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3 - Retour aux sources et déconstruction des mythes historiques

La « charte de Landeyrat » : un document problématique

The "charter of Landeyrat": a problematic document
La «carta de Landeyrat»: un documento problemático
Patrice Cabau
p. 224-230

Entrées d’index

Index géographique :

Auvergne-Rhône-Alpes, Cantal, Landeyrat

Index chronologique :

Moyen Âge
Haut de page

Texte intégral

  • 1 Landeyrat est aujourd’hui une commune du Cantal (cant. Allanche, arr. Saint-Flour). Anciennement, l (...)

1Jean-Luc Boudartchouk et moi avons parlé souvent de la « charte de Landeyrat »1, document qui l’intéressait dans le cadre de ses recherches sur saint Géraud d’Aurillac. Cette charte, dont l’original n’est pas connu, a été éditée et étudiée par Marcellin Boudet dans son Cartulaire du Prieuré de Saint-Flour (Boudet, 1910, p. 1-3, no I ; voir p. XIII-XIV, CLVII-CLVIII, CLIX). Cette publication a donné lieu à des interprétations diverses (Lauranson-Rosaz, 1987, p. 73, 211-212, 246 ; Lauranson-Rosaz, 1992, p. 6-7, 23 ; Lauranson-Rosaz, 1996, p. 8-11 ; Lauranson-Rosaz, 2011, p. 16-18, 28 ; Fray, 2011, p. 1071-1083 ; Fray 2015), plus récemment à controverse (Fray, 2017 ; Moulier, 2022). Les différences d’interprétation portent sur l’authenticité partielle ou totale du texte parvenu jusqu’à nous. Il s’agira simplement ici de l’examiner à nouveau, en rapportant les observations et réflexions faites avec Jean-Luc, et en posant la question de son degré de fiabilité.

Un document fantomatique

2Le document originel devait se trouver dans les archives de l’abbaye Saint-Géraud d’Aurillac, en très grande partie détruites aux xvie et xviiie siècles. On n’en a plus qu’une seconde copie conservée dans les archives de la ville de Saint-Flour et analysée dans l’inventaire de ce dépôt achevé en 1789. Le document était déposé « dans la layette des documents relatifs aux assemblées d’États » (Boudet, 1910, p. CLIX). S’il a été connu d’Alexandre Delzons, juge à Aurillac (Delzons, 1852, p. 120), Guillaume Bouange, qui fut curé de la moderne église Saint-Géraud, a toujours ignoré son existence matérielle (Bouange, 1870, I, p. 267 ; 1881, I, p. 275 ; 1899, I, p. 275).

3La copie et son analyse sont de la main de Béraud de Vaissière, dernier lieutenant général du bailliage de Saint-Flour [ill. 1 A à D et ill. 2]. Le support de la copie est une feuille de papier pliée en deux, qui a été ensuite pliée à nouveau, dans le sens de la hauteur, puis de la largeur. Sur la première page et sur la dernière se lisent les indications archivistiques suivantes : « Expedition Collationnée par foeti et / despinats Nores. Roïaux du sçel du / Baillage des Montagnes d’auvergne, / le 3. octobre 1347. sur l’original / En ecorce de Bouleau, des privileges / accordés par R. P. En dieu mre. Etienne / Eveque de clermont, au Monastere d’aurillac » ; « chap. XV. art. 15. No. 1. / copie De l’acte De/ consecration de l’eglise/ du monastere d’aurillac. / en 972. / L’expedition sur laquelle cette copie a Eté prise, / est chés mr. le comte de pradt/ au Chateau de pradt ou / des prades entre alanche / Et Marcenat ».

1a. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 1.

1a. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 1.

Feuille pliée en deux.

J.-L. Boudartchouk.

1b. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 2.

1b. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 2.

Feuille pliée en deux.

J.-L. Boudartchouk.

1c. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 3.

1c. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 3.

Feuille pliée en deux.

J.-L. Boudartchouk.

