1En 1992-1993, des fouilles archéologiques de sauvetage sont menées par Jean-Charles Arramond et son équipe sur la place Esquirol à Toulouse, au cœur de la ville romaine. Elles permettent la mise au jour du sanctuaire majeur du forum de la cité antique, temple de type italique aux grandes dimensions dont les fondations de l’escalier monumental sont intégralement observées [ill. 1]. Les investigations portent alors également sur une partie de l’area et l’aile orientale du portique qui entoure l’ensemble monumental. Ces archives du sol, confrontées à l’étude de l’ensemble des sources historiques disponibles, laissent à penser à Jean-Charles Arramond et Jean-Luc Boudartchouk qu’il s’agit des vestiges du Capitolium de Tolosa. Ce sanctuaire aurait été construit durant la seconde moitié du ier siècle de notre ère ; sa destruction, qui revêt sans doute un caractère officiel, a lieu plutôt vers la fin du ive siècle que le début du ve. À son emplacement, dans les ruines du podium, une église (église Saint-Géraud, prieuré lointain de l’abbaye Saint-Géraud d’Aurillac) est par la suite édifiée, sans doute durant la seconde moitié du vie siècle (Arramond, Boudartchouk 1996) ; elle perpétue le souvenir du martyre de l’évêque Saturnin, mort sur les marches du Capitolium en 250.
1. Évocation du temple de la place Esquirol.
C. Viers / Inrap.
- 1 Cette recherche sur Saturnin lui était tellement chère que les archéologues invités à son mariage a (...)
2Au cours du programme de destruction du temple, au sud du podium et dans l’axe de l’escalier, le revêtement de l’area est alors partiellement arraché et remblayé, avant d’être recouvert d’un nouveau « dallage » se composant de plaques de marbre provenant sans doute du temple [ill. 2]. Dans ce contexte, au pied de l’escalier monumental, les éléments d’un crâne humain fragmenté, dont la présence est pour le moins inattendue, sont retrouvés dans un remblai de démolition daté du ve siècle [ill. 3]. Dans les premiers résultats et essais d’interprétation des fouilles, publiés dans Gallia peu de temps après, cette découverte fait l’objet d’une note de quelques lignes ; cela paraît d’autant plus important que c’est le seul ossement humain dit « en contexte » — nous reviendrons sur cet aspect — découvert sur le site. Selon les auteurs de la fouille, sa présence, à l’endroit précis où d’après les sources le crâne de l’évêque Saturnin a éclaté en 250 sur les marches du Capitolium, pourrait être intentionnelle. C’est en effet une époque où le culte de l’évêque est en plein essor avec la diffusion de ses reliques. Les auteurs précisent toutefois à l’époque : « Il serait bien sûr aventureux d’aller plus loin dans l’analyse » (Arramond, Boudartchouk et al. 1997, p. 218, n. 2). Mais cette découverte, qu’il conservait précieusement dans son bureau, n’aura de cesse d’interroger Jean-Luc ; il diligentera au gré des opportunités et des rencontres des études spécifiques. L’homme n’était pas de ceux qui renoncent, l’archéologue non plus. Une église presque ignorée des historiens toulousains, mais en lien avec Aurillac, et un rapport avec le saint emblématique de Toulouse, dont le martyr et le devenir du corps attendaient une lecture critique des sources, suffiraient à l’expliquer. Comment ne pas voir en effet dans ces deux aspects du dossier l’origine de la passion qui l’animera à son sujet tout au long de sa carrière ? En outre, dans ce type de recherche, l’archéologue devait se faire historien et l’historien ne devait pas oublier l’archéologue qu’il était. Qui aurait été donc mieux placé pour faire une telle étude ? C’est pourquoi Jean-Luc a continué à travailler sur le site en général et le crâne en particulier. En témoigne une production scientifique abondante et de qualité. Il avait pour projet aussi d’en faire une pièce d’une exposition qui aurait été consacrée à saint Saturnin1.
2. Vue générale du sondage au n° 8 place Esquirol : vestiges de l’église Saint-Pierre-Saint-Géraud et du podium du temple.
J.-L. Boudartchouk / Inrap.
3. Le crâne découvert au pied de l’escalier.
J.-L. Boudartchouk / Inrap.
