures.
L. Cordier, L. Llech, L. Grimbert, Inrap.
7. Saint-Pierre : sépultures SP45, SP46, SP50 et SP51 à l’intérieur du bâtiment (a) ; sépultures SP52, SP53 et SP54 à l’extérieur du bâtiment (b).
L. Grimbert, Inrap.
- 5 Ces datations ont été réalisées par le Centre de datation par le radio carbone de l’université Clau (...)
- 6 Cette disposition particulière ainsi que des tombes à coffrage de galets se retrouvent par exemple (...)
5Ce cimetière commence à être utilisé à la fin du viiie siècle ou au début du ixe avec, comme marqueur, la présence, dans les tombes SP37, SP84 et SP90, d’agrafes à double crochet caractéristiques de cette période [ill. 6]. Quatre datations 14C (sp.22, sp.33, sp.44, sp.53)5 sont en accord avec ce mobilier. Les chronologies appliquées aux sépultures 22, 33 et 53 montrent clairement la présence d’un noyau originel d’inhumations à l’extérieur et à proximité immédiate de l’édifice. D’autre part, l’analyse de la position des membres supérieurs signale un regroupement d’individus ayant les bras croisés ou repliés sur la poitrine près du bâtiment. Sans être déterminant, ce critère peut apporter quelques éléments intéressants sur la détermination chronologique des sépultures6. Un certain nombre de regroupements existent, notamment pour les tombes placées contre les murs sud et est, traduisant différentes phases d’inhumations durant cette période.
6Aucun indice concernant une intervention architecturale sur le bâtiment n’a pu être formellement mis en évidence, et son état lors de la mise en place des inhumations nous est inconnu. L’organisation des sépultures dans et autour du bâtiment montre cependant bien qu’elles étaient dépendantes du bâti. L’utilisation de fragments de calcaires provenant de l’édifice antique dans quelques tombes indique probablement une phase de modification, peut-être limitée à des percements d’ouvertures. La présence dans la partie orientale du bâtiment d’un espace vierge d’inhumations peut correspondre à l’emplacement d’un autel. L’orientation nord-sud d’une tombe (sp.72) peut également souligner l’existence d’une séparation interne est/ouest (nef et chœur).
7Au xie siècle ou au xiie, la chapelle est réaménagée : les murs nord et sud sont doublés et un pavage de galets est mis en place dans la partie est de l’édifice, et recouvre une partie des inhumations carolingiennes [ill. 2 et 6]. Ce sol, en gros galets de Garonne d’un module régulier, s’appuie contre les murs gallo-romains. Il se situe à un niveau nettement inférieur à celui du seuil antique, ce qui traduit nécessairement le décaissement intérieur du bâtiment lors de sa réutilisation. La présence, au centre de ce pavage, d’une fosse de récupération contemporaine de l’abandon de l’édifice permet d’y restituer l’emplacement de l’autel. La moitié ouest reste vierge de tout aménagement de circulation. L’existence à cet endroit d’un simple sol en terre battue est l’hypothèse la plus plausible. Les grands côtés nord et sud sont doublés, à l’intérieur, par des murs de 0,50 m de largeur en moyenne, bâtis en galets de Garonne et fragments de calcaire. Liés à la terre, ils reposent directement sur le pavage de galets et sur le sol de terre battue. L’absence de fondation et de chaînage ainsi que le peu de solidité de l’ensemble ne permettent pas d’envisager d’en faire les vestiges d’une nouvelle élévation. On y verra plutôt une banquette courant le long des grands côtés de l’édifice, mais ces réaménagements internes ne permettent pas de situer l’entrée du bâtiment ainsi modifié. Toutefois, de très gros galets contre le parement externe du mur ouest pourraient correspondre aux vestiges d’un pavage ou plutôt d’un radier d’emmarchement donnant accès à l’intérieur. La démolition de cet édifice a pu être observée dans les remblais de comblement interne, puisqu’un niveau de tuiles correspondant à l’effondrement de la toiture a été retrouvé dans la moitié ouest du bâtiment. Ce niveau, plus épais en son centre, recouvre l’ensemble de la zone où aucun aménagement de sol n’est visible. Au-dessus de cette toiture effondrée se trouve un remblai hétérogène composé de galets, fragments de blocs calcaires, fragments de briques qui comble, jusqu’au niveau de l’arasement des murs, tout l’intérieur de l’édifice.
