1Les travaux archéologiques réalisés sur le site gallo-romain des Olivoux à Montignac, puis sur la plaine du Chambon de 2015 à 2019 (Elizagoyen et al. 2022), ont impulsé une dynamique de recherche sur l’occupation du sol de la partie orientale du territoire des Pétrucores durant l’Antiquité. Ils ont archéologiquement attesté de la première occurrence d’une agglomération secondaire en Périgord, puis ont révélé les successeurs de cet établissement durant l’Antiquité tardive, avec l’émergence notable de deux pôles qui deviendront au Moyen Âge les édifices ecclésiaux de Saint-Pierre à Montignac et de Saint-Barthélemy du Cheylard à Auriac-du-Périgord.
- 1 Pour la partie orientale de ce territoire.
2Cette recherche a ouvert de nouvelles perspectives. Premièrement, si le Périgord antique semble moins densément occupé que certains territoires voisins aquitains (Elizagoyen & Hanry 20221), cet espace n’est néanmoins pas aussi rural qu’on le pensait puisqu’il compte des relais à la capitale de cité, tant du point de vue administratif que productif, commercial ou religieux. Parallèlement à ces informations, le recours à différentes méthodes (prospections pédestres, géophysiques, fluviales, archéologie préventive…) a contribué à documenter le réseau viaire et fluvial de la plaine du Chambon.
- 2 Les auteurs remercient P. Bordillon et O. Bigot de la DRAC Nouvelle-Aquitaine ainsi que C. Scuiller (...)
3Dans ce contexte spatiotemporel, un changement d’échelle prenant en compte l’ensemble du territoire s’est imposé. Ce travail d’enquête, mené de 2019 à 2023, s’inscrit dans le cadre du projet Aquipoter, dirigé par Francis Tassaux (Ausonius), qui a pour but l’analyse des interactions entre territoires, pouvoirs et sociétés dans les civitates de l’Aquitaine moyenne durant l’Antiquité2.
4Le cadre géographique de cette étude est celui du département actuel de la Dordogne, mais nous avons également, en parallèle, considéré le territoire des Pétrucores tel que délimité approximativement par Jean-Pierre Bost (Bost et Fabre 2001 fig. 1, p. 16), avec une adaptation à la topographie, aux cours d’eau et aux grands domaines géologiques, ce qui invite à exclure notamment, dans la partie orientale du département, une partie de la commune de Terrasson et, au nord, une importante concentration de près d’une soixantaine de sites autour de Piégut-Pluviers, Augignac et Saint-Estèphe, au point de passage présumé de l’itinéraire de Périgueux à Poitiers.
- 3 Recherches arrêtées à l’année 2021.
5Pour traiter les problématiques d’archéologie spatiale, l’ensemble des données archéologiques du département de la Dordogne attribué à l’Antiquité a été regroupé dans un document unique, sous la forme d’un tableur. Ces données excluent celles renseignant la capitale de cité Vesunna-Périgueux3.
- 4 Fichier utilisé dans les SIG pour stocker les données spatiales afin d’archiver l’emplacement la fo (...)
- 5 Signalons que les ILA (inscriptions Latines d’Aquitaine) pour le territoire des Pétrucores n’ont pa (...)
6Les entités de la Carte archéologique de la Gaule, volume de la Dordogne (Gaillard 1997), de Patriarche (données SRA Nouvelle-Aquitaine), des bilans scientifiques régionaux (BSR) et de Dolia (outil documentaire de l’Inrap) y ont été rassemblées. Elles correspondent à des indices de sites, des gisements archéologiques diagnostiqués, fouillés ou identifiés en prospections, des découvertes fortuites, des tronçons de voies présumés, etc. À ce titre, soulignons l’importance des travaux des équipes, majoritairement bénévoles, qui mènent de nombreuses prospections pédestres sur le territoire depuis les années 1990. L’acquisition liminaire de ces données a été complétée par un retour aux sources documentaires, publications et rapports conservésbà la DRAC ou à l’Inrap. En parallèle, les entités n’apparaissant pas sur Patriarche ont été cartographiées sur SIG. Un shape file4 regroupant l’ensemble des entités a été élaboré sur Qgis5.
