- 1 Cette étude a bénéficié de l’aide de Renaud Alexandre, Michel Banniard et de celle de François Dolb (...)
1Si le titre latin de cette contribution se veut un écho à la vaste enquête dirigée par Jean-Luc Boudartchouk sur l’évêque Florus, celle-ci sera beaucoup plus modeste, notamment car la documentation est bien moins abondante (Boudartchouk et al. 2018)1. Il appert cependant que des points de comparaison existent, qui renvoient à des objets et des terrains familiers au dédicataire de cet ouvrage. Il s’agira en effet de tâcher de replacer dans l’histoire une légende relative à un saint dont le culte fut très localisé. Puisque son héros, Frézal, fut évêque de Mende, la Passion qu’on propose d’explorer ici renvoie à la bordure méridionale du Massif central, aux terres qui jouxtent le Rouergue et la Haute Auvergne. L’enquête nous conduit en outre dans le haut Moyen Âge, même si Frézal est incontestablement un évêque carolingien, et non un de ces nombreux saints, comme Florus, que les récits hagiographiques placent dans une Antiquité tardive qui n’en finit pas de finir ; enfin, et c’est peut-être là que le cas de Frézal rejoint tout à fait encore celui de Florus, son souvenir s’est focalisé sur un tombeau et un corps, sis dans une agglomération secondaire qui joua un rôle central dans la nouvelle organisation de la cité des Gabales devenue ensuite diocèse de Mende ou Gévaudan, entre Antiquité et Moyen Âge.
2Saint Frézal est apparu en ouverture d’un manuel d’hagiographie de référence, principalement destiné « aux étudiants attirés par les textes hagiographiques » comme l’exemple paradigmatique du saint local à l’obscure légende, dont « l’histoire ne se trouve pas dans les ouvrages répandus » (Dubois, Lemaitre 1993, p. VIII). Comme Jean-Luc Boudartchouk l’a fait tant de fois, on voudrait montrer ici combien l’exploration de ce genre de dossier peu connu peut, malgré les difficultés, être riche d’enseignements.
3Signalée par la BHL sous le numéro 3144, l’édition de la Passion du saint par Pierre Pourcher est parfois fautive, et surtout très confidentielle (Pourcher 1898, p. 368-380), si bien que le texte a été présenté à tort comme inédit (Peloux 2022, p. 393). L’édition a été faite à partir d’une copie de l’archiviste Ferdinand André, prise sur le plus complet témoin du texte, le Livre de saint Privat (Archives départementales de La Lozère [désormais ADL], G 1446, fol. 60-61), dans lequel le texte occupe l’unité codicologique no 6 datée du xive siècle. Ce manuscrit offre un texte parfois défectueux, dont certains passages sont difficiles à comprendre. Au début du xxe siècle, plusieurs travaux, eux aussi restés confidentiels, car en partie inédits, lui ont été consacrés.
- 2 On a pu en consulter une version manuscrite aux ADL, 1J 426 (une centaine de feuilles indépendantes (...)
- 3 Une famille de Frézals est connue depuis le xiiie siècle à Saint-Geniez-d’Olt, dans le diocèse de R (...)
4Le chanoine Félix Remize († 1941) a laissé une monographie sur ce saint, commencée en 1897, qui est restée inédite2. À en croire la préface, celle-ci fut suscitée par l’aristocrate Georges de Frézals, « consul de France et de Belgique à Mendoza », qui quitta l’armée et, de retour en Europe, résida régulièrement aux Canaries, avant de « s’établir définitivement à Rome ». « N’ayant pas de famille », poursuit F. Remize, « et étant dans une situation de fortune aisée, M. de Frézals consacrait tous ses loisirs à l’étude ». En 1903, il entrait en contact avec l’érudit lozérien, pour lui dire qu’il avait visité le tombeau du saint en 1901, et qu’il souhaitait, en chrétien, travailler à mieux faire connaître ce personnage qui porte son nom3. « Saint Frézal avait trouvé son mécène » et une « correspondance historique d’une dizaine d’années, qui fut réciproquement pleine d’intérêt et de charme » s’ensuivit entre les deux hommes. En 1903, G. de Frézals vint à Mende rencontrer F. Remize, qui lui avait auparavant transmis ce qu’il avait rassemblé sur le saint, et ce dernier l’introduisit auprès des ecclésiastiques érudits du diocèse. À Rome, Frézals se mit en relation avec un jésuite, Gioseppe Bonavenia (1844-1920), « professeur d’archéologie sacrée au collège romain » qui, en 1909, transcrivit, puis traduisit en italien la Passion du saint à partir des photographies prises sur le Livre de saint Privat.
- 4 Il restait aussi un dernier chapitre à rédiger, intitulé « Le tombeau de saint Frézal » (fol. 97).
- 5 ADL, F 1197 et F 1200 (Fonds Remize)
- 6 Félix Remize écrit à son sujet, dans une lettre datée du 16 février 1909 (F 1197) : « il faut sûrem (...)
5Georges de Frézals se tourna ensuite vers l’abbé Joseph Fraikin, « secrétaire des archives religieuses de France à Rome », qui fut chargé de rédiger une monographie sur le saint. Ce dernier fit, semble-t-il, copier son manuscrit par dom de Finance, « bénédictin de Solesmes », qui eût un temps le souhait de publier une étude sur le saint, qu’il abandonna quand il apprit que F. Remize y travaillait, mais celle-ci fut tout de même publiée (Finance 1913-1914). Il lui envoya alors tout ce qu’il avait pu rassembler. De même, à la mort de Frézals en 1918, sa documentation finit par se trouver entre les mains de F. Remize, qui l’utilisa pour rédiger sa monographie. Il y éditait le texte à nouveau, sans jamais mentionner l’édition de Pierre Pourcher, et prévoyait quelques corrections, en laissant en suspens quelques problèmes, tant l’état du texte laisse à désirer, si bien qu’on peut se demander si ce n’est pas ces difficultés qui l’ont poussé à renoncer à publier son ouvrage4. L’ensemble de cette documentation est heureusement déposé aux Archives départementales de la Lozère5. Quelques lettres conservées dans ce fonds éclairent l’entreprise, dont le but fut d’honorer la mémoire de saint Frézal comme martyr, titre qu’il a perdu dans la liturgie mendoise. La recherche historique a notamment pour but de réparer cette erreur en prouvant le bien-fondé de la tradition contre les « hyper-critiques » et G. de Frézals tout comme F. Remize ont connaissance des travaux de leur contemporain Louis Duchesne, qu’ils désapprouvent6.
- 7 Le texte s’arrête sur les mots esse elisum, dans le § 2. Le saint se trouve également dans le sanct (...)
- 8 On a eu connaissance de ce témoin grâce à une fiche papier du fichier codicologique de l’IRHT qui r (...)