3Jean-Luc nous parlait souvent de ce crâne, profitant des connaissances des uns et de l’expérience des autres dès qu’il en avait l’occasion. À un tel point que pour nous, ses collègues, ce crâne était devenu le « crâne de saint Saturnin » sans nuance aucune, avec peut-être une pointe de moquerie même dans l’esprit de certains, ne le cachons pas. Et pour lui, quelle interprétation en faisait-il ? La question peut se poser tant il est vrai qu’il avait, au fil des ans, levé quelque peu les réserves du début. Mais reconnaissait-il pour autant dans ce crâne véritablement le chef de saint Saturnin ? À travers ses publications, cette contribution est l’occasion d’en discuter.
4La fouille de sauvetage de 1992-1993 menée place Esquirol à Toulouse par l’Afan sous la direction de Jean-Charles Arramond est sans nul doute l’une des fouilles emblématiques de l’archéologie de sauvetage en Midi toulousain, à un moment où elle commençait à peine à se professionnaliser (Arramond et al. 1993). Elle s’est avérée capitale pour la compréhension de ce cette partie de la ville de Toulouse. Elle a été l’occasion de mettre au jour les substructions d’un temple antique de type italique accompagné de son péribole, identifié dès lors comme le Capitolium de Tolosa grâce également à une étude des sources textuelles et iconographiques de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge. Mentionné dès le ve siècle, le lieu est appelé « Le Capitole » depuis le Moyen Âge. Jusqu’alors, ce temple n’avait fait l’objet que d’observations limitées et de descriptions sommaires depuis la fin du xixe siècle quand des travaux sur la place avaient également conduit à apercevoir probablement déjà le podium du temple (« robustes substructions »). Certes, la fouille préventive de l’aire de la station Esquirol (ligne A du Métro) en avait également révélé une partie (aile occidentale du portique du temple du forum), au cours d’une opération très circonscrite (Filippo 1993), mais c’est à la fouille de 1992-1993 que l’on doit d’avoir documenté la partie avant du temple et ses abords : portion de l’area et du portique oriental et totalité de l’escalier monumental. Le diagnostic archéologique réalisé par l’Inrap en 2004-2005 au 6-8 place Esquirol, sous la direction de Jean-Luc a permis par la suite de compléter les données déjà recueillies sur le podium (angle nord-ouest), ainsi que sur la partie ouest de l’area qui l’entourait et l’église (Boudartchouk et al. 2005). De telle sorte que l’on connaît maintenant assez bien le temple — une restitution sommaire a même été esquissée —, en particulier les phases de sa démolition et l’évolution du secteur au cours du Moyen Âge.
5Le temple, localisé au niveau de la place Esquirol, se situe au cœur de la ville antique. Il est à équidistance du Cardo maximus de la rue Saint-Rome et d’un Cardo secondaire reconnu dans l’axe de la rue des Tourneurs. Ce sanctuaire, connu pour être le lieu du martyre de l’évêque Saturnin en 250 (cf. infra), serait situé à mi-chemin de sa maison et l’endroit où il officiait (Pailler 2018).
6À la suite des dernières investigations (Boudartchouk et al. 2005), on sait désormais que le podium du temple (hors escalier monumental) mesurait 26,50 m de large pour 34,20 m à 34,90 m de long. Le niveau de circulation au pied du podium était sans doute situé légèrement plus bas que la surface du dallage monumental mis au jour en 1992-1993. Le diagnostic archéologique de 2004-2005 a permis aux archéologues d’observer l’opus caementicium constituant le remplissage du podium au niveau du naos, sur une hauteur d’au moins 1,20 m par rapport au niveau de circulation périphérique initial. Il n’a toutefois pas été possible de déterminer si ce remplissage se poursuivait jusqu’au sommet du podium, situé sans doute plusieurs mètres plus haut, ou si une favissa y avait été aménagée. Après un premier arasement, le podium est réaménagé et ponctuellement rehaussé d’une quinzaine de centimètres au moins, les travaux de 1932 pour la construction de la Halle à l’origine de l’interruption de la stratigraphie.