1d. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Notice dorsale.

1d. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Notice dorsale.

J.-L. Boudartchouk.

Transcriptions modernisées
Copie par Béraud de Vaissière du vidimus de 1347


Texte amendé // Leçons de la copie

[p. 1]

Anno ab incarnatione Domini
nongentesimo LXXII., veniens dominus // lxxij.
Stephanus Arvernorum episcopus,
dedicavit ecclesiam Aureliacensis cœnobii // aureliciensis
presentibus aliis episcopis, hoc est Froterio
Petragoricensi et Gauzberto Caturcensi, // petragoricensis // caturcensis
abbatum quoque et monachorum, et
totius cleri ac populi innumerabili // innumerabilis (s supprimé)
confluente multitudine. Quod postquam
decenter expletum est, prædictus // decentum
Stephanus episcopus ob amorem quem
erga beatum Geraldum specialiter
habebat, propter miracula que viderat
dum ad dedicandam ecclesiam venire
et ipso dedicationis die, sicut in gestis // siccus
ipsius beati Geraldi habetur, statuit
una cum consilio clericorum
Arvernensis Sedis aliorumque nobilium
virorum eundem Aureliacum locum // aurelicum

[p. 2]
episcopali authoritate sublimare. Decreuit
itaque ut post ecclesiam Arvernensis
Sedis ipse locus in omni episcopatu
suo præcipuus haberetur et ab omni // habetur
dominatione et seruitio [absolutus], nisi tantum
Romanæ Sedis, sicut a beato Geraldo
statutum fuerat, perpetua libertate
<frueretur>. Constituit etiam // luminis existeret
ut sui successores Arvernensis Ecclesiæ
presules hunc locum maxime // habet
honorarent et ter in anno
advenientes ibi conventus totius
patriæ congregarent a fluminibus
videlicet Ruda et Lenda et a // venda
castro quod dicitur Bresontium
usque ad fines sui episcopatus, et
ibi mallos suos tenerent, ordinationes // malles
facerent, sinodos celebrarent et, si
quid statuendi vel decernendi esset,
cum consilio optimatum regionis // extimatum
suo edicto deffinirent. Post hæc
ipse Stephanus episcopus dedit de sua
possessione sponsalitium ecclesiæ // possessionæ sponsalium

[p. 3]
Aureliacensis et hoc ita scribere fecit :
Ego Stephanus Arvernorum episcopus
dono de proprio meo alode // meo meo alide
Aureliacensis ecclesiæ sponsalitium : // sponsalium
ecclesiam meam de Landayraco cum
omni curte ad ipsam pertinente et
cum appenditiis suis, cum terris,
cum pratis, cum sylvis, cum // sylvis cum sylvis
aquis, aquarum decursibus ; totum // aquarum de decursibus
et ab integrum cedo Aureliaci ecclesiæ
pro anima genitoris mei et genitricis
meæ atque mea fratrumque meorum
Umberti et Mironis. S. Stephani
episcopi. S. Mironis. S. Umberti. // S.ti // S.ti
Datbertus scripsit.

2. Saint-Flour, Archives municipales, Inventaire des archives (terminé en 1789), f. 423.

2. Saint-Flour, Archives municipales, Inventaire des archives (terminé en 1789), f. 423.

Cliché : J.-L. Boudartchouk.

Analyse de Béraud de Vaissière
[f.] 423
Article 15.
Église S
aint-Géraud d’Aurillac.