- 6 Cette catégorie est vouée à évoluer par l’ajout progressif de données complémentaires.
7Les principales modalités employées pour classifier les données et catégoriser les sites sont d’ordre fonctionnel et chronologique. La classification fonctionnelle est volontairement peu développée, pour éviter de fragmenter une documentation hétérogène par nature. Les catégories retenues sont : site indéterminé (seuil minimum d’information6), circulation/fréquentation (indice de site), établissement indéterminé (implantation dont la fonction ne peut être précisée), établissement rural (implantation moyennement à fortement structurée à fonction agricole et/ou pastorale, à l’exception des villae), atelier artisanal (implantation à fonction productive de premiers produits et/ou de biens manufacturés), site d’extraction, voie (incluant les franchissements tels que les gués et les ponts), villa (établissement fortement structuré et doté d’installations d’agrément et de matériaux de construction spécifiques), grotte/abri sous roche (implantation dans une grotte/abri sous roche), dépôt, structure funéraire, aqueduc, entrepôt, relais routier, port et agglomération secondaire. La classification chronologique des sites, lorsqu’elle est précisée, est intégrée sous une forme alphanumérique, ce qui permet d’émettre des requêtes variées (sur les fourchettes chronologiques, intégrées sous la forme TPQ/TAQ).
8Un champ concernant la surface des gisements a également été ajouté, mais il n’est pour l’heure que peu renseigné. Deux modes de pondération précisant la fiabilité de la source et le rayon de localisation de l’indice permettront à terme des requêtes plus efficientes.
9Le corpus rassemble près de 950 sites (613 retenus sur Patriarche, auxquels ont été ajoutés 342 sites supplémentaires) répartis sur le département de la Dordogne [ill. 1]. Parmi les occurrences retenues, celles cartographiées sur le territoire pétrucore présumé sont pour l’instant au nombre de 851. Pour affiner la représentation de l’occupation de cet espace, il conviendra de compléter, dans un avenir proche, ces données avec celles des franges des départements voisins de Charente et de Lot-et-Garonne présumées avoir appartenu au territoire des Pétrucores. La répartition des sites antiques (959 entités, dont 126 indices de circulation/fréquentation non représentés, soit 834 sites pris en compte) par catégorie, dans le département actuel, est la suivante : 87 sites indéterminés ; 278 établissements indéterminés ; 134 établissements ruraux ; 43 ateliers artisanaux et 17 sites d’extraction ; 26 voies/gués ; 76 villae ; 20 grottes/abris sous roche (implantation dans une grotte/abri sous roche) ; 104 structures funéraires ; 8 édifices de culte ; 2 relais routiers.
1. Distribution, pour l’Antiquité gallo-romaine, des établissements gallo-romains (établissements indéterminés, établissements ruraux, agglomérations secondaires, édifices de culte et villae) du département de la Dordogne.
V. Elizagoyen, Inrap, à partir des données Patriarche, CAG 24/1 [Gaillard 1997], BSR, Dolia, IGN.
- 7 Association pour le Développement de la Recherche Archéologique et Historique en Périgord.
10La répartition spatiale des entités archéologiques est tributaire de l’état actuel de nos connaissances et de la distribution des interventions archéologiques, qu’elles soient préventives ou programmées. L’exemple de l’autoroute A89, dont le tracé linéaire regroupe de nombreuses entités, est particulièrement éclairant de ce point de vue, tout comme celui des prospections pédestres réalisées dans des secteurs donnés, comme la vallée de la Dronne (travaux de l’ADRAHP7). D’autre part, l’enfouissement et la préservation inégaux des sites, liés à la topographie, à l’érosion et à la nature des environnements de dépôts (chenaux, plaine d’inondation, bas de pente, vallons) ont également des incidences importantes sur les données collectées. Par exemple, les environnements de dépôts de type plaine alluviale sont plus favorables à l’enfouissement et à la préservation des vestiges archéologiques que les environnements de forte pente sur les versants disséqués par l’érosion.