7À l’époque mérovingienne, les murs du temple n’ont manifestement pas encore fait l’objet d’un épierrement en profondeur. La structure du temple est donc semble-t-il encore perceptible aux habitants de Toulouse à cette époque. Parmi les éléments nouveaux apportés par la dernière opération de Jean-Luc Boudartchouk sur le site (Boudartchouk et al. 2005), sans doute faut-il noter un arasement important et précoce du podium lui-même. Son niveau est quasiment ramené au niveau du sol de la fin de l’Antiquité. La reprise des données de fouilles de 1992 et l’analyse de celles de l’opération archéologique la plus récente lui laissent à croire que les superstructures du temple étaient en calcaire des pré-Pyrénées. Enfin, c’est sans doute au cours du Moyen Âge central que l’on entreprend la récupération de tout ou partie des murs du temple.
8Selon Patrice Cabau, la ville de Toulouse abrite au iiie siècle une petite communauté chrétienne à la tête de laquelle se trouve Saturnin. C’est le premier évêque de Toulouse et même le seul connu pour tout le Sud-Ouest à cette période (Pailler 2018). Sa vie en tant que telle ne nous est pas connue. Son nom n’a traversé les âges que par le récit de ces derniers instants, en 250 « sous le consulat de Dèce et de Gratus ». La Passion de Saturnin, dont la rédaction daterait du ve siècle, détaille son martyr attaché au flanc d’un taureau préparé pour le sacrifice.
9Sur son trajet quotidien, Saturnin passe non loin du temple au moment d’une cérémonie. Comme il est reconnu comme responsable du silence des oracles, les personnes présentes insistent pour qu’il sacrifie un taureau. Son refus lui vaut d’être saisi et attaché au taureau du sacrifice. Ce dernier, pris d’une rage folle, descend alors à toute allure les marches du temple, en traînant derrière lui l’évêque [ill. 4]. « Dès les premières marches, sa tête fut fracassée, sa cervelle jaillit et son corps fut disloqué en tous ses membres », si l’on se réfère à la Passion de Saturnin.
4. Martyre de saint Saturnin de Toulouse, folio 223r du Missel romain copié en 1492 pour Jean de Foix, évêque de Comminges par Liénard de Lachieze.
BnF ms latin 16827.
10Le caractère singulier de la scène n’a pas échappé à certains auteurs. Faire gravir un escalier monumental, sans incident — ce qui aurait eu pour conséquence immédiate d’altérer la cérémonie —, à un taureau paraît être un exercice périlleux. Par ailleurs, la présence d’un animal au sommet du podium sous le pronaos du temple est manifestement en contradiction avec tout ce qui est connu du rituel de la religion romaine. La scène du taureau et de son fardeau dévalant les marches du temple constitue sans doute un épisode peu crédible du martyre de Saturnin (Boudartchouk, Arramond 1993). Comme d’autres victimes de l’édit de Dèce à travers l’Empire, il n’est pas impossible qu’il ait été convoqué par les magistrats pour répondre à l’injonction de l’édit impérial de participer aux sacrifices rituels (Pailler 2018).
11Quelle que soit la réalité de cet événement, les sources aujourd’hui disponibles permettent de déterminer ce qu’il est advenu du corps de Saturnin. Jean-Luc Boudartchouk établit un état très complet de la question du locus de sa première sépulture (Boudartchouk 1993) qu’il complétera par la suite (Boudartchouk 2001). Dans ce travail impressionnant sur les sources tardo-antiques et médiévales, il y propose une nouvelle interprétation mettant en cause les théories traditionnellement admises jusqu’alors. Dans cette recherche d’érudition savante, il rappelle la tradition historiographique qui lie la sépulture de Saturnin à l’église Saint-Sernin du Taur, tradition constituée au xvie siècle et reprise et enrichie jusqu’à une date récente. Mais son analyse conclut à une permanence et une identité de lieu entre la sépulture primitive et la basilicula d’Hilaire, la basilique d’Exupère et l’église médiévale de Saint-Sernin. « Il insiste, écrit Anne Michel, sur la bipolarité des lieux de cultes voués à Saturnin au cours de l’Antiquité tardive : l’un intra-muros près du temple de la triade capitoline où a débuté le martyre, l’autre extra-muros sur le lieu de la sépulture » (Michel 1995, p. 382). Le corps présumé de l’évêque Saturnin est conservé, très certainement depuis la fin de l’Antiquité, dans un sarcophage disposé actuellement dans le chœur de l’église Saint-Sernin.