No 1. Copie de l’acte de consécration ou
dédicace à Saint Géraud de l’église du monastère
d’Aurillac, par Étienne évêque d’Auvergne,
en présence des évêques de Périgueux et
Cahors, de l’abbé, des moines, de tout le clergé,
et de grande affluence de peuple.
Ledit seigneur évêque du conseil des clercs du
Siège d’Auvergne et d’autres nobles hommes,
[a] statué que ladite église d’Aurillac soit
la plus éminente et principale église de
l’évêché d’Auvergne, après l’église du Siège
d’Auvergne, exempte de toute domination
et service, excepté du Siège de Rome.
Les évêques d’Auvergne occuperont la place
[la] plus honorable en ladite église d’Aurillac,
de trois ans en trois ans y pourront faire
les assemblées du pays depuis les rivières
la Rhue et Vende ou Lende, et depuis // Rue
[le] château appelé de Bresons, jusqu’aux limites
de l’évêché, et y tenir quand ils voudront et
faire les ordinations et célébrer les synodes.
Ledit Étienne évêque a donné de ses alleux
propres, à ladite église d’Aurillac, son église
de Landeyrat, avec tout ce qui en dépend, // landayrac
pour l’âme de ses père, mère et frères. De
l’année 972.

4Au milieu du xive siècle, le garde du sceau royal dans la baillie des montagnes d’Auvergne était Guillaume de Chaberroc, déjà en exercice en 1343 et toujours en fonction en 1361. Une de ses compétences était de délivrer expédition des actes dont on voulait obtenir une duplication officielle. Ces copies conformes étaient authentiquées par l’apposition du sceau royal. Deux clercs, des notaires attachés à la juridiction, effectuaient une collation finale visant à garantir l’exactitude de la transcription. Ce mode opératoire se trouve décrit dans le protocole et l’eschatocole du vidimus publié par le même Guillaume de Chaberroc le 15 août 1345 (Grand 1945, no LXI : original sur parchemin ; sceau perdu). Dans ces conditions, la sincérité du vidimus établi le 3 octobre 1347 semble hors de doute. Vu le lieu où cette copie authentique était conservée au xviiie siècle, elle avait dû être réalisée à la demande de quelqu’un qui avait autorité à Landeyrat ; depuis l’incendie survenu au château des Prades en 1790 (Chazelles, 1855, p. 518), la pièce a disparu.

5Les termes utilisés par les notaires royaux pour identifier la matière subjective de l’« original » resteront donc inconnus (betulina cortex ?). Béraud de Vaissière les a traduits par « écorce de bouleau ». On se tromperait en prenant cette expression à la lettre : les érudits de l’Époque classique qualifiaient d’« escorce d’arbre » ce que l’on a plus tard appelé papyrus. Ainsi Guillaume de Catel pour un acte de Charlemagne en faveur de l’abbaye de Lagrasse (Catel, 1633, p. 348) ; peut-être s’agissait-il du diplôme original sur parchemin que l’on a conservé (A.D. Aude, H 11), mais qui est si détérioré que, tout au long du xixe siècle, de savants auteurs ont continué de penser qu’il était tracé sur « écorce d’arbre » ou « sur papyrus ». Il y a lieu de croire que l’« original » vidimé en 1347 était écrit sur une peau assez fine, « abîmée » (Fray, 2015, p. [73]), qui aura été approximativement désignée par une métaphore.

Un document composite

6Le texte latin d’origine reproduit dans le vidimus figure aux pages 1-3 de la copie faite par Béraud de Vaissière, où il occupe 57 lignes (transcription en fin d’article). En voici une traduction :