11Les entités cartographiées se répartissent irrégulièrement sur le territoire pétrucore [ill. 2]. Ainsi, plusieurs grandes concentrations se distinguent et s’opposent à des espaces moins denses en établissements antiques.
2. Maillage des établissements antiques : entités archéologiques hors circulation/fréquentation.
V. Elizagoyen, Inrap.
12La première concentration concerne le quart nord-ouest du département (235 entités sur 834 retenues). Elle est globalement marquée au sud par l’Isle dont le cours, suivi par l’itinéraire de Périgueux en direction de Bordeaux, induit également du trafic fluvial et délimitée à l’est par le tracé présumé de la voie septentrionale de Périgueux à Poitiers. L’intersection de ces axes de circulation théoriques est la capitale de cité, où se trouve le seuil de navigation de l’Isle. Cet espace inclut une grande partie de la vallée de la Dronne, cours d’eau également navigable et qui polarise de nombreuses entités. Il intègre aussi celle de l’Isle notamment autour de Neuvic, Saint-Astier, ainsi que celle de son affluent le Cerf, à Coursac. Il serait traversé par la voie Périgueux-Saintes. À l’ouest, il ne s’étend pas au-delà de Saint-Médard-de-Mussidan, où la voie Bordeaux-Périgueux pourrait avoir croisé un itinéraire entre Saintes et Cahors et une dizaine de sites apparaissent regroupés sur 8 km².
13La deuxième concentration, moins étendue, est visible en limite sud-ouest (116 sites). Elle se développe de part et d’autre de la Dordogne sur une centaine de kilomètres, jusqu’aux environs de Prigonrieux où un agrégat d’établissements se discerne et où semble se fondre un groupe d’entités établi entre les vallées de la Dordogne au nord et du Dropt au sud, précisément autour de leurs affluents la Gardonnette et l’Escouroux. D’autres clusters d’entités se présentent à intervalles réguliers : à Montcaret (où se trouve une villa bien documentée, Berthault 2021), au Fleix, autour de Prigonrieux/Lamonzie/La Force dans un secteur marqué par un réseau de ruisseaux affluents de l’Eyraud, ainsi que vers Bergerac (aboutissement du Caudeau).
14La troisième concentration, plus diffuse, occupe le quart sud-est, avec des entités qui s’égrènent le long des rivières navigables de la Vézère et de la Dordogne (142 sites). Dans une moindre mesure, les vallons de leurs affluents respectifs le Cern et le Céou semblent avoir également constitué des pôles attractifs.
15La quatrième concentration d’entités se distingue sur un axe nord-sud interprété comme un itinéraire possible en direction de Poitiers et traversant, depuis Vesunna-Périgueux, la moitié nord du département (79 sites). Elle se présente sous la forme de trois groupes distincts occupant chacun une vallée. Le premier, à environ 8 km de Périgueux, compte 13 sites répartis sur trois communes (Agonac, Château-L’Evêque et Eyvirat) de la vallée de la Beauronne. Le deuxième, à 13 km au nord du précédent, concerne une vingtaine de sites de la haute vallée de la Dronne et de son affluent le Côle sur une cinquantaine de kilomètres carrés en amont de Brantôme. Le troisième groupe, à une quinzaine de kilomètres de distance, est probablement situé en dehors du territoire des Pétrucores et centré autour de Piégut-Pluviers/Saint-Estèphe.
- 8 Mémoire de maîtrise d’Inès Petit L’occupation du sol de la moyenne vallée de l’Isle aux âges des mé (...)
16Enfin, un groupe plus ponctuel d’entités localisées sur les rives de l’Auvézère pourrait y être ajouté : une quinzaine de sites autour de la commune du Change dont une bonne proportion a été révélée par des prospections pédestres8 (Petit 2001).