12Les fouilles ont montré place Esquirol qu’il existait en avant de l’escalier du temple, un dallage composé de plaques de marbre de remploi identiques et agencées avec plus ou moins de soin ; ces placages de grandes dimensions semblent provenir du même édifice, peut-être du temple lui-même. Elles sont disposées sur un espace de 7 m de large qui paraît centré par rapport à l’axe de l’escalier du temple. Plus à l’ouest, des dalles identiques ont été mises au jour. Elles sont cependant très fragmentées et disposées de manière aléatoire. S’agit-il d’une réfection du sol ? La question se pose encore. En tout cas, ces plaques de marbre reposaient sur un niveau de limon brun centimétrique, recouvrant lui-même le dallage de l’Antiquité classique composé de dalles calcaires. Ce nouveau sol s’avère immédiatement postérieur à la désaffection du temple. Il a été interprété comme l’indice d’un aménagement nouvellement installé au pied de l’escalier du sanctuaire tant il est vrai que ce sol paraît peu adapté à un séjour à l’air libre prolongé et/ou à une utilisation intense.
13Au pied de l’escalier du temple, 3 mètres à l’est du dallage de marbre et dans l’axe d’une base de maçonnerie rectangulaire (située encore deux mètres plus à l’est), la fouille a exhumé les fragments d’un crâne humain au sein d’un remblai composé d’une matrice limoneuse brune (US 2033) ; ce remblai est daté du courant du ve siècle, horizon ayant recouvert le dallage de marbre. Bien que fragmenté, il est établi que ce crâne repose sur sa voûte (cf. infra). Il est décrit comme rempli de la même matrice sédimentaire que le sédiment encaissant. Sa fragmentation serait due à la pression des sédiments due à l’installation de la halle moderne, fondée quelques dizaines de centimètres au-dessus. Ce crâne s’avère incomplet ; n’a en effet été retrouvé que le neurocrâne (« crâne cérébral »). Les inventeurs pensent qu’une perturbation moderne a pu causer la disparition de la face dans la mesure où la stratigraphie de la fin de l’Antiquité est interrompue à hauteur de l’altitude d’apparition du crâne. Les auteurs précisent toutefois que la présence initiale du crâne facial (splanchnocrâne) n’est pas certaine. La pièce osseuse semble selon Jean-Luc Boudartchouk avoir été déposée dans une fosse creusée à travers le remblai brun dont l’ouverture n’a de fait pas été observée. On estime en outre que sa disposition « parait bien être intentionnelle » (Boudartchouk et al. 2005 : 32).
- 2 La boite « crâne Esquirol » comporte le crâne recollé et un sac de 13 fragments. On y trouve égalem (...)
14Le crâne a été retrouvé à l’état de fragments ; nous en avons dénombré 24, dont 11 qui ont été recollés2. Il est décrit comme suit dans le rapport de fouille : « La face est absente à l’exception de la partie supérieure de l’orbite droite. Il manque également toute la partie inférieure dont seuls quelques éléments ont été découverts isolés (condyle occipital). Quelques fragments appartenant à la calotte crânienne ou à la face (orbite gauche) complètent cet inventaire » (Arramond et al. 1993 : 68). Le crâne a été restauré au Laboratoire Materia Viva de Toulouse. Il ne semble cependant pas y avoir eu d’autre action que le recollage des fragments retrouvés. Ce remontage va alors permettre d’en prélever une partie pour une datation radiochronologique, non dommageable à l’étude anthropologique, et de procéder à une analyse anthropologique.
15Une datation radiocarbone AMS est réalisée à partir d’un petit fragment de voûte crânienne par le laboratoire Archéolabs (Réf. ARC03/R3053C – ETH-27934). L’âge 14C AMS conventionnel est de 1695 plus ou moins 50 BP ; la date calibrée à 2 sigma est de 230 cal AD - 530 cal AD. L’interprétation de la courbe de densité de probabilité de la date calibrée permet de proposer :
. 32 % entre 230 cal AD et 315 cal AD ;
. 63,7 % entre 315 cal et 440 cal AD ;
. 4,2 % entre 440 cal AD et 530 cal AD.