7L’an neuf cent 72 de l’incarnation du Seigneur, le seigneur Étienne, évêque des Arvernes, vint faire la dédicace de l’église du monastère d’Aurillac en présence d’autres évêques, à savoir Frotier de Périgueux et Gaubert de Cahors, et aussi d’abbés et de moines, alors qu’affluait la multitude innombrable de tout le clergé et de tout le peuple. Quand cela fut accompli comme il convient, ledit évêque Étienne (à cause de l’amour qu’il avait spécialement pour le bienheureux Géraud, en raison des miracles qu’il avait vus en venant faire la dédicace de l’église et le jour même de la dédicace, comme cela est contenu dans les gestes du bienheureux Géraud lui-même) décida avec le conseil des clercs du Siège d’Auvergne et d’autres nobles personnages de sublimer le même monastère d’Aurillac par l’autorité épiscopale. Il décréta donc que le monastère lui-même serait dans tout son évêché tenu comme le lieu principal après l’église du Siège d’Auvergne, qu’il serait par une liberté perpétuelle exempt de toute domination ou service, excepté envers le Siège de Rome, ainsi qu’il avait été décidé par le bienheureux Géraud. Il établit même que ses successeurs les évêques d’Auvergne honoreraient très grandement ce monastère et que, s’y rendant trois fois l’an, ils y assembleraient les états de tout le pays à partir des rivières, à savoir la Rhue et l’Ander, et depuis le château appelé des Bresons jusqu’aux frontières de leur évêché, et qu’ils y tiendraient leurs assemblées judiciaires, qu’ils y feraient les ordinations, qu’ils y célèbreraient les synodes et que, s’il y avait quelque chose à établir ou à décider, ils proclameraient leur édit avec le conseil des notables de la région. Après quoi l’évêque Étienne lui-même donna de ses possessions la dotation de l’église d’Aurillac et il le fit écrire ainsi : « Moi, Étienne, évêque des Arvernes, je donne de mon propre alleu la dotation de l’église d’Aurillac : mon église de Landeyrat, avec tout le village qui lui appartient et avec toutes ses dépendances, avec les terres, avec les prés, avec les forêts, avec les eaux, les cours d’eau ; je cède cela entièrement et totalement à l’église d’Aurillac pour l’âme de mon père et celle de ma mère, la mienne et celle de mes frères Umbert et Miron. Seing de l’évêque Étienne. Seing de Miron. Seing d’Humbert. Dacbert a écrit ».

8Pour Béraud de Vaissière, ce texte était l’« acte de consécration de l’église du monastère d’Aurillac ». Le premier éditeur l’a qualifié d’abord de « charte- notice », puis, pour abréger, de « charte », et finalement de « charte de Landeyrat » (Boudet, 1910).

9Un récit initial, qui s’ouvre directement par la mention de l’année 972, indique les circonstances de la cérémonie, sans en donner de description ; suit un exposé détaillant longuement la décision prise par l’évêque des Arvernes Étienne de créer dans son diocèse une circonscription centrée sur le monastère d’Aurillac. Une phrase de transition ménage le passage du style « objectif » (3e personne) au style « subjectif » (1re personne). La composition se termine avec la citation d’une charte par laquelle le prélat assure la dotation de l’église d’Aurillac en lui faisant donation de Landeyrat.

10Le document vidimé en 1347 correspond ainsi par sa structure générale à la catégorie générique des « actes de consécration/dédicace/dotation » d’églises, de formes diplomatiques très variées, dont de nombreux exemples sont connus pour les xe et xie siècles (Zimmermann 2001 ; Lauwers 2007).

11L’évêque Étienne (deuxième de ce nom) était fils du vicomte de Clermont Robert (premier du nom). Il occupa le siège d’Auvergne pendant environ quatre décennies, d’octobre 945 au plus tard à août 984 au plus tôt. La date de 972 s’inscrit dans ce cadre chronologique. Cette date pourrait être corroborée par la « Brève chronique de l’abbaye d’Aurillac » publiée par Jean Mabillon en 1676 (dont Géraud Vigier et Christophe Justel avaient déjà fait imprimer des extraits) : « Géraud de Saint-Séré, cinquième abbé, enfant de la terre de Cahors et originaire de Saint-Séré, acheva l’édifice de la basilique commencé par son prédécesseur et, ayant convoqué des évêques, il le consacra, et la dédicace fut faite en l’an de l’incarnation du Seigneur 972, indiction 5e [pour 15e], le pape Jean siégeant heureusement sur la chaire apostolique. En hauteur [pour Dans l’autel] furent déposées diverses reliques de saints. » :

  • 2 Mabillon 1676, p. 240 ; voir Vigier, 1635, p. 739, et Justel 1645, Preuves p. 5.