6Il existe d’autres traces de cette Passion de saint Frézal, qui n’ont jamais été prises en compte et qui, partielles, ne permettent pas toujours de corriger le texte transmis par le Livre de saint Privat. La première est une version abrégée dans le plus ancien bréviaire connu du diocèse, du xive siècle également : San Daniele del Friuli, Biblioteca Guarneriana, cod. 192, fol. 454v-455v7. Ce livre, jamais utilisé dans les études sur la liturgie mendoise, est particulièrement précieux pour connaître le sanctoral médiéval de ce diocèse. Il fut légué par Giusto Fontanini († 1736) à l’église de San Daniele (Huglo 1985)8. Le principal intérêt des neuf leçons de ce témoin est qu’elles transmettent un important passage qui ne se trouve pas dans le Livre de saint Privat. S’agit-il d’une interpolation ? Le curieux enchainement At uero sanctissimus uir Fredaldus mimatensis uici episcopus, quibus in locis non frustra ueniens… qu’on trouve dans ce bréviaire pourrait aller en ce sens, car quibus n’est nécessaire que dans la version du Livre de saint Privat, mais cette maladresse est loin d’être la seule dans le texte du bréviaire, qui, comme celui du Livre de saint Privat, nous est transmis de manière corrompue. Il faut donc considérer que les difficultés textuelles qui entachent le texte remontent au modèle commun du bréviaire et du Livre de saint Privat. Par ailleurs, l’existence de ce passage n’apporte aucune nouvelle donnée biographique sur Frézal, mais permet de meubler le discours, en insérant le saint dans la « grande histoire » du christianisme, à grand renfort de citations bibliques, ce qui est une marque de l’hagiographe. On pourrait penser que c’est pour cette raison qu’il a pu être supprimé lorsque le texte attesté dans le Livre de saint Privat a été composé pour être inséré dans neuf leçons, probablement celles d’un lectionnaire de l’office (le texte serait trop long pour un bréviaire). Cela dit, comme François Dolbeau nous le suggère, le passage supplémentaire porté par le bréviaire fait que la première leçon dans ce témoin est beaucoup plus longue que les autres, contrairement à l’équilibre qu’on peut constater dans le Livre de saint Privat. Il faut donc plus probablement conclure à une interpolation. Quant au dernier témoin de ce texte, un bréviaire de Mende imprimé à Lyon en 1542, il comprend neuf leçons, identiques aux deux premières leçons du Livre de saint Privat. Ce second bréviaire est aujourd’hui inaccessible, mais Clovis Brunel a pu le consulter dans la collection personnelle d’Henri Baudrier à Lyon (Brunel 1909-1915, p. 210). La monographie inédite de F. Remize en comprend une transcription et, mieux encore, les papiers de G. de Frézals contiennent des photographies des feuillets consacrés à Frézal dans ce précieux ouvrage.
- 9 D’autres nous ont été suggérées par Fr. Dolbeau, notamment : tum au lieu de cum (leçon I), escarum (...)
7C’est sur la base de ces témoins que nous avons tâché malgré tout d’établir et de traduire un texte, exercice toujours périlleux, mais ô combien nécessaire pour restituer ce que nous en avons compris. Il a été nécessaire pour cette raison de proposer ici ou là des corrections, en s’appuyant sur celles avancées par nos prédécesseurs, sans lesquelles le texte n’est guère compréhensible9. Nous livrons ainsi un récit dont on espère qu’il éveillera la curiosité et qu’il suscitera d’autres travaux. Tel qu’il apparaît au xive siècle, le texte était déjà difficilement compréhensible par endroits, ce qui ne semble pas avoir gêné les lecteurs médiévaux qui n’ont pas cherché à le corriger, ou à le récrire. Le lisaient-ils ? La question mérite d’être posée. On imagine, qu’à l’instar du martyrologe des chanoines de Saint-Nazaire de Béziers, où abondent les bévues et les cacographies en tout genre (Lemaitre 2004), la principale vertu de cette légende était d’être une preuve supplémentaire du triomphe du christianisme en Gévaudan, ici via l’histoire obscure du martyr Frézal, qu’on peut résumer ainsi : à l’époque de Louis le Pieux, Frézal est évêque de Mende et il en assure la christianisation, notamment en milieu rural. Jaloux de son succès, le diable ourdit un stratagème contre lui en choisissant son neveu, Bucilinus, comme agent de sa machination. Bucilinus, est alors présenté comme un nouveau Judas, mais aussi comme un autre Caïn qui va tuer son aîné. Frézal, fils d’une famille noble, est au seuil de la vieillesse, ce qui ne l’empêche nullement de vivre tout entier tourné vers la prière, les jeûnes, et le contrôle de sa chair. La leçon VII interrompt le cours du récit par la lecture d’un extrait de l’Évangile de saint Matthieu, suivie d’une homélie qui permet de revenir sur la sainteté du héros, et qui est écrite dans un style plus fluide, si bien qu’on peut penser que cette leçon ne se trouvait pas dans le texte original. François Dolbeau nous fait aimablement remarquer qu’elle emprunte l’essentiel de sa matière à un texte qui connut une diffusion importante, un sermon pseudoaugustinien relatif à saint Vincent, dont il vient de donner l’édition critique (sermo 276, éd. Dolbeau 2023). Enfin, les deux dernières leçons décrivent le martyre, dont le saint a la prescience, via un message divin qu’il comprend mal, car en l’absence de persécutions païennes, il n’envisage pas le martyre. Alors que Frézal est dans son évêché, Bucilinus, toujours sous la conduite du diable, vient le trouver et trompe les serviteurs pour accéder à l’évêque. L’évêque, s’attendant à recevoir un baiser de paix, est tué d’un coup de glaive, sa tête tranchée. Bucilinus repart chez lui, mais est étouffé par le démon et perd la vie ainsi que le siège épiscopal qu’il convoitait. Quant à Frézal, il porta sa tête tranchée jusqu’à son lieu de sépulture.
- 10 Voir les éléments rassemblés par Félix Remize dans ADL, 1J 426, fol. 57. Les exemplaires conservés (...)
8Ce texte n’a pas été connu des Bollandistes. En 1748, dans leur notice des Acta Sanctorum, ils s’appuient principalement sur l’officium sanctorum peculiarium insignis ecclesiae Mimatensis imprimé à Lyon en 1619, régulièrement cité dans les études hagiologiques locales, et dont Robert Amiet signale encore trois exemplaires (Amiet 1999, p. 382)10. L’office compris dans cet ouvrage est très court et récrit le récit hagiographique médiéval dans un latin bien plus fluide, tout en gardant les principales données factuelles : le martyre a lieu sous Louis le Pieux, le diable pousse le neveu (dont le nom est tu) à trancher la tête du saint qui la porte vers sa sépulture.