17Les concentrations qui viennent d’être décrites sont majoritairement caractérisées par leur inscription dans des vallées, ou plus précisément dans des tronçons de vallées, en bordure de rivières navigables, où les sols limoneux sont fertiles et se prêtent à la culture des céréales et de la vigne (en particulier dans le bassin de la Dronne et le secteur de Prigonrieux/Bergerac selon Gaillard in Combet et Lachaise 2022, fig. 1). Le rassemblement de certaines, comme à l’ouest, au sud-ouest et au nord du département pourrait préciser ou évoquer le tracé de voies desservant le territoire ou d’itinéraires plus éloignés.
- 9 Méandres très prononcés et rapprochés de Limeuil et Trémolat.
18À l’inverse des zones investies, des espaces apparaissent moins densément occupés [ill. 1 et 2]. C’est le cas de l’extrémité ouest du territoire, au nord de la vallée de l’Isle et au sud de la Dronne, où un substrat de sable et molasses oligocènes figuré sur la carte géologique laisse pourtant envisager un milieu naturel et géologique plus favorable aux installations humaines de type rural. La partie centrale du Périgord entre Vézère et Auvézère dominée par les plateaux ou causses calcaires semble, elle aussi, peu peuplée. Enfin, le nord-est du département, probablement extérieur au territoire pétrucore, montre également un maillage très faible. Ce dernier secteur se superpose au domaine jurassique aux calcaires durs qui implique un réseau hydrographique nettement moins développé ainsi que des sols moins propices à la mise en valeur pour l’agriculture (voir le paragraphe discussion). Certains tronçons de vallées, à l’instar de la portion de Dordogne comprise entre sa confluence avec la Vézère en amont et Mouleydier en aval, ne laissent entrevoir que de modestes regroupements ou des entités isolées en des points régulièrement espacés. Dans le cas de la vallée de la Dordogne, cela correspond à un tronçon étroit de cette dernière. Les occupations sont alors répertoriées à l’intérieur des plaines ménagées par les larges cingles9 (Calès, Trémolat) ou sur des points de traversée présumés (Pontours).
19Les établissements caractérisant l’exploitation des matériaux ou bien la production sont largement disséminés sur le territoire, à l’exception de sa partie sud-est [ill. 3]. Le type le plus fréquent implique le minerai de fer, principalement collecté dans des affleurements du sidérolithique (altérites constituées à partir des argiles de décarbonatation des calcaires du Crétacé et du Jurassique ; dépôts de type e-m sur la carte géologique du BRGM ; Guillot et al. 1977). Son exploitation et sa transformation sont illustrés au nord à Beaussac, à Sceau-Saint-Angel (Gaillard 1997), au nord-est à Vaunac, Excideuil, Saint-Jory-las-Bloux, à l’est à Fossemagne (Prodéo 2013 et Grigoletto 2014). Dans l’emprise du département actuel, mais dépendant probablement des cités romaines voisines, une importante concentration, sur une aire de 85 km², de gisements dédiés à la métallurgie du fer s’observe, dans ces terrains propices, à Augignac, Busserolles, Bussière-Badil, Piégut-Pluviers, Saint-Estèphe, Soudat et Varaignes. D’autres sites ponctuels sont également référencés à Chalais et à Angoisse. Mentionnons, pour compléter les données lémovices, les aurières de Jumilhac-le Grand.
3. Distribution des ateliers/sites d’extraction.
V. Elizagoyen, Inrap.
- 10 À Terrasson, ils sont incorporés au relais routier et n’ont donc pas été cartographiés en tant qu’a (...)
20Des ateliers de potiers sont présents dans les tous les bassins versants (sur les terrains géologiques du Crétacé et du Jurassique, les argiles sont produites par l’altération des calcaires ; les argiles sont plus sableuses sur les terrains molassiques de l’Oligocène). Ils sont aussi bien implantés non loin des rivières principales navigables, comme à Brantôme sur la Dronne ou à Peyzac-le-Moustier et à Terrasson10 sur la Vézère, ou peut-être encore au Fleix dans la vallée de la Dordogne, qu’à proximité de de leurs affluents. Il en est ainsi à Siorac-de-Ribérac (vallée de la Rizonne affluent de la Dronne), Saint-Médard-de-Mussidan (vallée de la Beauronne affluent de l’Isle), ou Ribagnac, où l’atelier est situé sur un coteau dominant la vallée de la Gardonnette, affluent de la Dordogne. Un four de tuilier fouillé en 1973 à Petit-Bersac, au lieu-dit le Camp, complète ces données (fouille Pichardie, Gaillard 1997).