12« Geraldus de sancto Sereno Abbas quintus, alumnus terræ de Caturcana, & castro de sancto Sereno oriundus, perfecit ædificium basilicæ à prædecessore suo incœptum : & vocatis Episcopis illud consecravit, & dedicatio facta fuit anno dominicæ Incarnationis d ccc lxxii, Indict. v [pour xv], Papa Johanne feliciter sedente in cathedra apostolica. In altum [pour altari] diversa Sanctorum pignora sunt recondita. »2.

13Or ce récit est postérieur de plusieurs siècles à l’événement qu’il rapporte. Le catalogue des premiers abbés d’Aurillac paraît même ne pas remonter plus haut que le xiiie siècle (il y est en effet question de sous tournois). Le moine qui l’a compilé d’après les archives du monastère a vraisemblablement connu l’acte qui notifiait la dédicace-consécration de 972. Composant l’éloge de « Géraud de Saint-Séré » (nom de personne très improbable au xe siècle), à qui il attribuait faussement l’initiative de la cérémonie, il aura amplifié les données tirées de cet acte au moyen de gloses chronologiques, erronées en partie, et d’un poncif inconsistant.

Une charte de donation-dotation authentique

14La charte finale portant donation de l’église de Landeyrat et de ses dépendances est à strictement parler la seule et vraie « charte de Landeyrat ». Très concise, non datée, dépourvue de préambule comme de final comminatoire, elle paraît cependant complète. Dans son dispositif comme par ses termes, elle est conforme aux actes de donation des environs de l’an Mil. On la comparera par exemple à la charte par laquelle l’évêque des Arvernes Étienne (quatrième du nom) céda vers 1020 l’église de Roffiac à Sainte-Foy de Conques (Desjardins, 1879, no 47 ; Doniol, 1864, nos 475, 701). La donation de Landeyrat se termine, comme d’usage à cette époque, avec des seings figurant sa validation par les parties prenantes : le donateur Étienne ainsi que ses frères Miron et Umbert, témoins, en tout cas bénéficiaires spirituels ; tout à la fin se trouve, valant signature de l’acte, le nom du scripteur. Plusieurs autres documents émanés du même évêque nous renseignent sur ses biens personnels et ses liens familiaux. Les possessions héréditaires d’Étienne se situaient non seulement aux environs immédiats de Clermont (Chambon, Lauranson-Rosaz, 2002, p. 352-353), mais aussi davantage vers le Sud à Saint-Germain-Lembron (Doniol, 1863, no 336), et plus loin encore dans le « comté d’Auvergne » à Bonnac et Rézentières (Doniol, 1864, no 16). Il avait plusieurs frères, dont l’un, nommé Robert comme leur père, eut un fils également appelé Robert. Le vicomte Ucbert qui paraît avec d’autres membres de la famille comme garant d’une donation qu’Étienne fit avant 985 au monastère de Sauxillanges (Doniol, 1864, no 179) pourrait bien être le même qu’Umbert (Boudet, 1910, p. CLXII). Quant à Miron, on n’a de lui aucune autre mention, mais son nom appartient à l’onomastique du temps. Il n’y a donc dans la charte de Landeyrat proprement dite aucun élément qui permette de prouver qu’elle n’est pas authentique.

Une notification de la cérémonie altérée par des remaniements

15Si la date de la cérémonie de consécration-dédicace ne fait pas difficulté, l’identification des prélats qui furent conviés à la célébration ne va pas sans poser de problème. L’établissement de listes épiscopales fiables reste malaisé pour cette époque : documentation encore rare, souvent difficile à dater ou à interpréter, fréquence des noms semblables portés par des personnages différents… Il se trouve heureusement qu’un texte du 5 janvier 990 ou 991 nous présente simultanément les évêques « Frotier de Périgueux » et « Gaubert de Cahors ». Las ! Le premier n’occupait son siège que depuis quatorze ans, six mois et trois jours lorsqu’il mourut le 8 décembre 991 (Sainte-Marthe, 1720, c. 1457). Quant au second, qui succédait à un autre Frotier en place depuis 950 au moins, le texte dont il vient d'être question n'est autre que la notice de son élection (Achéry, 1688, p. 154-155 ; Dufour, 1989, p. 29, 58). Frotier de Périgueux et Gaubert de Cahors ne purent donc pas se trouver ensemble à Aurillac en 972. Cette incompatibilité chronologique doit faire rejeter les précisions que la notification de la dédicace donne sur les évêques qui auraient assisté à la solennité. Par ailleurs, gageons que si l’auteur du catalogue des abbés d’Aurillac avait trouvé les noms et les sièges de ces évêques, il n’aurait pas manqué de les reproduire ; il a noté seulement vocatis episcopis, un autre poncif qui ne dit rien, mais qui en dit long aussi.