- 7 Le cimetière de Saint-Philippe à Alba-la-Romaine présente de nombreuses similitudes avec celui de V (...)
- 8 Datation réalisée par le Centre de datation par le radiocarbone de l’université Claude Bernard à Ly (...)
8L’utilisation médiévale de ce bâtiment voit également l’extension des surfaces d’inhumation. Bien qu’il ne soit pas toujours aisé de les distinguer de celles du haut Moyen Âge, ces tombes semblent se libérer de l’attraction du bâtiment : le cimetière se développe vers le nord et vers l’est [ill. 5]. Si les tombes à calage de galets persistent, au nord du bâtiment, plusieurs tombes implantées dans le limon sont dépourvues de tout aménagement7. L’étude de la céramique trouvée dans le remblai de démolition interne du bâtiment ainsi qu’une datation 14C (sp.7) situe cette occupation médiévale à la fin du xie siècle et au début du xiie siècle8.
- 9 Le site de Seyssel Albigny, en Haute-Savoie, a livré des séquences chronologiques semblables. Une t (...)
9L’homogénéité typologique des inhumations traduit probablement une continuité dans l’occupation funéraire entre le viiie et le xiie siècle. Une seule tombe (sp.80) pose question : deux monnaies, un antoninien de Claude II frappé à Rome en 268-270 et un antoninien de Victorin frappé à la même date dans les « ateliers du sud », sont associées à l’inhumation. Ces monnaies sont les seuls éléments en faveur d’une occupation funéraire durant l’Antiquité tardive, ce qui interdit de se prononcer formellement, mais elles ne peuvent aussi être que résiduelles (Bizot, Serralongue 1988)9.
10L’implantation des sépultures suit certaines contraintes, principalement naturelles. La présence attestée, sur un compoix du xviie siècle, d’une rivière dite « ruisseau de Saint-Pé » est déterminante dans la délimitation des inhumations au nord-ouest et au sud-ouest du bâtiment, celui-ci étant bâti dans un coude de ce cours d’eau [ill. 1]. Néanmoins, les limites exactes de la zone sépulcrale n’ont pu être observées, la présence de voiries modernes limitant l’emprise du décapage. Immédiatement à l’est du bâtiment, une butte naturelle, correspondant à une terrasse de la Garonne, a également limité toute extension dans cette direction. Une particularité est à relever : les sujets immatures sont inhumés à proximité du bâtiment, voire directement contre la fondation et parallèlement à la construction. La répartition spatiale des inhumations ne fait apparaître aucun axe privilégié pouvant correspondre à une voie d’accès. La faible épaisseur de terre végétale liée à un décapage poussé peut expliquer cette absence d’indices linéaires.
11L’abandon final du site est à placer à la fin du xiie siècle ou au début du xiiie siècle lors de la création de Villeneuve-de-Rivière. Cette nouvelle implantation déplace la population du site d’habitat voisin et entraîne la désaffection de l’édifice religieux.
12Les travaux de labours et la construction de bâtiments modernes dans la zone industrielle de la commune de Villeneuve-de-Rivière avaient montré la présence d’un site antique dont l’étendue et la nature n’avaient pu être précisées en l’absence de fouilles archéologiques. Sur ce site a été implantée une petite église, Notre-Dame-de-Lignac, qui est sans doute celle du village à la périphérie duquel nous sommes intervenus [ill. 1]. Le site est implanté en rive droite de la Garonne, sur la basse terrasse. L’analyse stratigraphique a permis de mettre en évidence deux phases dans la sédimentation fluviatile de celle-ci. Dans une première phase, la plaine alluviale est caractérisée par un système à chenaux anastomosés ; le déplacement des barres d’une crue à une autre et d’une manière plus générale, les forts débits et charges sédimentaires expliquent que ce type de dynamique ne conserve rien d’un point de vue archéologique. Une deuxième phase, représentée par des dépôts fins argilolimoneux qui traduisent une réduction de vitesse des eaux, témoigne d’une régulation de la Garonne. Il est intéressant de noter que, dans l’ensemble, les vestiges archéologiques sont localisés dans ce contexte sédimentaire.
- 10 Le décapage général a permis, grâce aux variations climatiques survenues pendant la durée de la fou (...)
