Navigation – Plan du site

AccueilNuméros hors-sérieNuméro spécial2 - Culture matérielle : caractér...Le site de Las Portes à Bragayrac...

2 - Culture matérielle : caractérisation et acculturation

Le site de Las Portes à Bragayrac (Haute-Garonne). Un témoin exceptionnel de la culture de Tchernjakhov

The Las Portes site in Bragayrac (Haute-Garonne). An exceptional witness to the Chernyakhov culture
El yacimiento de Las Portes en Bragayrac (Alto Garona). Un testimonio excepcional de la cultura de Cherniajov
Éric Tranier
p. 103-106

Texte intégral

  • 1 Études qui débouchèrent sur l’obtention d’un diplôme de l’EHESS par R. Chalas-Tranier publié en avr (...)
  • 2 Découvertes d’indices d’occupation allant du Néolithique final-Chalcolithique à l’Âge du Bronze anc (...)
  • 3 Identification par Jean-Luc Boudartchouk selon Mark Shchukin.

1En juin 2000 paraissait le bilan d’activités de l’association Archéo-en-Savès pour les années 1998/1999. À cette époque, pour les besoins de la Carte archéologique des départements du Gers et de la Haute-Garonne, les cantons de Samatan, Lombez, Rieumes et Saint-Lys furent l’objet de recherches diachroniques relatives à l’occupation du sol. Ce travail de repérage fut entrepris par Rolande Charlas, Vincent Benne et moi-même jusqu’à fin 1999. Ces recherches de terrain complétèrent l’étude de Rolande Charlas sur le néolithique et l’Âge du Bronze en moyenne vallée de Save1 (Charlas-Tranier 2001). C’est dans ces circonstances que furent investis le secteur de Seysses-Savès/Bragayrac et le site de « Las Portes »2 et découverte et collectée, une céramique aux caractéristiques techniques et typologiques inconnues de nous (Charlas-Tranier 2001, p. 88 ; Tranier 2000, p. 3). Cette céramique que nous avions à l’époque qualifiée intuitivement d’exogène par manque d’informations s’avéra appartenir à la culture de Tchernjakhov3. En 2001, ce corpus céramique « germanique » et deux fibules type Estagel/Duraton furent publiés dans le rapport du Projet Collectif de Recherche sur l’époque mérovingienne en Midi-Pyrénées sous la coordination de Jean-Luc Boudartchouk (UMR 5608-UTAH).

Le site antique et médiéval

2Le quartier de Las Portes qui compte plusieurs hectares s’étend sur une longue serre orientée nord-ouest/sud-est. Son relief pentu est à l’origine de combes étroites drainées au septentrion et au midi par les ruisseaux d’En Cramaillan et Labéjan. C’est à l’altitude NGF d’environ 252 m, sur une terrasse naturelle située au nord-ouest du village de Bragayrac que se trouve le lieu de Las Portes. La ferme qui l’occupe, déjà signalée au xviiie siècle dans la carte de Cassini, est figurée dans le cadastre napoléonien de 1832 en retrait d’une cinquantaine de mètres par rapport au chemin reliant Seysses-Savès à Bragayrac. Il s’agit de nos jours de la route départementale D 58. C’est là, le long de la départementale, sur des terres travaillées, que des vestiges d’une occupation gallo-romaine ont été observés. Ils consistent en un matériel lourd de la période antique tardive formé de fragments de tegulae, briques, bouts de marbres, ainsi que des céramiques à pâte rosâtre et dégraissant apparent micacé et quelques fragments de sigillée de Montans. Mêlés à ce mobilier antique, des fragments céramiques à pâte grise présentant une majorité de formes fermées à cuisson réductrice de type « oules » ont également été signalés. Ils sont les vestiges d’une occupation des lieux à l’époque médiévale pour les xie et xiie siècles. Ce sont donc en totalité 236 fragments céramiques qui ont été récoltés parmi lesquels 41 tessons attribuables à la période du haut Moyen Âge. Les 95 tessons restants proviennent d’un gisement localisé à l’emplacement d’un talus peu élevé, et font l’objet de la présente note.