  • 3 Jean-Luc Boudartchouk avait annoncé pour le 13 juin 2023 une communication intitulée « Géraud d’Aur (...)

16Selon la relation notifiant la cérémonie de 972, l’évêque de Clermont Étienne fut témoin de plusieurs miracles survenus alors qu’il venait faire la dédicace ainsi que le jour même de la cérémonie. Et le rédacteur d’indiquer sa source : « les gestes du bienheureux Géraud ». Il pourrait s’agir de la Vie de saint Géraud écrite par l’abbé de Cluny Odon, mort en 942, mais les prodiges allégués ne se retrouvent dans aucune des versions, courte ou longue, que l’on a de cette Vie3. Il pourrait s’agir aussi d’un recueil dont la rubrique initiale porte :

17"[Ici] commencent les miracles. 1o. De l’église premièrement construite en l’honneur du bienheureux Géraud, ou comment l’évêque Étienne vint en faire la dédicace, ou quel miracle y fut accompli le jour de la consécration ».

  • 4 Montpellier, Bibliothèque de l’Université de Médecine, manuscrit H 142, f. 217 (ms. du xiiie s.).

18(« Incipiunt miracula . io. de ecclesia que primitus in honorem beati Geraldi constructa fuit . uel qualiter Stephanus episcopus ad dedicandum eam uenerit . uel quale miraculum in die consecrationis ibi patratum sit. »)4

19Or ce qui est raconté dans ce premier épisode dénote une composition fort tardive. Le récit, très circonstancié de prime abord, mais en définitive vague et confus, associe dans un anachronisme déroutant la consécration célébrée par l’évêque Étienne avec la translation des restes du saint opérée en « 1227 » ; la date se déduit du distique qui précède immédiatement le recueil de miracles :

  • 5 Idem supra.

20(« Bis sexcenteno s(upra) quindeno duodeno. / Anno translata tua membra Geralde beate . »)5

21Il reste enfin à signaler une coïncidence troublante entre les termes de la notification de 972 et une formule employée dans la version amplifiée de la Vie de Géraud : deux ans avant sa mort, un fait miraculeux eut lieu dans l’église d’Aurillac, « le jour même la dédicace » :

  • 6 Marrier, Du Chesne, 1614, c. 104 (Vie longue, III-3).

22(« Biennio priusquam obiret Ecclesiam fecit solemniter dedicari. [...] De eodem proſecto altare mirum aliquid ipso dedicationis die contigit accidisse. »).6

23S’il y a eu emprunt de la formule, dans quelque sens qu’il ait joué, ce fut en tout cas avant la fin du xie siècle.

24La notification de 972 annonce ensuite la décision prise par l’évêque Étienne, en accord avec les clercs et les laïcs, de « sublimer » le monastère d’Aurillac. Tout en restant soumis à l’autorité diocésaine, celui-ci serait, conformément à la volonté de son fondateur Géraud, « par une liberté perpétuelle exempt de toute domination ou service, excepté envers le Siège de Rome ». Il y a là une allusion très claire au cens qu’Aurillac versait à Rome depuis son origine (comme Cluny devrait le faire un peu plus tard) et qu’atteste l’abbé Odon :

  • 7 Paris, B.N.F., manuscrit latin 5301, f. 225’-226 (Vie courte ; ms. du xe s.).