21Les exploitations de calcaire gréseux de Saint-Crépin-de-Richemont, au nord de Brantôme, servent à la production notable de meules rotatives diffusées à une échelle qui reste pour l’heure imprécise. Elles sont documentées de 2005 à 2012 par les prospections de Christian Chevillot11 et depuis 2018, par un programme de recherche mené par François Boyer puis Raphaël Rivaud-Labarre (BSR 2018-2020). Des carrières de calcaire moins remarquables sont également référencées à Sorges-et-Ligueux, à Montcaret et à Montignac.
- 12 Condat-sur-Vézère, Les Eyzies-de-Tayac-sireuil, Le Lardin-Saint-Lazare, Montignac, Saint-Léon-sur-V (...)
- 13 Bassillac, La Boissière-d’Ans, Saint-Pantaly-d’Ans.
- 14 Petit-Bersac, Condat-sur-Trincou, Montagrier, Chenaud, Quinsac, Saint-Méard-de-Dronne, Tocane-Saint (...)
- 15 Bouteilles-Saint-Sébastien, Vendoire.
- 16 Allas-les-Mines, le Coux-et-Bigaroque, Carsac-Aillac, Castelnaud-la-Chapelle, Cénac-et-Saint-Julien (...)
- 17 Grignols, Manzac-sur-Vern, Neuvic.
- 18 Neuvic, Chancelade.
22Bien moins densément représentées chez les Pétrucores que dans les territoires voisins des Bituriges vivisques et des Nitiobroges, elles sont très majoritairement répertoriées dans les vallées, ainsi que cela est habituellement le cas [ill. 4]. Elles sont plus ou moins régulièrement installées à proximité des cours d’eau navigables de la Vézère12 (tous les 2 à 10 km de distance), de la partie documentée de l’Auvézère13 (tous les 2 à 10 km), ou de la Dronne14 (distances très variables entre les établissements, de moins de 2 à une vingtaine de kilomètres) et de son affluent la Lizonne15, plus denses sur la Dordogne en amont de sa confluence avec la Vézère16 (tous les 0,8 à 5 km). Elles sont regroupées en trois pôles distants de 5 à 10 km sur la partie aval de la Dordogne, où la vallée s’élargit : autour de Prigonrieux/Bergerac (cinq villae distantes de 2 km en moyenne), à proximité du Fleix et non loin de Montcaret. Elles sont bien représentées sur le Vern17, un affluent de l’Isle, tandis que peu d’attestations les identifient sur le cours de l’Isle18. Un effet de la recherche est suspecté dans ce dernier cas, des villae pouvant se dissimuler derrière une partie des établissements indéterminés.
4. Distribution des villae sur le territoire pétrucore.
V. Elizagoyen, Inrap.
23La projection de l’ensemble de ces établissements sans discrimination chronologique masque l’abandon précoce de certains d’entre eux et la fondation plus tardive d’autres. Généralement, l’occupation de la plupart des villae couvre l’ensemble de l’Antiquité. Leurs dates d’apparition ne sont souvent pas déterminées et lorsqu’elles sont précisées, elles s’échelonnent de l’époque augustéenne au iie siècle.
24Ils constituent une catégorie marginale car très peu attestée par des fouilles. Seules deux occurrences sont répertoriées, toutes deux inscrites dans la vallée de la Vézère [ill. 5]. Si la première, à Saint-Léon-sur-Vézère (site de la Boissière signalé par C. Chevillot en 1974, Gaillard 1997), conserve un statut indéterminé en l’absence de fouille, la seconde, à Terrasson au nord-est (Charpenet, Régeard 2013), est avérée par une opération récente. L’établissement est localisé en limite orientale du territoire présumé des Pétrucores.
5. Distribution des établissements, ruraux, établissements indéterminés et structures funéraires sur le territoire pétrucore.