9Avant toutes ces traces, le plus ancien témoin liturgique conservé pour le diocèse, le martyrologe des chanoines de la cathédrale de Mende, du xiie siècle, porte au 4 septembre la notice suivante, qui porte en elle déjà la légende telle qu’on peut la lire : Gabalitano, natalis sancti Fredaldi eiusdem prouinciae episcopus, qui ab impiissimo suo nepote Bucilino, nimia prefatum episcopatum habendi cupiditate ducto, ab oratione susceptus, capitis detruncatione martyris suscepit11. À lire la Passion telle qu’elle est transmise, ce texte paraît bien la résumer, même si on ne peut totalement exclure que ce soit à partir de cette notice martyrologique que, plus tard, un auteur a amplifié la trame narrative. Un tel schéma serait peu habituel, et l’hypothèse la plus économique est de considérer qu’une Passion de saint Frézal existait déjà au xiie siècle, au moment de la composition de ce martyrologe. Il est vrai que le texte que nous lisons aujourd’hui, outre la mention du siège épiscopal mendois, de la figure de Louis le Pieux et de la céphalophorie finale, n’amène factuellement rien de bien neuf si on le compare à celui du martyrologe, son auteur cherchant avant tout à conformer l’histoire de Frézal à l’Histoire sainte.
10En somme, Frézal, assassiné par son neveu, apparaît bien comme ce qu’Edina Bozoky a qualifié de « martyr de fait divers », c’est-à-dire qu’il a été vénéré comme un véritable martyr, à l’image des martyrs des persécutions tardo-antiques, alors qu’il n’est pas mort pour avoir défendu sa foi puisqu’il fut simplement victime d’un règlement de compte familial sur fond de convoitise du siège épiscopal (Bozoky 2009).
11Une des fonctions de l’écriture hagiographique, ici, est de transformer ce fait divers en authentique Passion. Pour cela, l’auteur, dans une démarche analogique et pastorale, met en parallèle des épisodes bibliques avec le peu qu’il connaît des circonstances de l’assassinat. Une telle démarche n’est guère étonnante. Tout récit hagiographique dépend, à des degrés divers, de l’archétype biblique, qui conditionne en partie la stylisation inhérente à ce type de texte, en fournissant la trame d’un « méta-récit » chrétien (Philippart 2020) dans lequel la mort du saint est avant tout une reproduction localisée et actualisée du sacrifice christique. Dans cette perspective, l’assassin, Bucilinus, est assimilé à Judas, le proche qui a trahi et conduit le Christ à sa mort. En outre, une leçon entière est consacrée à Abel et Caïn : Caïn, comme Bucilinus, est un aîné jaloux qui a tué son frère Abel, tout comme le Christ a été tué par les juifs ses aînés. Frézal est tué par plus jeune que lui certes, mais il est comme le Christ et comme avant lui Abel, tué par la traitrise d’un proche.
12Ce n’est qu’après, au milieu du récit, qu’on a une information sur les origines nobles de Frézal, avec une réminiscence probable de la Vie de saint Martin de Tours, dont l’incipit a inspiré nombre d’hagiographes médiévaux. Le saint est dit être né d’un fils de consul, ce que Félix Buffière, reprenant là Félix Remize, met en relation avec « la Vie de saint Guillaume de Toulouse » (Buffière 1996, p. 231), où l’on trouve ce nom pour désigner les origines familiales du fondateur de Gellone. En effet, dans ce texte daté du premier quart du xiie siècle, le terme est employé pour désigner l’ascendance comtale du héros (Colby-Hall 2014, p. 34), ce qui est tout à fait banal à l’époque féodale dans le Midi, du moins avant que consul ne désigne les membres des institutions municipales (Débax 2010, p. 120-121). À la fin du ixe siècle, Abbon de Saint-Germain emploie le terme à plusieurs reprises pour désigner le comte (Von Winterfeld, éd. 1899, p. 81, 98, 110, 113). On peut donc à ce stade établir une fourchette de datation pour ce texte entre le ixe et le xiie siècle, mais le faible nombre de détails fourni par l’hagiographe pousse plutôt à considérer une datation tardive ; l’auteur écrit vraisemblablement bien après les faits qu’il rapporte et ne cherche nullement à conjurer un passé récent.
13Quant au nom de Frézal, Fredaldus, plusieurs noms semblables sont bien attestés à l’époque carolingienne (Morlet 1968, p. 93), notamment dans le Midi : un comte de Toulouse, Frédolon est connu jusqu’en 856 (Calmette 1930) et un évêque de Narbonne du milieu du ixe siècle se nomme Fredoldus (Griffe 1933, p. 107-109).
14En ce qui concerne l’unique donnée topographique de la Passion de Frézal, la mention du siège épiscopal à Mende, qualifié de vicus, cette appellation est parfaitement conforme aux textes du haut Moyen Âge qui, depuis Grégoire de Tours au vie siècle, qualifient ainsi ce lieu promu au rang de siège épiscopal au plus tard dans le courant du viiie siècle (Peloux 2020). On peut se demander si l’auteur de la Passion de Frézal n’a pas l’un de ces textes sous les yeux, où il a pu puiser le terme de vicus, afin de fixer à son héros un cadre qui fut effectivement celui du haut Moyen Âge. En l’absence d’autre document permettant de savoir comment le siège épiscopal était mentionné à l’époque carolingienne, il est difficile d’être catégorique, mais on signalera qu’à la fin du xiie siècle, un auteur décrit encore Mende comme étant une villa campestris (Brunel 1912, p. 126). Avant cela, vers 1100, Mende est qualifiée à deux reprises d’oppidum dans les Miracles de sainte Énimie12, à chaque fois dans une partie en vers (Brunel 1939, p. 282 et 288). Dans les Miracles de saint Privat13, sous la plume du même auteur, cette fois en prose, elle est qualifiée de castrum (Brunel, 1912, p. 20). Dans les Rythmi de Miraculis, mise en vers des Miracles en prose que Clovis Brunel pense être du même auteur, Mende est qualifiée d’urbs bona (Brunel 1912, p. 23). Notons du reste que l’auteur de la notice martyrologique, lui, ne parle pas de Mende, mais du Gévaudan comme une province dont Frézal serait l’évêque, sans mention de chef-lieu.
- 14 éd. Bouiller de Branche 1940, II-1, p. 152.
15On connaît très mal le Gévaudan de l’époque carolingienne. L’idée selon laquelle le toponyme du Palais-du-roi rappelle une concession royale du haut Moyen Âge (Lauranson-Rosaz 2007 [1987], p. 366) ne peut être retenue, notamment parce que la dénomination n’est pas attestée au Moyen Âge et qu’il s’agit probablement de la francisation de l’occitan pacais (Rousset 2010, p. 34). Après Frézal, seul l’évêque Agenulphe est connu dans les années 870. Les évêques Jean I et Hermon ne doivent pas être retenus. Le second aurait signé en 811 « une charte délimitant le diocèse » (Buffière 1985, I, p. 217) dont il n’existe aucune trace, tandis que le premier n’est connu que par une falsification tardive, la liste des évêques présents pour la consécration du monastère d’Aniane en 804 (Kettemann 2000, Beilage 4, p. 4). Quelques actes des xe et xie siècles permettent de documenter des vicariae, circonscriptions administratives intermédiaires dont on fait remonter de manière régressive la fondation à l’époque carolingienne (André 1885). Dans un des centres de ces circonscriptions, Grèzes, il existe une église dédiée à saint Frézal depuis au moins le début du xive siècle, d’après les Feuda Gabalorum de 130714. On ne peut que regretter l’impossibilité de documenter en l’état actuel des recherches l’origine de cette dédicace plus en amont dans le temps, car on sait que Grèzes est un lieu important dans le Gévaudan du haut Moyen Âge, d’abord mentionné comme castrum par Grégoire de Tours comme refuge de la population du Gévaudan durant le martyre de saint Privat. Une vicaria gredonensis est ensuite attestée à la fin du xe siècle et c’est dans ce lieu que s’installe plus tard le siège d’une vicomté (Peloux 2020, § 26-27).