25(« Consuetudine(m) sibi fecerat, ut semp(er) secundo anno roma(m) p(er)ger(et) ; censu(m) predicti cænobii collo suo suspensu(m), quasi seruus [domino] deferebat ; »)7

26En conséquence de la reconnaissance aux apôtres Pierre et Paul des droits éminents sur le lieu, le monastère et ses possessions jouissaient de sa protection, ne dépendaient que de lui et se trouvaient affranchis de toute souveraineté séculière. Mais la « liberté romaine » finit par s’étendre du domaine temporel au domaine spirituel, l’antique règle de l’obéissance canonique disparaissant peu à peu avec l’avènement progressif d’un autre régime : l’exemption de la juridiction épiscopale (Fabre, 1892, p. 26-148). Les privilèges accordés à Aurillac par Nicolas II en 1061 et Alexandre II en 1068 (Chaix de La Varène, 1878, nos XX, XXI) indiquaient le droit du diocésain à accomplir ordinations et consécrations (pourvu qu’il ne fût pas simoniaque !). Ceux de Grégoire VII en 1077 et d’Urbain II en 1095 prévoyaient que l’abbé ou le monastère pourrait au besoin s’adresser à n’importe quel évêque de son choix (Chaix de La Varène, 1878, nos XXVII, LVII). La décision d’Étienne paraît donc s’inscrire dans l’ordre ancien qui prévalait encore au cours du xie siècle. Semblablement, le processus collégial dont elle résultait correspondait à des pratiques encore en vigueur dans la région à la toute fin du Xe siècle : l’assemblée de paix alors convoquée par Guy, évêque du Puy, réunissait ainsi le haut clergé et la grande aristocratie (Doniol, 1864, no 15).

27La publication des mesures prises en 972 indique pour finir la création dans le diocèse des Arvernes d’une subdivision territoriale dans laquelle on a cru voir le ressort judiciaire des abbés de Saint-Géraud, « héritiers » du fondateur (Lauranson-Rosaz, 2011, p. 17-18). Or la définition de cette circonscription précise nettement qu’elle serait régie par l’autorité épiscopale selon le mode collégial qui lui associait les pouvoirs laïques, et le monastère d’Aurillac n’est mentionné que comme lieu des assemblées judiciaires ou des synodes tenus par le pontife de Clermont. L’« auteur inconnu, mais ancien » d’un catalogue des abbés de Figeac a emprunté au texte examiné les informations relatives à l’érection du sous-diocèse aurillacois pour les transposer au ixe siècle, dans l’évêché de Cahors et à son propre monastère (Baluze, 1679, p. 298-299) ; cette forgerie du dernier quart du xie siècle (Fray, 2011, p. 1079-1080) a inspiré d’autres fables (Sainte-Marthe, 1715, Instrumenta, p. 43, no XXXIV).

28C’est surtout l’aspect géographique qui a valu à notre document l’intérêt que lui ont porté les historiens. En tentant de tracer les limites du district nouveau, ceux-ci ont rencontré deux difficultés. L’une tenait à l’équivoque du nom indiqué pour le second cours d’eau : « venda » (copie du vidimus de 1347), « vende ou lende » (analyse dans l’inventaire des archives de Saint-Flour). L’autre venait d’une mauvaise localisation du « château de Brezons », situé malencontreusement « aux pieds du Plon du Cantal » (Boudet, 1910, p. CLV). D’où une cartographie incertaine, voire incohérente (Lauranson-Rosaz, 2011, carte p. 28). Pour la rivière, c’est la forme Lenda qui est la bonne : il s’agit de l’Ander, qui passe à Saint-Flour, et dont le tracé est moins difficile à raccorder que celui de la Sumène à la Rhue de Cheylade (Ruda). Quant au castrum quod dicitur Bresontium, au nom déjà si féodal ( !), c’est celui qui sera plus tard appelé Saint-Flour (Boudet, 1910, p. XLII). Avec ces rectifications, la limite orientale de la nouvelle circonscription paraît beaucoup plus claire.