13L’occupation concerne exclusivement des structures en creux se répartissant sur environ 2,4 ha [ill. 8]. La visualisation et la localisation de ce type de structures de faible volume sont impossibles sans un décapage préliminaire de la terre végétale ; ce mode d’intervention préparatoire, s’il entraîne la destruction irrémédiable de toute structure d’une puissance inférieure à 0,40 m en moyenne (témoins en grande partie bouleversés par les travaux agricoles), permet par contre d’obtenir une vision générale de l’étendue et de la répartition spatiale des vestiges10. Les structures bâties sont généralement implantées dans des zones de graves (qui drainent naturellement l’eau). L’absence de toute division parcellaire apparente (fossés ou haies) s’explique par le fait que l’espace dans lequel s’inscrit l’habitat est divisé naturellement par des zones humides ou de ruissellement.
8. La Chapelle : plan général des structures.
L. Cordier, L. Llech, L. Grimbert, Inrap.
14Deux chemins sont localisés dans l’emprise. Le premier, d’orientation nord-est/sud-ouest n’est matérialisé que sur une trentaine de mètres par des fossés-caniveaux ouverts situés de part et d’autre de la voie. Ils sont entièrement comblés dans leur partie inférieure subsistante d’un limon de colluvionnement qui souligne leur fonction drainante. Ils délimitent une bande de roulement d’une largeur variant de 7 à 8 m sur laquelle aucun aménagement, s’il y en a eu, de type ballast ou comblements d’ornières, n’a subsisté. Le développement supposé de cette voie d’accès découle non des traces sporadiques subsistantes, mais d’une observation plus large de la répartition spatiale des vestiges d’habitat situés de part et d’autre. Le tracé du second axe, d’orientation nord-ouest/sud-est, est souligné par de fines traces d’ornières à son extrémité nord, distantes d’un peu plus d’un mètre. Cette structure linéaire ne présente pas, contrairement à la précédente, de fossés limitrophes d’assainissement et ses éventuels aménagements internes ont disparu. L’aspect de ces deux voies met en évidence leurs différences structurelles. L’étude environnementale élargie tend à montrer que la première, qui s’éloigne du centre du site en direction de la Garonne, est un accès au village, la seconde un cheminement interne à celui-ci. La voie d’accès à l’habitat et le cheminement interne de ce dernier ont un impact direct sur l’organisation spatiale du bâti. Ils forment un angle droit définissant trois zones bien distinctes, et vraisemblablement quatre. En effet, si le tracé de la voie d’accès au village, d’orientation nord/sud, et malgré l’absence de témoins archéologiques sur les trois quarts de son emprise, est bien cerné par les vestiges d’habitat qui l’entourent, le parcours du cheminement interne d’orientation est/ouest reste vague, sa linéarité suggérée en plan ne constituant qu’une indication visuelle de son développement théorique. D’autre part, la présence de quelques structures sur cette emprise restituée nous amène à penser que son développement devait être légèrement sinueux. Enfin, à l’est de l’intersection, l’espace réservé entre deux groupes de bâtiments laisse entrevoir une probable extension, supposition basée exclusivement sur l’observation de la répartition spatiale de l’ensemble des structures.
15À part quelques vestiges isolés, les associations de structures de même type définissent des zones d’occupation relativement denses. Deux ensembles se répartissent de part et d’autre de la voie d’accès, au nord du cheminement interne et se développent certainement au-delà de notre limite d’intervention. Deux autres groupes de structures forment une avancée au sud du cheminement interne, également implantés de part et d’autre de la voie d’accès, confirmant de ce fait l’importance de cet axe de circulation pour l’activité quotidienne du village.
16À l’intérieur des zones d’occupation, les structures s’organisent en une série de bâtiments, chacun d’entre eux étant systématiquement associé à des silos et fosses implantés soit à l’intérieur soit dans la périphérie immédiate du bâti ; dans chaque module ainsi défini, des aires de circulation ouvertes en facilitent l’accès. L’absence de divisions internes par des fossés ou haies souligne la spécificité de l’activité de ce secteur d’habitat essentiellement consacré au traitement et stockage des différentes récoltes résultant exclusivement de l’activité agricole [ill. 9]. Les seuls indices témoignant d’une activité de transformation dans la zone concernant notre intervention sont deux fours et leurs bâtiments associés, implantés légèrement à l’écart de la zone de stockage.