- 15 Il semble s’être limité au diocèse voisin de Clermont, cf. supra, n. 7.1959
16Outre Grèzes, notons aussi que dans le nord du diocèse, les églises Saint-Frézal d’Albuges et de Julianges sont connues respectivement en 1123 et 1296 (Dufour, 1996, p. 110), tandis qu’au sud, dans les Cévennes, celle de Saint-Frézal-de-Ventalon l’est en 1278 (Fages 1995, p. 114). Le culte du saint, rarissime en dehors du diocèse de Mende15, y est donc connu en divers endroits, par le jeu des dédicaces. Mais indéniablement, parmi les églises qui portent le nom de ce saint, la plus importante, la plus ancienne et l’épicentre du culte se trouve être Saint-Frézal de la Canourgue, à l’ouest du diocèse, loin du siège épiscopal.
17Fait rare, la Passion ne mentionne pas le lieu où le corps de Frézal se trouve conservé. Or il est situé dans un sarcophage, à une quarantaine de kilomètres de Mende, dans la vallée du Lot, à La Canourgue, à une dizaine de kilomètres du Rouergue voisin.
18L’église Saint-Frézal de La Canourgue [ill. 1] conserve le corps du saint, si bien que certains ont affirmé que c’est dans ce lieu qu’a eu lieu le martyre (Trémolet de Villers 1998, p. 314). L’édifice est mentionné pour la première fois en 1058 (Vic, Vaissète 1875, V, preuve, col. 490). Il n’a pas fait l’objet d’investigations approfondies, et sa datation n’est pas clairement établie, même si chacun s’accorde à voir dans son état actuel un édifice roman, postérieur donc au ixe siècle16. Signalons qu’en 1959, « des travaux d’assainissement effectués dans l’axe du chevet […] ont mis au jour une tombe en dalle de calcaire contenant une inhumation (ossements : os longs, maxillaire, phalange), mais pas de mobilier » (Trintignac 2012, p. 133). Cette donnée concorde parfaitement avec une des premières mentions connues du lieu, dans une charte de Saint-Victor de Marseille datée du 4 juillet 1060, passée sancti Fredaldi in cimiterio, dans le cimetière de Saint-Frézal, ce qui indique la fonction paroissiale de cette église qui ne l’est plus aujourd’hui, mais l’a été pendant la majeure partie du Moyen Âge et l’époque moderne17.
1. Église Saint-Frézal dans son environnement.
A.-L. Napoléone.
- 18 Voici ces mesures, d’après Alain Trintignac : « 2, 10 m. de long x 0, 70 m de largeur au niveau de (...)
- 19 D’une épaisseur de 0,14 m.
19Le sarcophage du saint se trouve aujourd’hui sous l’autel [ill. 2]. En grès blanc d’origine locale, il est de forme trapézoïdale18, surmonté d’un couvercle en calcaire (Trintignac 2012, p. 133)19. Au moment de sa découverte par le curé Prosper Baffie en 1894, il était « élevé à la hauteur de la table d’autel par deux supports en maçonnerie, sur lesquels il reposait par ses deux extrémités » (Trintignac 2018, p. 133). À cette date, le docteur Camille Blanc inspecta les ossements qu’il contenait et y reconnut un homme d’environ 1,80 m décédé alors qu’il était assez âgé. Le chanoine Louis Bosse publia ces résultats l’année suivante et conclut immédiatement à l’identité du saint et du corps retrouvé (Bosse 1895). C’était une découverte toute relative, car vingt ans auparavant, en 1871, le curé Grousset avait fait ouvrir le sarcophage pour faire taire « des esprits malveillants de La Canourgue » qui « assuraient que le tombeau de saint Frézal ne contenait que des os de cheval ou de brebis » (Buffière 1996, p. 225). Déjà avant eux, en 1628, l’évêque de Mende, ouvrant le sarcophage et découvrant le corps entier, décidait de rapatrier le corps saint à Mende, avec celui des autres évêques du diocèse, mais il échoua, car « une force mystérieuse empêcha les saintes reliques de sortir de leur chapelle » (Buffière 1996, p. 225 ; Bosse 1895, p. 5-6).
2. Sarcophage de saint Frézal.
H. Breichner.
20Bien plus tard, le tombeau est rouvert, à l’initiative d’une confrérie créée en 1973 et toute entièrement dédiée au culte de saint Frézal. Le 6 juin 1992, on prélève « un radius, un cubitus et quatre côtes, pour établir la datation du squelette par analyse au Carbone 14 », qu’on confie à Jacques Évin. Le verdict tombe : la « datation a donné un intervalle [696-888] après J-C avec deux maxima de probabilités en 787 et 850. La date de la mort de l’évêque est exactement entre ces deux valeurs : on a donc une confirmation frappante de la tradition » (Oberlin, Évin 1996, p. 249). Rappelons qu’aucune source écrite ne permet de corroborer la date précise de 826 affirmée dans l’ensemble de l’historiographie à l’appui de ce qu’elle appelle la tradition : seul le règne de Louis le Pieux est mentionné. Reste que la datation proposée renvoie très clairement à l’époque carolingienne.
21Deux ans plus tard, le 21 mai 1994, le sarcophage est de nouveau ouvert en présence des médecins Henry Coudane, Daniel Rougé et Philippe Maurin et des ossements sont prélevés pour en « tirer des clichés photographiques » (Buffière 1996, p. 228-229) [ill. 3]. Ils montrent que le corps présent dans le sarcophage est celui d’un homme de 1,75 m, décédé entre 45 et 50 ans d’une fracture du crâne. L’individu a eu une fracture du tibia et de la fibula gauche dont il avait guéri. S’il n’est pas décédé d’une décapitation, c’est bien d’une « plaie de la calotte crânienne » et les savants médecins, désormais chevaliers de la Confrérie, précisent qu’ils ont découvert un cheveu « porteur d’hématie », et « ce saignement prouve que le coup ayant brisé une partie du crâne a été porté sur le personnage de son vivant ».