V. Elizagoyen, Inrap.
25La catégorie des établissements ruraux réunit des entités qui ne sont pas des villae et recouvre donc plusieurs formes d’occupation non discriminées, établissements à vocation agricole (fermes) ou agrégés (habitats groupés, agglomérations secondaires). Les établissements ruraux sont en grande majorité situés dans la moitié ouest du territoire, que ce soit dans la partie aval de la Dordogne et l’espace intermédiaire nord-sud rejoignant le Dropt, ou bien dans une zone plus large concernant les bassins versants de l’Isle et de la Dronne. Ailleurs, ils sont plus épars [ill. 5].
26Ils peuvent être réunis dans les mêmes aires que les villae, comme c’est par exemple le cas des trois pôles de la partie aval de la Dordogne (Montcaret, le Fleix, Prigonrieux). Neuvic, aux débouchés du Vern et du Salembre où sont situés des établissements relativement nombreux, constitue une autre convergence intéressante associant trois établissements ruraux (Douzillac Mauriac, Gué du Chalard, la Grande Veyssière), une villa (La Robertie), un établissement indéterminé (Les Potences, Léonardoux) à des sépultures, incinérations et inhumations (Les Grandes Terres, Jeannetoux). Tocane-Saint-Apre et, de l’autre côté de la Dronne, Montagrier, regroupent, d’une part, des établissements ruraux et indéterminés (las Malignas, les rivières, Jauzet, Pichotte) et à moins de 2 km à l’est, une villa (bourg de Saint-Apre) ainsi qu’autour du bourg de Tocane un établissement fortement structuré. L’église de Saint-Apre se signale d’ailleurs par la découverte d’une plaque de chancel attribuée au vie siècle, qui souligne la fondation précoce de l’édifice (Lapart 1989). Sur la vallée dela Vézère, une densité plus forte de ces établissements ruraux se retrouve autour du Lardin-Saint-Lazare (château de Peyraud et La Galibe), en limite présumée de territoire. En aval, une petite concentration associant des établissements indéterminés et des villae est visible à Sergeac/Saint-Léon-sur-Vézère (entre Montignac et Campagne).
27À l’inverse, les établissements ruraux et indéterminés peuvent former des concentrations plus ou moins lâches dans d’autres secteurs, où n’ont pas été repérées de villae. Il en est par exemple ainsi de part et d’autre de l’Isle à Saint-Médard-de-Mussidan (Longua, le Plaisy) et Saint-Front-de-Pradoux (Fon Bélisse). Cette zone est d’autant plus remarquable qu’elle est située à la confluence de l’Isle avec la Crempse, la vallée de cette dernière focalisant un nombre significatif d’établissements indéterminés. Il en est de même, au sud du territoire, autour d’Eymet sur le Dropt, commune qui concentre un nombre significatif d’entités sur une surface limitée (Bourg, le Terme-Bas, Payot, Canevelle, Gallet, le Pintre, la Palanque, Pouthet) et où une seule villa, localisée à 3 km au nord-ouest, est connue (Sainte-Eulalie-d’Eymet, Bas d’Avant). Une autre occurrence peut être soulignée de part et d’autre de la Dronne, à Villetoureix (La Rigale), où un sanctuaire est attesté et à Saint-Martial-de-Ribérac, qui concentre de nombreux indices (établissement rural, structures funéraires du Haut et du Bas-Empire, établissement indéterminé). Ces cas évoquent des possibilités d’y localiser des agglomérations secondaires.
28Les deux tiers des établissements ruraux ou indéterminés ne bénéficient pas d’information permettant de leur attribuer un calage chronologique autre qu’antique au sens large. Les autres se distribuent en un tiers relevant du Haut-Empire, pour seulement 9 du Bas-Empire/Antiquité tardive.
29Il s’agit d’une spécificité du territoire pétrucore en lien avec les paysages propices des vallées de la Dordogne et de la Vézère. Ces occupations sont concentrées dans les vallées encaissées de la Vézère et de la partie amont de la Dordogne, où les terrasses sont étroites et les calcaires tendres se prêtent bien à la taille. Elles sont plus anecdotiques au nord, dans la vallée de la Dronne. Lorsque des données sont disponibles, les sites sont datés du Haut comme du Bas-Empire, avec tout de même une plus forte représentation en faveur de ce dernier.