9. La Chapelle : grenier et bâtiments associés.
L. Llech, L. Grimbert, Inrap.
17L’emprise des bâtiments est exclusivement marquée par les fosses d’implantation des poteaux porteurs des structures boisées les constituant. Seuls les éléments principaux recevant une charge conséquente ont pu être localisés, car implantés à une profondeur variant de 0,50 à 1 m. Plusieurs types de creusements ont pu être identifiés : le premier regroupe les fosses d’implantation de poteaux creusées dans un substrat vierge de tout aménagement antérieur visible ou contemporain ; le second est caractérisé par un réemploi de structures préexistantes pour créer de nouvelles bâtisses ou agrandir un bâtiment. Si les réutilisations de silos intervenues à différents stades d’abandon sont identifiables, il nous était difficile, dans l’état de nos découvertes, de différencier les fosses issues d’un creusement destiné à recevoir un élément porteur d’une fosse en réemploi.
18L’ensemble des bâtiments devait donc se présenter sous la forme d’une architecture à ossature de bois, dont les parois — seulement quelques vestiges ont été observés — étaient faites de piquets et de branches liées à l’aide de torchis. L’absence totale de tuiles de couverture implique également une utilisation systématique d’éléments végétaux naturels. Les quelques reconstitutions possibles concernent des bâtiments de forme géométrique, d’une superficie variant de 50 à 100 m². La majorité d’entre eux ne présente aucune particularité, seule leur association avec des structures externes peut éventuellement nous renseigner sur leur dévolution.
- 11 La forme rencontrée ici, la plus répandue, est un carré dessiné au sol par quatre poteaux d’angle d (...)
19D’autres types de bâtiments ont été observés. Il s’agit en premier lieu d’un petit édifice situé au sud-est de la fouille. Constitué de neuf poteaux porteurs, ce type d’implantation est caractéristique des greniers surélevés11. Un autre bâtiment particulier se présente sous la forme d’un demi-cercle protégeant l’alandier d’un four, situé au sud-est de la fouille. Vraisemblablement couvert, il présentait de part et d’autre du four semi-enterré deux séries de trois poteaux porteurs.
20Sur les quatre foyers mis au jour, trois sont des foyers domestiques, d’un diamètre inférieur au mètre, sans aucun aménagement spécifique, et se caractérisent par un comblement homogène. Le quatrième foyer possède un aménagement périphérique constitué d’un épandage limoneux chargé en particules rubéfiées auxquelles sont mêlées quelques traces de charbon de bois. Son emprise (1,20 m par 1 m) est délimitée par une série de galets. La présence, à proximité du chemin d’accès au village, d’un bâtiment renfermant des silos et d’un grenier permet d’envisager de lui attribuer une autre fonction que domestique puisqu’elle pourrait correspondre à l’activité économique de ce secteur du village, c’est-à-dire le séchage de grains avant leur conditionnement pour la conservation à long terme qui se fait dans les silos.
21Deux fours, localisés au sud-ouest de l’intersection des voies de communication, présentent la particularité d’être implantés à l’écart des constructions liées à l’activité agricole dominante dans cette partie du village. Des bâtiments liés à leur usage leur sont associés.
22Le four de potier FR32 est composé d’une chambre subcirculaire (diam. 1,20 m ; haut. estimée 0,40 m) surmontée de dix carneaux dont cinq ont été retrouvés encore en place [ill. 10a]. La chambre est séparée d’un cendrier de même forme (diam. 0,90 m) par une aire de chauffe matérialisée par une rubéfaction des parois nettement plus marquée au niveau du rétrécissement maximal de la structure. L’ensemble est recouvert d’un remblai limoneux d’abandon, comblement partiel ayant entraîné l’affaissement de la plus grande part de la voûte sommitale. Sur le dépôt se trouvaient de nombreux fragments de céramiques, très peu cuits et dont la plupart correspondaient à des poteries abandonnées et écrasées sur place. Leur cuisson interrompue et la rubéfaction peu poussée des parois, même aux endroits les plus exposés comme au niveau du foyer et des parois internes des carneaux, tendent à prouver que ce four n’a fonctionné que peu de temps, peut-être même le temps de quelques cuissons, son arrêt pouvant découler d’un abandon du site ou d’un dysfonctionnement structurel.