Le gisement de la céramique de Tchernjakhov

3On pouvait encore observer en 1999, à l’est d’une ancienne exploitation agricole, sur un léger remblai, une limite parcellaire formée de quelques arbrisseaux, ainsi que plus au sud, des buissons erratiques poussés en bordure de rupture de pente du coteau. Ces plantations semblaient former un enclos végétal discontinu, faisant songer aux vestiges d’un possible enclos ou jardin abandonné. Une mission militaire effectuée en 1946 montrait, sur une photographie aérienne, la morphologie parcellaire de l’emplacement de la découverte [ill.1]. À 50 mètres au sud de la ferme, lors de travaux aratoires conduisant à l’arrachage de la végétation, dans un sol brun anthropique tranchant nettement avec la couleur du labour, est apparue une concentration de tegulae sur une surface d’environ 5 à 6 m2. En vue d’un nettoyage partiel du secteur, nous entreprîmes le déblaiement de la terre décompactée en larges mottes sur une profondeur de 0,40 m, soit l’épaisseur du labour. La terre de couleur brun foncé, presque noire, recouvrait une surface plane constituée d’un litage de tegulae. Des traces de rubéfaction furent observées au nord du sondage, expliquant peut-être la coloration sédimentaire. À cette époque, nous avions interprété « l’arrangement des tegulae » dans le rapport intermédiaire d’activité du PCR de janvier 2001 en aménagement de fond de fosse, reconnaissant à tort dans le rebord du talus, les limites oblongues d’une fosse orientée nord-sud (Tranier 2001, p. 71-75). Cependant, selon Jean-Luc Boudartchouk, il s’agissait indubitablement d’un niveau d’occupation, plus précisément de l’agencement d’un fond de cabane, dont la partie rubéfiée serait les restes lessivés et imprécis d’une possible zone foyère [ill.2]. C’est à l’occasion du dégagement de l’épaisseur sédimentaire de recouvrement qu’ont été recueillis, jusqu’au contact des tegulae, des fragments de céramique dont l’aspect rustique et l’exécution grossière nous ont intrigués. Après émiettement des mottes, un premier lot de 76 individus fut récolté, ainsi qu’une fibule à bouton terminal apparentée au type Estagel. Plusieurs autres prospections complétèrent, par un ramassage de surface, le compte des céramiques sur et autour du secteur déjà observé, portant le nombre de tessons à 95 individus. Une fibule de type Duraton à décor de croix de Saint-André ainsi que trois monnaies indéterminées, car très usées, ont été ramassées dans un rayon d’environ une vingtaine de mètres au-delà du secteur traité [ill.3].

1. Localisation du site sur fond de carte IGN et vue aérienne du secteur en 1946.

1. Localisation du site sur fond de carte IGN et vue aérienne du secteur en 1946.

IGN, Géoportail.

2. Vue verticale du sol de tegulae (fond de cabane) en cours de nettoyage.

2. Vue verticale du sol de tegulae (fond de cabane) en cours de nettoyage.

Rolande Charlas-Tranier.

3. Fibules types Estagel/Duraton découvertes sur le site.

3. Fibules types Estagel/Duraton découvertes sur le site.

Sophie Cornardeau, Inrap.

La céramique de Tchernjakhov

4La céramique s’avère de morphologie simple, inornée. Elle se compose de formes ouvertes telles que bols et terrines de faibles hauteurs (probablement moins de 15 cm). La technique utilisée est celle du colombin. Les pâtes grossières, pour l’essentiel, possèdent un fort dégraissant quartzeux. Sur la face externe de quelques fragments subsistent les traces d’un lissage, mais la plupart ont subi une altération chimique qui laisse apparaitre le dégraissant sableux hétérométrique. Leur cuisson est oxydante ou réductrice. Certains tessons céramiques montrent des traces digitées notamment sur les fragments de panses qui, dans certains cas, présentent des zones de « chauffe » très marquées et des déformations de la pâte, ce qui traduit un contrôle approximatif des cuissons. Il semble qu’un engobage pelliculaire de couleur beige, rosé ou foncé, ait été présent. Des stries attestent d’un lissage des poteries. Les essais de remontage n’ont pas permis de comptabiliser précisément le nombre de récipients, mais ont confirmé les modèles mentionnés supra.