30Les structures funéraires illustrent aussi bien des sépultures isolées que des nécropoles. Elles permettent de compléter utilement les concentrations significatives d’entités se rapportant particulièrement aux établissements ruraux et indéterminés. Celles attribuées au Haut-Empire, au nombre de 20, sont minoritaires, tandis que celles du Bas-Empire (38) sont plus largement répertoriées, en particulier dans les vallées de la Dordogne et de la Vézère [ill. 5].
31Ce rapide passage en revue des principaux traits de la distribution des établissements gallo-romains en territoire pétrucore et plus largement dans le département de la Dordogne met en évidence des amas plus ou moins denses d’entités, divergents en fonction des catégories fonctionnelles, qui s’opposent à des espaces moins investis. Si, au premier abord, ces résultats sont bien le fruit de l’état de nos connaissances et du degré de conservation des sites archéologiques, il apparaît néanmoins que les concentrations et les absences observées se superposent pour la plupart aux caractéristiques et contraintes géologiques et hydrographiques de la zone d’étude. Elles témoignent en outre de la circulation routière et du trafic fluvial de cette période.
32Sur le plan des paysages, le territoire se structure en trois zones très distinctes du point de vue du substrat. Une zone constituée par des calcaires du Jurassique [substrats durs ; en bleu sur la carte géologique, ill. 1] s’étend au nord-ouest et au sud-est de Montignac. Une zone constituée par des calcaires crayo-marneux du Crétacé [substrats mi-durs ; en vert sur la carte géologique, ill. 1] s’étend au nord-ouest et au sud-est de Périgueux. Une zone constituée par des molasses oligocènes [substrat très meuble ; en jaune sur la carte géologique, ill. 1] s’étend au nord-ouest et au sud-est de Bergerac. Cette répartition des terrains géologiques explique le changement de style au niveau des cours d’eau du bassin versant de la Dordogne, avec un réseau hydrographique qui se transforme en fonction de la dureté des terrains géologiques et de la topographie. Dans ce paysage hydrographique, l’espace est structuré autour d’un réseau de drainage qui se développe du nord-est vers le sud-ouest, avec un système de vallées étroites dans les terrains du Jurassique qui s’élargissent pour former des plaines dans les terrains de l’Oligocène. Il existe donc un lien entre le type de substrat géologique et le développement du réseau hydrographique, et aussi le développement des sols et de la végétation. L’eau se diffuse moins bien dans un substrat dur que dans un substrat meuble. Les sols sont donc moins altérés et moins épais sur les substrats durs du Jurassique et ils sont plus épais sur les substrats plus meubles de l’Oligocène. Les terrains plus meubles retiennent mieux l’eau et ils fournissent également plus d’éléments dissous dans les solutions des sols, ce qui favorise la croissance des plantes cultivées. En termes de mise en valeur des sols, le lien entre le type de substrat, l’eau et les rendements agricoles est manifeste. Les sols les plus fertiles pour l’agriculture se répartissent sur les molasses oligocènes [en jaune sur la carte géologique, ill. 1], là où les plaines alluviales sont beaucoup plus larges. Les terrains situés sur les calcaires crayo-marneux du Crétacé [en vert sur la carte géologique, ill. 1] fournissent également des terres relativement favorables à l’agriculture. Les terrains du Jurassique [en bleu sur la carte géologique, ill. 1] sont moins épais et donc moins favorables à l’agriculture. Sur ces terrains, les vallées sont plus étroites et l’eau est moins disponible dans les sols et pour les plantes de culture.