22À la fin des années 1990, alors que les datations au 14C se développent, le corps de saint Frézal fait l’objet à nouveau de toutes les attentions. Les résultats donnés par la méthode moderne de datation correspondent à la donnée chronologique du récit hagiographique, ce qui ne manque pas d’être souligné alors. L’analyse des ossements, elle, converge partiellement : l’homme du sarcophage est mort alors que sa vieillesse commençait à se faisait sentir, comme dans la Passion ; il n’est pas mort décapité, mais d’un coup tranchant au sommet du crâne, ce qui a pu tout à fait être transformé en décapitation par un hagiographe plus habitué à ce modèle de martyre. À vrai dire, la question de l’identité réelle du corps importe moins que celle de l’arrivée de celui-ci, à une date qui n’est pas connue. Or ce corps est attesté dans un lieu, La Canourgue, dont l’histoire est bien attestée au haut Moyen Âge.
3. Ouverture du tombeau de saint Frézal en 1994.
J. Rillot.
23Aujourd’hui sur deux communes, Banassac et La Canourgue, une seule et même agglomération antique située à 550 mètres d’altitude est attestée, au bord d’un affluent du Lot, l’Urugne (Trintignac 2018, p. 125 sqq). Les centres de Banassac et de La Canourgue constituent aujourd’hui les deux extrémités orientale et occidentale de cette unité de peuplement [ill. 4].
4. Localisation des sites connus dans l'ancienne commune de Banassac et dans celle de La Canourgue.
Fonds de carte : Raynal 2013, à partir du cadastre napoléonien.
24L’essor de cette agglomération est dû à l’installation d’un centre de production de céramiques sigillées attesté entre la fin du ier et la fin du iie siècle de notre ère, en partie exploré par l’archéologie. Ce centre de production, destiné à alimenter les troupes qui stationnaient sur le limes, a probablement pris la suite de l’important site de La Gaufresenque à Millau. Pour Alain Trintignac, « la plupart des vestiges ayant été repérés sous les deux bourgs actuels, le noyau principal d’occupation devait donc se situer entre Banassac et La Canourgue », mais il souligne en même temps qu’à ce jour, « rares sont les mentions d’habitats antiques sur le territoire de La Canourgue » (Trintignac 2018, p. 127). On pourrait donc tout à fait envisager qu’une première église — celle mentionnée au xie siècle sous le vocable de saint Martin — soit venue s’installer dans la périphérie orientale de l’agglomération antique et qu’elle ait ensuite polarisé l’habitat, entrainant la mise en place d’un bourg qui est à l’origine du centre de La Canourgue. Or la chapelle Saint-Frézal est localisée plus à l’est encore, en amont de La Canourgue, à environ 1 km du centre médiéval. Elle se trouve aujourd’hui à l’écart de l’habitat, à proximité d’une source, dont le bassin « pourrait être en partie de construction préromaine ou romaine » (Trintignac 2018, p. 129). À son emplacement, un « autel gallo-romain, servant de support à une vasque de bénitier » est toujours visible. Vestiges d’un sanctuaire antique ? On ne peut que regretter l’absence de toute investigation archéologique dans ce lieu.
25À l’époque mérovingienne, un atelier monétaire de première importance est attesté dans l’agglomération par l’existence de nombreuses monnaies d’or, sur lesquelles apparaît clairement le toponyme de Banassac (Moré de Préviala, Ponton d’Amécourt 1883 ; Metcalf 2006). Un dixième des monnaies mérovingiennes actuellement conservées proviendrait de cet atelier, attesté au moins à partir du règne de Childebert II (575-596) jusqu’à celui de Sigebert III (638-656). Une série de monnaies, frappées sous le roi Caribert, porte aussi la mention Sancti Martini, ce qui renvoie très probablement à l’église Saint-Martin documentée ensuite, on le verra, par une charte du cartulaire de Saint-Victor de Marseille. Selon une hypothèse récemment soutenue par Jean-François Boyer, il faudrait donc conclure que l’église Saint-Martin a joué, avec d’autres églises « un rôle éminent dans le fonctionnement de l’administration fiscale, en collectant pour le compte du fisc les redevances dues sur les territoires qui dépendaient d’elles ou pour lesquels elles avaient obtenu l’immunité ». Si cette hypothèse n’est pas prouvée, l’importance de Banassac dans l’administration du royaume mérovingien au viie siècle paraît en revanche bien assurée (Boyer 2018, p. 133-147). D’un point de vue archéologique, le site de production de ces monnaies n’a pas encore été reconnu. Pour la période mérovingienne, seules deux nécropoles semblent attestées, sans que, hélas, aucune datation au 14C n’ait jamais été proposée. À proximité du centre-ville de Banassac, quinze tombes ont été fouillées en 1986-1987 (Trintignac 2012, p. 132 ; Raynal 2013, p. 134-135). De même, entre les deux bourgs, au bord de l’Urugne, une autre nécropole du haut Moyen Âge a été touchée par des fouilles, notamment dans les années 1960 (Trintignac 2012, p. 133). Quelle est ensuite l’histoire de cette agglomération aux viiie et ixe siècles, et en particulier au moment de l’épiscopat de Frézal à Mende ? Difficile de le dire faute de sources, mais on peut signaler l’existence d’une dernière série de monnaies à Banassac, cette fois en argent, dans une chronologie et avec l’appui d’une autorité qui n’ont pas été clairement établies, même si une origine épiscopale a pu être proposée (Moré de Préviala, Ponton d’Amécourt 1883, p. 120). Une éclaircie documentaire a lieu ensuite après l’an mil, qui permet de mieux saisir ce qu’est devenue cette agglomération, désormais clairement bipolaire.
26L’éclaircissement commence par des documents édités dans l’Histoire Générale de Languedoc (De Vic, Vaissète 1875, désormais HGL) comme une série de « donations faites à l’abbaye de Saint-Victor de Marseille par divers seigneurs du Gévaudan » tirées des « archives du monastère de la Canourgue » (HGL, V, preuves, col. 490). On doit à Jérôme Belmon d’avoir signalé l’existence d’une copie moderne de ces textes, plus complète que ce qui a été édité dans HGL, où des « etc » ont été insérés pour abréger des pans entiers (Belmon 1994, p. 12). Prise par le bénédictin Claude Chantelou (1617-1664), elle permet d’amener des précisions inédites. Une réédition de ces documents est hautement souhaitable.
- 20 En fait seule Anne Trémolet de Villers l’appelle Notre-Dame-de-la-Blande, mais le reste de l’histor (...)
- 21 La destruction du castrum se trouve documentée dans ADL, G 731 et G 736.
- 22 « tenrai de castello Sancti Laurentii et de castel de Sancto Amancio que in Canonica est fundatus » (...)