23Le laboratoire du four artisanal FR92 (long. 3,50 m ; larg. max. 1,10 m) est séparé de l’aire de chauffe par un alandier formant rétrécissement composé de deux pierres calcaires trapézoïdales utilisées en réemploi contre les parois [ill. 10 b]. L’excavation ménagée pour le laboratoire est tapissée de tuiles canal jointoyées par un placage de limon établissant une paroi homogène. La couverture dans laquelle étaient percées les évacuations nécessaires au bon fonctionnement était composée presque exclusivement de limon rubéfié. Le fond de l’aire de chauffe était constitué également de limon rapporté, la planimétrie obtenue autorisant une vidange régulière plus aisée. Outre la présence de nombreux charbons de bois, quelques fragments de mobilier céramique et des vestiges fauniques indiquent le réemploi, après abandon, de la chambre de chauffe en dépotoir. Malheureusement, aucun indice subsistant, tant dans le four que dans le petit bâtiment qui lui est associé, n’a pu nous renseigner sur le type de matériau traité.
10. La Chapelle : plan et coupe du four de potier FR32 (a) ; plan et coupe du four artisanal FR92 (b).
L. Llech, L. Grimbert, Inrap.
24De nombreux silos étaient associés aux constructions. S’il est difficile de définir une typologie précise de ces contenants, deux grandes catégories se distinguent : les silos à fond bombé et ceux à fond plat. Quelques indices de fouille nous montrent que les types de fermetures devaient se présenter sous des formes très variées, peut-être en fonction des denrées renfermées ? : fragments de meules, galets de gros module, dalles de pierres plates, pierres en réemploi. Ces fermetures pouvaient être complétées par des éléments végétaux (branchages, fougères, etc.) et dans certains cas être surmontées de couvertures à poteau axial. L’absence de tout autre témoin signalétique à l’exception de ce dernier nous amène à penser que ces systèmes de fermeture devaient, et plus particulièrement ceux situés à l’extérieur des bâtiments, légèrement émerger du niveau d’occupation contemporain, avec pour effet de limiter d’éventuels ruissellements naturels. Il est nécessaire de souligner que les indices volumétriques relevés montrent l’extrême homogénéité du volume interne de ces réserves, toujours légèrement inférieur au mètre cube. D’autre part, la nature du substrat dans lequel s’inscrivent ces silos n’influe que très peu sur leur profil, une différenciation plus marquée ayant pu être observée sur les phénomènes naturels de destruction après abandon. D’autres fosses ont été repérées, mais rien ne permet de leur attribuer une fonction précise.
25L’abandon naturel des fosses est marqué par un comblement progressif ; le colluvionnement est doublé d’un effondrement partiel des parois, la dépression sommitale étant compensée soit par la végétation soit par les divers travaux agricoles postérieurs. Les structures fermées subissent un effondrement relativement rapide des parois en surplomb (silos, fours), comblement partiel complété par divers apports colluviaux, ou un arrachement du matériau entraînant les mêmes conséquences (trous de poteaux). Trois types de comblement artificiels ont pu être identifiés [ill. 11]. Le premier est un remblai total, généralement damé, de la structure abandonnée dans l’optique de la réutilisation de l’espace plan ainsi redéfini. Le second est un comblement moins soigné présentant une forme conique subissant un effet de tassement naturel, les infiltrations d’eau pouvant modifier le profil initial de la structure. Ce comblement partiel est complété par un second résultant de phénomènes naturels de type colluvionnement. Le troisième est un remblai séquentiel : la structure abandonnée est laissée en l’état. Si, dans certains cas, elle subit en premier lieu une altération et un début de comblement naturel, ce dernier est complété par divers apports détritiques tels que des vestiges de foyers, de repas ou de dépôts de toutes sortes. Il faut noter qu’à cette catégorie de structures transformées en dépotoir viennent s’ajouter des fosses creusées initialement à cet effet. Dans ce dernier cas, les rejets, qu’ils soient séquentiels ou non, sont en contact direct avec les parois du creusement.
11. La Chapelle : comblements artificiels de silos.
L. Llech, L. Grimbert, Inrap.
- 12 Proportion de céramiques présentes par type de structure : 85,18 % silos : 61,44 % fosses ; 28,30 % (...)
26L’étude du mobilier céramique12 nous permet de définir des constantes suivantes : la pâte sableuse de texture lâche, à fort dégraissant quartzeux, est poreuse. Les poteries sont modelées avec homogénéisation des bords à la tournette. Un lissage grossier, manuel ou à l’estèque, quelques polissages partiels composent les traitements de surface. La cuisson est en atmosphère libre à tendance réductrice. Les formes fermées liées aux fonctions de stockage et aux préparations culinaires prédominent et sont caractérisées par leur diversité. Ce sont des pots à haut col et droit, des pots à col droit avec rebord, des pots à col étroit rentrant, des jarres à encolure légèrement évasée simple, des jarres à encolure haute légèrement évasée, à anse plate incisée, des cruches et des couvercles à tenons.