5Les tessons se répartissent en trois groupes : 64 fragments de panses, 14 lèvres, et 17 fonds. Les panses sont généralement arrondies au modelé imparfait et à l’épaisseur inégale comprise entre 4 et 10 mm. Certains éléments montrent un polissage sommaire. Les lèvres sont rondes et selon le cas, légèrement concaves. Un lissage au doigt est perceptible sur leur bord. Les fonds sont plats, légèrement ourlés ou plus nettement marqués. Leur épaisseur est variable, entre 5 et 13 mm [ill.4]. Les fissures présentes au niveau de certains fonds épais de récipients témoignent des ajouts de pâte qui supposent un raccordement à la panse des vases.

4. Fragments de céramique de Tchernjakhov. On reconnait les bols et les fonds apparentés à de petites urnes ou des gobelets.

4. Fragments de céramique de Tchernjakhov. On reconnait les bols et les fonds apparentés à de petites urnes ou des gobelets.

Sophie Cornardeau, Inrap.

Conclusion

  • 4 Cet objet pourrait provenir de la nécropole de la gare Saint-Laud, fouillée par Godard-Faultrier lo (...)

6Il semblerait que l’emplacement du site de Las Portes ait connu une longue période d’occupation humaine. Dans ce terroir, comme dans beaucoup d’autres, les indices enregistrés tout au long de nos prospections pédestres s’inscrivent du Néolithique final jusqu’à nos jours. Cependant, la découverte d’un probable fond de cabane, au sol aménagé de tegulae et la céramique qui lui est associée, reste, pour la période du haut Moyen Âge, sans équivalent dans le canton de Saint-Lys. En effet, cette poterie d’aspect fruste découlant de la culture de Tchernjakhov, proche des cultures danubiennes des bords de la mer Noire, serait arrivée en même temps qu’une immigration humaine de faible importance. Considérant l’habileté de chacun pour l’art de la poterie, le degré de technicité utilisé s’avère loin des compétences locales, même à minima. C’est ce que montre sur notre sol le déficit d’expression de cette culture qui garde néanmoins, malgré la distance et l’éloignement, le maintien de ses caractères distinctifs traditionnels. Le format réduit des pots de Bragayrac, leur apparence simple, rudimentaire, et leur caractère facilement remplaçable accréditent le cas d’une utilisation personnelle et quotidienne, renouvelée souvent dans des conditions extrêmes propres au nomadisme des populations du ve siècle. S’agit-il d’une partie de l’équipement individuel et portatif d’un guerrier goth ? Un exemplaire complet d’une urne en tous points semblable aux fragments céramiques retrouvés est conservé au musée archéologique d’Angers4 [ill.5] (Brodeur 2007, p. 31-32). Quant aux fibules précoces de type Estagel/Duraton, accompagnées de la céramique gallo-romaine dont la chronologie est connue, elles permettent de proposer une datation de la première moitié du ve siècle. Jusqu’à présent, seuls de menus objets de parure ou de toilette attribués à la culture de Tchernjakhov avaient été reconnus dans l’Aquitaine devenue royaume des Wisigoths.

5. Exemplaire de gobelets exposé au musée archéologique de la ville d’Angers.

5. Exemplaire de gobelets exposé au musée archéologique de la ville d’Angers.

Jean-Luc Boudartchouk, Inrap.