27Le premier acte (I selon HGL), non daté, mais situé « vers 1058 », est passé à Arles. Il s’agit de la donation, par Déodat de Canillac, de l’église paroissiale de Sainte-Marie de La Canourgue ainsi que de divers biens qui lui appartiennent, et d’une tour située à côté de cette église (ecclesiam sanctae Mariae quae est in uilla Canonica cum tota parrochia, et cum omnibus quae ad ipsam ecclesiam Sanctae Mariae pertinent, et turrem meam quae est iuxta ipsam ecclesiam). La copie de Chantelou permet de dire que la villa également donnée, dont le nom n’a pas été édité dans HGL s’appelle Mairogal. À la fin du document, il est précisé que l’abbé Pierre (de Saint-Victor de Marseille) donne deux ânes, deux bœufs et une mule pour que Déodat reconstruise l’église, qui est détruite (pro restauratione ipsius ecclesiae, quia destructa erat). Cette église paroissiale, une seconde donc, après celle de Saint-Frézal, a aujourd’hui disparu : selon toute apparence, elle s’appelait autrefois Notre-Dame de la Blande ou de la Blonde (Trémolet de Villers 1998, p. 311)20. Elle est parfois localisée près de l’ancien presbytère (Buffière 1996, p. 59 ; Girou 1858, p. 126). En 1859, Théophile Roussel indique qu’elle se trouve à l’emplacement de la caserne de gendarmerie nouvellement construite, à mi-distance entre les centres de Banassac et de La Canourgue, où il subodore que les colonnes découvertes sont celles d’un temple antique (Bosse 1895, p. 25 ; Trintignac 2012, p. 129 ; Raynal 2013, p. 20-22). Pour leur part, Isabelle Darnas et Marie-Sylvie Grandjouan ont signalé l’existence, au-dessus de la ville, d’un lieu-dit nommé « Église Vieille », « nom qui évoque sans doute le souvenir d’une première église paroissiale » (Darnas, Grandjouan 1995, p. 28). Or c’est aussi dans ce lieu qu’elles localisent la présence du castrum Saint-Amans, détruit en 1230 par l’évêque de Mende21. Il se trouve au sud de la ville, sur un promontoire où on voit aujourd’hui une statue de la Vierge qui domine le bourg. Ce castrum est mentionné entre 1051 et 1097 dans le serment de fidélité rendu au vicomte de Millau Bérenger par Aldebert de Canillac (éd. Boullier de Branche 1940, p. 57-58)22.
- 23 L’original (O) est localisé aux AD Aveyron, E 335, mais n’a pu être retrouvé. Il est transcrit dans (...)
- 24 Nous avons reporté sa proposition sur la carte qui accompagne cet article. Régis Rohmer succéda à C (...)
28Ensuite, HGL publie (II) un texte de 1058, la donation par Hugues Bonafoss et ses frères, liés au vicomte de Millau, de deux églises, celles de Saint-Frézal, dont on a là la première attestation, et celle de Saint-Quentin. Elles sont localisées in comitatu Gabalitano, in vicaria Bannassense, in termino mansi qui uocatur Traineria. Ce manse ne semble pas avoir laissé de trace dans la toponymie actuelle, mais la localisation dans ce domaine de ces églises, sans mention de la uilla canonica semble être la preuve que Saint-Frézal se trouve sur une entité territoriale qui n’est pas celle de La Canourgue, non citée dans ce texte, ce qui explique encore aujourd’hui la position marginale que semble avoir cette église. On peut alors imaginer l’existence de deux noyaux de peuplement distincts, avec deux églises paroissiales, Sainte-Marie, et plus loin, Saint-Frézal. Notons au passage que le lieu est localisé dans la vicaria de Banassac, ce qui signifie que ce lieu est, encore au xie siècle, l’entité territoriale de référence. L’original de cet acte était il y a peu conservé, et on peut constater alors que la copie de Chantelou est plus fidèle que l’édition dans HGL23 : dans les deux cas, les limites de ce qui appartient à ces deux églises de Saint-Frézal et de Saint-Quentin sont précisées, et on apprend ainsi que Saint-Quentin devait se trouver également près de Saint-Frézal et non au-dessus, puisqu’elles sont dites toutes deux surmontées d’une montagne. Une proposition de localisation a été émise par Félix Buffière sur la base de la tradition locale et d’une « note signée Rohmer aux Archives départementales » (Buffière 1996, p. 42)24. Sous la forme Iruna, enfin, on a la plus ancienne attestation de la rivière qui traverse La Canourgue.
- 25 L’acte, copié dans BNF latin 13845, fol. 36v-37v, permet clairement de lire Combreto, et non Combic (...)
- 26 BNF latin 13845, fol. 37 v.
- 27 Version beaucoup plus complète dans BNF latin 13845, fol. 37v-38.
29Mais la donation ne s’arrête pas là. Entre autres dons enregistrés, Hugues et ses frères donnent aussi un manse, nommé Montetum, localisé dans la paroisse Saint-Médard. Il s’agit cette fois de l’église paroissiale de Banassac, localisée au cœur du petit bourg médiéval. La dédicace à saint Médard de Soissons, saint franc par excellence, très rare en Gévaudan, a souvent été rapprochée dans l’historiographie de la présence de l’atelier monétaire mérovingien, sans qu’on puisse en dire davantage. Comme pour toutes les églises de la région, une étude architecturale précise de l’église actuelle fait défaut. Anne Trémolet de Villers indique qu’elle a subi de nombreux remaniements et que « seul le chevet pentagonal a conservé son plan roman » (Trémolet de Villers 1998, p. 308), tandis qu’I. Darnas et S. Grandjouan datent sa construction du xiie siècle (Darnas, Grandjouan 1995, p. 26). Le troisième acte est daté du 18 juillet 1060 et consiste en la confirmation de la donation de deux manses situés toujours dans la vicaria de Banassac en Gévaudan : il s’agit des manses de Combreto25 et de Malavilla subteriana. Il est suivi d’une autre donation, non datée, par Guy Gaucelin, de biens situés à Marvejols26 et enfin d’un cinquième et dernier acte par lequel Fulcoxus donne un manse non localisé, toujours le 18 juillet 106027.
- 28 L’original de cet acte exceptionnellement décoré est conservé à Marseille, AD 13, 1 h 39, n° 185 (« (...)