16Les deux principaux pics de probabilité (un sigma) se situent entre 260 et 280, puis entre 330 et 410. Ce crâne paraît donc aux inventeurs plus ancien que les artefacts contenus dans le limon brun encaissant. Son dépôt n’a donc selon eux pas pu intervenir avant le courant du ve siècle, voire plus tard la stratigraphie ne permettant pas d’être plus précis (Boudartchouk et al. 2005 : 32).
17Aujourd’hui le programme OxCal, destiné à fournir une calibration et une analyse radiocarbone des informations chronologiques archéologiques et environnementales permet de réviser si la date calibrée obtenue à l’époque. Les données, rentrées dans le logiciel le 22.01.2024, ont permis d’obtenir le résultat suivant :
. 242 (90,5 %) 437calAD ;
. 467 (1,4 %) 476calAD ;
. 499 (3,5 %) 531 cal AD.
18Avec une probabilité de 95,4 % (calibration à 2 sigma), le crâne peut être daté entre 242 et 531, avec une très forte probabilité entre 247 et 437. Ce qui ne change pas véritablement de la datation publiée.
- 3 Estimation de l’âge au décès par les sutures crâniennes. Thèse de l’université Paris VII, 1982, 301 (...)
- 4 Le tableau des mesures crâniennes figure dans un document inédit ; nous ne le reproduisons pas ici.
19Même remonté, ce crâne assez largement incomplet ne permet pas véritablement d’identifier le sujet dont il provient. Notons que ce ne serait sans doute pas tellement différent avec un crâne entier, comme c’est souvent le cas sur des pièces anatomiques isolées. L’analyse anthropologique, menée par Sylvie Duchesne, révèle que la morphologie des sutures crâniennes suggère un adulte d’âge moyen (Boudartchouk et al. 2005 : 32). À l’aide la méthode élaborée en 1982 par Claude Masset3, elle a enregistré un coefficient de 2,1. Elle précise toutefois, à juste titre, que « ce coefficient n’est donné qu’à titre indicatif, en raison des difficultés à définit un âge individuel et des incertitudes liées à la méthode » (S. Duchesne, document inédit). Cette anthropologue met par ailleurs en évidence que le crâne présente une morphologie allongée, avec un front large et moyennement divergent, sans qu’il nous soit possible de déterminer la portée de ces résultats en termes d’identification individuelle4.
20Il y a un autre aspect de ce crâne qui a intéressé particulièrement Jean-Luc. Nous le savons, car il nous avait chargés de travailler particulièrement sur cet aspect. Après avoir été remonté, il est apparu que le crâne présente une lacune au niveau de l’os pariétal droit. Même si les observations de Sylvie Duchesne n’avaient conduit à identifier sur la voûte crânienne aucune trace d’ordre traumatique ou pathologique, cette lacune est cependant interprétée par Jean-Luc Boudartchouk comme un « impact ancien, quasiment circulaire, qui pourrait avoir été occasionné par un pic de fossoyeur (renseignement apporté D. Paya) » (Boudartchouk et al. 2005, p. 32). Cette interprétation n’est en fait pas valable. Cette lacune ne répond en effet à aucun des critères permettant de l’identifier comme le résultat d’une modification de surface osseuse d’origine anthropique (Boës, Georges 2008). Ce qui ne change rien au fait que ce « crâne a de toute façon été prélevé ailleurs sur un squelette avant d’être enfoui au pied l’escalier du temple » (Boudartchouk et al. 2005, p. 32).
21Malgré la présence d’un édifice chrétien à l’emplacement de la cella du temple dès le vie siècle, très proche de l’emprise de fouille de 1992-1993, peu d’os humains ont été découverts et prélevés ; ils proviennent d’US (niveaux de remblaiement ou de démolition) datées des périodes moderne et contemporaine. Cette absence de cimetière serait à rechercher dans le statut très singulier de l’église Saint-Pierre-Saint-Géraud, jamais mentionnée comme église paroissiale avec espace d’inhumation dans les sources médiévales (Arramond et al. 1993).
22Le contexte de découverte est aujourd’hui difficile à retrouver à partir des éléments fournis dans le rapport. Ce dernier se présente en effet comme une synthèse de résultats plus que comme une présentation des données. Nous ne pouvons par conséquent nous appuyer que sur les descriptions et les interprétations avancées. D’autant plus qu’aucun document (photo)graphique ne vient appuyer l’argumentation. Ainsi, nous ne savons rien de la « fosse creusée à travers le remblai brun » (limites perçues ?) dans lequel le crâne aurait été déposé.