7Le statut du « groupe » de Bragayrac se pose. S’est-il installé durablement en marge de l’imposant massif forestier de la cité de Toulouse, dans le saltus Bucconis, probablement séparé des populations autochtones ? S’agit-il d’une famille de quelques individus, venue dans le sillage des Goths en Aquitaine après le foedus de 418 ? Se sont-ils éparpillés dans le secteur géographique de Bragayrac/Seysses-Savès sur le mode de l’habitat dispersé ? Dans ce cas, le choix de l’installation dans la zone tampon démarquant les cités d’Auch et de Toulouse, à l’écart de toutes voies de communication même secondaires, releva-t-il d’une volonté librement exercée ou leur fut-il imposé ? Selon Jean Brodeur, « les Goths d’Angers seraient des auxiliaires de l’armée romaine assignés à la défense intérieure de l’Empire » (Brodeur 2007, p. 32). Aussi, le parallèle avec Angers se pose, et il est tentant de voir à notre tour dans l’occupation du site de Las Portes à Bragayrac, un campement d’un supplétif goth, confédéré au Romanum Imperium.

Haut de page

Bibliographie

Charlas-Tranier R. 2001, Du Néolithique à l’âge du Bronze en moyenne vallée de Save, éditions Archéo-en-Savès/GRECAM, hors-série no 4, Rieumes, avril, 210 p.

Massendari J. 2006, Carte archéologique de la Gaule, La Haute-Garonne (hormis le Comminges et Toulouse), Éd. Académie des inscriptions et belles lettres, ministère de l’Education Nationale, Ministère de la Recherche, Ministère de la Culture et de la Communication, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 399 p.

Tranier É. 2000, Antiquité tardive et haut Moyen Âge en Savès : les sites de Bragayrac (Haute-Garonne) et Nizas (Gers), Archéo-en-Savès no 17, juin 2000, Lombez, p. 1-16.

Tranier É. 2003, L’occupation du sol en Savès : du ve au viie siècle, in Collectif, L’époque mérovingienne en Midi-Pyrénées, état de la question et perspectives, rapport intermédiaire annuel d’activité de PCR, année 2002, UMR 5608— UTAH, SRA Midi-Pyrénées, p. 34-55.

Brodeur J. 2007, Tombes de Germains orientaux à Angers, Archéopages 18, Migrations, Paris, Inrap, p. 31-32.

Haut de page

Notes

1 Études qui débouchèrent sur l’obtention d’un diplôme de l’EHESS par R. Chalas-Tranier publié en avril 2001.

2 Découvertes d’indices d’occupation allant du Néolithique final-Chalcolithique à l’Âge du Bronze ancien ainsi que de vestiges antiques et médiévaux.

3 Identification par Jean-Luc Boudartchouk selon Mark Shchukin.

4 Cet objet pourrait provenir de la nécropole de la gare Saint-Laud, fouillée par Godard-Faultrier lors de la construction de la gare entre 1848 et 1853 puisque la fouille orchestrée en contexte funéraire par Jean Brodeur en 2000 a livré peu de mobilier métallique (fibules et boucle).

Haut de page

Table des illustrations

Titre 1. Localisation du site sur fond de carte IGN et vue aérienne du secteur en 1946.
Crédits IGN, Géoportail.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/28533/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 199k
Titre 2. Vue verticale du sol de tegulae (fond de cabane) en cours de nettoyage.
Crédits Rolande Charlas-Tranier.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/28533/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 2,4M
Titre 3. Fibules types Estagel/Duraton découvertes sur le site.
Crédits Sophie Cornardeau, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/28533/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,9M
Titre 4. Fragments de céramique de Tchernjakhov. On reconnait les bols et les fonds apparentés à de petites urnes ou des gobelets.
Crédits Sophie Cornardeau, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/28533/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 2,3M
Titre 5. Exemplaire de gobelets exposé au musée archéologique de la ville d’Angers.
Crédits Jean-Luc Boudartchouk, Inrap.
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/28533/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 2,3M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Éric Tranier, « Le site de Las Portes à Bragayrac (Haute-Garonne). Un témoin exceptionnel de la culture de Tchernjakhov »Archéopages, Numéro spécial | 2025, 103-106.

Référence électronique

Éric Tranier, « Le site de Las Portes à Bragayrac (Haute-Garonne). Un témoin exceptionnel de la culture de Tchernjakhov »Archéopages [En ligne], Numéro spécial | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/28533 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14h6e

Haut de page

Auteur

Éric Tranier

Inrap

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search