Conclusion

29Il résulte de ces diverses remarques que le document vidimé en 1347 avait été réécrit en partie, assurément avant le xiie siècle, mais qu’il résiste dans son ensemble assez bien à l’examen critique. On peut assurément en retenir que l’évêque Étienne a effectivement donné à Saint-Géraud ses biens de Landeyrat (église, village et dépendances, dont on a précisé plus haut la localisation). On sera plus circonspect sur la présence des évêques mentionnés lors de la dédicace, qui reste certainement l’occasion de la donation. Il conviendra dès lors d’abandonner la dénomination de « fausse charte de Landeyrat » — cette désignation dépréciative, ambiguë et inexacte ne plaisait guère à Jean-Luc.

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Bibliographie

Sources

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Notes

1 Landeyrat est aujourd’hui une commune du Cantal (cant. Allanche, arr. Saint-Flour). Anciennement, le nom du village était Apché (Apcher, Apcheix), et le toponyme Landeyrat s’appliquait à plusieurs écarts situés au sud-est dans une montagne à burons ou à vacheries (cartes de Cassini, de l’état-major). La cure de l’église jadis bâtie en ce lieu passa de l’abbaye d’Aurillac au chapitre de Murat par acte du 12 août 1436. Dans un buron placé sur la pente qui fait face vers le Sud-Ouest à la montagne de Landeyrat (Veyrines Basses) subsiste un mur bien appareillé incluant un encadrement de porte mouluré peut-être antérieur à 1500. Au lieu-dit Les Prades (Cassini) ou Pradt (état-major), à quelque 2 km au Nord, se trouve un petit château, autrefois siège d’une justice seigneuriale.

2 Mabillon 1676, p. 240 ; voir Vigier, 1635, p. 739, et Justel 1645, Preuves p. 5.

3 Jean-Luc Boudartchouk avait annoncé pour le 13 juin 2023 une communication intitulée « Géraud d’Aurillac ». Il comptait notamment exprimer son désaccord avec la dernière publication de la Vita sancti Geraldi (2000) et exposer les raisons pour lesquelles il considérait que la Vie courte (BHL 3412/3414) correspondait au texte rédigé par Odon de Cluny et que la Vie longue (BHL 3411) était tissue d’interpolations introduites à l’époque de la mutation féodale.

4 Montpellier, Bibliothèque de l’Université de Médecine, manuscrit H 142, f. 217 (ms. du xiiie s.).

5 Idem supra.

6 Marrier, Du Chesne, 1614, c. 104 (Vie longue, III-3).

7 Paris, B.N.F., manuscrit latin 5301, f. 225’-226 (Vie courte ; ms. du xe s.).

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Table des illustrations

Titre 1a. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 1.
Légende Feuille pliée en deux.
Crédits J.-L. Boudartchouk.
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Titre 1b. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 2.
Légende Feuille pliée en deux.
Crédits J.-L. Boudartchouk.
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Titre 1c. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Feuille 3.
Légende Feuille pliée en deux.
Crédits J.-L. Boudartchouk.
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Titre 1d. Saint-Flour, Archives municipales, XV, 15, no 1. Copie de la « charte de Landeyrat » (avant 1789). Notice dorsale.
Crédits J.-L. Boudartchouk.
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Titre 2. Saint-Flour, Archives municipales, Inventaire des archives (terminé en 1789), f. 423.
Crédits Cliché : J.-L. Boudartchouk.
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Pour citer cet article

Référence papier

Patrice Cabau, « La « charte de Landeyrat » : un document problématique »Archéopages, Numéro spécial | 2025, 224-230.

Référence électronique

Patrice Cabau, « La « charte de Landeyrat » : un document problématique »Archéopages [En ligne], Numéro spécial | 2025, mis en ligne le 01 août 2025, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/29327 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14h6v

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