30Il faut comprendre ces documents en lien avec l’acte par lequel, le 4 juillet 1060, l’évêque de Mende Aldebert et le vicomte de Millau, Béranger Richard, donnent à l’abbaye Saint-Victor de Marseille l’église Saint-Martin de La Canourgue (Lauwers 2009, p. 226-228 ; Tock 2009, p. 285-287)28. L’église est alors située dans le pagus de Banassac, in pago Bannacensi posita. Toujours selon ce texte, l’évêque et le vicomte déclarent prendre leur décision avec l’accord du doyen Déodat et du prévôt Astrebald qui sont à la tête des chanoines de cette église, qu’on appelle vulgairement Canourgue. En outre, il est mentionné le fait que pour certains habitants, ce lieu serait un ancien monastère : alicuibus dicentibus eam monasterium antiquitus, preuve très claire de la conscience de l’ancienneté de cet établissement et de l’existence d’habitants à proximité. En 1079, Grégoire VII confirme les biens de Saint-Victor de Marseille, et parmi eux, la cella sancti Fredaldi. Innocent II fait de même en 1113. En 1155, dans l’accord entre l’évêque de Mende Aldebert III et l’abbé de Saint-Victor, plusieurs églises de La Canourgue sont mentionnées, qu’Aldebert cède ou confirme à Saint-Victor de Marseille : Saint-Martin, Sainte-Marie, l’église paroissiale Saint-Frézal (ecclesiam sancti Fredaldi parrochialem), mais aussi, pour la première fois, Saint-Étienne (ecclesiam sancti Stephani de Canonica, cum cappella sancti Amancii) (Guérard, Marion 1857, p. 219, 222, 404). Cette église n’a pas été relevée ni localisée par l’historiographie. La dédicace à Étienne rappelle le « château Saint-Étienne », installé dans le bourg et dont on considère qu’il prit la suite du château Saint-Amans sous l’impulsion de l’évêque de Mende, Étienne de Brioude, peu après 1230 (Darnas, Grandjouan 1995, p. 28).
31La présence des reliques d’un évêque, d’une communauté canoniale ainsi que celle d’un atelier monétaire de première importance a conduit (à tort) de nombreux auteurs à voir dans cette agglomération le siège temporaire du siège épiscopal de la cité, après l’abandon de la capitale antique de Javols et avant son transfert à Mende (Trintignac 2012, p. 125). Un autre argument a été mobilisé dans l’historiographie, lié à la présence d’un autre saint corps épiscopal dans l’agglomération.
32Les reliques d’un autre saint qu’unanimement l’historiographie locale attribue à un évêque du Gévaudan mort en 402 et nommé Firmin sont en effet localisées dans l’église Saint-Médard de Banassac. En 1956, « la restauration de l’église permit de découvrir au côté droit de l’abside, l’enfeu de saint Firmin, un arc trilobé sous lequel aurait reposé le corps du saint » (Buffière 1996, p. 34). Or ces reliques ont fait l’objet d’une analyse en 2008 [cf. article S. Duchesne].
33Dans les sources les plus anciennes cependant, le corps de ce saint Firmin n’est pas placé à Banassac, mais dans l’église Saint-Martin de La Canourgue ; encore au xixe siècle, elles sont localisées à cet endroit, lorsque « M. le Curé, M. Grousset, trouva, sous l’autel [de l’ancienne chapelle Saint-Julien], un petit sarcophage en pierre dans lequel étaient réunis, sans ordre, des ossements » (Bosse 1895, p. 23-24). Bien avant, Dom Estiennot a vu dans le prieuré de La Daurade à Toulouse un livre du chapitre de Saint-Martin de La Canourgue, qui correspond au manuscrit 1003 de la bibliothèque municipale de Tours, détruit en 1940 (Delisle 1874, II, p. 505-506 ; Collon 1900, p. 716-717 ; Guillereau 1907). Dans le martyrologe, il y a relevé l’entrée suivante, en précisant en marge qu’elle est due à une main plus récente : XVIII kalend. Febr. In oppido Bannacensi, in aula beati Martini, revelatio sancti Firmini et confessoris ; ad ejus sepulchrum Deo miserante plurima fiunt miracula (BNF latin 12770, p. 6), qui localise donc le corps dans l’église Saint-Martin, elle-même localisée en fonction de l’oppidum de Banassac. En 1643, Jean Bolland, dans le premier volume des Acta Sanctorum, traite brièvement du saint, sans connaître aucun office, et s’appuyant sur Du Saussay et Filippo Ferrari (ce dernier s’appuyant sur les dires d’Odon de Gissey) : lui aussi localise le corps à La Canourgue, dans l’église Saint-Martin (Acta Sanctorum, Ian. I, 1643, p. 936).
- 29 Chantelou, dans ses notes BNF latin 13845, fol. 40v a reproduit le texte en l’introduisant ainsi : (...)
34Une enquête dans les sources antérieures permet encore d’aller plus loin, et de repérer l’existence d’un texte hagiographique qui n’a jamais été mobilisé par l’historiographie : il se trouve dans le bréviaire mendois du xive siècle mentionné plus haut, dont le sanctoral porte au 14 janvier un texte abrégé que nous éditons ici. On ne peut que déplorer la perte du récit hagiographique dans sa version longue, qui n’a pas été préservé par le Livre de saint Privat, comme c’est le cas de la Passion de saint Frézal : était-il déjà rare ? Ou alors trop peu compréhensible ? Même le bréviaire imprimé de 1542 ne l’a pas retenu (Brunel 1909-1915, p. 206). Dans le propre de 1619 toutefois, un office est bien présent, mais il porte un texte différent, remanié, à la manière de ce qu’on a pu constater pour l’office de saint Frézal. Nous reproduisons également ce texte ici29. La version du bréviaire du xive siècle est difficile à comprendre, mais le texte du propre de 1619 est fort utile dans la mesure où il permet de reconstituer la trame narrative d’une invention de reliques qui a eu lieu dans l’église Saint-Martin, dans l’oppidum de Banassac. Cette localisation qui ne distingue pas encore La Canourgue de Banassac, mais fait bien de Banassac l’agglomération principale, renvoie plutôt à une période ancienne, avant que la ville de La Canourgue ne soit citée en tant que telle, c’est-à-dire avant le xie siècle. Quatre autels sont mentionnés, qu’on ne trouve pas évoqués dans la réécriture de l’époque moderne : ils sont dédiés à saint Martin, à la Trinité, à saint Michel, et enfin au martyr Julien. C’est derrière l’autel de saint Julien, seul cité dans le texte moderne, qu’est retrouvé le corps de Firmin. Un malade voit en songe le saint qui lui demande de révéler au prévôt Ingelmin le lieu de sa sépulture. Le malade diffère, mais ne peut guérir qu’une fois l’ordre du saint accompli. Le prévôt refuse de le croire. Le texte du bréviaire s’arrête ici et on comprend grâce à sa réécriture que Firmin apparaît alors au prévôt, qui souffre de fièvres également, jusqu’à ce qu’il informe l’évêque (dont le nom est tu) qui vient, après un jeûne de trois jours, déterrer le tombeau du saint, l’ouvrir et découvrir le corps. La mention du prévôt dès la plus ancienne version est un indice qui renvoie plutôt à une communauté de chanoines, donc peut-être à une période antérieure au rattachement à Saint-Victor de Marseille en 1060. Aucun Ingelminus (bréviaire) ou Ingelinnus (propre moderne) n’est, hélas, connu par ailleurs, même si l’anthroponyme n’est pas absurde à l’époque carolingienne (Morlet 1968, p. 146).
- 30 ADL G 741.
- 31 ADL G 703 : in primis praefatus dominus episcopus una cum dicto suo capitulo et domini canonici cum (...)