23Du fait de l’absence d’une partie de l’os pariétal, qui n’est pas le fait d’une action anthropique, l’hypothèse d’une fragmentation in situ n’aurait sans doute pas été la seule à privilégier si celle d’un dépôt intentionnel n’avait pas été avancée. En outre, compte tenu de son état de fragmentation initial, déterminer un dépôt du crâne sur sa voûte paraît très difficile.
- 5 Pour un état de la ville de Toulouse dans les années 400 : voir Cazes 2010. Sur la question des ens (...)
24Juste après la fouille, les auteurs estiment que « sa situation stratigraphique, dans un contexte apparemment non remanié, pose le problème de sa présence intra muros à une époque où il est admis que les usages et sans doute la loi prohibent encore cette pratique. S’il ne peut s’agir d’une sépulture, il est toutefois impossible de déterminer si sa présence à cet endroit particulier, historiquement le lieu du martyre de Saturnin, est significatif ou simplement le lieu du hasard » (Arramond et al. 1993 : 68)5. Jean-Luc écrira néanmoins plus tard que « la présence de ce crâne à cet endroit et dans ce contexte stratigraphique et chronologique est étonnante et elle n’est sans doute pas fortuite dans le contexte religieux de la fin de l’Antiquité … ». « S’il ne s’agit pas d’une coïncidence, la calotte crânienne mise au jour pourrait être une [pseudo ?] relique, déposée à l’endroit où le crâne de l’évêque aurait éclaté, selon le témoignage de la Passio antiqua » précise-t-il plus loin (Boudartchouk 2005, p. 32-33).
- 6 Ce creusement a d’abord été identifié comme l’arrachement d’un socle d’autel puis a été interprété (...)
25Jean-Luc Boudartchouk s’est posé la question de l’existence d’un lieu de mémoire antérieur au pied de l’escalier du temple. Si le texte de Fortunat dit clairement que le lieu où Saturnin a été attaché au taureau n’avait pas été consacré par un édifice religieux, il lui semble légitime de s’interroger sur la présence, antérieurement au témoignage de l’évêque de Poitiers, d’un lieu de mémoire lié à la mort de Saturnin, comme c’est fréquemment le cas ailleurs (Boudartchouk et al. 2005). « À titre dhypothèse », écrit Jean-Luc Boudartchouk, « on peut envisager que le sol de dalles de marbre aménagé au pied des marches après la désaffection du temple puis le dépôt ultérieur d’un crâne puissent être des manifestations d’un culte rendu à l’évêque Saturnin sur l’esplanade au pied de l’escalier ; ceci antérieurement à la construction au vie siècle de l’église de Launebode » (Boudartchouk et al. 2005, p. 33). Les exemples archéologiques ne manquent pas. Il mentionne le creusement circulaire dans le sol du chœur de la basilique wisigothique de Tarragone, bâtie dans l’amphithéâtre de la ville, sur l’emplacement du martyre de l’évêque Fructueux en 2596. Mais le fait de faire référence à l’iconographie médiévale du martyre de l’évêque, certes « sans en tirer de conclusions aventureuses » comme il le précise (Boudartchouk et al. 2005, p. 32), a sans doute contribué à la confusion. Le crâne de l’évêque y figure en effet au contact des marches du Capitole, le visage tourné vers le haut. Il existe même une représentation montrant la calotte crânienne de l’évêque gisant sur les degrés du temple. Par ailleurs, dans son étude exhaustive, Jean-Luc, n’a évidemment pas manqué de mentionner les procès-verbaux de reconnaissance de reliques de Saturnin étudiés par Henri Pradalier (1996). Et ces derniers ne signalent que des « morceaux de crâne, mâchoire supérieure et dents » en 1906. Aussi, un buste-reliquaire contenait en 1886 un petit fragment de crâne (4-5 cm). Jean-Luc écrit « Il ne semble pas exister, hors ces petits fragments, de “chef” de Saturnin » (Boudartchouk et al. 2005, p. 33). Chacun a pu tirer ses propres conclusions.