27Des pots pansus à encolure resserrée — pour la préparation et la cuisson des aliments — comportent des traces d’encrassement au noir de fumée, ainsi que tous les plats creux grands et petits communément réservés à la préparation des mets liquides et solides. Ces plats étaient souvent destinés aussi au service : grandes jattes, jattes à base en couronne, décorées, plats creux à base en couronne légèrement concave, pots à bord évasé, pots pansus à col éversé, pots à bord en méplat, petits pots [ill. 12]. La vaisselle de table est composée de récipients réservés à la présentation des mets et à leur consommation : plats, écuelles à anse [ill. 13]. En l’état actuel de nos connaissances, le milieu du xiie siècle semble être le repère chronologique le mieux adapté aux caractéristiques des poteries de ce site de « La Chapelle ».
12. La Chapelle : pot à col haut et droit, pot pansu à col éversé, pot à bord évasé ; jatte à encolure haute légèrement évasée et à anse plate incisée.
Ch. Le Noheh, L. Llech, Inrap.
13. La Chapelle : jatte à base en couronne décorée, plat, écuelle à anse.
Ch. Le Noheh, L.Llech, Inrap.
28Les vestiges fauniques mis au jour dans les différentes structures, essentiellement les foyers, sont peu nombreux. L’identification des ossements les moins abîmés a permis d’établir une liste de faune, mais celle-ci, très incomplète, n’est qu’un pâle reflet du cheptel de l’époque. Le bœuf est représenté par 52,4 % des fragments, soit vingt individus abattus à diverses périodes de la vie. Le porc totalise 29,8 % des restes correspondant à au moins huit jeunes ou subadultes dont une femelle. Le mouton et/ou la chèvre sont présents avec 13,2 % des ossements provenant de neuf individus. Un os de cheval et trois os de poulet, plutôt mieux conservés que ceux des mammifères, ont été recueillis.
29La vision que nous pouvons dégager de la partie de site étudiée est celle d’une occupation humaine subdivisée en une série d’aires d’ensilage associées à des bâtiments que l’on pourrait définir, sans l’affirmer, comme étant des structures de travail couvertes de type granges, destinées à une activité complémentaire du stockage des grains comme le battage ou la conservation en épis. L’absence d’aires de battage externes et d’indices liés à une quelconque activité domestique, à l’exception d’un ou deux petits bâtiments associés à des foyers situés à l’extrémité nord-est du chantier, tendrait par ailleurs à confirmer cette hypothèse. Les deux fours mis au jour ainsi que leurs bâtiments associés sont implantés à l’écart des secteurs les plus densément occupés, soulignant une occupation raisonnée de l’espace en fonction de l’activité économique dévolue à chaque zone. Nous pouvons donc affirmer que nous avons étudié une partie périphérique d’un village médiéval implanté au cours des xiie et xiiie siècles, dont l’activité principale est le traitement et le stockage des récoltes. Sa position excentrée, à proximité d’une voie de communication, couplée à sa superficie, montre l’important apport de cette activité dans le fonctionnement économique du village.
- 13 Étude de cas portant sur le site de Saint-Pierre (organisation funéraire, possibles relations avec (...)
30Les deux interventions de « Saint-Pierre » et « La Chapelle » sont situées à moins de cent mètres l’une de l’autre ; leur contemporanéité, malgré leurs dévolutions distinctes, est bien attestée, tout comme leur abandon simultané, lors de la création du bourg de Villeneuve-de-Rivière (Corrochano 2013)13. Si la totalité des structures mises au jour sur le site de « La Chapelle » ont été implantées dans un terrain vierge de toute occupation antérieure, il est vraisemblable que le cœur du village soit situé sur l’emplacement de bâtiments antiques. Il est donc envisageable, sans que nous puissions l’affirmer en l’absence de travaux archéologiques à cet endroit, que les structures préexistantes aient influencé l’organisation spatiale du bâti postérieur. La présence d’une structure antique isolée sur le site de « Saint-Pierre » et la mise au jour de nombreux témoins archéologiques presque exclusivement architecturaux (dalles et moellons, tegulae et imbrices) disséminés sur l’ensemble des aires d’interventions atteste d’une continuité d’occupation du site de l’époque romaine jusqu’au xiie siècle.