35La première leçon de l’office de 1619 a pour but de donner une consistance à Firmin, dont la vie n’est absolument pas connue. Pour ce faire, un portrait convenu est dressé, où ses vertus morales et ses pratiques ascétiques sont rapidement évoquées. L’absence de pareil portrait dans les leçons du bréviaire médiéval prouve qu’il s’agit là d’un ajout propre à la révision du propre diocésain au début du xviie siècle, qui a souhaité régler la question de l’identité de ce personnage. Qui est-il ? Un saint évêque de ce nom apparaît, juste après Frézal, parmi la liste des évêques de Mende dressée par Guillaume Durand en 130130. On l’a dit, l’historiographie précise généralement, sans preuve, qu’il est mort en 402 (Buffière, 1996, p. 34). Reste que les plus anciens témoignages liturgiques n’en portent pas la trace. Le martyrologe des chanoines de la cathédrale de Mende (ADL, G 1070), du xiie siècle, n’est pas utilisable, car incomplet : il court du 28 mars au 23 décembre. Les deux plus anciens calendriers conservés ne portent aucun Firmin au mois de janvier, tandis qu’ils enregistrent deux évêques Firmin, au 25 septembre et au 11 octobre, respectivement les saints Firmin d’Amiens et d’Uzès [ill. 5]. Si le culte du second est bien attesté dans le Midi, le premier y est rare et on peut légitimement se demander s’il ne doit pas sa présence dans la liturgie mendoise à une tradition qui lie le nom de Firmin au Gévaudan. Quant à Firmin d’Uzès, un épisode de sa Vie, rédigée dans la cité gardoise à la fin du xie siècle, le présente comme un évangélisateur du Gévaudan, où il met fin à une cérémonie païenne présidée par un évêque de Mende (Peloux, 2019, p. 510-511). La connaissance, dans le diocèse de Mende, de son rôle de thaumaturge en Gévaudan est corroborée par un acte par lequel, le 11 octobre 1381, l’évêque Bompar Virgile érige la fête de Firmin d’Uzès avec un office à neuf leçons dans la cathédrale et dans l’ensemble du diocèse, au motif que le saint a accompli des miracles en Gévaudan31.
5. Firmin dans les manuscrits liturgiques du diocèse de Mende.
F. Peloux.
36En l’état actuel d’une documentation liturgique partielle, il faut en fait attendre la seconde moitié du xiiie siècle et le fameux liturgiste mendois Guillaume Durand pour avoir avec certitude la trace liturgique d’un Firmin « de Mende », différent de ceux d’Uzès ou d’Amiens. L’absence de toute trace dans les manuscrits liturgiques avant la fin du xiiie siècle est-elle le signe d’une absence de culte ? Il est difficile d’être affirmatif, dans la mesure où ce culte se trouve localisé dès sa première apparition à La Canourgue, donc loin du siège épiscopal. On peut tout à fait imaginer qu’une tradition forgée à La Canourgue mette du temps avant de pénétrer le sanctoral et la liturgie épiscopale. La documentation, lacunaire, ne permet pas d’être plus précis, ni de comprendre comment l’apparition de ce Firmin à La Canourgue s’insère dans la chronologie, ni a fortiori quelle est la relation entre l’apparition de ce corps épiscopal et celui, déjà vénéré depuis le milieu du xie siècle, de Frézal. Malgré la datation haute des reliques de Firmin, et même si elles sont compatibles avec l’épiscopat d’un évêque Firmin à Uzès († vers 552), elles ne sont d’aucune utilité pour répondre à cette question. On entrevoit aussi, à l’intérieur de la ville de La Canourgue, une potentielle rivalité entre l’église paroissiale Saint-Frézal et la collégiale Saint-Martin, ancien établissement mérovingien, chacune revendiquant posséder le corps d’un saint évêque du Gévaudan.
- 32 On a cru jusqu’à une date récente que la plus ancienne attestation de Mende comme siège épiscopal d (...)
37Reste qu’on ne peut pas raisonnablement, malgré la présence de ces corps saints, faire de l’agglomération de Banassac-La Canourgue le siège d’un évêché qui se trouve de toute façon à Mende au moins dès le viiie siècle32. La présence, en deux endroits différents de La Canourgue, depuis une date qu’il n’est pas facile à établir, des reliques de deux saints qu’on a crus (depuis quand ?) évêques du Gévaudan, mérite toutefois d’être relevée, car c’est un fait rare pour une agglomération secondaire. Alors que l’agglomération antique se transforme en se bipolarisant, que le centre du Gévaudan se trouve indéniablement à Mende, cité épiscopale que les évêques promeuvent en même temps que la figure de saint Privat, l’attestation de ces cultes dans cet ancien lieu du pouvoir royal franc, pourrait apparaître comme la compensation symbolique d’un passé qui n’est plus. L’affichage sacral de ces reliques épiscopales constituerait pour le moins un moyen de signaler qu’il existe un autre pôle de sacralité en Gévaudan, en dehors de Mende et de Sainte-Énimie, toutes deux sous étroit contrôle épiscopal au plus tard depuis la fin du xie siècle. Si pareil scénario paraît tentant, la documentation disponible est telle qu’il peut difficilement être documenté.
- 33 La reconstruction mémorielle et le développement des agglomérations ont des temporalités et des his (...)
38Le corps de Frézal se trouve dans une agglomération tardo-antique en pleine transformation, elle-même insérée dans un espace qui, durant l’époque mérovingienne, apparaît comme stratégique pour les Francs qui cherchent à en contrôler certains lieux (Clément, Schneider 2012). L’installation d’un atelier monétaire d’importance est une preuve indéniable du rôle clef qu’a joué l’agglomération de Banassac à leurs yeux. Dans un territoire régulièrement aménagé, mais bien insuffisamment touché par l’archéologie préventive, seules des fouilles permettraient de mieux comprendre la trajectoire de cette agglomération dont on a l’impression qu’au fil du temps, elle s’est étiolée, ou du moins bipolarisée, car seuls les pôles ecclésiaux, eux-mêmes en partie hypothétiquement localisés, sont perceptibles grâce à une documentation monastique qui montre combien les enjeux ont changé entre l’époque mérovingienne et le milieu du xie siècle33. C’est dans cet intervalle que se met en place le culte de l’évêque Frézal à La Canourgue, mais le corps d’un évêque peut en cacher un autre, oublié, celui de saint Firmin. Et de même, un récit peut aussi en cacher un autre. Celui de saint Firmin n’a pas, dans son état primitif, pu être retrouvé, contrairement à la Passion de Frézal qui, malgré les difficultés qu’elle pose, permet de saisir l’histoire d’une vendetta familiale transformée en récit de martyre grâce à sa mise en conformité avec l’Écriture. Pour sa part, l’analyse des reliques vient bien corroborer l’époque carolingienne comme cadre de cette histoire, et, en ce qui concerne Firmin, vient rappeler combien l’horizon tardo-antique, celui de la première christianisation, reste, dans la longue durée, un temps de prédilection pour les hagiographes, et pour tous ceux qui ont compris l’intérêt qu’il y avait à manipuler les corps saints.