33L’exploitation liminaire des données collectées et cartographiées permet de mesurer la distribution globale des établissements antiques sur le territoire pétrucore — tout en gardant à l’esprit que ces données sont relativement biaisées par l’état actuel de nos connaissances — et de faire émerger une première série d’observations. Premièrement, les établissements sont inégalement répartis et le territoire oppose des espaces densément occupés et des espaces qui semblent plus « vides ». Les concentrations larges et les pôles plus ponctuels se superposent souvent à des tronçons de vallées élargies et accessibles, à des voies présumées et à des rivières navigables. Les exemples de points rassemblant des entités sur l’itinéraire présumé de Périgueux à Poitiers ou bien celui de la concentration nord-ouest qui cumule des vallées, cours d’eau propices (Isle, Dronne) et le passage d’au moins deux axes routiers, l’un vers Bordeaux et le second vers Saintes, sont à ce titre éclairants. Les vallées de la Vézère et des espaces amont ou aval de la Dordogne semblent également fixer certains établissements, tout comme l’espace reliant le secteur de Prigonrieux-Bergerac à celui d’Eymet. À ces espaces investis s’opposent des espaces qui le sont moins, au sol peu fertile, correspondant à des vallées encaissées ou des cours d’eau turbulents où les points de franchissement sont plus espacés.
34L’exploitation des ressources naturelles, minerai de fer et pierre marque surtout le nord-est du territoire, tandis que la production de céramique est renseignée dans tous les bassins versants, exploitant aussi bien les argiles kaolinitiques de l’ouest (Siorac-de-Ribérac) que les argiles non calcaires et non kaolinitiques à l’est (Peyzac-le-Moustier) (Batigne, Waksman et Cantin 2014, p. 252). Ces deux ateliers diffusant pour l’un, ses productions à l’échelle régionale et, pour l’autre, à l’échelle du territoire au moins, sont localisés à bonne distance de la capitale de cité Périgueux et doivent intégrer des axes commerciaux importants dont la connaissance reste encore à creuser (Sanchez, Favennec et Houdusse 2014, p. 218-219).
35Les villae suivent la répartition générale des entités et montrent des densités variables selon les vallées. Les concentrations d’établissements ruraux et indéterminés, enrichies des structures funéraires, permettent quant à elles de proposer de nouvelles hypothèses d’agglomérations secondaires potentielles. Les groupements sélectionnés présentent souvent les mêmes caractéristiques que celles de l’agglomération secondaire des Olivoux, à Montignac : à l’interface entre des domaines géologiques (Ribérac, Villetoureix, Condat-sur-Trincou, Agonac, Neuvic), sur un seuil de navigation qui engendre un carrefour routier et fluvial (Brantôme), à proximité de gués (Petit-Bersac, Ribérac, Saint-Méard-de-Dronne, Villetoureix, Tocane-Saint-Apre, Condat-sur-Trincou, Neuvic), dans de larges méandres et à la confluence de cours d’eau (Petit-Bersac, Neuvic, Saint-Front-de-Pradoux). Ainsi, peut-on signaler les amas d’entités archéologiques suivantes : dans la vallée de la Dordogne, le Fleix, ainsi que Prigonrieux ou Bergerac ; dans la vallée de l’Isle, Saint-Médard-de-Mussidan/Saint-Front-de-Pradoux, Neuvic et peut-être également Saint-Astier ; au nord, Agonac, Brantôme/Condat-sur-Trincou ; à l’est, sur l’Auvézère, vraisemblablement autour du Change ; sur la Vézère, le Lardin-Saint-Lazare et Sergeac/Saint-Léon ; sur la Dronne, Villetoureix/Saint-Martial-de-Ribérac, Tocane-Saint-Apre/Montagrier ; au sud-ouest, sur le Dropt, Eymet.
36Ce travail qui débute devra être complété de retours à la documentation compilée et par l’apport de nouvelles recherches sur les agglomérats de sites mentionnés. Les hypothèses concernant les agglomérations potentielles et les voies devront ainsi être confrontées à des travaux de terrain, prospections pédestres, géophysiques et sondages afin de les mettre à l’épreuve, comme cela a été fait pour l’agglomération secondaire des Olivoux. Les stratégies d’implantations des différents types de sites dans ce territoire contraint pourront dès lors être comparées et l’étude des voies les reliant approfondie.